II

Pouse par l’insaciàblε dezir dε savoir, qu’a mis an lui la Natûrε,

l’hòmε avàncε fievrεùzemant dans la decouvèrtε dε tous les problèmεs

qu’il lui est done dε rezoùdrε. Déjà, la vapεur et l’electricite lui

obéisεnt...

JEAN S. BARÈS, _L’ortografe simplifiée_, Paris, 1898, in-12, p. 18.

Une société malade peut se tromper sur les causes de son mal, mais èle

sait toujours d’avance qels sont ceus qi doivent recueillir son

éritage. Une vois secrète, un infaillible instinct les lui désigne, et

on les nome les ènemis de la société. Le monde antiqe se sentit menacé

dès le jour où le cristianisme eut un nom dans l’istoire. Sous Néron,

l’incendie de Rome est atribué aux cretiens...

LOUIS MÉNARD, _Les qestions sociales dans l’Antiqité_, Paris, 1898,

in-8º, p. 10.

Décidément, il avait la fièvre. Tout ça, c’était des bêtizes... Quoi!

parceque ce Flamand avait dit, en plaizantant à coup sûr, qu’il

voulait se marier avec Lize, il était parti à se forjer toutes sortes

de chimères, à se creuzer bien inutilement la cervèle... Il n’y falait

plus penser! C’est pourquoi le jeune home ne pensa plus à autre

choze... Èle n’avait cessé de lui témoigner l’afecsion sincère et

dévouée d’une sœur... Les trois fames, une fois le couvert enlevé et

tous les objets nétoyés...

_Le Réformiste_, 15 décembre 1902, feuilleton.

Faizons que la Justice, en cète république,

Sa balance en éveil, pezant comme il convient,

Détermine la part qui à chacun revient,

Dans les charjes d’État, la fortune publique.

Banissons la Routine, un moral esclavaje,

Faizons du producteur le hardi combatant

Qui doit produire plus sans dépenser autant,

Pour qu’il vende moins cher, en gagnant davantaje.

_Le Réformiste._ 15 mai 1905.

Les fames sont extrèmes: èles sont meilleures ou pires que les homes.

Fédon a les yeus creus, le teint échaufé, le cors sec et le visaje

maigre. Cète fatuité de quelques fames de la vile, qui cause en èles

une mauvaise imitacion de cèles de la cour, est quelque chose de pire

que la grosièreté des fames du peuple et que la rusticité des

vilajoizes: èle a sur toutes deus l’afectacion de plus.

Orthographe nouvelle selon le Rapport de M. PAUL MEYER.

Tel est l’aspect aimable sous lequel certains réformateurs

souhaiteraient que désormais le français fût écrit. Nous avons tous

appris, avec plus ou moins de peine, notre grammaire française et la

façon dont il convient de former les mots sur le papier. Nos enfants

continuent présentement à épeler, à lire, puis à se mettre en tête un

certain nombre de règles et d’exceptions: ce travail, comme d’ailleurs

tout autre, leur semble fastidieux, et l’on peut croire qu’ils

préféreraient s’en aller jouer aux barres, à la toupie ou à la poupée.

Mais enfin ils s’y sont accoutumés, et depuis un siècle ou deux,

beaucoup d’entre eux sont devenus par la suite de grands hommes dans les

sciences et dans les lettres, sans que l’étude de l’orthographe semble

avoir retardé de façon appréciable le développement de leurs jeunes

cervelles. Mais les philologues pensent que tout n’est pas pour le

mieux. Leur zèle les pousse à préserver la France d’un grand et prochain

désastre: et une commission présidée par M. Paul Meyer, directeur de

l’École des Chartes, a soumis au ministre de l’Instruction publique un

projet de réforme orthographique.

Le ministre timide n’a pas accepté ce projet d’emblée. Il a consulté

l’Académie française, qui, dans sa séance du 9 mars 1905, a décidé de ne

rien modifier à son Dictionnaire, tout en admettant, comme il est

raisonnable, une tolérance pour cent cinquante mots d’une «graphie» par

trop injustifiable. Telle est l’opinion de l’Académie, cette «Académie

de romanciers et de poètes», comme la qualifie avec mépris M. Louis

Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905). Le Conseil supérieur de

l’Instruction publique doit encore être saisi de la question. Même si

cette haute assemblée repousse les mutilations de la langue française,

dont elle a mission de surveiller et de diriger l’enseignement, il nous

faudra cependant tout craindre encore des phonétistes. «Ne peut-on

s’adresser directement au ministre? Ne peut-on faire triompher malgré

l’Académie les idées phonétiques, dont les adversaires ne disent et

n’ont jamais dit que des sottises»? Ainsi s’exprimait M. Paul Meyer dans

une conférence aux Sociétés savantes.[3]

[3] Dans une brochure intitulée _Pour la simplification de notre

orthographe_ (Delagrave, 1905), et tout récemment parue, M. Paul

Meyer termine son exorde en quelques mots: «J’ai montré, dit-il, que

les objections qu’on nous fait sont sans portée aucune. L’obstacle

qui nous est opposé n’a qu’un nom: routine. Nous le briserons.» Et

M. Louis Havet précise sa pensée, dans le _Temps_ du 11 avril 1905,

touchant l’Académie française. D’abord, celle-ci à l’«instinct du

flou». Puis, on ne trouve parmi le rapport où «elle s’essaye à

raisonner», que des oripeaux qui «habillent le vide».

Toutefois, ne prêtons pas à tous les philologues «réformistes» des

opinions qui ne sont pas encore les leurs, ni des desseins entièrement

révolutionnaires auxquels ils ne songeront, ou auxquels ils n’auront

fait songer que dans quelques années: ils ne demandent pas encore que le

français s’écrive en orthographe absolument phonétique, c’est-à-dire en

ne traduisant pour les yeux que les sons perçus par l’oreille, «comme il

se prononce». La plupart des réformistes s’en tiennent pour l’heure à un

certain compromis entre l’état de choses actuel et un état «selon la

raison», qui serait beaucoup meilleur à leur gré. Ils ne veulent que

supprimer la plupart des lettres qu’ils trouvent inutiles, celles dont

on ne tient pas compte en parlant. Respectant la tradition quand elle ne

les gêne pas, ils souhaitent seulement qu’on l’oublie chaque fois qu’une

simplification rapprochera l’écriture de la prononciation. Ils sont

satisfaits de constater qu’une telle opération est logique, et ils

admirent la sûreté d’une méthode qui leur permet de défigurer notre

style écrit, en faisant gagner aux enfants trois ou quatre mois sur les

huit où dix ans que ceux-ci passeront dans les collèges.

Précisons mieux encore. Les réformistes nous apportent un projet de

révolution dans la langue française écrite, ils demandent que nous

l’acceptions; ils veulent que le gouvernement l’adopte; cette révolution

est légitime, disent-ils en tant que savants; elle sera bonne et utile,

ajoutent-ils en tant que simplificateurs démocratiques.

*

* *

Contredire des savants, des philologues, ne va pas sans danger. C’est

entrer dans le parti qu’ils nomment avec dégoût celui des journalistes,

celui de la «gendelettrerie[4]». Il faut pourtant reconnaître que leur

manière d’envisager la question, comme savants, n’est pas irréprochable.

[4] M. Antoine Thomas, dans les _Débats_ du 2 avril 1905, a lancé ce

mot délicat.

Ils nous proposent une réforme au nom de la Science. Or, il existe des

sciences que tout le monde connaît, au moins de nom, mais la Science!

Dans le domaine seulement des philologues et des linguistes, quarante

sciences peut-être, nées ou à naître, devront concourir à nous révéler

l’histoire et les lois de notre langue française. Depuis un siècle, une

ou deux de ces sciences ont commencé leur besogne et, moins dans les

faits acquis que dans les méthodes assurées, ont progressé, lentement

progressé. En tête de sa belle _Histoire de la Langue française_ (1905),

le dernier et le plus scientifique inventaire que nos philologues aient

dressé de leur découverte en ces études, M. F. Brunot expose l’état de

notre philologie française au début du XXe siècle:

«Définissons la langue française. La continuation de ce que les savants

commencent, pour plus de propriété, à appeler le _francien_,

c’est-à-dire la forme spéciale prise par le latin parlé, tel qu’il

s’était implanté à Paris et dans la contrée avoisinante, et tel qu’il

s’y est développé par la suite des temps, pour s’étendre peu à peu hors

de son domaine propre, dans tous les pays où des raisons politiques,

économiques, scientifiques, littéraires l’ont fait parler, écrire ou

comprendre.

L’histoire du français, ce sera donc d’une part l’histoire du

développement qui, de la langue du légionnaire, du colon ou de l’esclave

romain, a fait la langue parlée aujourd’hui par un faubourien, un

«banlieusard», ou écrite par un académicien. Nous appellerons cette

histoire là l’histoire interne.

L’histoire de la langue française, ce sera d’autre part l’histoire de

tous les succès et de tous les revers de cette langue, de son extension

en dehors de ses limites originelles--si on peut les fixer. Nous

appellerons cette partie l’histoire externe.

On aperçoit, par ces simples définitions, ce que contiennent l’une et

l’autre de ces portions d’histoire. De Plaute à Labiche, quelle

distance! Tout ce qui fait une langue, les sons, les mots, les formes et

les rapports de ces mots a été bouleversé.

Heureusement tout n’est plus à découvrir, tant s’en faut, dans cette

longue et vaste histoire. D’abord, chose capitale, depuis les travaux de

Dietz, la méthode est assurée: la phonétique contemporaine a fait

apparaître une série relativement limitée de transformations

progressives, naturelles, régulières, là où longtemps on n’avait vu

qu’un chaos de phénomènes incohérents, arbitraires et contradictoires.

Du coup la recherche méthodique s’est substituée aux témérités et à la

fantaisie des hypothèses. Des mots, des formes rebelles à toute

investigation ont livré le secret de leur origine et de leurs

métamorphoses. Si bon nombre résistent encore, c’est que dans ce composé

qu’est une langue, il faut que la science se résolve provisoirement à

faire encore la part de l’inconnu, sinon de l’inconnaissable.

_Mais malgré tout, sans parler de très regrettables lacunes, nous ne

savons encore que des faits très gros, car nous ne connaissons guère les

phénomènes que quand ils sont assez accusés pour se traduire dans

l’écriture._ Nous voyons bien _oi_ se substituer à _ei_ comme

représentant de _e_ long latin tonique libre, nous savons que cet _oi_

apparaît dès le milieu du XIIe siècle, et qu’il n’a guère dû se produire

d’abord qu’après certaines consonnes, que le changement est venu plutôt

de l’Est, qu’il ne s’est pas étendu loin dans l’Ouest. Qu’est-ce que

cela au prix de la réalité des faits? A peu près ce qu’est pour un

naturaliste la découverte de squelettes qui lui permettent de suivre la

transition d’une espèce fossile à une autre espèce fossile, précieux

document sans doute, mais qu’il voudrait compléter en voyant, en

touchant, en disséquant les organes qui étaient avec ces os inertes et

constituaient avec eux l’être qu’il devine.

La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M.

l’abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments

de précision, qui apportent dans l’analyse du langage contemporain

l’exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux,

sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les

différences infiniment petites qui séparent les parlers, en apparence

tout semblables, de deux compatriotes, qui nous montrent ainsi comment

la succession insensible des phénomènes inaperçus vient, après des

générations écoulées, aboutir à une transformation, celle-là sensible à

l’oreille, telle que la phonétique historique nous en présente des

centaines. Cette phonétique nouvelle nous fait sentir le vide immense,

impossible à combler par des inductions, que laisse à la science la

disparition des générations sur lesquelles on eût pu observer la

modification progressive des phénomènes, dont nous ne connaîtrons jamais

que l’état initial et l’état final.

Or, de toutes les parties de l’histoire de la langue, c’est

incontestablement l’histoire des sons, la phonétique qui est la plus

avancée, et cela est fort heureux, puisqu’elle est la base et la

condition de toute recherche, lexicologique, morphologique ou

syntaxique, que le développement d’une forme ou d’un tour s’explique

très souvent par un fait de prononciation qui a atteint une syllabe, une

désinence par exemple. Il n’en est pas moins vrai que l’histoire

immatérielle de notre langage est en retard sur l’histoire matérielle.»

* * * * *

Ici, M. Brunot, esquissant l’histoire du mot français _manger_, nous

montre quelles multiples transformations, physiques et mentales, ce mot

a dû subir depuis le _manducare_ des Latins jusqu’aux _manger du curé_,

_manger la grenouille_, _manger le morceau_, de notre langue

contemporaine.

* * * * *

«Il est une foule de mots dont l’histoire est infiniment plus compliquée

que celle-ci, dont la provenance est obscure, incertaine, qui sont venus

du dehors sous des formes difficilement reconnaissables, à des dates

difficiles à déterminer, qui ont modifié ou quelquefois transformé leurs

sens dans des directions différentes, qui ont subi d’autres accidents

encore, réformations savantes, déformations populaires, qui ont péri,

qui sont renés, ont été réintroduits du dehors, bref qui exigent, pour

qu’on en puisse connaître la destinée, qu’on la suive dans toutes sortes

de vicissitudes.

Or, c’est seulement quand un travail semblable à celui dont je viens de

faire l’esquisse à propos du mot _manger_ aura été fait sur chaque mot

qui a appartenu à une époque quelconque à la langue, quand on aura

répondu à toutes les questions que son histoire pose, de sa naissance à

sa mort, qu’on aura établi et vérifié toutes les lois phonétiques,

morphologiques, sémantiques, syntaxiques que le rapprochement de cette

histoire avec l’histoire d’autre mots autorise à poser, qu’on en aura

tiré toutes les conclusions qu’elle comporte relativement à l’évolution

physiologique et psychologique soit des individus, soit du peuple,

auteur de chaque variation de forme ou de sens, c’est alors, dis-je, que

l’histoire interne de notre langue sera faite, et c’est pourquoi vous

sentez qu’elle ne le sera jamais.

Nous sommes sortis de la période héroïque de la philologie romane, grâce

aux grands et durs travaux de nos devanciers. Mais si nous avons en main

de bons outils et de bonnes méthodes, il s’en faut bien que le champ

entier soit en pleine culture, et il reste encore d’immenses friches à

travailler, et même à découvrir.»

* * * * *

Nous voilà donc prévenus. Cette longue mais capitale citation était

nécessaire pour bien nous avertir que la «science» de la langue

française n’existe pas, que les sciences de la philologie française

commencent à peine, et que l’une d’elles seulement, la phonétique, est

arrivée par des méthodes et des instruments précis à quelques résultats

encore discutés. Quand on vient nous parler d’une réforme scientifique

de l’orthographe, il faut savoir qu’au prix de la réalité des faits,

comme dit excellemment M. Brunot, les philologues n’ont encore en mains

que des squelettes «qui permettent de suivre la transition d’une espèce

fossile à une espèce fossile»: et c’est de l’étude de ces squelettes

fossiles que l’on veut tirer une hygiène pour cet être vivant qu’est

notre langue!

La phonétique expérimentale, comme dit encore M. Brunot, a «des

instruments de précision qui apportent dans l’analyse du langage

contemporain l’exactitude des examens microscopiques.» N’allons donc pas

nous étonner que cette microbiologie du langage ait conduit certains

savants aux mêmes rêves que la microbiologie du corps humain.

«Tondez-moi ces cheveux, rasez-moi ces cils, ces sourcils et cette

barbe, enlevez-moi ce corps thyroïde, ce foie et ce pancréas, rognez-moi

de quelques aunes ce ridicule écheveau d’intestins gros et grêles: nids

à microbes et organes inutiles! Le microscope démontre que l’homme sera

parfait quand une réforme sérieuse, radicale, aura débarrassé son

organisme de toutes ces superfluités dangereuses!» Ainsi parlait un jour

M. Metchnikof: nos phonétistes, pour cet autre organisme qu’est la

langue, ne nous disent pas autre chose.

Les microbiologistes du corps et du langage nous ont rendu et nous

rendent de grands services: respectons-les, admirons-les jusque dans

leurs écarts les plus imprévus; mais peut-être n’y a-t-il pas lieu de

risquer toutes les opérations qu’ils nous conseillent. Ce corps

thyroïde, dont le microscope ni les autres instruments scientifiques ne

peuvent nous démontrer l’utilité, mais dont le goître et autres maladies

nous prouvent quelquefois au contraire les désavantages,--dans les mots,

il est des corps thyroïdes aussi, qui trop facilement donnent naissance

à ces goîtres de l’écriture qui sont les fautes d’orthographe,--donc ce

corps thyroïde, quand il était visiblement gênant, nos chirurgiens

entreprirent de l’extirper, et leurs procédés scientifiques leur

donnèrent des résultats admirables: la statistique prouva que, sur vingt

cas, dix-neuf fois l’opération réussissait; le cou goîtreux reprenait sa

ligne et sa grâce; mais au bout de quelques années, par un phénomène

dont nos savants cherchèrent vainement la cause, et que le vulgaire,

sans microscope, pouvait journellement constater, les goîtreux opérés

tournaient à l’idiotisme, etc... Méfions-nous des chirurgiens

phonétiques: et, pour la régularité du cou, ne risquons pas l’intégrité

du cerveau.

Si d’ailleurs, au nom de _leur_ science, les phonétistes aujourd’hui

veulent nous imposer _leur_ réforme de l’orthographe, de quel droit

refuserons-nous demain une autre réforme aux _sémantistes_, qui auront

constitué leur science, après-demain aux _étymologistes_ qui déjà sont

gens notables, puis aux _syntaxistes_, etc., etc., bref à tous ceux qui

auront «établi et vérifié--il faut toujours en revenir au texte de M.

Brunot--des lois non seulement phonétiques, mais morphologiques,

sémantique, syntaxiques, etc.» Parmi ces nouveaux venus, il en est qui

pourront à non moins juste titre revendiquer le _jus purgandi,

saignandi, taillandi, coupandi per totam linguam_, le droit de curer,

réformer, redresser et simplifier toute l’orthographe. Car il y aura des

orthographistes qui auront fait une étude scientifique de l’orthographe,

de son histoire, de ses réformes, de ses causes et de ses effets, et M.

Brunot trace de main de maître le plan du grand travail que cette

science devra quelque jour exécuter:

«Depuis le jour où, malgré les conciles et les bûchers, un homme s’est

levé sous une voûte d’église pour prier Dieu en français, jusqu’au jour

tout récent où pour la dernière fois un autre homme, encore vêtu d’une

manière pseudo-romaine, a fait entendre dans la vieille Sorbonne le

sacramentel _Ornatissimi auditores_ du discours latin, pendant ces

quatre siècles, chaque génération, non pas seulement poussée par la

lassitude du passé, mais inspirée par les sentiments les plus purs, par

une sorte de patriotisme et d’amour-propre national, et aussi par un

instinct profond que la culture ne peut être le privilège de ceux qui

sont instruits dans une langue étrangère, a conquis à la langue

populaire un nouveau droit par une suite de victoires dont la série

curieuse montrerait Jules Ferry continuant François Ier, et Grégoire

prêtant, à la suite des jansénistes, la main à l’œuvre de Calvin...

Parmi les premiers initiateurs du mouvement d’émancipation, plusieurs

avaient bien eu une claire intuition que, pour réussir à supplanter le

latin, la langue française devait se hausser jusqu’à lui, et ne comptant

point que le temps et l’usage y suffiraient, ils se mirent à l’œuvre,

poètes, grammairiens, imprimeurs, avec un enthousiasme naïf et un

touchant amour. Assurer à leur vulgaire un peu d’uniformité en

transformant les graphies variables en une orthographie constante et

fidèle, lui donner la fixité en réglant la grammaire, le rendre capable

d’exprimer toutes les idées les plus hautes, et les sentiments les plus

délicats en étendant son vocabulaire, ces rudes ouvriers, dont Ronsard

eût déjà voulu voir les statues sur la place publique, ont tout osé et

entrepris à la fois.

Il s’en faut bien que leur effort ait été complètement perdu. Mais, si

on nous a dit comment Meigret et tous ceux qui comme lui voulaient une

orthographe rationnelle alors possible ont été vaincus, au grand dommage

de notre langue, nous ne voyons pas au juste par qui, nous ne pouvons

suivre nulle part la formation de cette orthographe qui tend depuis lors

de plus en plus à l’unité, dont seule une histoire critique et détaillée

des œuvres sorties de chaque atelier d’imprimerie, comparée à celle des

autographes de l’époque pourrait nous faire connaître la constitution,

les progrès et les reculs.»

Dès lors faudra-t-il qu’après avoir oublié notre orthographe actuelle et

appris une orthographe scientifique pour plaire aux phonétistes, notre

vie se passe à oublier cette orthographe scientifique pour une seconde,

une troisième, une quatrième?... Il est vrai que la réforme phonétique

aurait peut-être le résultat de tuer dans l’œuf quelques-unes de ces

sciences à venir: déjà pour l’une des sciences présentes, les suites de

la réforme pourraient n’être qu’à moitié favorables, car on ne voit pas

que les étymologistes aient à se louer de la suppression de ces lettres,

inutiles au vulgaire sans doute, mais qui suscitent aux yeux des savants

les problèmes, et sont comme un constant rappel des mystérieuses

transformations que les mots ont dû subir à travers les siècles.

*

* *

Le principe même de la réforme _par_ la phonétique est donc fort

discutable: les conséquences de cette réforme _pour_ la phonétique sont

plus discutables encore. Est-il légitime de poser l’axiome:

«l’orthographe est une notation phonétique?» N’a-t-on pas le droit de

répondre: «l’orthographe est l’orthographe, la notation phonétique est

la notation phonétique?» Simples définitions peut-être; mais il faut

définir, disait Descartes, avant de discuter.

La notation phonétique est une écriture musicale qui cherche à figurer,

à fixer les sons. En tête de leur _Dictionnaire général de la Langue

française_, MM. A. Hatzfeld et A. Darmesteter,--après avoir exposé les

règles de ces études lexicographiques et repris le mot de Littré:

_l’érudition est ici, non l’objet, mais l’instrument, et ce qu’elle

apporte d’historique est employé à compléter l’idée de l’usage, idée

ordinairement trop restreinte_,--exposent pourquoi et comment ils

veulent donner de chaque mot l’écriture alphabétique et la notation

phonétique, l’orthographe et la prononciation:

«[En ce dictionnaire], la prononciation de chaque mot est donnée d’une

manière _figurée_; elle suit entre crochets le mot. Nous avons essayé de

rendre cette _figuration_ aussi simplement et aussi rigoureusement que

possible; mais comme notre alphabet confond des sons différents sous une

même lettre, et attribue souvent à une même lettre des valeurs

différentes, nous avons dû recourir à un certain nombre de signes et de

conventions.»

Suit le tableau de ces signes et conventions qui constituent la

_figuration_, la notation phonétique, en face de l’_écriture_

alphabétique, de l’orthographe:

La Querelle de l'Orthographe · 第 6 / 15 题