M. GUIZOT.--Ce n'est pas à l'honorable M. Laffitte que je m'adressais
particulièrement. Je sais qu'il y a des personnes qui croient qu'il
n'y a, dans les idées de 1789, rien à rectifier, rien à élever à une
vérité plus haute et plus pure. À mon avis, elles se trompent.
Les principes généraux adoptés à cette époque sont très-bons, mais ils
ont été entachés de passions anarchiques, d'idées destructives, non de
telle ou telle forme de gouvernement, non de telle ou telle forme de
société passagère, mais de toute société en général, de tout
gouvernement régulier; voilà de quoi il faut les séparer; voilà
pourquoi il faut les ramener à un sens plus pur, plus vrai; alors vous
verrez beaucoup de gens de bien, beaucoup de citoyens honorables et
considérables se rallier à vous, et vous aurez fait un grand pas vers
la fondation de notre gouvernement.
Messieurs, l'état où nous sommes, ce qui se passe depuis quelque
temps, nous éloigne de ce but au lieu de nous en rapprocher.
On dit que les longues et fréquentes incertitudes ministérielles usent
les hommes, et on a raison; les longues et fréquentes incertitudes
politiques usent les institutions, les pouvoirs, les peuples. Nous
n'avons rien de plus pressé que d'en sortir; nous n'avons rien de plus
pressé que d'arriver à une politique claire, ferme, conséquente,
organisée.
Cette Chambre, je le sais, ne peut pas tout; cependant elle peut
beaucoup: qu'elle fasse tout ce qu'elle peut faire; qu'elle soit tout
ce qu'elle doit être; qu'elle s'organise et se gouverne elle-même;
qu'elle s'applique à enfanter une majorité régulière, stable, décidée,
et beaucoup de mauvaises choses jugées inévitables s'évanouiront, et
beaucoup de bonnes choses jugées impossibles s'accompliront, et vous
verrez notre gouvernement reprendre sa marche ascendante.
_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande la parole.
(_Mouvement prolongé._)
M. GUIZOT.--Je ne lui refuserai jamais les moyens d'action dont il a
besoin; mais je lui demanderai à mon tour d'user fermement,
efficacement, de tous ses moyens. J'avoue que je ne puis me contenter
de la situation dans laquelle nous sommes; je suis pour nous tous,
pour notre gouvernement, pour cette Chambre, plus difficile et plus
exigeant.
Quand nous avons entrepris, en 1830, de résister à la tyrannie, et
depuis 1830 à l'anarchie, nous avons cru, nous avons voulu faire
quelque chose de grand, quelque chose de glorieux pour notre temps et
pour notre pays. Je conjure la Chambre de ne pas permettre que cette
grande entreprise soit un moment rabaissée. Vous tous, messieurs, vous
amis de l'ordre et de la paix, vous qui voulez rétablir partout, dans
l'État, dans les familles, la régularité, la stabilité, la moralité,
croyez-moi, vous avez besoin, absolument besoin que votre politique
soit élevée aussi bien que prudente.
Vous ne recherchez pas la popularité ni le bruit; vous ne formez aucun
de ces desseins, vous n'employez aucun de ces moyens qui ébranlent
l'imagination des hommes; gardez, gardez précieusement la grandeur
morale; qu'elle soit le caractère de vos idées, de vos actes, de vos
paroles; ne souffrez pas qu'elle dépérisse un instant dans votre
gouvernement; imposez-lui l'obligation de s'élever et de s'enraciner à
la fois. C'est le plus grand service que vous puissiez rendre au roi
et au pays. (_Très-bien! très-bien!_)