VI.

André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de

demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible

réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et

son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il

approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation

lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des

plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade

en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre

dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en

jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées

épouvantables!

--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait

rien à son angoisse.

Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à

marcher à grands pas.

André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place,

suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait

atteint de vives souffrances.

Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque:

«Quel a été l'effet de la thériaque?»

André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant

qu'il allait le demander.

«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici,

vous n'êtes bon à rien, vous.»

André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver

un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit

vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec

ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de

l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda

plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de

l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver

mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits

l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer.

Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la

rudesse accoutumée de son affection:

«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de

vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.»

C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval

et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots

grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait

alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher

en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux

le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le

char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir.

Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller

trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en

sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à

un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir

victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre

le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»

Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa

désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le

gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont

la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait;

il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du

marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et

le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à

chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du

gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du

chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait

le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en

proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires,

était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître

son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il

connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André

prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement

qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible

animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans

quitter la douce chaleur de son lit.

Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,

voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue

comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son

coursier de modérer son allure.

A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et

le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame

Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à

une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un

peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles.

Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de

sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,

comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait

d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de

le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible

pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les

habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette

joyeuse partie.

André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil

d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les

regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et

pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment

cela finira-t-il?»

Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces

commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le

parti de les dédaigner et de sourire.

Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée

était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec

laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la

conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au

Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de

fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses

à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois

qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et

riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant

à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait

toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en

avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du

respect le plus profond.

La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de

l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde

fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi

_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit

observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on

avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de

chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André

tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage

qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en

s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas

d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,

il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du

vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour

nous faire les honneurs.»

André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent

jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés,

il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et

remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes.

Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une

sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il

allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à

bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale

épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine

que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère.

Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa

demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle

comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées

de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria

Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui

confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois

à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains

rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers

celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi

le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur

moi.»

En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables

du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du

château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que

l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la

place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en

minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures

qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la

timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière

et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût

articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort

qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je

suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines

que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si

longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu

marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis.

Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau

château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues

du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes

ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons,

mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu

as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est

un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours

plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière

envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la

chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces

demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le

plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous

les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes

soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force

voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que

de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre

voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez

encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu

souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu

déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre

fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se

porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment

j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes.

J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme

le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de

honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le

voir.»

Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de

toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par

enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à

son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas

trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la

galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et

l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de

la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il

les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas

qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des

rafraîchissements.

André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et

fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père

le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de

travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout

ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait

souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa

permission.

André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait

dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt

à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste

et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle

était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le

fond du verger.

L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du

dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes

fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches

de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,

capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures

du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point

casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il

se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins

pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand,

que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et

la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et

s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui

connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état

d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance

plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec

inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de

dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du

cheval et du char à bancs enlevés.

Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société

Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait

aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde;

mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait

que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était

combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la

prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais

autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes

qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il

haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à

compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de

ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du

monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne

voulait pas le paraître.

Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur

affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures

antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait

difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles

s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il

ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces

usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.

Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus

huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la

commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots,

et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à

l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau

lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait

son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice

d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le

résultat d'un orgueil très-bien raisonné.

Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées

cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les

manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de

mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et

poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en

sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le

dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des

cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans

pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants

plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du

marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles

Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller

embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à

la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers

étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage

vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins.

Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère

d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager

en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement

son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les

grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste.

Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au

lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles

tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât

à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain

au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce

procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de

grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de

mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles

treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en

berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.

Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles

jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme

des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se

dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point

d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.

D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas

ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à

l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire

l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il

prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans

le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait,

lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets

de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le

canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir

plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il

s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne

manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de

crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos

délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger.

Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux

campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons;

elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il

l'entendît, les mots de vieil ivrogne.

--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M.

le marquis pour dormir en cuvant son vin!

--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de

rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible

de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis

quand il dort si bien, l'aimable homme!

En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci

feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à

quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur

toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de

Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph

et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable

vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de

retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la

porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève,

dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes

et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que

ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas

me faire de difficultés. Va-t'en vite.»

André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de

voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que

Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il

avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui

disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon

d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.

Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à

l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le

hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt

la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout

essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un

paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs

ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui

commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au

château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait

besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...?

--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il

bien loin?

--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus

de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point

dépassé.

«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla

rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui

devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle

refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice

du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des

reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une

autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta

d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut

prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir

à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois

lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en

marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de

durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de

bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa

d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en

allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux

et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur

désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le

duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans

sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.

André(#13431) · 第 9 / 25 题