LA VEUVE D'UN GRAND HOMME

Quand on apprit qu'elle se remariait, cela n'étonna personne. Malgré

tout son génie, peut-être même à cause de son génie, le grand homme lui

avait fait quinze ans d'une vie très-dure, traversée de caprices, de

fantaisies éclatantes dont Paris s'était quelquefois occupé. Sur la

grande route de gloire qu'il avait parcourue triomphalement et à toute

vitesse, comme ceux qui doivent mourir jeunes, elle l'avait suivi,

humble et craintive, assise dans un coin du char, s'attendant toujours à

des chocs. Quand elle se plaignait, parents, amis, tout le monde était

contre elle: «Respectez ses faiblesses, lui disait-on, ce sont les

faiblesses d'un dieu. Ne le troublez pas, ne le dérangez pas. Songez que

votre mari n'est pas à vous seulement. Il appartient bien plus au pays,

à l'art, qu'à la famille... Et qui sait si chacune de ces fautes que

vous lui reprochez ne nous a pas valu des oeuvres sublimes?...» À la fin

pourtant, lassée de tant de patience, elle eut des révoltes, des

indignations, des injustices, si bien qu'au moment où le grand homme

mourut, ils étaient prêts à plaider en séparation et à traîner leur beau

nom célèbre à la troisième page des journaux à scandale.

Après les agitations de cette union malheureuse, les inquiétudes de la

dernière maladie, et le coup subit de la mort qui avait réveillé pour un

moment l'affection primitive, les premiers mois de son veuvage firent à

la jeune femme l'effet salutaire, reposant, d'une saison de bains. La

retraité forcée, le charme tranquille de la douleur apaisée lui

donnèrent à trente-cinq ans une seconde jeunesse presque aussi

séduisante que la première. D'ailleurs le noir lui allait bien; puis

elle avait la contenance responsable, un peu fière, d'une femme restée

seule dans la vie avec tout l'honneur d'un grand nom à porter.

Très-soigneuse de la gloire du défunt, cette gloire maudite qui lui

avait coûté tant de larmes et qui maintenant grandissait de jour en jour

comme une fleur splendide nourrie par la terre noire du tombeau, on la

voyait, entourée de ses longs voiles sombres, apparaître chez les

directeurs de théâtres, chez les éditeurs, s'occupant de faire reprendre

les opéras de son mari, surveillant l'impression des oeuvres posthumes,

des manuscrits inachevés, apportant à tous ces détails une espèce de

soin solennel et comme un respect de sanctuaire.

C'est à ce moment que son second mari la rencontra. Il était musicien

lui aussi, à peu près inconnu, auteur de valses, de mélodies et de deux

petits opéras dont les partitions, délicieusement imprimées, ne

s'étaient guère plus jouées que vendues. Avec une figure aimable, une

belle fortune qu'il tenait d'une famille excessivement bourgeoise, il

avait par-dessus tout le respect suprême du génie, la curiosité des

hommes célèbres et la naïveté enthousiaste des artistes encore jeunes.

Aussi, quand on lui montra la femme du maître, il en eut un

éblouissement. C'était comme l'image même de la muse glorieuse qui lui

apparaissait. Tout de suite il fut amoureux, et la veuve commençant déjà

à revoir un peu le monde, il se fit présenter chez elle. Là sa passion

s'accrut de l'atmosphère de génie qui flottait encore dans tous les

coins du salon. C'était le buste du maître, le piano où il composait,

ses partitions étalées sur tous les meubles, mélodieuses même, à

regarder, comme si de leurs feuillets entr'ouverts les phrases écrites

résonnaient musicalement... Le charme très-réel de la veuve, fixée dans

ce souvenir austère comme dans un cadre qui lui allait bien, acheva de

le rendre éperdu d'amour.

Après avoir hésité longtemps, le brave garçon finit par se déclarer,

mais dans des termes si humbles, si timides... Il savait combien il

était peu de chose pour elle. Il comprenait tout le regret qu'elle

pourrait avoir à échanger son nom illustre contre le sien, inconnu et

chétif... Et mille autres naïvetés de ce genre. Pensez qu'au fond du

coeur la dame était très-flattée de sa conquête, mais elle joua la

comédie du coeur brisé, et prit les airs dédaigneux, blasés de la femme

dont la vie est finie sans espoir de recommencement. Elle, qui n'avait

jamais été si tranquille que depuis la mort de son grand homme, trouva

encore des larmes pour le regretter, une ardeur enthousiaste à parler de

lui. Cela, bien entendu, ne fit qu'exalter son jeune adorateur, le

rendre plus éloquent, plus persuasif.

Bref ce veuvage sévère se termina par un mariage; mais la veuve

n'abdiqua pas, et resta--quoique mariée--plus veuve de grand homme que

jamais, comprenant bien qu'aux yeux du second mari c'était là son vrai

prestige. Comme elle se sentait moins jeune que lui, pour l'empêcher de

s'en apercevoir elle l'accabla de son dédain, d'une espèce de pitié

vague, d'un regret de mésalliance inexprimé et blessant. Mais lui ne

s'en blessait pas au contraire. Il était si convaincu de son infériorité

et trouvait si naturel que le souvenir d'un pareil homme se fût installé

despotiquement dans un coeur! Pour l'entretenir dans cette humilité

d'attitude, elle relisait quelquefois avec lui les lettres que le maître

lui écrivait quand il lui faisait la cour. Ce retour au passé la

rajeunissait de quinze ans, lui donnait l'assurance de la femme belle,

aimée, regardée à travers tous les dithyrambes amoureux, l'exagération

charmante de la passion écrite. Si elle avait changé depuis, son jeune

mari s'en inquiétait peu, l'adorait sur la foi d'un autre, en tirait je

ne sais quelle vanité singulière. Il lui semblait que ces supplications

passionnées s'ajoutaient aux siennes, et qu'il héritait de tout un passé

d'amour.

Étrange couple! C'est dans le monde qu'ils étaient curieux à voir. Je

les apercevais quelquefois au théâtre. Personne n'aurait reconnu la

jeune femme craintive, un peu timide, qui accompagnait jadis le

_maëstro_, perdue dans l'ombre gigantesque qu'il faisait autour de lui.

Maintenant droite au bord de la loge, elle se montrait, attirait tous

les regards à l'orgueil du sien. On eût dit qu'elle avait sur la tête

l'auréole de son premier mari, dont le nom résonnait autour d'elle comme

un hommage ou un reproche. L'autre, assis un peu en arrière, avec la

physionomie empressée des sacrifiés de la vie, observait tous ses

mouvements, attentif à la servir.

Dans leur intérieur, cette bizarrerie d'allure était encore plus

marquée. Je me souviens d'une soirée qu'ils donnèrent un an après leur

mariage. Le mari circulait dans la foule de ses invités, fier et un peu

embarrassé de réunir chez lui tant de monde. La femme, dédaigneuse,

mélancolique, supérieure, était ce soir-là veuve de grand homme comme il

n'est pas possible de l'être plus. Elle avait une certaine façon de

regarder son mari par-dessus l'épaule, de l'appeler «mon pauvre ami» en

l'accablant des corvées de réception, d'un air de dire: «Vous n'êtes bon

qu'à ça.» Autour d'elle se tenait le cercle des intimes d'autrefois, de

ceux qui avaient assisté aux éclatants débuts du maître, à ses luttes, à

ses succès. Avec eux elle minaudait, faisait la petite fille. Ils

l'avaient connue si jeune! Presque tous l'appelaient «Anaïs» de son

petit nom. C'était comme un cénacle, dont le pauvre mari s'approchait

respectueusement pour entendre parler, de son prédécesseur. On se

rappelait les _premières_ glorieuses, ces soirs de batailles presque

toutes gagnées, puis les manies du grand homme, ses façons de travailler

quand, pour amener l'inspiration, il voulait que sa femme fût à côté de

lui, parée, décolletée... «Vous rappelez-vous, Anaïs?» Et Anaïs

soupirait, rougissait...

De ce temps-là dataient ses belles pièces amoureuses, _Savonarole_

surtout, la plus passionnée de toutes, avec son grand duo traversé de

clairs de lune, de parfums de rose et de trilles de rossignols. Un

enthousiaste le joua au piano, au milieu de l'émotion recueillie. À la

dernière note de cet admirable morceau, la dame fondit en larmes. «C'est

plus fort que moi, disait-elle. Je n'ai jamais pu l'entendre sans

pleurer.» Les vieux amis du maître, entourant sa malheureuse veuve de

leurs sympathiques condoléances, venaient à tour de rôle, comme aux

cérémonies funèbres, lui donner une poignée de main vibrante.

«Allons, allons, Anaïs, du courage.»

Et le plus drôle, c'est que le second mari, debout à côté de sa femme,

l'air ému, pénétré, distribuait des poignées de mains, lui aussi, et

prenait sa part des condoléances.

«Quel génie! quel génie!» disait-il en s'épongeant les yeux. C'était à

la fois comique et attendrissant.

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Les femmes d'artistes · 第 28 / 34 题