LA COMTESSE IRMA

«_M. Charles d'Athis, homme de lettres, a l'honneur de vous faire part

de la naissance de son fils Robert_.

«_L'enfant se porte bien_.»

Tout le Paris lettré et artistique a reçu, il y a une dizaine d'années,

ce petit billet de part sur papier satiné, aux armes des comtes

d'Athis-Mons, dont le dernier, Charles d'Athis, avait su--si jeune

encore--se faire un vrai renom de poëte.

«... L'enfant se porte bien.»

Et la mère? Oh! celle-là, la lettre n'en parlait pas. Tout le monde la

connaissait trop. C'était la fille d'un vieux braconnier de

Seine-et-Oise, un ancien modèle qu'on appelait Irma Sallé, et dont le

portrait avait traîné dans toutes les expositions, comme l'original dans

tous les ateliers. Son front bas, sa lèvre relevée à l'antique, ce

hasard d'un visage de paysanne ramené aux lignes primitives--une

gardeuse de dindons avec des traits grecs--ce teint un peu hâlé des

enfances en plein air, qui donne aux cheveux blonds des reflets de soie

pâle, faisaient à cette drôlesse une espèce d'originalité sauvage que

complétaient deux yeux d'un vert magnifique, enfoncés sous d'épais

sourcils.

Une nuit, en sortant d'un bal de l'Opéra, d'Athis l'avait emmenée

souper, et depuis deux ans le souper continuait. Mais, quoique Irma fût

entrée complètement dans la vie du poëte, ce billet de part insolent et

aristocratique vous indique assez le peu de place qu'elle y tenait. En

effet, dans ce ménage provisoire, la femme n'était guère plus qu'une

intendante, apportant à gérer la maison du poëte-gentilhomme l'âpreté de

sa double nature de paysanne et de courtisane, et s'efforçant, à

n'importe quel prix, de se rendre indispensable. Trop rustique et trop

sotte pour jamais rien comprendre au génie de d'Athis, à ces beaux vers

raffinés et mondains qui faisaient de lui une sorte de Tennyson

parisien, elle avait su pourtant se plier à tous ses dédains, à toutes

ses exigences, comme si au fond de cette nature vulgaire il était resté

un peu de l'admiration humiliée de la paysanne pour le noble, de la

vassale pour son seigneur. La naissance de l'enfant ne fit qu'accentuer

sa nullité dans la maison.

Quand la comtesse douairière d'Athis-Mons, la mère du poëte, femme

distinguée et du plus grand monde, apprit qu'il lui était né un

petit-fils, un joli petit vicomte, bien et dûment reconnu par son

auteur, elle eut l'envie de le voir et de l'embrasser. Certes, pour une

ancienne lectrice de la reine Marie-Amélie, c'était dur de penser que

l'héritier d'un si grand nom avait une mère pareille; mais s'en tenant à

la formule des petits billets de part, la vieille dame oublia que cette

créature existait. Elle choisit, pour aller voir l'enfant en nourrice,

les jours où elle était sûre de ne rencontrer personne, l'admira, le

choya, l'adopta dans son coeur, en fit son idole, ce dernier amour des

grand'mères, qui leur est un prétexte de vivre encore quelques années

pour voir grandir et pousser les tout petits...

Puis, lorsque bébé vicomte fut un peu plus grand, qu'il revint habiter

entre son père et sa mère, la comtesse ne pouvant renoncer à ses chères

visites, il y eut une convention faite: au coup de sonnette de la

grand'mère, Irma disparaissait humblement, silencieusement; ou bien on

amenait l'enfant chez son aïeule, et gâté par ses deux mères, il les

aimait autant l'une que l'autre, un peu étonné de sentir dans la force

de leurs caresses comme une volonté d'exclusion, d'accaparement.

D'Athis, insouciant, tout à ses vers, à sa renommée grandissante, se

contentait d'adorer son petit Robert d'en parler à tout le monde et de

s'imaginer que l'enfant était à lui, à lui seul. Cette illusion ne dura

pas.

«Je voudrais te voir marié... lui dit un jour sa mère.

--Oui... mais l'enfant?

--Sois sans inquiétude. Je t'ai découvert une jeune fille noble, pauvre

et qui t'adore. Je lui ai fait connaître Robert, et ce sont déjà de

vieux amis. D'ailleurs, la première année, je garderai le cher petit

avec moi. Après, on verra.

--Et cette... cette fille? hasarda le poëte en rougissant un peu, car

c'était la première fois qu'il parlait d'Irma devant sa mère.

--Bah! répondit la vieille douairière en riant, nous lui ferons une

jolie dot, et je suis bien sûre qu'elle trouvera à se marier, elle

aussi. Le bourgeois de Paris n'est pas superstitieux.»

Le soir même, d'Athis, qui n'avait jamais été fou de sa maîtresse, lui

parla de ces arrangements et la trouva, comme toujours, soumise et prête

à tout. Mais le lendemain, quand il rentra chez lui, la mère et l'enfant

étaient partis. On finit par les découvrir chez le père d'Irma, dans un

affreux petit chaume, à la lisière de la forêt de Rambouillet; et quand

le poëte arriva, son fils, son petit prince, tout en velours et en

dentelles, sautant sur les genoux du vieux braconnier, jouait avec sa

pipe, courait après les poules, heureux de secouer ses boucles blondes

au grand air. D'Athis, quoique très-ému, voulut prendre la chose en

riant et ramener tout de suite ses deux fugitifs avec lui. Mais Irma ne

l'entendit pas ainsi. On la chassait de la maison; elle emmenait son

enfant. Quoi de plus naturel?... Il ne fallut rien moins que la promesse

du poëte qu'il renonçait à se marier pour la décider à revenir. Encore

fit-elle ses conditions. On avait trop longtemps oublié qu'elle était la

mère de Robert. Se cacher toujours, disparaître quand Mme d'Athis

arrivait, cette vie-là n'était plus possible. L'enfant devenait trop

grand pour qu'elle s'exposât à ces humiliations devant lui. Il fut

convenu que, puisque Mme d'Athis ne voulait pas se rencontrer avec la

maîtresse de son fils, elle ne viendrait plus chez lui et qu'on lui

amènerait le petit tous les jours.

Alors commença pour la vieille grand'mère un supplice véritable. Chaque

jour il y avait des prétextes d'empêchement. L'enfant avait toussé; il

faisait froid, il pleuvait. Puis c'était la promenade, l'équitation, la

gymnastique. Elle ne voyait plus son petit-fils, la pauvre vieille.

D'abord elle voulut s'en plaindre à d'Athis; mais les femmes seules ont

le secret de ces petites guerres. Leurs ruses restent invisibles, comme

les points cachés qui tiennent les volants et les dentelles de leur

toilette. Le poëte était incapable d'y rien voir; et la triste

grand'mère passait sa vie à attendre la visite de son chéri, à le

guetter dans la rue quand il sortait avec un domestique, et par ces

baisers furtifs ces regards à la hâte, elle augmentait sa passion

maternelle sans jamais arriver à la contenter.

Pendant ce temps-là, Irma Sallé--toujours à l'aide de l'enfant--faisait

son chemin dans le coeur du père. Maintenant elle était à la tête de la

maison, recevait, donnait des fêtes, s'installait comme une femme qui

restera. Toutefois elle avait soin de dire de temps en temps au petit

vicomte, devant son père: Te rappelles-tu les poules de grand-papa

Sallé? Veux-tu que nous retournions les voir? Et par cette éternelle

menace de départ, elle préparait l'installation définitive du mariage.

Il lui fallut cinq ans pour devenir comtesse; mais enfin elle le fut...

Un jour, le poëte vint en tremblant annoncer à sa mère qu'il était

décidé à épouser sa maîtresse, et la vieille dame, au lieu de

s'indigner, accueillit cette calamité comme une délivrance, ne voyant

qu'une chose dans ce mariage, la possibilité de retourner chez son fils

et d'aimer librement son petit Robert. Le fait est que la vraie lune de

miel fut pour la grand'mère. D'Athis, après son coup de tête, voulut

s'éloigner quelque temps de Paris. Il s'y sentait gêné. Et comme

l'enfant pendu aux jupes de sa mère menait toute la maison, on alla

s'établir dans le pays d'Irma, à côté des poules du père Sallé. C'était

bien l'intérieur le plus curieux, le plus disparate qu'on pût imaginer.

La bonne maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous les

soirs au coucher de leur petit-fils. Le vieux braconnier, son bout de

pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice au Château,

avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient ensemble le bel

enfant qui se roulait devant eux sur le tapis, et l'admiraient autant

tous deux. L'une lui apportait de Paris tous les nouveaux jouets, les

plus brillants, les plus chers; l'autre lui fabriquait des sifflets

magnifiques avec des bouts de sureau; et dam! le dauphin hésitait.

En somme, parmi tous ces êtres groupés comme de force autour d'un

berceau, le seul vraiment malheureux était Charles d'Athis. Son

inspiration élégante et patricienne souffrait de cette vie au fond des

bois, comme ces Parisiennes délicates pour qui la campagne a trop de

grand air et de sève. Il ne travaillait plus, et loin de ce terrible

Paris, qui se referme si vite sur les absents, il se sentait déjà

presque oublié. Heureusement l'enfant était là, et, quand l'enfant

souriait, le père ne pensait plus à ses succès de poëte ni au passé

d'Irma Sallé.

Et maintenant, voulez-vous savoir le dénoûment de ce singulier drame?

Lisez le petit billet encadré de noir que j'ai reçu il y a quelques

jours, et qui est comme le dernier feuillet de cette aventure

parisienne:

* * * * *

«_M. le comte et Mme la comtesse d'Athis ont la douleur de vous faire

part de la mort de leur fils Robert._»

* * * * *

Les malheureux! les voyez-vous là-bas, tous les quatre, se regardant

devant ce berceau vide!...

* * * * *

Les femmes d'artistes · 第 31 / 34 题