André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de
demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible
réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il
approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des
plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade
en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en
jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées
épouvantables!
--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait
rien à son angoisse.
Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à
marcher à grands pas.
André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place,
suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait
atteint de vives souffrances.
Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque:
«Quel a été l'effet de la thériaque?»
André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant
qu'il allait le demander.
«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici,
vous n'êtes bon à rien, vous.»
André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver
un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit
vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec
ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de
l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda
plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de
l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver
mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits
l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer.
Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la
rudesse accoutumée de son affection:
«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.»
C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots
grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait
alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux
le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir.
Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en
sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à
un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir
victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre
le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»
Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa
désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le
gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont
la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait;
il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du
marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et
le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à
chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du
gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en
proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires,
était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître
son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il
connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André
prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible
animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans
quitter la douce chaleur de son lit.
Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue
comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son
coursier de modérer son allure.
A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et
le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame
Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à
une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles.
Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de
sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait
d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de
le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible
pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les
habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
joyeuse partie.
André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les
regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
cela finira-t-il?»
Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces
commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le
parti de les dédaigner et de sourire.
Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée
était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec
laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la
conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de
fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois
qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant
à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait
toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en
avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du
respect le plus profond.
La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde
fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi
_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit
observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de
chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André
tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage
qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas
d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du
vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
nous faire les honneurs.»
André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés,
il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et
remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes.
Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une
sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il
allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à
bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine
que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère.
Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa
demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées
de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui
confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains
rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur
moi.»
En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du
château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que
l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la
place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en
minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures
qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la
timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière
et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût
articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je
suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis.
Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes
ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons,
mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu
as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours
plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière
envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la
chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces
demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le
plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes
soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force
voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que
de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez
encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu
souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu
déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre
fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se
porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment
j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes.
J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
voir.»
Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à
son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas
trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et
l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de
la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il
les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas
qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
rafraîchissements.
André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père
le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de
travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout
ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa
permission.
André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait
dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt
à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste
et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle
était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le
fond du verger.
L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes
fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures
du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point
casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il
se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand,
que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et
la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et
s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui
connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état
d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec
inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de
dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du
cheval et du char à bancs enlevés.
Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société
Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait
aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde;
mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était
combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais
autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il
haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à
compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de
ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du
monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne
voulait pas le paraître.
Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur
affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures
antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait
difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il
ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces
usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus
huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots,
et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à
l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice
d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le
résultat d'un orgueil très-bien raisonné.
Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées
cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de
mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et
poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en
sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le
dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des
cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans
pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du
marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles
Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller
embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers
étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage
vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins.
Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère
d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste.
Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au
lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât
à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain
au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce
procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de
grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de
mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en
berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.
Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles
jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à
l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire
l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il
prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait,
lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le
canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir
plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger.
Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons;
elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il
l'entendît, les mots de vieil ivrogne.
--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M.
le marquis pour dormir en cuvant son vin!
--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de
rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible
de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis
quand il dort si bien, l'aimable homme!
En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à
quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur
toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de
Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable
vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de
retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la
porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève,
dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que
ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
me faire de difficultés. Va-t'en vite.»
André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de
voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que
Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il
avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui
disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon
d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à
l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le
hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt
la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout
essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un
paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs
ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...?
--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
bien loin?
--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus
de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point
dépassé.
«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla
rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui
devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle
refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice
du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta
d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut
prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois
lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de
bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur
désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le
duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans
sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.