CHAPITRE PREMIER

Un enfant naît un soir, rouge et bouffi, désordonné comme un morceau

de chaos. C'est quelque chose de semblable à un nouveau meuble qu'on

apporte à la maison et qu'il faut observer et polir pendant longtemps

avant de lui donner un air familial. C'est surtout quelque chose de

semblable à une petite bête mal élevée qui ne sait pas faire un usage

convenable de ses pieds, de ses mains et des organes de son corps.

Papa, maman, observez bien, polissez bien le petit objet, parce qu'il

faut, un jour, que son image soit gravée dans votre mémoire et que sa

vie soit pareille à votre vie; dressez bien le petit animal, parce

qu'il faut, un jour, qu'il sache marcher et se tenir comme un beau

petit bonhomme civilisé.

Les bonnes mamans si pâles qui viennent d'accoucher ont des sens

délicieux pour apprendre à connaître leurs petits enfants. Leur corps

fatigué semble être peu de chose, leurs yeux ont une vie atténuée de

fleurs et versent des regards délicats comme des sentiments. Elles

ont l'air d'être en communication merveilleusement avec l'au-delà.

Leurs mains ont un toucher qui se pose, mais ne s'appuie pas. O

douceur! Elles rattachent immédiatement le petit être à la lignée

familiale; où vous voyez un visage de chair molle, elles découvrent

des formes et des ressemblances. J'ai vu une jeune maman qui disait à

son mari:

--Son nez ressemble à ton nez, mais il ressemble encore davantage à

celui de ton père.

Toute chose est cataloguée. On trouve aux yeux des regards expressifs

et, pour un peu, l'on trouverait que la petite tête a une allure de

tête intelligente. Lèvres rentrées du bébé qui n'a pas encore de

dents, vous ressemblez aux lèvres du papa, si douces! Mais vous,

surtout, petits ongles translucides, l'on vous regarde parce que vous

êtes jolis comme de la chair rose, et parce que votre forme nette

évoque bien mieux la parenté rêvée. Et j'ai dit qu'un enfant c'est

quelque chose de semblable à un nouveau meuble qu'on apporte à la

maison. Vous voyez bien que ce n'est pas vrai, puisque huit jours

après sa naissance il a déjà cet air familial des vieux parents et

des vieilles choses. Et, mon Dieu, s'il y avait quelque forme en

lui qu'on ne pût rattacher à une forme connue, l'on en serait très

heureux, parce qu'elle ferait déjà une personnalité au cher petit

être.

Ce n'est pas tout. Car en même temps qu'elle étudie l'enfant dans sa

forme, la maman l'observe aussi dans ses gestes et dans le jeu de ses

organes. Sa main est si faible et si molle qu'elle se tient crispée:

on y glisse un doigt, et voici qu'elle le presse. Les êtres faibles,

les noyés, les malades et les enfants mettent toute leur force dans

leurs mains, les noyés pour s'accrocher aux branches, les malades

pour presser la main de leur médecin, et les enfants pour s'associer

à une vie protectrice. Ses pieds s'agitent joliment, l'air un peu

fou, et l'on croirait que chaque doigt du pied est une petite bête à

part. Et puis l'enfant bâille, il tette, et il a le hoquet. Il tette

comme un gourmand, comme un goulu qui se précipite sur la nourriture.

Il faut régulariser ce mouvement, et lui apprendre à ne pas téter

trop fort parce que cela donne le hoquet. Et ce qu'il y a de tendre

dans le cœur de la maman fait qu'elle connaît le fonctionnement

de tous ces organes avec une délicatesse fort grande, si bien que

l'enfant n'a pas besoin de pleurer pour qu'elle s'aperçoive s'il est

malade.

Un peu plus tard, vers trois ou quatre mois, on voit apparaître

quelque chose de très doux, et c'est le commencement de la formation

de la conscience. Des gens savants: des médecins et des licenciés

en histoire naturelle, m'ont dit qu'à ce moment apparaissaient dans

le cerveau des enfants beaucoup de cellules nerveuses correspondant

aux organes des sens. Les mamans ont une intuition délicieuse, elles

qui, connaissant bien les yeux de leur petit, savent y voir passer

les images et les pensées. Elles savent aussi reconnaître à un

tressaillement de son corps qu'il entend les sons et les bruits. Et

puis, elles sourient en voyant le méli-mélo de toutes ces sensations

qui fait qu'il voudrait toucher le soleil qui brille et attraper les

paroles qu'il entend.

Alors elles le prennent à leur cou pour le promener, afin de lui

montrer des spectacles éclatants. Petit bébé, voici ce qui brille,

voici ce qui chante, voici tout ce qui est beau. Le soleil, la

musique, et les belles dames. Lorsque j'avais quatre mois, les

carlistes espagnols chassés de leur pays vinrent chercher un asile

dans le nôtre, et une de leurs troupes resta longtemps dans ma petite

ville. Le dimanche, ils donnaient des concerts sur la place. Ils

étaient vêtus de bleu et de rouge, et leur musique de cuivre rapide

et brillante avait une âme très vive. Oh! certainement, il devait

se passer dans ma tête une exquise petite cuisine de lumières et de

bruits qui faisait tressaillir mes facultés obscures comme, dans ses

alvéoles, tressaille le joli miel aux rayons du soleil. Les faibles

cellules nerveuses des savants devaient se former, se fortifier,

je devais presque comprendre. O Carmen noires de l'Espagne dont

parlaient les musiques, votre souffle rouge était brûlant!

Un peu plus tard encore, on apprend aux enfants à sourire. Sourire,

c'est avoir de la joie, avoir de la joie c'est déjà savourer le

bonheur de vivre. Pour faire sourire les enfants, on leur chatouille

le menton, ce qui agite leur petite chair, on leur met les yeux dans

les yeux, on remue les mains, on prononce des syllabes drôles, afin

de leur faire voir ce qu'ils aiment: des choses brillantes qui sont

les yeux, des choses remuantes qui sont les mains, et leur faire

entendre des sons gentils qui sont à la portée de leur cerveau,

puisqu'ils ne veulent rien dire. Ils finissent par avoir un sourire

très large, sans restrictions, et qui semble une action minuscule

dans laquelle ils mettent toutes leurs forces. Alors les mamans sont

heureuses. Sourire, beau sourire, vous êtes la forme raffinée du

bonheur. Les animaux, qui n'ont que des joies, ne savent pas sourire,

mais ils gambadent, ils sautent, et c'est là l'expression brutale des

joies matérielles. Mais il sourit, le petit enfant, et ses yeux, ses

joues et ses lèvres ont un air charmant. On lui dit, en appuyant sur

les mots:

--Tu es un gros déplaisant!

Il ne comprend pas, il entend, il voit, il sourit encore davantage.

Cher petit cœur, petit blondin, petit bout d'homme, petit enfant!

Pour être un petit homme, maintenant, il ne vous reste plus qu'à

parler.

A partir de ce moment, les actions se précipitent. On ne sait pas

bien comment cela commence, mais voici qu'un jour, alors qu'il

contemple le soleil, ou la lampe, ou le feu, l'enfant se met à

parler. On appelle cela gazouiller. Ce n'est pas encore des syllabes,

c'est à peine des sons, c'est lumineux et tremblant. C'est indécis

comme un rayon de soleil au matin. On sent une petite conscience qui

perce son enveloppe et qui fait du bruit, naïvement, pour montrer

qu'elle est là. C'est comme un ruisseau qui passe sur des cailloux.

C'est aussi comme un oiseau qui chante, sans cause, tout simplement

parce qu'il est en vie. Maintenant, chaque fois que l'enfant

regardera quelque chose, ses yeux brilleront, et il gazouillera. Je

vous dis qu'il y a le feu, la lampe et le soleil qui entrent dans son

cerveau comme de la lumière, et qui en sortent comme des paroles.

Maman me disait en riant:

--Mais enfin, ne cause pas tant! Ça t'entre par les yeux, et ça te

sort par la bouche!

Et l'attention s'éveille, et de quasi-réflexions lui viennent en

même temps. Si ses membres s'agitent, si ses yeux brillent, et s'il

gazouille, c'est peut-être parce qu'il commence à penser. Lorsqu'il

est en train de téter, souvent il s'interrompt pour regarder

alentour, et parfois il sourit aux choses qu'il connaît. Il n'a plus

comme autrefois un sourire heureux et vague, non: il sourit avec un

air d'intelligence. Il a l'air de dire à la lampe: Tu es la lampe,

et à la table: Table, tu es là, mais surtout, il a l'air de dire

à son papa et à sa maman: Je vous reconnais bien. Jusqu'ici, on

l'avait vu tout en lui-même, sa petite âme était enfermée dans son

corps comme un bijou dans un coffret, mais maintenant il s'épand, il

s'exhale, et il connaît les objets, et il est un être qui reçoit des

impressions de l'Univers. O vous, maman qui êtes à l'affût de son

âme, vous saisissez tous ces éveils pour donner à votre enfant les

enseignements qu'il faut. Vous comprenez alors ce qu'il comprend.

Lorsqu'il regarde la lampe, vous lui pincez les joues pour attirer

son attention sur vos paroles, et vous dites des phrases atténuées

qui peuvent aller jusqu'à lui. Vous vous mettez à sa place, vous vous

composez une âme semblable à la sienne, vous le guettez, et, alors,

devinant bien vite toutes ses sensations, vous vous emparez d'elles

pour les développer et les agrandir. Son âme est pareille à un petit

enfant que vous prenez par la main pour le conduire jusqu'au bout de

sa route.

D'abord, vous vous emparez de son joli gazouillis. Tout doucement,

vous essayez de le comprendre. Il se révèle en votre cerveau des

facultés de vieux savant. Vous classez les sons: il y en a qui sont

plus compliqués et qui témoignent déjà d'un bel entendement. Vous

vous en emparez avec délicatesse, vous les mettez en vous et vous

faites votre âme se mouvoir autour d'eux. Alors, un beau soir,

lorsqu'il a fini sa besogne de téter et qu'avec ses yeux vides, il

regarde toute chose, vous les lui répétez. Tout d'abord, il ne les

reconnaît pas. C'est peut-être parce qu'il ne pense pas à cela, mais

bientôt vous l'attirez par la douceur de votre voix et de vos yeux,

vous l'attirez à vous, et voici qu'il vous préfère au feu ou à la

lampe, et qu'il vous regarde, et qu'il vous écoute. Vous lui répétez

encore, comme une chanson, les deux ou trois petits morceaux de

gazouillis: il les reconnaît bien, et il lui semble que c'est quelque

chose de lui-même qui sort de votre bouche. Alors, il part en un

sourire, avec clarté, tout entier, et il dit et il redit et il redit

encore, comme une chanson, les deux ou trois petits morceaux qu'il

connaît.

Oh! C'est beau! Ce n'est plus comme s'il les disait spontanément,

non: il répète aujourd'hui les paroles de sa mère parce qu'il

est attentif à elle, et il les répète comme un écolier récite sa

leçon, ayant compris qu'il faut apprendre. Esprit d'imitation: nous

trouvons une parole belle, et nous la répétons. Souvent elle est une

des anciennes paroles, mais celui qui la dit l'imprègne de quelque

chose de neuf qui est sa vie, et quand nous la répétons, elle s'est

agrandie, elle vibre, elle contient un peu du cerveau d'un homme

intelligent. Ainsi le petit enfant. S'il part en un sourire, avec

clarté, tout entier, s'il est heureux, c'est qu'entendre ses paroles

les lui a fait voir, les lui a fait sentir, et il trouve qu'elles

sont jolies et qu'elles sont drôles puisqu'il en sourit.

Oh! C'est beau! Mais il ne faut pas s'arrêter à cela. La maman admire

en passant, comme un homme rentrant à sa maison admire près de sa

route une belle fleur éclose dans un beau jardin. Elle sait où il

faut conduire son enfant, et donc, elle va, les yeux un peu fixes,

là-bas où la vie est plus vivante, là-bas où les enfants, après avoir

gazouillé, petits innocents, savent déjà prononcer, petits hommes, le

nom de leur maman. Je vous ai déjà dit qu'elle avait des procédés de

vieux savant. En effet, la chose est délicate. Voici: elle a étudié

le gazouillis de son enfant et le lui répète afin de lui apprendre

à redire ce que dit sa maman. Ceci fait, un beau jour, elle se met

à lui dire des mots dont il n'a pas coutume, et parce qu'il a pris

l'habitude de suivre sa mère, il en vient à répéter, bien qu'il soit

maladroit, les beaux mots difficiles. Bien entendu, elle lui apprend

d'abord à dire: Maman! C'est plus long qu'on ne le pense, car il

faut lui faire comprendre qu'il y a une association entre la personne

et le mot qu'elle prononce. Et puis, il faut un peu corriger sa

prononciation, qui est d'abord très ridicule.

Finalement, le mot devient quelque chose de drôle et qui est informe,

mais qui ressemble un peu aux élucubrations malhabiles des trop

simples cerveaux. Cela fait: Baba ou mama, on ne sait pas bien, parce

que c'est inarticulé. C'est tout d'un bloc, et c'est un peu lourd,

comme un petit pâté de sable, mais c'est gracieux quand même, puisque

c'est l'œuvre d'un enfant.

Parfois un beau sculpteur, ayant travaillé tout un jour à façonner

le buste d'un homme qu'il aime, s'interrompt. Il connaît son ami, et

maintenant, il regarde son ouvrage. Les yeux contiennent un peu de

cet enthousiasme qu'ils doivent contenir, les ailes du nez vibrent

d'une vie énorme comme deux choses légères, la bouche a déjà cette

forme nette et simple des bonnes bouches à tendresse, mais surtout la

tête se tient droite et modestement, parce qu'elle est pleine d'idées

honnêtes, et pleine d'amour et pleine de travail. Alors, content

de lui-même, l'artiste ferme les yeux pour mieux voir ce qui lui

reste encore à faire, et dans son cerveau voici naître, détaillée,

précieuse en sa belle ligne, achevée comme il l'ébaucha, l'image

souriante de son ami bien-aimé. Bonheur: c'est un instant fugitif que

savoura Dieu lorsque, avant de créer le monde, il le connaissait déjà.

Les mères des petits enfants sont pareilles à ce beau sculpteur.

Elles s'arrêtent un jour après avoir marché et se tournent en

arrière pour sourire au chemin parcouru. Là-bas, c'est l'origine.

Petit morceau de chaos, l'enfant vagissait parce qu'une bête crie

quand elle a faim. Il vivait collé au sein de sa mère, il aspirait

sa substance, longuement, comme pour se pénétrer de sa vie. Il ne

savait rien, il fermait les yeux, il crispait les poings. Il était

une petite boule de chair grossière et geignante. Peu à peu sa mère

le pétrit. Elle lui apprend à voir, elle donne à ses yeux un regard

et à ses lèvres un sourire. Elle dirige ses sens, elle les conduit

comme un berger conduit un troupeau désordonné dans la grande

prairie où l'on pâture. Il apprend à mieux téter. Il savait voir,

maintenant il sait regarder. Il en vient à savoir gazouiller. Il

touche aux choses de la vie avec des doigts futiles qui ne peuvent

pas apprécier mais qui peuvent déjà caresser. Bientôt enfin il sait

parler. Paroles: communications avec les autres, oh! paroles, vous

venez d'un cerveau, vous vibrez dans l'air, vous passez et vous allez

dans un autre cerveau. C'est un lien entre deux âmes. Je vous parle

parce que je pense à vous, et parce que je veux mettre un peu de mon

âme en la vôtre. Jusqu'ici, pour montrer qu'il pensait à sa mère,

l'enfant n'avait que ses yeux et que ses mains: regards et caresses.

Maintenant, il parle, et c'est charmant. Ce mot de maman habite en

son cœur comme un petit oiseau, et parfois il vient se poser sur ses

lèvres: il frétille, il s'élance, et il s'en va jusqu'au cœur de la

mère.

Voici donc ce qui est fait. Alors, comme je vous l'ai dit, pareille

au sculpteur, la mère ferme les yeux pour mieux voir ce qui lui reste

encore à faire. Il lui reste encore à faire un homme avec un petit

enfant d'un an. Pour cela, d'abord elle va le dégager d'elle-même

en le sevrant. Il faut mettre les petits enfants en liberté comme

les petits chevreaux pour qu'ils puissent cabrioler parmi les choses

et brouter les feuillages et boire les ruisseaux. Donc les mères

leur apprennent à marcher. Ensuite on les envoie à l'école pour y

connaître des livres pleins de science qui donnent des idées utiles.

Or il a douze ans: il est un grand garçon qui vient d'être reçu le

premier au certificat d'études primaires, et qui va toujours en

classe pour se perfectionner. Il lui semble qu'elle le voit descendre

avec ses cahiers sous le bras. Il a une grosse tête comme les enfants

très intelligents, des yeux qui brillent et qui regardent avec tant

d'attention que non seulement l'on dirait qu'ils regardent mais

encore qu'ils écoutent; il a aussi le front clair et dégagé, mais

il a surtout une bouche naïve et confiante qui s'entr'ouvre et qui

semble s'entr'ouvrir à la vie. A ce moment, les enseignements de la

mère vont cesser. L'enfant est en route pour sa destinée: il n'y a

plus qu'à le laisser marcher. Elle voit cela dans l'avenir comme un

beau résultat, si beau qu'il l'emplit de clarté et qu'il lui donne

du courage pour son travail d'éducation quotidienne. Chantez, joli

cœur de la mère, comme un oiseau perché sur une branche, le clair

avenir qui s'étend de vos yeux, qui coule, qui brille, et qui est un

ruisseau s'en allant à la rivière!

Elle va sevrer son enfant. L'enfant qui tette est bien faible. Il

est trop délicat pour boire aux sources de la nature, car la vie est

faite pour les hommes et nous offre de gros aliments. Ces aliments,

la mère doit les absorber et en extraire quelques aliments simples

qui formeront un lait substantiel. Il tettera le lait blanc qui dans

son corps s'épandra, afin de s'associer à sa chair molle. Vous voyez

bien que si la vie est faite pour les hommes, du moins elle sait

ménager les petits enfants.

Mais il faut le sevrer, et c'est un terrible drame: celui qui vivait

du lait de sa mère était heureux de sa douceur. Blanc, simple et pur,

semblable à une caresse, le lait que l'on tette vient en nous, issu

de la source de toutes les bontés. Nous sevrer, c'est déjà commencer

à nous faire quitter notre mère. C'est aussi commencer à nous jeter

dans la vie. Oh! le savez-vous, cette habitude que nous abandonnons,

comme elle était délicieuse! Il y a des hommes qui pleurent lorsque

leur maîtresse les a quittés parce qu'ils ne retrouveront plus, le

soir, en rentrant dans leur chambre, ses bras ouverts et ses lèvres

tendues qui avaient ce goût rouge des grands baisers d'amour. Et toi,

tu pleures, mon petit enfant, tu pleures pendant des jours, et tu ne

veux rien voir, et tu ne veux rien entendre, et tu fermes les yeux,

et tu te crispes. Tu as une grande douleur, et qui te met en colère.

Mais il le faut, vois-tu. Ta mère voudrait bien céder à ton envie.

Non. Il faut que l'on te sèvre. Tu pleures, petit, mais sache donc

que si l'on fait cela, c'est pour ton bien. Et pendant huit jours,

tout hébété, secoué de sanglots, tu bouderas, tu ne voudras plus rien

comprendre aux choses de ce monde.

Maman perdait la tête parce que c'était une douleur sans trêve. Je me

réveillais la nuit pour pleurer. Elle avait pourtant deviné le bon

remède: me montrer des spectacles brillants. Le cœur d'une mère est

comme un gros volume de science: un gros volume de médecine simple et

naturiste. Elle pensait: Je vais lui faire voir que la vie est belle

et il connaîtra alors qu'il y a d'autres bonheurs que de téter sa

mère. Son chagrin s'apaisera, sa douleur sera calmée, et j'apercevrai

bientôt trois petits bonheurs dans ses yeux, dans sa chair et dans

son cœur. Petit bonheur dans ses yeux: un jour, elle acheta des

images de soldats. Elle les étala devant moi, et sans doute il y

avait des fantassins bleus et rouges, officiers et soldats, des

cuirassiers aux cuirasses éclatantes et des dragons pleins de bottes.

Elle disait: Vois-tu, le monde est habité par de beaux militaires,

et c'est charmant. Ils sont tout couturés d'or, ils sont beaux comme

les beaux oiseaux aux plumes de couleur, et ils paradent. Je ne

comprenais pas. Mais les uniformes militaires sont à la portée du

cerveau des enfants. Et ceux-ci me plaisaient parce qu'ils étaient

gais et criards. On voit ainsi un amant désolé oublier au milieu des

tapages l'image pénétrante de Celle qui le quitta.

Alors je m'habituai à vivre en mangeant de la soupe. Petit bonheur

dans sa chair, pensait maman. C'était surtout de la soupe mitonnée

dans laquelle le pain devient doux, liquide et glissant. Il y avait

aussi de la bouillie nourrissante et délicate. Je connus donc les

aliments, et bientôt, je leur trouvai une grande douceur.

Une nouvelle phase de mon existence commençait: on m'apprit à nommer

les objets en même temps qu'à marcher. Vocabulaire enfantin! Mots

des petites bouches maladroites! Ça n'a pas forme humaine. C'est

d'un imprévu ravissant. Il prononce à sa façon, et sa façon est de

dire simplement les choses, comme elles lui viennent. Il y avait des

choses que j'appelais: _Bu_, d'autres que j'appelais: _Ba_, d'autres

encore que j'appelais: _Poum!_ J'étais bien calmé maintenant. La

bonne soupe mitonnée me faisait une chair plus ferme et dans laquelle

mon cœur vivait. Petit bonheur dans son cœur, pensait maman. On le

voyait bien, dans mes yeux brillants et dans mes mains qui touchaient

à tout. On le comprenait surtout parce que mon intelligence éveillée

s'emplissait de science. Ah! il ne faut pas longtemps pour consoler

un enfant! Et le moyen, c'est de lui faire connaître plus intimement

le monde. Le monde, fleuri comme un jardin, est plein de bruit, et

puis des bêtes l'habitent qui sont simples et bonnes. Les enfants

aiment les bêtes. Je vais vous dire pourquoi: les bêtes ont un

cerveau ignorant et naïf, de sorte que les petits enfants les aiment

parce qu'ils sentent qu'elles leur ressemblent.

Il y a l'âne aux grandes oreilles qui bougent. Il y a le bœuf et la

vache qui sont si pacifiques que l'on dirait que le bœuf est le mari

et que la vache est la femme. Il y a les bons moutons couverts de

laine. Il y a les poules qui sont un peu folles. Mais il y a surtout

les petits veaux que l'on aime parce qu'ils sont des enfants. On

m'apprit à les connaître. Lorsqu'on sait imiter les bêtes, on les

connaît bien mieux.

--Comment fait le petit l'âne?--Hi han!

--Le petit veau?--Meu eu eu...

--La poule?--Kate kadette!

Ainsi je reconnaissais les objets pour les avoir vus et pour les

avoir touchés. Je mangeais des aliments solides. Je connaissais des

soldats. J'imitais les animaux. Je percevais toutes sortes de choses

dans la vie. J'avais quinze mois et j'étais fort. Et donc, attiré

par ce qui m'entourait, je devais marcher. Il y eut bien des essais

auparavant, mais il leur manquait le désir ou la volonté sans quoi

rien ne se fait.

Cela se fit un matin, dans la boutique de mon père, pendant que

maman épluchait des pommes de terre. On m'avait assis par terre et

je regardais autour de moi. Les épluchures en spirale se balançaient

autour du couteau de maman et formaient un spectacle attachant. Alors

je fus debout, et me voici, marchant vers les épluchures, parce

qu'elles représentaient quelque chose de la Vie qui me tentait et

parce que j'étais déjà un homme qui veut conquérir ce qu'il désire.

Messieurs et mesdames, vous ne savez pas, mon petit garçon, eh

bien! il marche tout seul! Ça lui a pris l'autre jour pendant que

j'épluchais des pommes de terre. Il était assis. Il s'est levé et

il est venu à moi. J'ai cru que mon cœur était du soleil, tant je

sentais de bonheur. Messieurs et mesdames, mon petit enfant est

un homme, et j'en suis fière. Voyez-vous, j'ai travaillé pendant

longtemps et j'ai bien fait. J'ai travaillé le jour et la nuit. Le

jour, je prenais son âme en ma main pour la pétrir, et la nuit, je

le consolais si quelque chose de noir le faisait pleurer. Messieurs

et mesdames, il marche tout seul maintenant. Il se dresse sur ses

jambes, il se remue, et le voilà parti. Il s'en va vers tout ce qui

l'entoure. Il marche au milieu du monde, gravement. C'est ainsi,

je pense, qu'en arrivant au Paradis, les bienheureux, parmi les

parterres se promènent, regardent, touchent aux fleurs pour ce divin

plaisir de se sentir exister dans un lieu clair où c'est jour de fête

avec des bouquets.

La mère et l'enfant · 第 8 / 15 题