Octobre 1914.
Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un
village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un
commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné
pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par
un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil
de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait
dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su
lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.
Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés
entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l'une de
l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se rendaient à
la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en train,
admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre
gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la
gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux,
ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras ou au front, mais
gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon
ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles
vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien
qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs
auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait
au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous
nous rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les
paysans labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant
si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas
un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait, sur l'herbe
des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des
groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le
soleil trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant
les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu
des ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le
sauve-qui-peut terrible.
Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que
de bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et,
tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de
soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite
aux Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les
attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide
salut militaire.
Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle
avec les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une
jeune paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,
traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture;
elle peinait, la montée étant roide en cet endroit; un beau sergent
écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les
jambes pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe:
«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un
gentil sourire confus; l'Ecossais enroula cette frêle remorque autour
de son bras gauche, gardant le bras droit libre pour continuer de
fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute
petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.
Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus
resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en
avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans
l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Ecossais, des
cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le
salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de
l'église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient
jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en
grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que
j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de
rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats...
Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait
toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient
peut-être demain, qui sait), l'incessante canonnade, mais personne
n'y prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau
soleil, un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les
murs, et des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés
par les gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le
repas; on eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple
et singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des
jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds
faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Ecossais, se
croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis
en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge
faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne
sœur, figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette,
installait avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de
bandages, qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.
Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes
l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés avec
des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps de
tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du bœuf rôti
et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain, par
exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle part.»--«Ah!
dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles miches,
là, debout contre cette porte?»--«Oh! ces miches-là, elles sont à un
général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec ses
aides de camp.» A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon,
tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous
son manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé
du pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous
servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en
burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités:
les soldats de notre auto.
La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule
disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge
pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands
traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre
des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les
regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si
vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour
le moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante
et un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter
en même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et
jeunette dont les bonnes sœurs ont le secret--car ils riaient tous les
deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien être?
Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune élégance, je
suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir rire. Et, au
moment où nous remontions en voiture pour continuer notre route vers
la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une douzaine
d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin une gerbe
d'asters d'automne...
Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression
des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité,
chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.