Je me souviendrai toute ma vie du soir où j'eus vingt ans. Assis dans
ma petite chambre, la nuit tombant sur le jardin éteignait mes fleurs
et mes oiseaux pendant que le ciel devenait tendre comme une âme
souffrante. L'air du crépuscule est formé de petites perles sonores
qui se renvoient les dernières paroles des arbres et des routes.
Maman tira de l'eau, le treuil du puits grinça, le seau heurta les
parois avec retentissement. C'est à ce moment surtout que je sentis
venir mes vingt ans. Pourquoi? Je ne suis pas un malade qui voit de
merveilleuses correspondances. Mais le puits criait comme une âme
de fer que l'on attaque au crépuscule et ses cris entraînèrent les
miens. On eût dit qu'il y avait quelque danger dans le monde. Je
sentis venir mes vingt ans au fond de mon cœur frileux et je fus
triste parce qu'ils n'étaient pas ce qu'ils devaient être.
Lorsque j'avais douze ans, je pensais: A vingt ans, tu seras on ne
sait quoi, grand astronome ou général, mais tu seras quelqu'un de
très grand parce que tu es allé au lycée et que tu y fus le premier
de la classe. Lorsque j'avais quinze ans, j'étais plus précis: A
vingt ans, tu seras sorti de l'Ecole polytechnique et l'on te verra,
pareil aux officiers d'artillerie, passer dans ta petite ville comme
une image de guerre et de gloire. Depuis, je n'ai plus voulu être
officier parce que les officiers sont trop beaux et manquent de
cœur en faisant souffrir les soldats. Il y avait, de plus, un de
mes camarades qui voulait entrer à l'Ecole normale supérieure, et
qui m'a montré que les officiers sont des êtres inutiles. Je fus
bachelier et pendant les trois années suivantes, je me préparai à
l'Ecole polytechnique. L'Ecole polytechnique conduit à toutes les
carrières. On peut être ingénieur, commissaire de la marine, employé
au ministère des finances, et l'Ecole polytechnique n'empêche pas
d'être écrivain, peintre ou musicien. Les candidats à l'Ecole
polytechnique se promènent dans un champ de rêves et connaissent
toutes les espérances.
J'ai connu tant d'espérances que mes désirs étaient sans limites.
Mais ce soir, mon âme de crépuscule est formée d'échos sonores. Les
échos de mon âme se renvoient leurs bruits, tous leurs bruits froids,
avec la voix impersonnelle des échos. Depuis les ennuis jusqu'aux
espérances, c'est un bruit d'années captives qui marchèrent dans des
cours, qui dormirent dans des dortoirs, qui vécurent chez les pions
une vie triste et surveillée. Sur ma table, je vois les cahiers de
trois années de mathématiques. Maman tira de l'eau, le puits rouillé
grinça. Il me sembla entendre chaque X et chaque Y dans ma vie de
candidat à l'Ecole polytechnique. Les X de l'algèbre, élégants et
précis, raisonnaient froidement comme des personnes bien mises.
Les X, les Y et les Z de la géométrie analytique semblaient des
malheureux qui peinent, de malheureux journaliers qui cassent du
bois. Mon âme grinça comme le puits dont on remue l'eau glacée. Ces
mathématiques étaient faites avec ma substance. Une pile de cahiers,
voilà mon adolescence, les premiers printemps, les feuilles qui
s'ouvrent, le soleil plein de rosée et les petites amies de seize
ans. C'est triste comme du bonheur perdu. F (x, y, z), théorie des
équations, courbes et surfaces du deuxième degré, vieilles aventures
répétées, c'est triste comme un prisonnier qui connaît toutes les
pierres des murs de sa prison. Un homme avait labouré son champ. Le
vent souffla sur le blé qu'il devait semer, et maintenant l'homme
cherche sur la terre quelque reste des festins des fauves.
Mais il y a le lendemain des amertumes. Un jeune homme de vingt
ans ne connaît qu'un soir amer. Gloire à mon sang qui passe comme
un cavalier et qui remue et qui entraîne sur sa route depuis
les vieillards du Passé jusqu'aux enfants de l'Avenir. L'Ecole
polytechnique n'est plus que la carcasse d'une maison brûlée. Je
l'abandonne. Pardonnez-moi si j'ai regardé en arrière. Je pars
et je n'ai rien perdu. Le monde est comme un coup de clairon qui
m'entraîne. Je ne me reposerai pas avant d'avoir trouvé la maison où
l'on se repose le mieux.
Le matin je me lève et j'interroge les quatre coins du ciel. Je ne
veux rien ignorer de l'espace. Voici l'air du matin qui vient de
loin et qui s'emplit de toute la fraîcheur des horizons. Je pense
aux professions que peut choisir un bachelier qui fit trois ans
de mathématiques spéciales. Il y a les Contributions directes qui
habitent les sous-préfectures et les préfectures et qui contiennent
leur petit morceau d'avenir. Il y a l'Enregistrement qui habite un
chef-lieu de canton, qui se marie avec une femme charmante et qui
jouit d'une considération toute particulière. Il y a les Ponts et
Chaussées où sont utiles les mathématiques spéciales. Les Ponts
et Chaussées conduisent même à l'Ecole des Ponts et Chaussées où
l'on devient ingénieur tout comme si l'on était entré à l'Ecole
polytechnique. Il y a tous les ministères, qui sont à Paris avec des
examens bienveillants. Je vous dis que l'espace entier est plein
de promesses. Il y a encore toutes les situations que l'on peut
découvrir chez les particuliers et dans les administrations privées.
Je n'ai rien perdu, bon Dieu! Le médecin m'a dit qu'échouer à l'Ecole
polytechnique avait fait le bonheur d'un de ses camarades qui,
maintenant dans le journalisme, gagne dix mille francs par an.
Mon frère l'Avenir était vêtu de noir et son faux-col très blanc
faisait deviner un jeune homme qui ne travaille pas beaucoup et qui
touche de bons appointements. Les bacheliers ont des métiers élégants
qui ressemblent à une distraction. On voit même des jeunes gens
riches pratiquer ces métiers parce qu'ils ont peur de s'ennuyer à ne
rien faire.
Je vécus ainsi pendant un mois dans ma petite chambre de province
auprès de mon père en travail et de ma mère pleine de soins. Mes
vingt ans étaient un peu bouillonnants, mais dans ce pauvre village
où je ne fais qu'une halte, je ne veux pas laisser bouillonner mes
vingt ans. Je vécus assis et me recueillant pour choisir un métier.
Les miens n'étaient pas tranquilles. On ne peut pas dire que les
ouvriers de province ont de l'expérience, puisque leur esprit ne
connaît que le bois et les sabots qu'on en tire. Pourtant s'il est
nécessaire de travailler douze heures afin de gagner le pain de sa
femme et de ses enfants, cela montre que la vie est pénible. Il faut
regarder un travailleur avec ses épaules lasses. Lorsqu'il réfléchit,
il se dresse et contemple quelque endroit de l'espace avec un œil
qui voit partout des soucis.
Il est vrai que je suis bachelier et que l'instruction mène à tout.
Mon père a de la crainte, lui qui sait que les fils d'ouvriers
participent à la vie ouvrière. De plus, si cela se passait ainsi
que je l'espère, cela serait trop beau. Il en cause avec ma mère.
Ma mère verrait bien les choses comme je les vois, mais elle a de
l'inquiétude parce qu'en fin de compte on ne sait pas...
Moi je me dresse et je chante. Mes chers parents vous êtes entêtés.
La vie et ses raisonnements, vous les entendez entre les quatre murs
de votre chambre, et vous les regardez passer devant la fenêtre en
doutant de leur réalité. Je ne sais pas comment faire pénétrer mes
paroles. Je porte en moi trois cent mille espérances, mais pour
chaque espérance vous avez un doute. Pourquoi? Moi je raisonne
aussi. A l'appui de chaque espérance, je place un exemple. Mes
anciens camarades ont tous les emplois dont je vous parle et moi,
leur égal, je suivrai leur voie et j'aurai sur eux l'avantage de
suivre une voie qu'ils m'auront appris à connaître.
Mon père se renferme dans son corps rugueux d'ouvrier et parce
que ses épaules ont reçu les grands coups que la Vie donne aux
travailleurs, il est empli de craintes. Tes camarades étaient riches
ou bien ils avaient des protections. Dans le monde, les métiers
ressemblent à la fortune. C'est pourquoi les riches ont de bons
métiers pendant que les pauvres n'en ont pas.
Nous commençâmes par les protections.
On voit à cinq kilomètres de ma petite ville un village avec un
château. Le village montre une rue et demie le long de laquelle
c'est le commerce des auberges et celui des métiers, qui ne font pas
grand bruit. Presque en face de l'église il y a l'école. L'église
est vieille et n'a pas de place pour montrer son visage, l'école est
large et blanche avec une place immense pour qu'on la voie et pour
que l'on sache qu'en ce village instruction occupe une place immense.
Mais le village n'est rien. Il faut parler du château. Le parc et
le château sont plus grands que le village et appartiennent à M.
Gaultier. M. Gaultier est un homme plusieurs fois millionnaire et
qui est ce que l'on appelle un agriculteur. Les agriculteurs sont
ceux qui possèdent des domaines, les louent à des paysans et se font
des revenus grâce à l'agriculture que pratiquent leurs fermiers. Ils
vont souvent à Paris, gardent des relations de toutes sortes et se
plaignent d'avoir beaucoup d'occupations. La plupart d'entre eux ont
des opinions royalistes, mais M. Gaultier était républicain. Sinon
l'on eût trouvé le moyen de donner une place à l'église et d'enfoncer
l'école derrière les maisons.
De M. Gaultier, républicain et agriculteur, je ne connais pas la
nuance républicaine, mais je sais qu'il était l'ami de tous les
préfets. M. Gaultier avait une table exquise, une de ces tables
exquises que nos gouvernements adorent. Les tables royalistes sont
compromettantes parce qu'elles servent à conspirer contre la
République. Les tables républicaines sont rares comme les véritables
plaisirs. Aussi M. Gaultier avait le bras long. Oh! combien de
facteurs, combien de cantonniers, qui ne pouvaient manger que du pain
et des pommes de terre, doivent à M. Gaultier d'être facteurs ou
cantonniers! C'est un bonheur pour les petites communes de posséder
un châtelain influent.
Mais la puissance et l'éclat de M. Gaultier ruisselaient par les
routes. La fortune ne reste pas stagnante dans un village, non, elle
s'épand et brille afin d'éclairer les endroits d'alentour. D'abord la
fortune est bienfaisante. C'est le cocher de M. Gaultier qui, dans
les petites villes, va aux provisions ou bien promène ses chevaux. Et
puis, les fermiers de M. Gaultier font partie de son personnel, de
sorte que l'on peut dire qu'il fait marcher le commerce. Ensuite la
fortune est un spectacle. Des victorias à deux chevaux contiennent
Monsieur ou Madame ou Mesdemoiselles Gaultier. Belles voitures à
beaux chevaux, on les entend de loin et l'on se range bien vite sur
l'accotement, non pas parce qu'on craint d'être écrasé, mais pour ne
pas les déranger et pour mieux les regarder passer. Belles voitures
à beaux chevaux, cela distrait quand on se promène et leur luxe nous
console du fumier qui est aux cours des fermes et des paysans épais
qui travaillent dans les champs.
Tout le monde saluait M. Gaultier. Les riches, conservateurs, le
saluaient comme un homme de leur monde et les ouvriers de toutes
opinions le saluaient comme on salue la richesse. Je sais bien que
quelques-uns, qui étaient ses fournisseurs, s'inclinaient davantage,
mais cela ne fait rien puisque tout le monde saluait M. Gaultier.
Lui répondait avec aisance, ayant l'habitude des bonnes manières. Il
avait l'air très simple. Il ne se gênait pas pour causer à n'importe
qui, si bien que chacun, dans le pays, savait que M. Gaultier était
un homme affable auquel on pouvait demander service.
Voici pourquoi nous partîmes un soir, maman et moi, pour aller lui
demander sa protection. Maman m'accompagna pour donner plus de poids
à notre démarche et parce que les mères de ceux qui ont des ennuis à
vingt ans sont leurs camarades et leurs sœurs afin de leur donner du
courage.
La route est longue de chez nous à chez lui. Une soirée d'août, entre
cinq et six heures, conserve la chaleur du jour et fatigue ceux qui
marchent. N'importe, il faut marcher lorsqu'il s'agit d'avoir une
place.
Nous arrivâmes à six heures dans le parc de M. Gaultier où l'ombre
est grande comme aux riches demeures d'été. Ce parc merveilleux est
un composé de toutes les beautés naturelles. On y voit une longue
allée d'arbres, un taillis, des pelouses, des bosquets, des bordures
de fleurs, des corbeilles de fleurs. Je me souviens de belles roses
thé que j'aurais voulu cueillir, mais je m'en gardai bien, parce
qu'il faut respecter les propriétés des riches. On arrive à un
château semblable à ceux qu'on voit dans les livres de M. Francis
Jammes. D'une part, il est bordé d'ombre pour les personnes qui
aiment la fraîcheur; d'autre part, il y a une pelouse et de l'espace
pour les jeunes filles qui aiment à jouer au volant. Des statuettes
sur le perron ou au milieu des pelouses ajoutent l'Art à la Nature.
Mais nous étions intimidés en entrant dans le château. D'abord les
vestibules en pierre sonore, puis la peur de déranger M. Gaultier
à l'heure de son dîner. On nous introduisit dans un petit cabinet
de travail que nous trouvâmes simple et de bon goût. Il y avait un
grand désordre sur la table, parmi lequel on apercevait des brochures
relatives à l'agriculture, des documents officiels qui portaient en
tête: _Ministère de l'Agriculture_ ou _Préfecture de_ ***. Un peu de
poussière y était répandue. J'ai lu que certains savants défendent à
leur valet de chambre de faire leur cabinet de travail, par crainte
qu'il ne dérange les papiers. C'est sans doute à cette cause qu'il
faut attribuer la poussière du cabinet de travail où nous étions
assis.
M. Gaultier arriva. Comme nous nous excusions de le déranger à
cette heure: «Ça ne fait rien», dit-il. Un sourire accompagnait sa
bienveillance et nous fûmes à notre aise, chez un homme charmant. Sa
tête s'inclinait pour nous écouter.
Maman parla. M. Gaultier comprit tout de suite qu'il faudrait une
place dans laquelle pourraient s'employer mes connaissances en
mathématiques. L'entrevue ne fut pas longue. M. Gaultier constata
qu'il avait beaucoup d'amis à Paris, grâce auxquels j'aurais l'emploi
désiré. Quant à dire maintenant quel il serait, on ne le pouvait
pas parce qu'il fallait réfléchir et «frapper à plusieurs portes».
Dans une quinzaine de jours, nous aurions une lettre et M. Gaultier
estimait que dans deux ou trois mois à peu près je serais casé.
Ensuite, je pourrais me tirer d'affaire moi-même. L'important est
d'avoir le pied à l'étrier.
Merci, ô Monsieur Gaultier, merci! Nous le quittâmes, M. Gaultier
est un homme qui porte toute sa barbe un peu grisonnante et si
propre qu'elle donne à son visage un air sain. Le visage même de M.
Gaultier est bruni par ses promenades et ses travaux d'agriculteur.
Il a de bons yeux où passent des regards brillants comme la fortune
et la santé. M. Gaultier, vêtu d'habits solides et chaussé de gros
souliers, est un de ces propriétaires qui se portent bien parce
qu'ils mènent une vie active et simple en gérant leurs propriétés.
Nous avons vu un autre M. Gaultier, celui qui sourit et qui connaît
des personnes à Paris. Ce M. Gaultier-là est un homme raffiné dont
un frère est médecin, un autre ingénieur, et qui doit connaître les
hautes idées de la grande société parisienne. D'ailleurs il est
chevalier de la Légion d'honneur, c'est-à-dire qu'il a beaucoup de
capacités.
Nous pensions ainsi, maman et moi, sur la route de notre maison.
Tantôt nous parlions, tantôt nous ne disions rien, et les paroles
de M. Gaultier marchaient devant nous, laissant entrevoir de
mystérieuses profondeurs.
Savez-vous ce qui arriva? D'abord, pendant quinze jours il n'arriva
rien du tout. Ensuite, nous attendîmes le facteur. Avec sa boîte
pleine de lettres nous attendions le facteur. Au milieu de la rue,
vers huit heures, on me voit guettant son passage, puis lorsqu'il
va passer je rentre et j'attends. Le facteur passe. Le facteur est
passé. Oh! comme on se sent seul alors! Mais dans les premiers temps,
on renfonce l'amertume au fond de son cœur, on met l'espérance tout
autour et l'on pense: Je voudrais bien être à demain.
Au bout d'un mois nous retournâmes chez M. Gaultier. Il y a de bons
sourires et de bons accueils qui consolent les malades. M. Gaultier
les connaît. Il ne nous gronda pas de nous être dérangés, mais
nous assura qu'il ne m'oubliait pas. Il avait «frappé à plusieurs
portes» et attendait qu'on lui répondît. Quel homme affable et sans
cérémonie! Il nous serre la main et nous parle comme à des égaux. Il
est doux d'avoir affaire avec des personnes bien élevées.
Au bout d'un mois nous retournâmes encore chez M. Gaultier. Cette
fois-ci, nous pensions n'être pas loin du résultat. Un jeune homme à
bicyclette que nous croisâmes était le neveu de M. Gaultier. Il était
grand, avec beaucoup d'élégance. Ses gestes et ses regards aisés
s'associaient à sa taille, élancée comme celle de certains fils de
famille qui ont l'habitude du monde. Il nous salua gracieusement sur
la route et semblait un reflet de M. Gaultier,--un reflet parisien
parce qu'il était le fils d'un riche médecin de Paris. Ce jeune
homme avait été refusé à son baccalauréat ès-lettres, mais il allait
entrer à l'Ecole d'Agriculture de Grignon. Peut-être M. Gaultier
avait-il écrit à son père, lui demandant d'user de son crédit pour
nous. Quand M. Gaultier nous eut dit qu'il n'y avait rien encore,
nous ne fûmes pas trop attristés, parce que nous avions rencontré
quelqu'un qui était l'une des nombreuses relations qu'à Paris
possédait M. Gaultier.
Alors le Temps passa. Chaque mois était séparé de son voisin par
notre visite à M. Gaultier. Cet homme contient une provision
d'espérance et ressemble aux bons spectacles et aux bonnes paroles
qui nous aident à attendre l'Avenir. D'ailleurs, nous attendions
l'Avenir au lendemain de chaque jour. Parfois le facteur s'avance,
une lettre à la main, alors notre cœur s'élance vers lui, nos mains
se tendent et ce sont des mains qui prennent et gardent un trésor.
Nous fûmes toujours déçus parce que ce n'étaient que des lettres
d'amis. Les amis sont consolants, mais bienheureux les hommes qui
n'ont pas besoin de consolations! D'autres fois, le domestique de M.
Gaultier était en ville avec sa grande voiture. Alors nous ne nous
écartions pas trop de notre maison, parce que M. Gaultier aurait
pu dire: «Il vaut mieux que j'envoie mon domestique les prévenir.
De cette manière ils sauront plus vite que j'ai une place à leur
donner.» D'autres fois nous sommes tous trois à la maison. On frappe
à la porte. Nous nous regardons en nous demandant si ce n'est pas
quelqu'un qui apporte l'emploi que nous cherchons.
Puis il n'y eut rien autre chose. Immobiles dans notre maison, les
yeux braqués vers un château, nous attendions une grande grâce,
pareils à ceux qui prient et croient en Dieu. Nous attendions
une bien grande grâce en effet. Nous attendions que les riches
prissent en pitié les pauvres. Nous nous étions dit: Les riches sont
des hommes comme nous, que la fortune élève afin d'en faire nos
gouvernements et nos protecteurs. Nous nous adressâmes à M. Gaultier
parce que la Justice veut que les bacheliers qui sont instruits
soient protégés par les gouvernements qui aiment l'instruction. Au
fond de nous-mêmes nous doutions un peu de la Justice puisque les
ouvriers travaillent sans connaître le plaisir ou le repos, ce qui
est une chose injuste. Mais nous comptions sur la bonté de nos frères
les riches. Nos frères doivent trop aimer la joie pour vouloir que
nous restions dans le malheur. Si mes mains sont vides, M. Gaultier
comprendra que j'en souffre et que je devrais travailler au lieu de
manger le pain de mon père. Nous attendions, dis-je, que les riches
prissent en pitié les pauvres.
J'ai honte, aujourd'hui, pour tous ces sentiments. Nous les avions
conçus au milieu de notre petite ville dans laquelle on ne connaît
rien. Mais j'ai honte parce que demander une faveur aux riches c'est
entrer dans le cortège de leurs protégés et de leurs serviteurs.
C'est demander: «Mon bon Monsieur, voulez-vous me rendre un
service? Grâce à votre fortune vous le pouvez.» Or, demander cela,
c'est s'incliner devant la fortune et le pouvoir. Je vois mon âme
indépendante qui rougit en pensant à sa servitude ancienne comme un
homme rougit d'avoir jadis démérité.
Le Temps passa. Il y eut d'abord l'automne, l'automne en cendre
où le ciel semble un feu qui s'éteint mais qui éclaire et chauffe
encore. Cette année-là, l'automne avait une douceur dans la campagne
merveilleuse et mélancolique. Puis, l'hiver sembla descendre de
l'automne et le continuer comme un fils continue son père, avec plus
de force mais avec autant de bonté. Il y avait mes vingt ans et des
bouillonnements fous. Vingt ans, c'est l'âge où l'Amour, mêlé à
toutes les passions généreuses, fait du monde un champ d'action pour
le Bonheur. Les riches poètes ont chanté nos vingt ans. On y voit des
amoureuses qui sont parfois des Andalouses en feu, d'autres fois des
grisettes légères comme le plaisir, ou bien des jeunes filles dont
on ne connaît pas la profession, mais qui sont intelligentes et que
l'on couvre de fleurs. Les premiers pas d'un jeune homme qui lève
la tête et regarde la Vie sans défaillance en sachant que le Monde
est immense pour ceux de vingt ans. Les poètes riches nous ont fait
connaître les joies et les orgueils qu'ils ont connus et nous ont
dit: Nos vingt ans triomphent comme des fleurs et se posent sur les
seins des femmes.
Moi je n'avais pas le cœur à penser à l'Amour. L'Amour est beau pour
ceux qui ont de quoi vivre, mais les autres doivent d'abord penser à
vivre. Ah! les vingt ans des pauvres! Les vingt ans des sans-travail,
les vingt ans des ouvriers qui suent, les vingt ans des pions qui
travaillent sans savoir si le travail conduit à l'Avenir! Les vingt
ans des filles publiques que la syphilis a crevées! Nos vingt ans
sont des bêtes dans des cages qui tournent et cherchent un trou,
un joint, une fente pour y passer la tête et s'en aller. Nos vingt
ans sont d'autant plus mauvais que vous les avez chantés. Nous les
comparons aux vôtres. Vos joies nous ont remplis d'amertume, notre
malheur se mêle à vos rires et se lamente comme un pauvre à vos
portes. Ah! je vous le dis, poètes riches qui avez chanté l'Amour,
soyez maudits!
Vous avez créé des bourses dans les lycées et collèges pour que les
fils des ouvriers deviennent pareils à vous. Et lorsqu'ils sont
bacheliers comme vous, vous les abandonnez dans leurs villages. Vous
gardez pour vous les riches professions qu'ils devaient avoir et vous
riez, vous avez vingt ans, quelques-uns des vôtres sont des poètes!
Et cela démontre que si l'on est fils d'ouvrier, il ne faut pas
s'élever au-dessus de sa classe. Le curé parlait de moi à des maçons:
Voyez-vous, on fait instruire des enfants et ensuite on ne sait pas
qu'en faire.
Il y a des Administrations inférieures dans lesquelles nous pouvons
entrer. Mon titre de bachelier permet d'être commis des Ponts et
Chaussées sans examen. J'ai fait une demande à M. l'ingénieur en
chef, laquelle lui fut recommandée par M. Gaultier. Je gagnerai mille
francs par an, mais c'est «le pied à l'étrier». Jamais je n'ai reçu
de réponse. Vous avez établi des droits, vous les avez inscrits dans
des documents officiels afin que tout le monde les connaisse. Ils
sont peu de chose mais ils disent: La vie des pauvres est d'abord
pénible, mais quand les pauvres se sont donné de la peine, il y a
des examens qui les récompensent. Vous mentez. Jamais je n'ai reçu
de réponse à ma demande pour entrer dans les Ponts et Chaussées. On
croirait que vous avez créé des droits pour nous donner de fausses
espérances et pour nous faire souffrir.
Les autres professions ne sont pas abordables. Les bureaux
d'Enregistrement, tranquilles et indépendants, font de leur titulaire
un homme qui peut se promener, faire des études ou fréquenter la
société, mais pour être titulaire d'un bureau d'Enregistrement,
il faut accomplir cinq ou six années de stage pendant lesquelles
on ne gagne pas d'argent. Il faut aussi verser un cautionnement,
car les riches seuls peuvent avoir un bon métier. Les examens des
ministères sont comme s'ils n'existaient pas et puis l'on fait pour
s'y présenter le voyage de Paris, au risque de revenir sans succès.
Les situations que l'on peut découvrir chez les particuliers ou dans
les administrations privées s'obtiennent par des relations de famille
ou d'amitié. Or, les parents et amis des ouvriers sont des ouvriers
comme eux. Les Messieurs Gaultier pourraient bien nous être utiles,
mais la richesse les éloigne de nous et leur situation d'agriculteur
ne leur laisse pas de loisir.
De quel côté que nous contemplions l'horizon, nous les pauvres aux
yeux fixes, les riches se dressent entre l'horizon et nous avec des
châteaux et des murailles, avec des règlements et des chiens qui
les défendent. Nous marchons et nous voulons respirer, au milieu du
monde, l'air des eaux et des forêts, nous marchons et nous sommes des
gueux pleins de courage. Nous sommes allés bien loin et nous avons
vu les riches assis dans leurs parcs et riant comme si le Bonheur
recouvrait le monde. Nous aurions voulu posséder un enclos avec un
champ pour y gagner notre pain. Les enclos sont gardés par les gardes
des riches. Il y a tant de plaisirs sur la Terre, depuis le travail
jusqu'au repos, et tant d'espace pour les goûter que nous étions
bien sûrs de rire en route et de nous arrêter un soir, sous les
chênes, avec une besace pleine et des cœurs pleins. Il n'y a plus de
plaisir, il n'y a plus d'espace, les châteaux s'étendent et entourent
tous les chênes de la forêt profonde.
Mais ce qui se passa fut bien heureux. A tout jamais j'abandonnai
les rêves de grandeur qui, depuis l'enfance, poussaient mes idées
dans l'orgueil. J'abandonnai tous mes rêves supérieurs, ceux qui
traînaient des sabres et ceux qui rêvaient d'un emploi riche et
fainéant. Je partis, mais ce ne fut pas un départ, ce fut un retour.
Je revins auprès des miens avec des désirs sages comme un travailleur
revient auprès de son travail. Orgueil fou, beaux emplois, beaux
habits, splendeur blanche et plaisir des femmes, on ne peut pas dire
que j'ai souffert en vous quittant. J'ouvre la porte de la maison
paternelle. Les voici. Mon père aux grosses mains fait des sabots
comme son père et dans la maison bien rangée ses sabots s'entassent
et seront vendus à ceux qui font le pain, à ceux qui font les habits
et aux ménagères actives qui ordonnent les maisons. Ma mère travaille
aussi, c'est un travail utile pour cuire les aliments et c'est un
travail d'amour qui embellit les chambres et qui embellit la vie.
Je suis le voisin du charron, du tonnelier et du maréchal ferrant.
Ceux qui travaillent pour gagner le pain qu'ils mangent m'entourent
et vivent selon la loi qui veut que l'on gagne son pain à la sueur
de son front. Moi, je suis un homme du peuple et je veux travailler
comme les autres.
Voici ce que j'ai vu à vingt ans, pendant que les fils des riches
dansaient. Moi, j'ai souffert parce que je ne travaillais pas. Mes
membres ont souffert, mon cœur avait son orgueil, et mes idées,
toutes mes idées criaient que celui qui ne travaille pas est une
honte. Il ne faut pas dire qu'il y a des hommes inutiles, mais qu'il
y a des hommes nuisibles.
Je cherche une place, mon Dieu, dans quelque coin du monde, une place
qui serait pour moi. N'importe laquelle, pourvu que je travaille avec
utilité et pourvu que je gagne ma vie, cette vie que vous m'avez
donnée. Je suis si petit et le monde est si grand qu'il y a sans
doute quelque place avec un travail que je saurai faire. Si j'étais
agile et grand, je monterais en haut des échafaudages, au milieu
des maçons. Je voudrais pouvoir aller à Nantes ou au Havre, comme
les débardeurs. Je voudrais pouvoir faire la moisson. Si je savais
creuser les sabots, je resterais à la maison et je dirais à mon père:
«Assieds-toi, il y a longtemps que tu travailles, et c'est moi
maintenant qui creuse les sabots.» Puisqu'on m'a mis au monde, c'est
qu'il y a dans le monde une place pour moi. Il y en a qui refusent
des places, mais moi je prendrai toutes celles que vous m'offrirez.
Oh! je ne mens pas. Il y eut un jour où je pensai: Je vais prendre
dans ma besace du pain, des habits et cent sous et je partirai. Je
partirai pour mendier. Dans les fermes, dans les châteaux, dans les
usines, dans les bureaux, je m'arrêterai. On me dira: Mon garçon,
vous êtes trop jeune pour mendier. Alors je répondrai: Voulez-vous
me donner du travail? Je demanderai l'aumône s'il le faut, mais
je partirai. J'économiserai de quoi m'acheter des souliers et je
marcherai tout le temps qu'il faudra. Je finirai bien par trouver du
travail puisque toute ma vie j'en chercherai.
Un matin, nous n'y comptions plus, lorsqu'une bonne nouvelle arriva.
Il y avait dans ma petite ville un sellier dont le fils était
pharmacien à Paris. Nous autres, fils d'ouvriers, nous nous regardons
et nous nous tendons la main. Ce jeune homme m'annonçait qu'une
place dans un bureau m'était réservée, où je gagnerais 3 fr. 75 par
journée de travail. On ne travaille pas le dimanche. J'ai le pied à
l'étrier. Et c'est ainsi que finit mon livre parce que la peine des
pauvres gens ne finit guère, et c'est le travail qui commence, quand
une peine a fini.
Et ce livre, maman, on croira que je l'ai fini sans penser à toi.
Mais non. J'ai dit d'abord: Il n'y aura que maman dans ce livre.
C'est parce que je ne me rappelais que des instants heureux: or j'ai
subi beaucoup de malheurs. C'est la Vie qui se dresse entre nos
mères et nous, et qui les cache. Mais nous les aimons quand même, et
si nous sommes tristes parfois, c'est quand la Vie nous empêche de
penser à nos mères. Tu prendras des lunettes pour lire ces phrases.
Tu épèleras mot à mot en disant:--C'est un gros livre plein de mots.
Eh bien, maman, chacun de ces mots est pour toi. Ma vie de fils, la
voici racontée. Maintenant, je gagne 3 fr. 75 par jour, et c'est ma
vie d'homme qui commence.
ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR
L'IMPRIMERIE BELLENAND
A FONTENAY-AUX-ROSES
LE VINGT JUILLET 1918