Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans tout Paris un intérieur plus
bizarre et plus gai que celui du sculpteur Simaise. La vie dans cette
maison-là est une fête perpétuelle. À quelque heure que vous arriviez,
vous entendez des chants, des rires, le bruit d'un piano, d'une guitare,
d'un tam-tam. Si vous entrez dans l'atelier, il est rare que vous ne
tombiez pas au milieu d'une partie de volants, d'un temps de valse,
d'une figure de quadrille, ou bien parmi des préparatifs de bal, des
rognures de tulle, de rubans traînant à côté de l'ébauchoir, des fausses
fleurs accrochées aux bustes, des jupes pailletées qui s'étalent sur un
groupe encore humide.
C'est qu'il y a là quatre grandes filles de seize à vingt-cinq ans,
très-jolies, mais très-encombrantes; et quand ces demoiselles
tourbillonnent leurs cheveux tombant dans le dos avec des flots de
rubans, de longues épingles, des boucles voyantes, on dirait qu'au lieu
de quatre elles sont huit, seize, trente-deux demoiselles Simaise aussi
fringantes les unes que les autres, parlant haut, riant fort, ayant
toutes cet air un peu garçon particulier aux filles d'artistes, des
gestes d'atelier, un aplomb de rapin, et s'entendant comme personne à
éconduire un créancier ou à savonner la tête du fournisseur assez
insolent pour présenter sa note en temps inopportun.
Ces jeunes personnes sont les véritables maîtresses de la maison. Le
père travaille dès l'aube, sculptant, modelant sans relâche, car il n'a
pas de fortune. Dans le commencement, il était ambitieux, s'efforçait de
bien faire. Quelques succès d'exposition lui présageaient une certaine
gloire. Mais cette famille exigeante à nourrir, habiller, lancer, l'a
maintenu dans la médiocrité du métier. Quant à Mme Simaise, elle ne
s'occupe de rien. Très-belle au moment du mariage, très-entourée dans le
monde artistique où son mari la présenta, elle se condamna à n'être
d'abord qu'une jolie femme et plus tard qu'une ancienne jolie femme.
D'origine créole, à ce qu'elle prétend--bien qu'on m'assure que ses
parents n'ont jamais quitté Courbevoie,--elle passe ses journées du
matin au soir dans un hamac accroché tour à tour dans toutes les pièces
de l'appartement, s'évente, fait la sieste, avec un profond dédain pour
les détails matériels de l'existence. Elle a posé si souvent à son mari
des Hébé, des Diane, qu'elle se figure traverser la vie un croissant au
front, une coupe à la main, chargée d'emblèmes pour tout travail. Aussi
il faut voir le désordre du logis. On cherche une heure les moindres
objets.
«As-tu vu mon dé?... Marthe, Éva, Geneviève, Madeleine, qui est-ce qui a
vu mon dé?»
Les tiroirs, où gisent pêle-mêle des livres, de la poudre, du rouge, des
paillettes, des cuillers, des éventails, sont remplis jusqu'au bord mais
ne renferment rien d'utile; d'ailleurs, ils tiennent à des meubles
bizarres, curieux, incomplets, endommagés. Et la maison elle-même est si
singulière! Comme on déménage souvent, on n'a pas le temps de
s'installer, et cet intérieur joyeux a toujours l'air d'attendre le
rangement complet, indispensable, qui suit une nuit de bal. Seulement il
manque tant de choses que ce n'est pas la peine de ranger, et pourvu
qu'on ait un peu de toilette, qu'on circule dans les rues avec l'éclat
d'un météore, un semblant de chic et des apparences de luxe, l'honneur
est sauf. Le campement n'a rien qui gêne cette tribu de nomades. Par des
portes ouvertes, la misère se laisse voir tout à coup dans les quatre
murs vides d'une pièce non meublée, dans le fouillis d'une chambre
encombrée. C'est la vie de bohême en famille, une vie d'imprévu, de
surprises...
Au moment de se mettre à table, on s'aperçoit que tout manque, et qu'il
faut aller chercher le déjeuner dehors bien vite. De cette façon, les
heures passent rapidement, agitées, oisives; et puis cela a un avantage.
Quand on déjeune tard, on ne dîne pas, quitte à souper au bal, où l'on
va presque tous les soirs. Souvent aussi ces dames donnent des soirées.
On prend le thé dans des récipients bizarres, hanaps, vidrecomes,
coquilles japonaises, le tout ébréché par le bric-à-brac, écorné par les
déménagements. La sérénité de la mère et des filles au milieu de cette
détresse est quelque chose d'admirable. Elles ont, ma foi! bien d'autres
idées en tête que le ménage. L'une s'est nattée en Suissesse, l'autre
frisée en baby anglais, et Mme Simaise, au fond de son hamac, vit dans
la béatitude de sa beauté d'autrefois. Quant au père Simaise, il est
toujours ravi. Pourvu qu'il entende le joli rire de ses filles autour de
lui, il se charge allégrement de tout le poids de cette existence
déroutée. C'est à lui qu'on s'adresse en câlinant: «Papa, j'ai besoin
d'un chapeau... papa, il me faut une robe.» Parfois l'hiver est dur. On
est si répandu, on reçoit tant d'invitations... Bah! le père en est
quitte pour se lever deux heures plus tôt. On fait un seul feu dans
l'atelier où toute la famille se réunit. Ces demoiselles taillent,
cousent leurs robes elles-mêmes, pendant que la corde du hamac grince
régulièrement et que le père travaille grimpé sur son escabeau.
Avez-vous quelquefois rencontré ces dames dans le monde? Dès qu'elles
entrent, il y a une rumeur. Depuis longtemps, on connaît les deux
aînées; mais elles sont toujours si parées, si pimpantes, que c'est à
qui les prendra pour danseuses. Elles ont du succès autant que les soeurs
cadettes, presque autant que la mère autrefois; d'ailleurs une grâce à
porter les chiffons, les bijoux à la mode, un laisser-aller si charmant,
des rires fous d'enfants mal élevées, des façons de s'éventer à
l'espagnole... Malgré tout, elles ne se marient pas. Jamais aucun
admirateur n'a pu résister au spectacle de cet intérieur singulier. Le
gâchis des dépenses inutiles, le manque d'assiettes, la profusion de
vieilles tapisseries à trous, de lustres antiques disloqués et dédorés,
le courant d'air des portes, le coup de sonnette des créanciers, le
négligé de ces demoiselles en pantoufles et en peignoirs traînant
d'hôtel garni, mettent en fuite les mieux intentionnés. Que voulez-vous?
Tout le monde ne se résigne pas à accrocher près de soi pour la vie le
hamac d'une femme oisive.
Je le crains bien, les demoiselles Simaise ne se marieront pas. Elles
ont eu pourtant une occasion magnifique et unique de le faire pendant la
Commune. La famille s'était réfugiée en Normandie dans une petite ville
très-processive, pleine d'avoués, de notaires, d'agents d'affaires. Le
père, à peine arrivé chercha des travaux. Son renom de sculpteur le
servit; et comme il y avait de lui sur une place publique de la ville
une statue de Cujas, ce fut parmi les notabilités de l'endroit à qui lui
commanderait son buste. Immédiatement la mère accrocha son hamac dans un
coin de l'atelier, et ces demoiselles organisèrent de petites fêtes.
Elles eurent tout de suite beaucoup de succès. Ici du moins, la pauvreté
semblait un accident d'exil, l'en-l'air de l'installation avait une
raison d'être. Ces belles élégantes riaient elles-mêmes, très-haut de
leur misère. On était parti sans rien emporter. De Paris fermé rien ne
pouvait venir. Pour elles, c'était un charme de plus. Cela faisait
penser aux tziganes en voyage qui peignent leurs beaux cheveux dans une
grange, et se désaltèrent aux ruisseaux. Les moins poétiques les
comparaient dans leur esprit aux exilées de Coblentz, aux dames de la
cour de Marie-Antoinette parties bien vite, sans poudre ni paniers, ni
camérières, obligées à toutes sortes d'expédients, apprenant à se servir
elles-mêmes, et gardant la frivolité des cours de France, le sourire si
piquant des mouches disparues.
Chaque soir, une foule de bazochiens éblouis encombrait l'atelier
Simaise. Avec un piano de louage, tout ce monde polkait, valsait,
scottischait--on scottische encore en Normandie... «Je finirai bien par
en marier une,» se disait le père Simaise; et le fait est que, la
première partie, toutes les autres auraient suivi. Malheureusement la
première ne partit pas, mais il s'en fallut de bien peu. Parmi les
nombreux valseurs de ces demoiselles, dans ce corps de ballet d'avoués,
de substituts, de notaires, le plus enragé pour la danse était un avoué
veuf, très-assidu près de la fille aînée. Dans la maison on l'appelait
«le premier avoué dansant», en souvenir des ballets de Molière; et
certes, à voir le train dont le gaillard tourbillonnait, le papa Simaise
fondait sur lui les plus grandes espérances. Mais les gens d'affaires,
ça ne danse pas comme tout le monde. Celui-là, tout en valsant, faisait
ses petites réflexions: «Cette famille Simaise est charmante... Tra la
la... La la la... mais ils ont beau me presser... la la la... la la
lère... je ne conclurai rien avant que les portes de Paris soient
rouvertes... Tra la la... et que j'aie pu prendre mes renseignements...
la la la...» Ainsi pensait le premier avoué dansant; et, en effet, sitôt
Paris débloqué, il se renseigna sur la famille, et le mariage fut
manqué.
Depuis, les pauvres petites en ont manqué bien d'autres. Mais cela n'a
troublé en rien la gaieté de ce singulier ménage. Au contraire, plus ils
vont, plus ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont déménagé trois
fois, on les a vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands
bals travestis.
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