«J’avais écrit dans mon _Histoire de la langue française_ une phrase
que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais: «Il est
possible que le hasard de la politique amène un jour au ministère un
homme assez instruit pour savoir que le préjugé orthographique ne se
justifie ni par la logique, ni par l’histoire»...
«Le hasard m’a montré qu’il s’appelait clairvoyance, et il nous a
envoyé, presque de suite, MM. Léon Bourgeois, Combes, Leygues, et en
dernier lieu M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté par le Conseil
supérieur de l’Instruction publique, nomma une Commission chargée de
préparer la réforme de l’orthographe.»
Invoquer ainsi les «ministres instruits», MM. L. Bourgeois, Leygues,
Combes et Chaumié, et célébrer la «clairvoyance» du hasard, qui remit
les destinées de la France savante en de pareilles mains, passe
peut-être un peu les bornes de la déférence administrative. Et s’écrier
que l’orthographe habitue les enfants à la croyance, au dogme qu’on ne
résonne pas: «c’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre,
que l’École républicaine entend conduire les esprits.» Et recourir à
toutes les figures de la rhétorique, au calembour, «l’orthographe, c’est
ma graphe, où je mets ma griffe!»--à la supplication: «maintenant,
Monsieur le Ministre, que je crois avoir levé les scrupules de
convenance qui vous pouvaient venir, je ne pense pas que vous soyez
arrêté par des mots ni que vous soyez homme à vous effrayer de faire du
_socialisme grammatical_»,--à l’insinuation: «aujourd’hui que tout
repose sur le suffrage, que ce suffrage ne peut être libre et éclairé
que si la discussion quotidienne des idées politiques et sociales se
fait librement, facilement, sans interprètes qui la faussent ou la
restreignent, la pénétration du français dans le moindre village de
France est devenue une nécessité plus impérieuse que jamais»--voilà
peut-être employer un langage moins scientifique qu’électoral[7]; voilà
surtout oublier certaines règles que M. F. Brunot lui-même estime
nécessaires à la bonne conduite de la discussion: «Le moment, dit
l’Académie, est-il bien choisi pour travailler à effacer le souvenir des
origines de notre langue?--Je me refuse, Monsieur le Ministre, à
examiner cet argument d’ordre tout politique.»
[7] M. Louis Havet écrit (_Revue Bleue_, 21 mars 1905): «On veille à
ce que [l’enfant] n’écrive pas _vitier_, du latin _vitium_, comme
_initier_, du latin _initium_. Ce serait une _faute_, on n’ose pas
dire un _péché_.» Que vient faire là cette insinuation
anticléricale? C’est du journalisme.
Probablement, en effet, l’Académie donne-t-elle un sens politique à
cette phrase. Mais en gardant tous les termes, je serais disposé, comme
elle, à croire que «le moment est mal choisi pour travailler à effacer
le souvenir des origines de notre langue», alors que des études
scientifiques n’ont pas encore utilisé tout ce que l’orthographe nous
conserve de ce souvenir, alors que les sciences linguistiques encore à
naître ou à développer, dont M. Brunot nous dressait la liste, ont à
peine commencé leur travail de catalogue, de classification et, si l’on
veut, d’embaumement historique... Que l’Académie prête un pareil sens à
sa phrase, et ce n’est plus à elle que l’on pourrait adresser le
reproche si juste d’apporter où ils n’ont que faire «des arguments
d’ordre politique.»
Il est un argument d’utilité sociale, néanmoins, que M. Brunot a pleine
raison de mettre en lumière, mais d’où peut-être il tire de singulières
conséquences:
«Ceux mêmes qui sont hostiles aux conclusions de votre
Commission,--écrit-il au Ministre, en oubliant que ce n’est pas _ce_
ministre qui a nommé _cette_ commission,--s’accordent avec nous sur ce
principe, qu’à tout prix il faut délivrer l’école, que les millions si
intelligemment sacrifiés par la République pour la formation de l’esprit
populaire sont perdus en partie, tant que, sur les trop courtes années
passées à l’école, tant d’heures sont si inutilement dépensées, tant
que, suivant le mot de G. Paris, elles servent à initier l’enfant à «des
mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les
entoure».
Comment donc délivrer l’école? M. Aulard, dans un article de l’_Aurore_
auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur
laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la
faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens.
D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le
coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à
engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention.
De la sorte, croient-ils, après une période plus où moins longue, une
génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci
tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes,
et les dictionnaires n’auraient bientôt qu’à enregistrer un usage devenu
spontanément plus rationnel.
Séduisante au premier abord, comme toutes celles qui ont pour fondement
la liberté, cette proposition ne soutient cependant pas un examen
attentif. Mettons qu’un arrêté, un décret, si l’on veut, soit rendu en
ce sens. Quelle influence aura-t-il sur les livres et les journaux?
Aucune, évidemment. L’enseignement du maître se désintéressera désormais
de l’orthographe, voilà qui va bien. Mais les livres scolaires ne
seront-ils pas des professeurs muets d’orthographe? Et l’enfant n’étant
plus conseillé, n’ayant, pour lui montrer à écrire, que ces modèles
d’une complication où il ne saura rien démêler, ne s’appliquera-t-il pas
encore à les imiter? S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par
paresse, par mépris, ou pour toute autre cause, qui dit qu’il
simplifiera?»
* * * * *
M. Brunot craint pour le peuple les «séductions» de la liberté: il tient
à nous imposer sa simplification. Pourquoi la sienne? Pourquoi même une
simplification? Il est assurément dans notre orthographe des
chinoiseries qui tiennent trop de place dans l’enseignement de nos
écoles primaires: mais un décret ministériel, ramenant au minimum le
coefficient de l’orthographe dans les examens de cet enseignement,
ramènerait sûrement aussi nos instituteurs à une plus juste estime des
différentes études inscrites dans leur programme; apprendrait
l’orthographe qui voudrait, et ceux qui ne la sauraient point n’en
seraient pas plus mal notés, si en d’autres branches ils avaient mieux
occupé leurs années scolaires. Mais les simplificateurs veulent la
simplification à tout prix, et ce sont encore des arguments politiques
qui semblent les décider.
* * * * *
«La liberté,--dit M. Brunot,--la liberté absolue, M. Aulard le sait
mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a
peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État
se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’_école d’en face_ ne
l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le
préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui
lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un
des siens, un homme dit bien élevé.
Qui ne voit la conséquence? C’est que, les préjugés héréditaires aidant,
l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera
plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre
un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de
même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme
des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens
qui sauront écrire: le mandarinat.»
* * * * *
Il s’agit donc d’empêcher tout le monde d’acquérir cette «science
d’écrire», comme dit avec justesse M. Brunot. Le procédé est
révolutionnaire: la Révolution pensa que la «science de peser» n’était
pas utile à la patrie et, logique jusqu’au bout, elle supprima les
chimistes, Lavoisier, à qui nous dressons aujourd’hui des statues. Mais
est-il tellement sûr que le purisme soit chez nous une coquetterie des
gens «bien élevés»? L’argot n’a-t-il pas trouvé autant d’adhérents parmi
ceux-ci que dans le reste de la nation et, pour ne citer qu’un exemple,
le dernier des bourgeois se donnerait-il les libertés de style,
d’orthographe et de vocabulaire que prend à chaque ligne le plus que
noble chroniqueur qui signe Gyp?
Le langage d’un peuple apparaît comme une création à laquelle
collaborent, uniquement guidés par leur instinct et par leur oreille,
les plus ignorants comme les plus cultivés, citadins et paysans, pauvres
et riches. Il en fut presque de même pour l’orthographe: seulement la
collaboration devient plus restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques
centaines de savants, de plusieurs sociétés de précieuses, de ce qu’on
appela jadis les «honnêtes gens», la bonne compagnie enfin, les classes
dites éclairées. A certains intervalles, l’Académie donne une édition de
son dictionnaire, et tout est réglé.
Or, on ne peut nier que ce travail, fait au cours des siècles et par
tant de mains, ne se trouve en dehors de toute logique, puisque aussi
bien il est arbitraire et ne repose pas, comme le langage lui-même, sur
des lois phonétiques, des lois naturelles. Mais notre langue écrite, à
nous transmise en cet état par nos ancêtres, et à peu près
définitivement fixée depuis cent ans, notre langue est belle. Ou, du
moins, on a publié tant de belles œuvres avec les assemblages de signes
graphiques auxquels nos yeux sont habitués à présent, qu’il y aurait du
vandalisme, et le plus horrible de tous, un vandalisme prémédité, à
prétendre aujourd’hui bouleverser tout cela au nom de la raison.
Qu’on jette les yeux sur la carte de quelque forêt vénérable: on voit
aussitôt que les chemins, les layons et les sentes y serpentent, s’y
coupent, y forment des carrefours, des entrelacs et des angles de la
façon la plus inexplicable, la plus folle. C’est que, depuis bien des
siècles, les bûcherons et les habitants des lisières en ont usé à leur
caprice ou selon leurs besoins. Mais on se promène avec enchantement
parmi les pittoresques méandres du vieux bois. Soudain, un ingénieur
survient: «Quel est ce fouillis!--s’écrie-t-il.--Qu’on me comble les
mares, qu’on abatte les futaies, qu’on éventre les halliers! Il me faut
de la perspective dans cette forêt, et j’y vais tracer des routes
nationales qui formeront des triangles réguliers, des parallélogrammes
et autres figures plus convenables en un siècle de progrès.» Cet
ingénieur, digne de la prison, me semble un peu cousin des réformistes
qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire, s’ils n’étaient si entêtés.
*
* *
Il importe, ajouteront les philologues, de réduire les difficultés
d’écrire notre langue pour les étrangers. Mais de quoi veut-on nous
parler? S’agit-il de commerce? Il faudrait en ce cas songer à faire
d’abord de nos compatriotes des hommes d’action, de prévoyants et
audacieux coureurs d’aventures avant de nous gâter notre vocabulaire.
Puis, la connaissance des langues vivantes se répandant de jour en jour,
il est fréquent que les commerçants écrivent aujourd’hui chacun en sa
langue. Enfin, aucun Danois, Russe ou Allemand, ayant commis une faute
en quelque lettre d’affaires, ne nous en semble, je pense, ni ne s’en
estime déshonoré. Sa commande n’en sera pas moins la bienvenue. Et
quelle est donc la langue la plus parlée dans le monde? L’anglais, où
précisément les difficultés orthographiques passent pour
extraordinaires.
S’agit-il de notre influence intellectuelle? Mais ici encore, il y a
deux cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion de nos ouvrages de
critique ou de philosophie, ignore-t-on que tous les penseurs
professionnels, en Europe ou en Amérique, sont forcément plus ou moins
polyglottes aujourd’hui. Ils ont jusqu’ici fort bien écrit le français,
sans s’être plaints. Et si l’on songe à nos belles-lettres, il ne faut
point oublier que notre suprématie, par la grâce et l’esprit tout au
moins, est encore indiscutable; que nos aïeux nous ont légué la langue
écrite avec laquelle ils avaient enchanté le monde, que cette séduction
dure encore, et qu’il faut laisser aux écrivains d’aujourd’hui ces mêmes
mots dont leurs aînés firent un si noble et si délicieux usage.
Combien de temps les étrangers et nos enfants gagneraient-ils, si on
leur enseignait une orthographe simplifiée? Celui seulement qu’ils
emploient en ce moment à se familiariser avec les exceptions et les
formes les plus bizarres des mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois
peut-être. Car il leur faudrait toujours bien apprendre à écrire les
sons, innombrables et nuancés, même et surtout, on l’a vu plus haut, en
notation phonétique. Ajoutez à cela l’horrible confusion qui se
produirait dans leurs petites cervelles, pendant la période de
transition, entre l’ancienne manière d’écrire, dont ils liraient partout
des exemples, et la nouvelle.
Aussi bien le projet de réforme orthographique n’a-t-il pas rencontré,
en dehors du bataillon des chartistes et de quelques dévoués
auxiliaires, une très vive sympathie. Les gens de lettres surtout
s’indignèrent[8]. Un tel attentat contre toutes les œuvres littéraires
écrites depuis trois cents ans souleva beaucoup de colères.
L’orthographe du XVIIe siècle était fantaisiste, celle du XVIIIe encore
bien mal réglée. Mais, à l’exception de quelques rares éditions
destinées aux curieux et aux spécialistes, les chefs-d’œuvre classiques
ont tous été réimprimés et répandus par milliers et milliers
d’exemplaires dans notre orthographe, qui, depuis le commencement du
XIXe siècle, n’a presque plus changé, et semble à peu prés fixée. Et,
quand bien même on donnerait les textes classiques dans leur intégrité
absolue, la surprise ne serait ni si grande ni si pénible[9] qu’à les
traduire dans le «petit nègre» dont on nous menace.
[8] La _Revue Bleue_, ayant pris l’initiative d’une pétition publique
afin de protester contre la réforme, a recueilli, pendant quatre
semaines, les signatures, par centaines, de nos écrivains les plus
respectés, de très nombreux membres de l’Académie et de l’Institut,
de savants, de professeurs parisiens et provinciaux. Notons aussi
que M. Michel Bréal n’est point partisan d’une réforme, surtout
brutale et ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a publié
dans la _Revue des Idées_ (15 janvier 1905) une très persuasive
étude technique, exposant point par point les abus, les hideurs, et
même les inconséquences du rapport de M. Paul Meyer. On a vu,
d’autre part, dans le Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux
plaidoyer de M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe
traditionnelle. M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904 exposé
dans le _Journal_ son opinion anti-réformiste.
[9] Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la pétition de la
_Revue Bleue_: «Les plus grands modèles classiques eux-mêmes se
présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière.» Les
réformistes l’ont voulu comprendre de cette manière: «Les grands
classiques avaient la même orthographe que nous.» Il y a pourtant
des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des Chartes qu’il
faut lire les textes avec soin; et l’adverbe _encore_ a un sens bien
net en français.
Supposons que demain le gouvernement affolé, sinon terrorisé, ne tienne
aucun compte de l’Académie et décrète la révolution proposée. Que
verrions-nous? Ceci: les enfants apprendraient à lire et à écrire une
langue spéciale, qui les séparerait brusquement de leurs aînés, qui leur
rendrait tout déchiffrement littéraire difficile, pénible, comme l’est
aujourd’hui celui d’un texte de Rabelais pour la grande majorité des
Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, et
jusqu’aux plus récents écrivains, et jusqu’aux poètes contemporains[10],
tout cela semblerait d’un seul coup reculé dans le passé, bon pour les
«dilettantes», archaïque, vieillot, inutile! Les plus grands et les plus
vivants chefs-d’œuvre n’auraient plus que la valeur d’objets de vitrine.
La nation se sentirait désormais étrangère à sa tradition littéraire, à
la partie la plus noble d’elle-même! Les écoliers se trouveraient tout à
coup sans modèles de beauté qui leur formassent à peu près le goût, et
dans lesquels ils pussent avoir confiance. Ne se méfie-t-on pas toujours
des écritures difficiles, des langues mortes? Enfin la France--et les
philologues respireraient enfin,--la France, le premier peuple
littéraire du monde, n’aurait plus de littérature!
[10] J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de ce nom. Car
je ne suppose pas un seul instant qu’un écrivain de pure race
française, un véritable, un pieux descendant des Racine, des La
Fontaine, des Vigny, des Musset, consentirait à revêtir sa pensée du
nouvel et affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont,
quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les formules
des philologues:
Dès que vous vèrez que la tère
Sera couverte, et qu’à leurs blés
Les jens n’étant plus ocupés
Feront aus oizillons la guère...
Je plie et ne rons pas...
Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus...
Les alouètes font leur ni...
Car--disons encore aux savants cette bonne parole--les écrivains alors
disparaîtraient. On verrait seulement, en face de la multitude vouée aux
seuls journaux et romans-feuilletons figurés phonétiquement, quelques
mandarins qui s’honoreraient les uns les autres, mais ne feraient plus
rien qui vaille dans leur solitude et leur abandon. Radieux avenir! Je
sais bien que, selon M. Louis Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905), les
«futures vachères» ne seraient plus forcées de «hérisser certains mots
d’_y_ et d’_h_»; mais, en revanche, on aurait séparé pour toujours la
foule et les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant mutuellement,
produisent encore aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis Havet préfère
que les vachères, dans leurs dissertations «filosofiques» sur la
«psicolojie» des veaux, puissent négliger en paix les _h_ et les _y_. A
chacun sa chimère, après tout. Et à chacun son patriotisme.
Certes le cas serait bien différent, et nous ne parlerions plus de la
sorte si l’on venait nous dire: «Voyez, le peuple souffre. Les
chinoiseries orthographiques l’oppriment. Il ne veut pas que vous vous
occupiez de ses impôts avant que vous ne l’ayez d’abord délivré de
l’épouvantable tyrannie des participes. La société tout entière
d’ailleurs trépigne sous ce joug. La nation qui, dans le _Paris-Sport_
ou le _Jockey_, lit paisiblement des termes aussi barbares que
«_walk-over_» ou «_dead-heat_», ne peut plus souffrir qu’on écrive
fauvette, œuf ou général, mais exige «fauvète», «euf» et «jénéral». Et
déjà de grands écrivains ont donné l’exemple de ces _graphies_...» Oh!
il n’y aurait plus alors qu’à s’incliner devant une évolution naturelle
et le vœu populaire. L’Académie, comme son rôle l’y invite, donnerait au
nouvel usage force de loi, et l’on s’y soumettrait sans répliquer. Ce
fut ce qui arriva lors des petits changements orthographiques dans les
éditions du Dictionnaire de 1835 et de 1878. La réforme de 1740
elle-même, bien moins considérable que celle de M. Paul Meyer, reposait
sur un besoin général, les anciennes formes tombant en désuétude; et un
grand écrivain, comme Voltaire, appuyait le souhait de très nombreux
lettrés.
Mais, aujourd’hui, le peuple se plaint-il? Non. Les lettrés
demandent-ils des libertés? Nullement. Ils s’unissent, au contraire,
pour se protéger. Où donc est le péril? Où donc la nécessité de modifier
quoi que ce soit? Nulle part, sinon dans le cerveau de quelques érudits.
Que ceux-ci se rappellent l’exemple de ces architectes réformateurs, eux
aussi, qui, au XVIIe siècle, jetaient bas toutes les tours gothiques,
puis, sous Napoléon, se mirent à raser les pavillons Louis XV et, en
1840, à briser les portails Empire: si bien que de certains châteaux il
ne resta plus rien. La langue française ne regarde que les écrivains.
Garons-nous des savants. Au lieu de «mal de tête», plusieurs d’entre eux
nous ont déjà donné «céphalalgie». D’autres voudraient maintenant
«séfalaljie»... A quoi donc prétendront les troisièmes?
*
* *
Ce sont là--je ne le sais que trop--raisons de sentiment, de cœur, que
la raison des philologues ne comprend pas. Peut-être me fussé-je trouvé
fort en peine d’en trouver de meilleures, si M. Brunot ne m’avait donné
l’exemple. Reprenant le procédé de discussion qu’a immortalisé l’auteur
des _Provinciales_, M. Brunot est allé trouver l’un de ses adversaires,
qui pourtant était un de ses amis, et il nous raconte sa visite:
«Croyant qu’une longue habitude des graphies diverses avait oblitéré
en moi le sens de la beauté plastique de l’orthographe, je consultai
un écrivain de mes amis.
«Eh bien!--me dit-il,--vous êtes décidé? Irez-vous jusqu’à biffer,
pour la satisfaction de vos maîtres d’école, le _ph_ d’_asphodèle_, au
risque de dissiper à jamais les senteurs qui sortent de ce nocturne?
Ici, vous ne nierez plus. Saint-Saëns qui s’y connaît, j’espère, a
très bien expliqué la chose dans un article déjà ancien du _Figaro_.
L’harmonie poétique, voyez-vous, elle est dans l’écriture, et non,
comme des naïfs le croient, dans le son. Les vers sont faits pour être
écrits et non pour être dits. Le vers est une musique. Eh bien! ceux
qui ne lisent pas la musique ne la goûtent pas dans la plénitude.
Qu’est-ce qu’une mélodie, qu’est-ce qu’un rythme, qu’est-ce que la
voix ou l’orchestre, quand l’oreille seule en est touchée? Au
contraire, regardez toutes ces notes, ces triples croches chevauchant
d’une barre à l’autre, grimpant ou avalant les degrés d’une échelle
sans fin, descendant des ciels aux clartés gaies vers les profondeurs
souterraines, tourbillonnant, donnant l’assaut, s’essorant, fanions
hauts, dans une envolée immense, au-dessus des portées, voltigeant
sans règle dans le plein azur...»
Hélas, n’ayant pas, moi, «une longue habitude des graphies diverses», je
fus chez un philologue, pis que cela, chez un épigraphiste de mes amis,
car _orthographe_ et _épigraphe_, pensais-je, doivent avoir quelque
parenté. Et comme j’exposais mes angoisses à cet homme austère, qui de
toutes les littératures présentes et passées, connaît principalement le
_Corpus Inscriptionum Semiticarum_:
«--Lisez, me dit-il, lisez l’_Histoire de l’Écriture_ de mon confrère
Philippe Berger. Ceux qui se mêlent de réformer l’orthographe devraient
être, en effet, des épigraphistes: mais quand on a tâté de notre
belle science, on ne sent plus le goût des vaines querelles.
Allez,--ajouta-t-il en me poussant vers la porte,--allez acheter
l’_Histoire de l’Écriture_ de M. Philippe Berger.»
J’ai acheté cette _Histoire_, et je l’ai lue, car elle est lisible même
pour les profanes. Les simplificateurs de l’orthographe la devraient
feuilleter; ils y verraient que leur simplification est, peut-être, non
pas un progrès, mais comme disent les biologistes, une régression dans
l’évolution de l’écriture; ces révolutionnaires, ces «socialistes
grammaticaux» ne font que recommencer une expérience qui n’avait pas
réussi aux Phéniciens, aux cousins du Peuple de Dieu, et ils marchent à
l’encontre du progrès que les Hellènes, ces «libres-penseurs», avaient
introduit en cette affaire.
Car l’orthographe chez les Égyptiens et les Chaldéens débuta par être
une figuration tellement complète et précise que ces premières écritures
étaient en réalité un dessin et que leurs signes idéographiques, leurs
hiéroglyphes, où chaque objet était figuré par sa silhouette, se
présentent comme le contre-pied de la notation phonétique: cette
première orthographe voulait parler aux yeux, avec autant de soin que
nos phonétistes veulent parler à l’oreille. Après vingt ou trente
siècles, des inventeurs, considérant le nombre presque infini de signes
que pareille orthographe comportait, considérant aussi l’impossibilité
matérielle de figurer aux yeux les choses, les idées surtout, qui n’ont
pas de figure matérielle, simplifièrent et idéalisèrent tout à la fois
cette écriture: l’alphabet fut inventé en quelque bazar phénicien de Tyr
ou de Sidon, et c’est de là qu’il s’est répandu à travers le monde; tous
les peuples blancs usent aujourd’hui de l’écriture et des signes
alphabétiques dont ils empruntèrent, directement ou indirectement, aux
Phéniciens le système et les traits.
Mais, simplificateurs à outrance, les Phéniciens avaient sauté de
l’hiéroglyphe à la sténographie: leur orthographe n’écrivait que les
consonnes et longtemps les Sémites, restés fidèles à cette mode
sémitique, n’usèrent que de cette sténographie:
_brsjt brh hlhjm ht hsmjm_
est le début de la Bible; et l’on peut lire au Louvre sur le sarcophage
d’Eshmounazar, roi de Sidon:
_bjrhblbsntgxzwhrbg_
Orthographe démocratique s’il en fut, où les fautes devaient êtres
réduites au minimum, et que les enfants des écoles primaires savaient
aussi bien que le plus parfait styliste, dès qu’ils avaient appris
seulement à lire et à écrire! Orthographe mondiale, semble-t-il, que les
étrangers auraient dû admirer et adopter, et qu’ils adoptèrent, en
effet, mais en la perfectionnant, en la complétant. Et ce furent les
Hellènes, le plus démocrate et le plus hospitalier des peuples, le plus
amoureux d’égalité et le plus désireux de relations étrangères, qui
«compliquèrent» cette orthographe sémitique, parce que leur esprit clair
et précis vit combien la simplification nuit à la clarté et à la
précision de l’écriture: _prs_, suivant l’orthographe sémitique, pouvant
être aussi bien _Paris_ que _Perse_.
Nos simplificateurs diraient sans doute que le sens de la phrase
l’emporte et qu’il faut être cérébralement déchu pour ne pas deviner
aussitôt ce qu’il faut lire, _Perse_ ou _Paris_. Les Grecs en jugèrent
autrement. Ils compliquèrent l’orthographe en introduisant les voyelles
entre les consonnes, en redoublant les consonnes, en faisant tout ce que
nous faisons aujourd’hui. Et voyez le résultat: s’il ne s’était pas
trouvé des Hellènes pour traduire la Bible en grec vers le troisième
siècle avant notre ère et pour transcrire en orthographe hellénique les
noms propres d’Israël, nous saurions par le texte hébraïque que
Jérusalem eut des rois appelés _Dwd_ ou _Slmn_; mais nous serions
incapables de dire si ces rois se nommaient _Daoud_ ou _Sliman_, _Douad_
ou _Selamin_, etc., et jamais nous n’aurions conservé leur vrai nom de
_David_ et de _Salomon_. Il est des simplificateurs qui pensent à la
diffusion de nos idées. Peut-être rééditeront-ils cet exemple des Juifs
qui donnaient au monde occidental leur Dieu, leur terrible _Ihvh_, mais
qui oubliaient ou défendirent d’en orthographier assez complètement le
nom pour que nous puissions le prononcer: un scribe du XVIe siècle
_après_ notre ère décida qu’il fallait prononcer _Iehovah_ et, de fait,
nous dîmes _Iehovah_, jusqu’au jour où l’on prit garde qu’un texte grec
nous donnait _Iahveh_.
M. Brunot a oublié cette leçon de l’épigraphie quand il imagina «son
système en sa simplicité redoutable»:
«Voici donc, dans toute sa simplicité redoutable, mon système. Le
ministre nomme une commission composée de linguistes et de
phonéticiens. Cette commission, à l’aide des instruments de phonétique
expérimentale aujourd’hui existants, recueille le parler de personnes
réputées pour la correction de leur prononciation. Je ne verrais aucun
inconvénient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces
personnes. La commission confronte les prononciations ainsi
enregistrées, elle établit la normale, qui, inscrite mécaniquement,
infailliblement, sert d’étalon.
Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La
commission, prenant ensuite dans l’alphabet actuel à peu près tous les
éléments de son écriture, établit un système graphique. Elle adopte
les signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, qu’elle juge
nécessaires pour distinguer les sons, pour marquer par exemple les
diverses voyelles d’un même groupe, ainsi l’_a_ grave, l’_a_ moyen,
l’_a_ ouvert, l’_a_ nasal, le tout sans s’écarter jamais du principe
absolu: un signe pour un son, un son pour un signe.»
Outre que cette simplification ne simplifie peut-être rien,--au
contraire, car ces signes diacritiques, accents, cédilles, tildes,
créeront autant de fautes que notre orthographe actuelle,--il faudrait
savoir que d’autres peuples ont essayé de ce «système redoutable». En
constatant les avantages de l’alphabet hellénique, les Sémites, après
quinze siècles peut-être de fidélité à la pure sténographie des
Phéniciens, fabriquèrent tout un arsenal de signes diacritiques dont ils
ornèrent le bas ou le haut de leurs consonnes afin de noter tant bien
que mal les voyelles absentes. Or tous ceux qui ont la moindre notion
d’hébreu et d’arabe se sont plaints de la confusion, du casse-tête que
produit cette apparente simplicité. Et rien n’aura réduit le nombre des
étudiants et des connaisseurs en ces langues, comme cette orthographe
obscure, hérissée, où chaque mot est une énigme à plusieurs sens et où
le lecteur ne comprend pleinement une phrase que si d’avance il connaît
le sens général, les noms propres et les formules habituelles à
l’écrivain.
Observons bien d’ailleurs que la commission de linguistes et de
phonéticiens réclamée par M. Brunot n’a pas plus de compétence ici
qu’une commission de musiciens ou de chimistes. Et je ne vois pas à vrai
dire quelle commission de savants aurait la compétence en ces matières
qui sont de la vie courante, changeante, individuelle. C’est un devoir
de l’État d’intervenir, disent les simplificateurs:
«Dès lors qui ne voit qu’il y a là des intérêts d’État, et que par suite
il devient du devoir de l’État d’intervenir? L’État est, comme les
artistes, autant qu’eux, intéressé à en [de la langue] garder, à en
protéger, à en augmenter, s’il se peut, la beauté, puisque nul n’ignore
que là est une des raisons principales de son ascendant, mais il ne peut
négliger de se demander si elle ne se fait pas inutilement difficile
d’accès, si elle ne se retranche pas par là des succès qu’il lui serait
aisé d’obtenir, si d’inutiles complications dont on la hérisse ne sont
pas un obstacle au dessein qu’il poursuit d’assurer à tous, autant que
possible, la possession de cet instrument indispensable à l’échange des
idées, à la culture de l’esprit, au développement même des intérêts
matériels. Là où cela est faisable, autant que cela est faisable, il
doit donc et à la langue et à la nation de faire la police de notre
idiome, comme il fait la police des poids et mesures.
J’ai hâte d’expliquer le mot police qui sonne mal, quoique tout le monde
sache qu’un linguiste de profession, si étatiste qu’il puisse être par
ailleurs, ne peut faillir sur ce point et attribuer à l’État des droits
et un pouvoir qu’il n’a pas; il n’est pas un apprenti dans l’étude des
langues à qui l’idée de cultiver la langue, de la transformer ou même de
la modifier «par voie administrative» ne parût une chose bouffonne,
puisque nous savons, puisque nous enseignons que la fonction du langage
est une fonction naturelle, inconsciente, qui s’exerce sans que même le
consentement de l’individu puisse en renoncer la liberté inaliénable.
Quelqu’un le voulût-il, que la nature qui agit obscurément mais
nécessairement en lui ne s’y résoudrait pas. A chaque jour, à chaque
heure, elle use de cette liberté pour modifier à notre insu notre
langage. Nous avons beau nous étudier à le conserver, nous en altérons
sans cesse les sons, les mots, les tours, suivant des lois que nous
ignorons, mais que la science observe et établit, et qui dirigent dans
l’harmonie toutes les transformations vers une fin dont aucune
puissance, aucune volonté ne pourrait nous détourner.
Ce que pendant un temps l’autorité obtient, nous le savons, c’est une
soumission apparente...
S’imaginer le contraire est une vieille erreur, où l’esprit de
domination de Richelieu pouvait tomber, mais où les premiers
académiciens eux-mêmes ne tombèrent pas.»
Est-il possible de mieux dire? mais est-il possible, par contre, de
mieux parler contre les projets ministériels des simplificateurs, contre
leurs adjurations au bras séculier de trancher une querelle où la
liberté individuelle ne saurait être guidée que par le choix de tous, où
ce n’est pas une Commission ni même une Académie qui a droit et pouvoir
de décision, mais où le suffrage universel, en quelque façon, des
générations _présentes et passées_ crée cette règle traditionnelle,
omnipotente, et admirable de l’usage?
*
* *
S’il y a dans notre orthographe actuelle des bizarreries, des anomalies,
des fantaisies choquantes à l’excès, notez-les, cataloguez-les,
signalez-les à l’ironie ou au bon sens populaires; quelques années de
libre discussion amèneront, comme toujours, le triomphe de cet
invincible bon sens; l’orthographe se régularisera et se réformera dès
lors par la collaboration de tous, et non par le caprice scientifique de
quelques-uns. Signalez à l’usage les réformes à faire, et l’usage les
fera, sous le régime et avec la sanction de la liberté.
L’esprit qui anime les réformistes révolutionnaires est respectable et
généreux, sans doute. Seulement il faut craindre de quitter la proie
pour l’ombre, et d’aller à l’encontre de la civilisation française tout
entière sous prétexte d’un chimérique avantage que l’on donnerait aux
enfants des écoles communales. Prenons garde que la raison tyrannique ne
nous jette ici dans quelque extravagance, et n’oublions point cette
formule du regretté L. Duvau,--qui fut pourtant un éminent linguiste,
lui aussi,--citée par M. L. Meillet qui est un autre linguiste de
marque: «Il n’est rien que ne puisse la logique, si ce n’est peut-être
se rencontrer avec la vérité»[11].
[11] _Mém. de la Société de linguistique de Paris_, t. XIII, fasc. 4.
Aucun esprit sensé ne saurait s’opposer à ce qu’on régularise très
prudemment l’orthographe, dans la mesure où le voudra faire quiconque
aime et respecte profondément notre langue, les chefs-d’œuvre qu’elle a
produits, la longue et vénérable tradition qu’elle prolonge. Mais ne
perdons pas de vue que nous avons, entre plusieurs devoirs nationaux,
celui de maintenir dans toute sa beauté plastique et son intégrité la
langue qui a fait notre incontestable suprématie en Europe, par le
charme, par l’éloquence, par l’enthousiasme, par la grâce et surtout par
_la clarté_. Primant tout autre souci, nous avons celui de rester le
plus grand peuple «écrivain» du monde. Cramponnons-nous donc à nos
ancêtres, et tâchons de les égaler, de nous montrer dignes d’eux. La
nécessité pour la France de demeurer inimitable passe l’intérêt qu’il
peut y avoir à ce que les candidats au _Louvre_ et au _Bon Marché_
commettent ou non des fautes d’orthographe. Avant de travailler pour la
logique ou la raison, il faut que nous travaillions pour la gloire
littéraire de notre pays, dût M. Brunot railler cette pensée revêtue, je
l’avoue, de ce qu’il nomme si dédaigneusement un «badigeon tricolore»!