Il y avait de l'intimité dans cette question, et elle revenait en

courant et essoufflée pour être avec lui. Julien était las de se

mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup

en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien

exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait

semblé aussi joli à Mathilde; elle lui trouva une expression de

sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.

A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif, dans le jardin de

l'hôtel de La Mole, mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie

philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il

venait de reconduire jusqu'à la porte du salon Mlle de La Mole, qui

prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son frère.

Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait

Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi?

Elle m'écoute d'un air si doux, même quand je lui avoue toutes les

souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fierté avec tout le

monde! On serait bien étonné au salon, si on lui voyait cette

physionomie. Très certainement cet air doux et bon, elle ne l'a avec

personne.

Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la

comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant,

avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait

presque: Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? Dans les premières

phrases échangées, le fond des choses n'était plus rien. On n'était

attentif des deux côtés qu'à la forme. Julien avait compris que se

laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine,

c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que

ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil,

qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le

moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?

Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur Mathilde essaya de

prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse

à ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.

Un jour il l'interrompit brusquement:

--Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire

de son père? lui dit-il; il doit écouter ses ordres et les exécuter avec

respect, mais du reste, il n'a pas le plus petit mot à lui adresser. Il

n'est point payé pour lui communiquer ses pensées.

Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien firent

disparaître l'ennui qu'il avait trouvé durant les premiers mois dans ce

salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était

convenable de plaisanter de rien.

Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, continuait

Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle

je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le

marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui

réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me

mettrait le coeur si à l'aise! Il en est amoureux fou, c'est-à-dire

autant qu'un Parisien peut être amoureux, il doit l'épouser. Que de

lettres M. de la Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le

contrat! Et moi qui me vois, le matin, si subalterne la plume à la main,

deux heures après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si

aimable, car enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peut-être

aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela.

Et alors, les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens à titre de

confident subalterne!

Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour plus je me montre

froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait

être un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer,

quand je parais à l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre

à ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi jouissons des

apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que ses grands yeux bleus me

plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle

différence de ce printemps-ci à celui de l'année passée, quand je

vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces

trois cents hypocrites méchants et sales! J'étais presque aussi méchant

qu'eux.

Dans les jours de méfiance: Cette jeune fille se moque de moi, pensait

Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a

l'air de tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère! Il est

brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Et encore, brave devant l'épée

des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du

ridicule. Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est

toujours moi qui suis obligé de prendre sa défense. Une jeune fille de

dix-neuf ans! A cet âge peut-on être fidèle à chaque instant de la

journée à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?

D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux

bleus avec une certaine expression singulière, toujours le comte Norbert

s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa

soeur distingue un _domestique_ de leur maison? car j'ai entendu le duc

de Chaulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir, la colère remplaçait

tout autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage chez ce duc

maniaque?

Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je

l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma

fuite!

Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser

à rien autre. Ses journées passaient comme des heures.

A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa

pensée se perdait dans une rêverie profonde et il se réveillait un quart

d'heure après, le coeur palpitant d'ambition, la tête troublée et rêvant

à cette idée: M'aime-t-elle?

CHAPITRE XI

L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!

J'admire sa beauté, mais je crains son esprit.

MERIMÉE.

Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans le salon le

temps qu'il mettait à s'exagérer la beauté de Mathilde, ou à se

passionner contre la hauteur naturelle à sa famille, qu'elle oubliait

pour lui, il eût compris en quoi consistait son empire sur tout ce qui

l'entourait. Dès qu'on déplaisait à Mlle de La Mole, elle savait punir

par une plaisanterie si mesurée, si bien choisie, si convenable en

apparence, lancée si à propos, que la blessure croissait à chaque

instant, plus on y réfléchissait. Peu à peu elle devenait atroce pour

l'amour-propre offensé. Comme elle n'attachait aucun prix à bien des

choses qui étaient des objets de désirs sérieux pour le reste de la

famille, elle paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux.

Les salons de l'aristocratie sont agréables à citer, quand on en sort,

mais voilà tout. L'insignifiance complète, les propos communs surtout

qui vont au-devant même de l'hypocrisie finissent par impatienter à

force de douceur nauséabonde. La politesse toute seule n'est quelque

chose par elle-même que les premiers jours. Julien l'éprouvait; après le

premier enchantement, le premier étonnement: La politesse, se disait-il,

n'est que l'absence de la colère que donneraient les mauvaises manières.

Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être se fût-elle ennuyée partout.

Alors aiguiser une épigramme était pour elle une distraction et un vrai

plaisir.

C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses

grands-parents, que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes

qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances au

marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes

gens de la première distinction. Ils n'étaient pour elle que de nouveaux

objets d'épigramme.

Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reçu

des lettres de plusieurs d'entre eux et leur avait quelquefois répondu.

Nous nous hâtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs

du siècle. Ce n'est pas en général le manque de prudence que l'on peut

reprocher aux élèves du noble couvent du Sacré-Coeur.

Un jour, le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une lettre assez

compromettante qu'elle lui avait écrite la veille. Il croyait par cette

marque de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était

l'imprudence que Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir

était de jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six

semaines.

Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais, suivant elle,

toutes se ressemblaient. C'était toujours la passion la plus profonde,

la plus mélancolique.

--Ils sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour la Palestine,

disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus

insipide? Voilà donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces

lettres-là ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre

d'occupation qui est à la mode. Elles devaient être moins décolorées du

temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient vu

ou fait des actions qui _réellement_ avaient de la grandeur. Le duc de

N***, mon oncle, a été à Wagram.

--Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur

est arrivé, ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-Hérédité, la

cousine de Mathilde.

--Eh bien! ces récits me font plaisir. Être dans une véritable bataille,

une bataille de Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats, cela prouve

du courage. S'exposer au danger élève l'âme et la sauve de l'ennui où

mes pauvres adorateurs semblent plongés; et il est contagieux, cet

ennui. Lequel d'entre eux a l'idée de faire quelque chose

d'extraordinaire? Ils cherchent à obtenir ma main, la belle affaire! Je

suis riche et mon père avancera son gendre. Ah! pût-il en trouver un qui

fût un peu amusant!

La manière de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gâtait son

langage comme on voit. Souvent un mot d'elle taisait tache aux yeux de

ses amis si polis. Ils se seraient presque avoué, si elle eût été moins

à la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu coloré pour la

délicatesse féminine.

Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis cavaliers qui

peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur,

c'eût été un sentiment vif, mais avec un dégoût bien rare à son âge.

Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la

beauté à ce qu'on disait, et à ce qu'elle croyait, tout avait été

accumulé sur elle par les mains du hasard.

Voilà quelles étaient les pensées de l'héritière la plus enviée du

faubourg Saint-Germain, quand elle commença à trouver du plaisir à se

promener avec Julien. Elle fut étonnée de son orgueil; elle admira

l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire évêque comme l'abbé

Maury, se dit-elle.

Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laquelle notre héros

accueillait plusieurs de ses idées l'occupa; elle y pensait; elle

racontait à son amie les moindres détails des conversations, et trouvait

que jamais elle ne parvenait à en bien rendre toute la physionomie.

Une idée l'illumina tout à coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle un

jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair!

A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle trouver des

sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je n'aurai jamais

d'amour pour Croisenois, Caylus, _et tutti quanti_. Ils sont parfaits,

trop parfaits peut-être, enfin, ils m'ennuient.

Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle

avait lues dans _Manon Lescaut_, la _Nouvelle Héloïse_, les _Lettres

d'une Religieuse portugaise_, etc., etc. Il n'était question, bien

entendu, que de la grande passion; l'amour léger était indigne d'une

fille de son âge et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'à

ce sentiment héroïque que l'on rencontrait en France du temps de Henri

III et de Bassompierre. Cet amour-là ne cédait point bassement aux

obstacles, mais, bien loin de là, faisait faire de grandes choses. Quel

malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable, comme celle de

Catherine de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce

qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi

homme de coeur, comme Louis XIII, soupirant à mes pieds! Je le mènerais

en Vendée, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de là il

reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me

seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait

un nom, il acquerrait de la fortune.

Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc à demi

ultra, à demi libéral, un être indécis parlant quand il faut agir,

toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second

partout.

Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au moment où on

l'entreprend? C'est quand elle est accomplie, qu'elle semble possible

aux êtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va

régner dans mon coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait

cette faveur. Il n'aura pas en vain accumulé sur un seul être tous les

avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journées ne

ressemblera pas froidement à celle de la veille. Il y a déjà de la

grandeur et de l'audace à oser aimer un homme placé si loin de moi par

sa position sociale. Voyons: continuera-t-il à me mériter? A la première

faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance,

et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder

(c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comme une sotte.

N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis de

Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines,

que je méprise si complètement. Je sais d'avance tout ce que me dirait

le pauvre marquis, tout ce que j'aurais à lui répondre. Qu'est-ce qu'un

amour qui fait bâiller? autant vaudrait être dévote. J'aurais une

signature de contrat comme celle de la cadette de mes cousines, où les

grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur

à cause d'une dernière condition introduite la veille dans le contrat

par le notaire de la partie adverse.

CHAPITRE XII

SERAIT-CE UN DANTON?

Le besoin d'anxiété, tel était le caractère de la belle Marguerite de

Valois, ma tante, qui bientôt épousa le roi de Navarre, que nous voyons

de présent régner en France, sous le nom de Henry IVe. Le besoin de

jouer formait tout le secret du caractère de cette princesse aimable; de

là ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères dès l'âge de

seize ans. Or que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus

précieux: sa réputation, la considération de toute sa vie.

_Mémoires du duc_ d'ANGOULÊME, _fils naturel de Charles IX_.

Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de

notaire pour la cérémonie bourgeoise; tout est héroïque, tout sera fils

du hasard. A la noblesse près, qui lui manque, c'est l'amour de

Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingué de

son temps. Est-ce ma faute à moi, si les jeunes gens de la Cour sont de

si grands partisans du convenable, et pâlissent à la seule idée de la

moindre aventure un peu singulière? Un petit voyage en Grèce ou en

Afrique est, pour eux, le comble de l'audace, et encore ne savent-ils

marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de

la lance du Bédouin, mais du ridicule, et cette peur les rend fous.

Mon petit Julien, au contraire, n'aime à agir que seul. Jamais, dans cet

être privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui et du secours

dans les autres! il méprise les autres et c'est pour cela que je ne le

méprise pas.

Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait qu'une

sottise vulgaire, une mésalliance plate; je n'en voudrais pas; il

n'aurait point ce qui caractérise les grandes passions: l'immensité de

la difficulté à vaincre et la noire incertitude de l'événement.

Mlle de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonnements, que le

lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de

Croisenois et à son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les

piqua.

--Prenez bien garde à ce jeune homme qui a tant d'énergie, s'écria son

frère; si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.

Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frère et le

marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce n'est

au fond que la peur de rencontrer l'imprévu, que la crainte de rester

court en présence de l'imprévu...

--Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par

malheur, est mort en 1816.

--Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays où il y

a deux partis.

Sa fille avait compris cette idée.

--Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu

bien peur toute votre vie, et après on vous dira:

Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.

Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait horreur; il

l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle y voyait la plus belle

des louanges.

Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie leur fait peur.

Je lui dirai le mot de mon frère, je veux voir la réponse qu'il y fera.

Mais je choisirai un des moments où ses yeux brillent. Alors il ne peut

me mentir.

Ce serait un Danton! ajouta-t-elle après une longue et indistincte

rêverie. Eh bien! la révolution aurait recommencé. Quels rôles

joueraient alors Croisenois et mon frère? Il est écrit d'avance: La

résignation sublime. Ce seraient des moutons héroïques, se laissant

égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d'être

de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait la cervelle au jacobin qui

viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût l'espérance de se sauver. Il n'a

pas peur d'être de mauvais goût, lui.

Ce dernier mot la rendit passive; il réveillait de pénibles souvenirs,

et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de

MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces messieurs

reprochaient unanimement à Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.

Mais, reprit-elle tout à coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et la

fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit d'eux, que c'est

l'homme le plus distingué que nous ayons eu cet hiver. Qu'importent ses

défauts, ses ridicules? Il a de la grandeur et ils en sont choqués, eux

d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre et

qu'il a étudié pour être prêtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas

eu besoin d'études, c'est plus commode.

Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir et cette

physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garçon, sous

peine de mourir de faim, son mérite leur fait peur, rien de plus clair.

Et cette physionomie de prêtre, il ne l'a plus dès que nous sommes

quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un mot

qu'ils croient fin et imprévu, leur premier regard n'est-il pas pour

Julien? je l'ai fort bien remarqué. Et pourtant ils savent bien que

jamais il ne leur parle, à moins d'être interrogé. Ce n'est qu'à moi

qu'il adresse la parole, il me croit l'âme haute. Il ne répond à leurs

objections que juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne au

respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entières, il

n'est pas sûr de ses idées tant que j'y trouve la moindre objection.

Enfin, tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil, il ne

s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, mon père,

homme supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison,

respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les

dévotes amies de ma mère.

Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les

chevaux; il passait sa vie dans son écurie et souvent y déjeunait. Cette

grande passion, jointe à l'habitude de ne jamais rire, lui donnait

beaucoup de considération parmi ses amis: c'était l'aigle de ce petit

cercle.

Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère de Mme de La Mole,

Julien n'étant point présent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et

par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de

Julien, et cela sans à-propos, et presque au premier moment où il vit

Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut

charmée.

Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie qui n'a pas

dix louis de rente, et qui ne peut leur répondre qu'autant qu'il est

interrogé. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des

épaulettes?

Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières attaques, elle

couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand le feu des

plaisanteries de ces brillants officiers fut éteint:

--Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comté,

dit-elle à M. de Caylus, s'aperçoive que Julien est son fils naturel, et

lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a

des moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier des

housards comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractère

n'est plus un ridicule. Je vous vois réduit, Monsieur le duc futur, à

cette ancienne mauvaise raison: la supériorité de la noblesse de coeur

sur la noblesse de province. Mais que vous resterat-il si je veux vous

pousser à bout, si j'ai la malice de donner pour père à Julien un duc

espagnol, prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napoléon, et qui,

par scrupule de conscience, le reconnaît à son lit de mort?

Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent trouvées

d'assez mauvais goût par MM. de Caylus et de Croisenois. Voilà tout ce

qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.

Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa soeur étaient si

claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer,

à sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots:

--Êtes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde d'un petit air

sérieux. Il faut que vous soyez bien mal pour répondre à des

plaisanteries par de la morale.

--De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de préfet?

Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus, l'humeur de

Norbert et le désespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait à

prendre un parti sur une idée fatale qui venait de saisir son âme.

Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle; à son âge, dans une

fortune inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition

étonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-être cette amie; mais je

ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractère, il m'eût

parlé de cet amour.

Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui, dès cet instant,

occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, à chaque fois

que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa

tout à fait ces moments d'ennui auxquels elle était tellement sujette.

Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre et rendre ses

bois au clergé, Mlle de La Mole avait été, au couvent du Sacré-Coeur,

l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se

répare. On lui avait persuadé qu'à cause de tous ses avantages de

naissance, de fortune, etc., elle devait être plus heureuse qu'une

autre. C'est la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.

Mathilde n'avait point échappé à la funeste influence de cette idée.

Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à dix ans contre les

flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondées en apparence.

Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya

plus. Tous les jours, elle se félicitait du parti qu'elle avait pris de

se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers,

pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 25 / 41 段