L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère,
matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée
et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde,
mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la
conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active,
silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine.
Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère
absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de
ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part.
Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles
de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient
au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La
maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres,
dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches,
rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la
maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des
grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux
noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait
digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses
ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme
du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la
voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à
son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille
impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et
ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus
splendide de cheveux crêpés.
A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme
le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans
cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste
s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André
salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son
mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière
ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la
conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
l'attira auprès du jeune groupe.
--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble
(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière,
et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me
permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de
Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous
voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné
autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand
on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur
naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite
Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit
air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé,
beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:
--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche
pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.
--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
note.
--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du
tout.
André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre:
En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:
--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé;
que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi.
Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes
belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite
pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
amoureux.
--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.
--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique!
--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.
--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme
le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous,
mademoiselle Juliette; comme....
--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles
toutes en carillon.
Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux.
--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses
ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux.
--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut!
écoutez bien, vous ne le direz pas?...
--Non, non, non, s'écrièrent-elles.
--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
vous...
--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.
--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand
une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et
le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin
certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule!
ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et
quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n
est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses
ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture.
--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
vous, mademoiselle Henriette.
--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
faut!...
--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air
moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées.
--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner
le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous
quand ils nous font demander.
--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André
en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!
Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de
princesse, elle s'en défendit.
--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes
trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait
quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
ne souffre pas les grands airs!
--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette
précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
mal à propos.
--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est
pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
bien aussi.
--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une
bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
ses marchandises?
--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la
connais pas...
--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la
plus grande _chipie_...
En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays,
_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville.
«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
bégueulisme.»
Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité
de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles
examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes
de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame
Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante
dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots
inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût,
et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre.
Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une
réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur
le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à
son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
revanche.
Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans
rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté.
--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins;
elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
jolies fleurs qu'elle ait encore faites.
--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre?
reprit madame Privat.
--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand
je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.
--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde
les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
l'intelligence et du goût.
--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
légèrement du talent de Geneviève.
--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût
qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!
--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!
--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de
rentrer.
--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
cela coûte bien cher et se fane bien vite.
--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un
mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
pas le moyen de s'enrichir.
--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit,
allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait
avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
de leur feu, lésinent misérablement.
--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin
d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?
--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire,
mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?
Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon
de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages
de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets
des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation,
après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille
en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de
les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans
une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les
grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et
d'égards.
Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de
parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et
battit en retraite.
Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les
oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.
Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte,
Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la
conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une
couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait
venir de Paris et payée fort cher.
Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et
il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
fleuriste.
--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal
de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à
Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être
pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie...
--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des
filles qui lisent tant de romans.
--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne
comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même?
--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins?
--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est
tout simple, c'est pour son état.
--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André.
--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à
l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner
avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous
feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est!
--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit
s'élève-t-elle au-dessus de vous?
--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
que la première venue.
--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous?
--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais
elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme.
Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous
faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez
elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses
amants, celle-là!
--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr
que vous vous ennuyez.
--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à
eux!
--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
fleurs?
--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser
une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à
vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop
fière pour être votre _bonne amie_ autrement.
--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
n'aiment rien.
Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les
épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui
plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.
--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant
après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la
trace de sa belle rêveuse de la prairie.
--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut
quitté la chambre: il est fou.
--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette.
--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à
le guérir de cet ennui-là.
--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans
jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre.
--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra
la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la
maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André.
--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un
médecin si _ce monsieur_ est fou.
--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces
amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus
tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant
que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André
deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté
qu'il aimera.
--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la
verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?
--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer.
--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
me faites-vous?
--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées?
Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
parler de choses semblables!....
Henriette devint rouge comme son foulard.
--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que
ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête?
--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous
malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je
réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle?
--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi.
Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
air très-sérieux:
--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même
André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat
d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle
compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de
Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin?
--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec
ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise
du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.
Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.
--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va
jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère
leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.
--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera!
Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui
sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
pas?
--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?
--Que vous irez chercher Geneviève après dîner?
--J'essaierai.