Le docteur Bourel-Roncière dit que les Feroé sont connues de

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LE TOUR DU MONDE

PARIS

IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT

20, rue du Dragon, 20

NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE

2e SEMESTRE

LE TOUR DU MONDE

JOURNAL

DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS

Le Tour du Monde

a été fondé par Édouard Charton

en 1860

PARIS

LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND

1905

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TABLE DES MATIÈRES

L'ÉTÉ AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_

I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à

Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de

Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du

Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1

II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et

batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du

Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de

Srînagar. 13

III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --

Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de

Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25

IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les

pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.

-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37

V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et

hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --

Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49

SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE

Par _le docteur LAMY_

_Médecin-major des troupes coloniales_.

I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.

-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --

Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --

Arrivée à Dioubasso. 61

II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La

mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De

Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --

Retour à Petit-Alépé. 73

III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur

économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --

Supériorité de la faune. 85

IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --

Retour en France. 90

L'ÎLE D'ELBE

Par _M. PAUL GRUYER_

I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots

d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville

d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.

-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à

Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.

-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un

enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules

blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes

de l'île. 97

II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir

tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte

Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la

Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de

l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte

orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge

de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109

III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux

Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San

Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond

aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et

le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates

sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --

L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par

le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut

chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon

gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse

Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de

la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du

Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les

broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de

Porto-Ferraio. 121

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

Par _M. VICTOR CHAPOT_

_membre de l'École française d'Athènes._

I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et

l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route

d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu

d'Alep. 133

II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --

Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --

Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment

atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145

III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de

l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.

-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --

Conclusion pessimiste. 157

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES

Par _M. RAYMOND BEL_

À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou

Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --

L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --

L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des

Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

Par _M. ALBERT THOMAS_

I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole

sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182

II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie

moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le

Kreml et la ville. 193

III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --

L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du

_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère

Volga». 205

IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les

passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:

l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217

V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux

fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de

l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229

VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La

Grande-Russie. -- Conclusion. 241

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par _M. GERSPACH_

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu

d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de

Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --

Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --

Procédés employés pour le transfert des fresques. 253

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE

Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_

I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession

française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre

concession. -- La police municipale et la prison. -- La

cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de

volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265

II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --

Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie

d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le

fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --

Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --

Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS

Par _M. BARGY_

Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut

Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --

L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --

Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la

casuistique de la Constitution. 289

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE

Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_

_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.

I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la

ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les

Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;

son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de

Kirman. 301

II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la

faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et

dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la

province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313

III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe

Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325

IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De

Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de

délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la

Commission. -- De Kouak à Kélat. 337

V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --

Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le

Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349

AUX RUINES D'ANGKOR

Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_

De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur

le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.

-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la

civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.

-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le

palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne

devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361

EN ROUMANIE

Par _M. Th. HEBBELYNCK_

I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La

vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché

de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373

II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --

Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges

à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385

III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de

Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,

promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la

Couronne. 397

CROQUIS HOLLANDAIS

Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_

_Photographies de l'auteur._

I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.

-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.

-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons

aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits

enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410

II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un

déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421

III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --

La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la

Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq

jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur

l'eau. 423

IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --

Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le

fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu

des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes

filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --

Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --

Houille locale. 433

ABYDOS

dans les temps anciens et dans les temps modernes

Par _M. E. AMELINEAU_

Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les

dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur

spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES

Par _M. JULES BROCHEREL_

I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --

En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les

gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un

chef kirghize. 457

II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La

traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une

vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --

Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue

du Khan-Tengri. 469

III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La

vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef

kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.

-- Arrêtés par les rochers. 481

IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --

En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués

par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée

de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --

Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493

V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous

retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La

dispersion. 505

VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et

Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume

khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.

-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507

L'ARCHIPEL DES FEROÉ

Par _Mlle ANNA SEE_

Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de

l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La

vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La

pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers

l'Archipel. 517

PONDICHÉRY

chef-lieu de l'Inde française

Par _M. G. VERSCHUUR_

Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et

ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels

de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;

les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --

L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La

fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_

I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --

Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541

II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --

Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --

Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la

parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La

poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMENÉ_

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.

-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --

Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements

indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La

plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir

Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.

-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --

Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_

I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en

_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La

Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine

hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux

palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --

Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --

Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre

du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --

Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses

transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.

-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique

est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite

mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle

à la bataille de Toro. 589

III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les

chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa

Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les

portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --

Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil

couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son

architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de

l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa

mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de

Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.

-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés

et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--44e LIV. Nº 44.--4 Novembre 1905.

[Illustration: «L'espoir des Feroé» se rendant à l'école.--D'après une

photographie.]

L'ARCHIPEL DES FEROÉ

PAR Mlle ANNA SÉE.

Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de

l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La vie

végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La pêche

aux baleines. -- Excursions diverses à travers l'Archipel.

[Illustration: Les enfants transportent la tourbe dans des hottes en

bois.--D'après une photographie.]

Par un pâle soleil qui ressemble plutôt à la lune, ou mieux encore à un

hublot couvert de buée, le navire sur lequel je m'étais embarquée en

Écosse arrive aux Feroé. Ce sont d'abord des îlots isolés, des falaises

de basalte minées par le heurt des vagues qui s'empanachent en se

choquant contre les écueils et les brisants. Des corniches en zéolithe

dessinent des ornements déchiquetés comme des franges. Au gré des vents,

les brouillards se massent à la manière d'un store qu'on remonterait,

puis s'étalent, se diluent, s'aplatissent pour se saucissonner et se

dérouler de nouveau.

Trangisvaag, capitale de l'île Sunderoe, est la première escale. Que

c'est étrange et pittoresque! Des roulottes sans roues, des cabines de

bains, de petites arches de Noé en bois noir, jaune ou brun. Portes et

fenêtres sont encadrées de lattes blanches; le toit est en tourbe

gazonnée dont les mottes reposent sur une triple couche d'écorce de

bouleau. Quelques toits en zinc ondulé détonnent dans ce paysage

primitif. Jusqu'à présent, il n'y en a guère encore que sur les hangars

où l'on sale les poissons; mais on peut prévoir le jour où tous les

Feroïens se laisseront séduire par ces banales feuilles métalliques qui

déflorent un peu déjà tous les pays, des pôles aux tropiques.

Presque tous les toits sont maintenus par des chaînes ou des cordes

terminées par des blocs de basalte, car le vent est terrible ici; il

ricochette contre les rochers, et ses chocs en retour sont d'une

violence à produire des catastrophes; il renverse les hommes, fait

rouler les pierres, démolit les constructions, provoque les naufrages.

Dans des prés où foisonnent les boutons-d'or et des violettes sans

parfum, tout le long des sentiers à peine frayés, sèchent des morues et

des quartiers de dauphins. Ils forment des guirlandes sur les murs, des

chapelets aux parois des maisonnettes, et y restent pendant des mois ou

des années, jusqu'à ce que le froid, le vent et la poussière les aient

rendus assez coriaces pour que les Feroïens les jugent comestibles.

Un peu curieusement et indiscrètement, je suis entrée dans une maison

dont une pièce sombre occupait le rez-de-chaussée, l'unique étage. Une

femme, un enfant et un chat gris regardaient une marmite où bouillaient

des tranches de dauphin et des pommes de terre. Seul, le chat a

légèrement tourné la tête pour voir qui était là.

Cette indifférence est très caractéristique; l'apathie, la non-curiosité

des Feroïens va presque jusqu'à l'abrutissement. Ils ne pensent à rien,

tout en étant absorbés comme des gens qui réfléchiraient

profondément....

Quittant le fjord au fond duquel est blotti Trangisvaag, le vapeur

circule entre les îles basaltiques où les zéolithes scintillent comme

des paillettes d'acide borique. Plusieurs îles sont de ces abris

d'oiseaux, dits _fuglebjerg_, où nichent par centaines de mille, par

millions, tous les oiseaux qu'il est prohibé de tuer, les luntes, les

puffins ou _seepapagei_ si grotesques avec leur énorme bec rouge, les

pétrels, les cormorans, les mauves, les mouettes, les canards eiders.

Sur les crêtes gazonnées des falaises broutent et gambadent des poneys

sauvages et des moutons.

Puis, un de ces couloirs d'eau s'évase pour former la baie de Thorshavn

dont les courants et les tourbillons rendent l'accès difficile, mais qui

est un abri excellent pour les bateaux qui y jettent l'ancre.

Les brouillards qui sévissaient depuis les Shetland, ont augmenté

d'intensité. Un canot, une yawl indigène est venue vers nous, gouvernée

par un vieillard à très longue barbe blanche. Sa barque une fois remplie

de passagers pressés d'atterrir, il s'est éloigné, s'effaçant lentement

dans les brumes, et se dirigeant vers la petite ville de rêve qu'on

discernait vaguement là-bas, dans l'horizon moite et tout proche.

À l'aube, lorsque les vapeurs se furent un peu dissipées, Thorshavn

apparut, construite en amphithéâtre au fond du petit golfe. La capitale

de l'île de Stromoe et de tout l'Archipel est à peine plus grande que le

chef-lieu de Sunderoe. Quelques centaines de pêcheurs habitent des

chalets en planches goudronnées et vernies, semblables à ceux de

Trangisvaag.

Le gros bourg de Thorshavn (1 600 habitants) est le siège du

Gouvernement. Le palais du Gouverneur domine le village. Il est en

pierre, avec un toit d'ardoises. Sur une éminence, presque hors ville,

le Consulat anglais laisse flotter le pavillon britannique devant une

maison construite à la mode du pays, en sapin enduit de goudron de

Finlande et de vernis.

L'Angleterre est le seul pays qui ait un consul de carrière pour

réglementer les conflits de ses nationaux avec les indigènes. Les autres

nations n'ont à Thorshavn que des agents consulaires. Celui de la

France, M. Lutzen, est un négociant fort aimable et complaisant, qui

parle bien l'anglais, mais ne sait pas un mot de français. Heureusement

que M. Montaigu de Villiers, le consul anglais, est là pour parler

français à ceux de nos compatriotes qui n'entendraient pas l'anglais. M.

Lutzen vous reçoit dans sa boutique encombrée de marchandises

d'importation danoise ou anglaise et de produits indigènes: tapis,

vadmel (la flanelle du pays), bas, gants ou fichus tricotés, mocassins

et sacs en peau de phoque ou de mouton.

[Illustration: Thorshavn apparut, construite en amphithéâtre, au fond

d'un petit golfe.]

Tout près de là, le port, combien rudimentaire et sordide! Ce n'est

qu'une petite anse, qu'aucune construction n'autorise à appeler port.

Les têtes décapitées des morues pourrissent par terre, en tas. Sous un

hangar, il y a des amas d'une laitance jaune-rose qui servira à amorcer

d'autres pêches. Le toit de métal de la sécherie de poissons est couvert

de petites morues ouvertes et vidées: des triangles blanchâtres avec une

bande transversale grise, et qui exhalent une odeur désagréable.

[Illustration: Les fermiers de Kirkesoe en habits de fête (page

528).--D'après une photographie.]

Tout, ici, rappelle les âges antérieurs tels que les évoquent les

vieilles sagas. À peu d'exceptions près, les Feroïens, comme jadis,

n'ont pas de nom patronymique. Ils n'ont qu'un prénom, et celui de leur

père leur tient lieu de nom de famille; ils s'appellent, par exemple:

Hanssen, Jenssen ou Arnoldsen (fils de Hans, de Jens, d'Arnold). Les

prénoms les plus usités sont: Olaf, Jakob, Peter, Ole, Bille, Nils,

Andreas, Jens, Isak, Harald; et pour les filles: Nicline, Elsa,

Conradine, Karen, Thurid, Olufa, Sigrid, Olewine, Gudrid, Gudrun, Maren,

Astrid, Borgil. Cela seul suffit pour vous dépayser.

De quelle vie âpre et monotone, misérable et presque sauvage vivent les

insulaires! Pas d'autre bétail que des moutons dont des corbeaux

innombrables disputent aux hommes les agneaux; car il n'y a pas de

bergeries, les animaux vivant dehors, en liberté.

Il en est de même des poneys, qu'on n'a jamais pu monter. Peut-être

n'a-t-on pas essayé de les dresser: en Islande, les petits chevaux de

même race sont très apprivoisés et se laissent parfaitement seller. Aux

Feroé, c'est tout au plus s'ils servent au transport de la tourbe et des

poissons secs dont on remplit des caisses en bois ficelées sur des bâts

grossiers. La plupart du temps, le poney feroïen est un animal ni utile

ni nuisible, qui galope dans les landes sans que personne se soucie de

lui.

Ce sont les moutons qui ont valu aux îles leur nom de Feroé. Dans la

langue scandinave du XIIe siècle, _foer_ voulait dire brebis, et _ey_

île. D'après d'autres étymologistes, le nom des Feroé signifierait: îles

lointaines.

Le docteur Bourel-Roncière dit que les Feroé sont connues depuis une

vingtaine de siècles au moins. En tout cas, Pline parle d'elles, et les

appelle Electrides ou l'Ultime Thulé. Il faut avouer toutefois que sur

cette époque primitive les documents sont plutôt rares.

Au Moyen Âge, les pirates normands y faisaient escale, et ce furent

probablement eux qui y acclimatèrent les moutons, dont ils laissèrent

des troupeaux pour leur ravitaillement.

La postérité de ces hardis pirates a bien dégénéré. Le Feroïen moderne,

uniquement préoccupé du souci de sa vie matérielle et obstinément

réfractaire au progrès, s'entête dans sa routine séculaire. Ce que

faisaient ses pères était bien fait; point n'est besoin d'inventions

nouvelles qui sont peut-être meilleures, peut-être pires. Ainsi, le

marin feroïen s'embarque sur des yawls ou de petits voiliers d'une forme

gracieuse et surannée, il se sert des mêmes engins de pêche que ses

ancêtres: lignes, hameçons, filets, pendant que les trawlers de Grimsby,

de Hull, d'Aberdeen emploient des chaluts perfectionnés qui commettent

d'irréparables dégâts, car, tout en ramassant profusément les harengs et

les morues, ils arrachent les herbes marines, anéantissant de la sorte

les millions d'oeufs qu'y dépose chaque femelle.

Les indigènes voient d'un mauvais oeil ces étrangers qui viennent

s'enrichir à leurs dépens. Et ils traitent volontiers de voleurs et de

brigands les habiles pêcheurs qu'ils voient s'éloigner au bout de peu de

semaines avec un butin qui peut être évalué de 300 à 1 000 livres.

Pour obvier au danger de dépopulation des mers feroïennes, le

Gouvernement danois avait édicté des lois prohibant aux chalutiers de

pêcher à moins de 3 milles des côtes, sous peine de détention des engins

de pêche, du poisson capturé, et d'une amende de 20 à 400 couronnes (une

couronne vaut 1 fr. 40). La loi du 8 juillet 1902 a porté l'amende de

200 jusqu'à 2 000 couronnes; à 4 000 couronnes et à la confiscation du

chalutier, s'il y a récidive.

La vie des Feroïens est âpre et sévère; mais ils ne sont pas très à

plaindre, car, ne soupçonnant pas d'autre existence que celle qu'ils

mènent, ils ne peuvent pas faire les comparaisons qui leur révéleraient

combien misérable est leur sort.

Les vieux se souviennent comme d'un affreux cauchemar de leurs misères

passées, et de l'existence lamentable que supportèrent leurs

grands-parents. Les Feroïens furent opprimés pendant une partie de

leur histoire; les vainqueurs les tyrannisaient et les exploitaient:

interdiction, sous peine d'emprisonnement et d'amendes

disproportionnées, de vendre, d'acheter ou d'échanger quoi que ce

soit, hors des magasins royaux.

[Illustration: Les poneys feroïens et leurs caisses à transporter la

tourbe (page 519).--D'après une photographie.]

La misère était grande. Les marchands royaux imposaient des tarifs

arbitraires, donnant des prix dérisoires des produits locaux, évaluant

par contre à des sommes exorbitantes leurs propres marchandises. Comme

il s'agissait d'objets de première nécessité, les Feroïens étaient

obligés de subir les conditions qu'exigeaient ces rapaces; et, tout en

trimant comme des forcenés, ils vivaient mal. D'abord, s'insurgeant

contre les lois draconiennes qu'édictaient leurs tyrans, ils bravèrent

leurs maîtres; les exactions de ceux-ci légitimèrent les fraudes et les

révoltes; mais, durement furent réprimées toutes velléités

d'indépendance. Les Feroïens s'étant fait apporter clandestinement par

les matelots des marchandises, les cachèrent sous les toits, les marches

de l'escalier, ou dans l'épaisseur des murs. Ces subterfuges ayant été

découverts, on châtia les malins comme s'ils avaient commis des crimes.

Et, découragés, les vaincus se laissèrent dépouiller.

Depuis 1874 seulement, le commerce est libre. Le roi Christian de

Danemark a abrogé toutes les ordonnances vexatoires. Aujourd'hui, la

métropole est maternelle aux Feroïens. Elle les administre sagement,

tout en respectant leurs libertés. Elle leur envoie un amtmand

(gouverneur ou préfet), un sorenskriver, des baillis. Les médecins, les

pharmaciens sont des fonctionnaires danois. Et Copenhague contribuera

probablement à l'installation du télégraphe Marconi, installation dont

les Anglais veulent prendre l'initiative.

Mais les Feroïens sont restés déprimés et meurtris de trop de coups si

longtemps supportés. Les longues persécutions acharnées leur ont donné

une empreinte indélébile de résignation abrutie, et ce je ne sais quoi

d'effarouché, de «chien battu», qu'ont les créatures qui, de génération

en génération, vécurent en supportant de si dures privations, et furent

traquées sans merci.

[Illustration: Les dénicheurs d'oiseaux se suspendent à des cordes

armées d'un crampon (page 524).--D'après une photographie.]

Ils ont de mornes habitudes, sans désir d'amélioration ni de changement.

La situation actuelle ne représente-t-elle pas d'ailleurs à ces esprits

peu exigeants le _nec plus ultra_? Leur imagination ne leur peint rien.

Le Feroïen vit strictement, sans but ni intérêt:

«Il respire

Pour respirer, sans plus, et ne songer à rien.»

Travailler pour gagner au jour le jour de quoi manger et boire, avoir un

toit et des vêtements chauds, du feu et de la lumière, voilà tout; la

vie n'a rien d'autre à lui offrir. Le superflu ne lui est pas

nécessaire, l'indispensable lui suffit.

Avec une telle conception de la vie, le Feroïen végète plutôt qu'il ne

vit. Il ne se passionne pour rien, et rien ne l'intrigue. Il ignore

l'étonnement, «une des formes les plus délicates du plaisir».

Dans les pays peu fréquentés par les voyageurs, les rares étrangers

excitent généralement la curiosité des naturels. Tout au moins, les

enfants les harcèlent, les suivent, les examinent avidement. Aux Feroé,

loin de vous regarder comme une bête curieuse, il semble qu'ils ne

s'aperçoivent même pas de votre présence. Doux et timorés, inoffensifs,

insignifiants et timides presque jusqu'à la sauvagerie, ils font

entendre, lorsqu'ils passent devant vous, une sorte de grognement. Vous

vous demandez quelle malédiction ils peuvent bien murmurer, de ce ton

hostile et bourru, avec cet air de pester contre vous, et presque de

vous menacer. Et l'on est d'autant plus perplexe qu'ils s'expriment dans

leur langue, qui dérive du scandinave, et qui est incompréhensible pour

ceux qui ne l'ont pas spécialement étudiée. Et puis, l'on finit par

apprendre qu'ils veulent être aimables, et qu'ils disent simplement

bonjour.

Le manque de communications avec le reste du monde ne contribue pas peu

à les maintenir dans leur marasme séculaire. Hors quelques petits

vapeurs norvégiens qui apportent le bois de construction et le charbon,

le service des transports est accaparé par les navires postaux danois,

dont les tarifs sont trop élevés. Il est à présumer que les Anglais

organiseront une concurrence qui obligera la Compagnie danoise à

modifier ses prix: pour un baril de pétrole expédié d'Écosse aux Feroé,

on paie 5 shillings (6 fr. 25). Les métaux, le sel, les farines, le thé,

le café, la margarine, le fromage, les conserves, les allumettes sont

taxés à l'avenant.

Heureusement encore qu'il n'y a pas de douane, sauf pour les alcools qui

sont lourdement grevés, la métropole cherchant à enrayer ainsi

l'intoxication par les eaux-de-vie et les liqueurs fortes.

Aux Feroé, personne n'est riche, mais personne non plus ne meurt de

faim. L'argent, du reste, y est presque inconnu. Chaque habitant a droit

à un lopin de terre sur lequel il bâtit lui-même sa demeure, vers l'âge

où il pense au mariage, entre 20 et 25 ans. Outre la tourbe et les blocs

de basalte qu'ils trouvent sur place, ils emploient du bois et quelques

pièces de métal qu'ils échangent contre de la laine, du poisson, des

oiseaux. Chacun a aussi un champ, un lot de la lande et une portion de

tourbière.

Comme ils ne comprennent pas encore la convention monétaire, et qu'ils

se méfient du métal autant que du papier, tout leur sert d'étalon:

l'aune de vadmel est évaluée un certain nombre de poissons, une certaine

quantité de plumes ou d'oeufs. Les corbeaux servaient aussi d'étalon

monétaire: à cause des grands ravages qu'ils faisaient parmi les agneaux

et les oiseaux utiles, on allouait des primes à ceux qui les

détruisaient, et le bec de corbeau représentait une valeur marchande. On

m'a raconté que, pendant longtemps, l'entrée de la salle de danse se

payait de cette étrange monnaie. Et le Dr Labonne écrit que «chaque

pêcheur, avant l'importation du fusil, était tenu d'apporter à la Cour

de Justice, le jour de saint Olaüs, deux becs de corbeau, sous peine de

payer une amende dite _roven fine_ (amende du corbeau)».

Peu de distractions. Le dimanche, d'où le rigorisme protestant bannit

toute activité, est évidemment le jour où ils s'ennuient le plus; ils

s'en vont, les bras ballants, arpentant les venelles qui séparent les

maisons et les jardinets chétifs. Ou bien, assis au bord de l'eau, ils

regardent dans le vague, sous l'oeil protecteur d'un policeman

ventripotent.

Cependant, la jeunesse cherche à se distraire. Dans les yawls à 10, 16,

20 rameurs, on excursionne dans les alentours. Le soir, on se réunit

pour danser dans une salle qui appartient à M. Restorf, le

boulanger-pâtissier-confiseur.

[Illustration: Des îlots isolés, des falaises de basalte ruinées par le

heurt des vagues (page 517).--D'après des photographies.]

Les femmes, qui sont de taille moyenne et plutôt trapues, portent une

robe en vadmel, sorte de flanelle tissée avec la laine qu'elles-mêmes

ont cardée et filée. Elles se coiffent d'un fichu tricoté ou d'un

chapeau de paille dont la calotte est simplement entourée d'un ruban

vert ou brun clair. Les hommes ont une veste à boutons de métal, une

culotte en vadmel, des sandales en peau de phoque ou de mouton; leur

coiffure, à mille raies bleues et rouges, est d'une forme mal définie:

chacun la plie ou la roule à son gré, en fait un colback ou un bonnet de

police, un bonnet de coton ou une casquette de cocher de diligence, un

bonnet phrygien ou napolitain. Toute la population, qui est blonde, avec

un visage très coloré, est entassée dans la sombre petite salle de bal.

Ils dansent, ou plutôt ils tournent. Pas d'orchestre, pas même un

crincrin ou un accordéon: hommes et femmes se tenant par la main dansent

des rondes en chantant les sagas traditionnelles qui célèbrent les héros

et les dieux, les Wikings ou enfants des anses, le Walhalla où les

Valkyries servent aux Ases l'hydromel et la chair inépuisable du

sanglier Skrimmer. Quand l'air est triste, ils vont lentement; ils

courent, se tirant les uns les autres, quand la musique est joyeuse et

accompagne un poème d'amour ou un chant de victoire. Ils s'ébattent

lourdement, s'amusent avec une gravité comique. On dirait plutôt des

êtres qui accomplissent un devoir fastidieux, que des jeunes gens qui se

divertissent.

En deux occasions seulement, les Feroïens se montrent admirables de

vitalité, de vaillance et d'énergie. Il est vrai qu'il s'agit d'assurer

leur subsistance de l'année.

[Illustration: On pousse vers la plage les cadavres des dauphins, qui

ont environ 6 mètres de long (page 525).--D'après une photographie.]

Leurs instincts ataviques se réveillent lorsqu'il s'agit d'aller aux

Fuglebjerg, ou îles d'oiseaux.

Pour escalader les rochers escarpés, les dénicheurs d'oiseaux emploient

des cordes terminées par des crampons ou des noeuds coulants, qu'ils

jettent de terrasse en terrasse; ils vont aux grottes profondes où

s'abritent les oiseaux, pour récolter les oeufs et le duvet qui

remplissent les nids. C'est un métier dangereux: le moindre risque qu'on

y court est de s'y rompre bras et jambes.

Mais c'est surtout à l'époque des grands massacres de dauphins, que les

Feroïens s'en donnent à coeur-joie; leur exubérance passagère contraste

violemment avec leur indolence naturelle. La chasse aux dauphins exige

peut-être moins de souplesse et d'agilité, mais plus de violence, et

tout autant de sang-froid que le dénichage des oiseaux.

Généralement, entre juin et septembre, apparaissent dans les eaux

feroïennes les bandes de dauphins ou cachalots que guettent en

permanence des hommes postés en vigies sur les rochers les plus élevés.

Voguant contre le vent, ainsi que l'a remarqué Lacépède, les dauphins

vont par bandes de deux, trois, quatre cents, sous la conduite des vieux

mâles les plus expérimentés.

Des bûchers faits avec des mottes de tourbe, de vieilles arêtes de

poissons et les plumes huileuses du pétrel des tempêtes, sont allumés au

faîte des rochers, et signalent aux habitants des îles la présence des

bandes de dauphins dans les eaux feroïennes.

Tous les insulaires, depuis longtemps, vivaient dans l'attente de cette

grande joie et de cette bonne affaire. Chacun, aussitôt, cherche

vivement son paquetage toujours prêt en vue de l'événement tant désiré,

chacun procède fiévreusement aux préparatifs de combat. On s'agite, on

se bouscule, on fait tapage: une fois n'est pas coutume, et ils ont de

longs mois de silence à rattraper. Dans la hâte des départs trop

précipités, ils perdent du temps; et, tout en se démenant, ils poussent

le cri de: «Grinde! Grinde! (Dauphin!)» que répètent tous les échos

d'alentour.

[Illustration: Les femmes feroïennes préparent la laine....--D'après une

photographie.]

Très vite, ils sont prêts. Ils sont bien obligés de se hâter, car si, au

bout d'un quart d'heure environ, ils ne sont pas en mesure d'aller à la

poursuite des dauphins, ils risquent d'en perdre la trace. Donc, peu de

minutes après que les feux allumés de toutes parts ont donné l'alerte,

les chasseurs ont endossé leurs vêtements de toile huilée, préparé leurs

armes: harpons, couteaux, pieux et crocs, et quelques provisions.

Femmes, enfants et vieillards assistent au départ. Les enfants

témoignent par des cris, de leur agitation. Les femmes, hâtivement,

glissent dans les besaces en peau de phoque une bouteille d'eau-de-vie,

quelques tranches de poisson ou de mouton cru. Tandis que les

grands-pères, comme «ces vieillards d'Homère, que leur faiblesse

écartait des combats», regardent, avec le regret mélancolique du passé,

ceux qui vont prendre part à la fête à laquelle jamais plus ils ne

participeront.

Les hommes détachent les amarres retenant au rivage leurs yawls, qui

arborent à la proue et à la poupe un long couteau. Vigoureusement, les

rameurs nagent, tout en chantant à tue-tête des chants liturgiques. Ils

vont, suivant la yawl dont le maître aperçut le premier les dauphins, et

les signala aux habitants de l'Archipel. Cette embarcation, qui en guise

de drapeau porte au sommet du mât un vieux vêtement, une loque

quelconque, avance elle-même dans une direction mystérieuse que lui

indiquent une agitation inusitée de la mer, et des bruits de bêtes

puissantes qui respirent et reniflent bruyamment.

Les dauphins filent vertigineusement, dans l'épouvante des êtres

inconnus qui les poursuivent et qui, les traquant de près, aiguillent

vers le cul-de-sac d'un fjord, la troupe admirablement disciplinée des

cétacés.

Lorsqu'ils sont entrés dans le piège, on les laisse prendre leurs ébats,

folâtrer joyeusement, avec le soulagement d'avoir échappé au danger

inconnu. Les barques qui les serraient de près, semblent avoir renoncé à

les persécuter; mais, en toute hâte, elles se rangent pour fermer le

chenal: ce n'est plus un fjord ouvert sur le large, mais un lac, un

champ clos où sera circonscrit le combat, ou plutôt le massacre, car,

fatalement, tous les dauphins sont voués à la mort.

[Illustration: On sale les morues.--D'après une photographie.]

En voyant les maisons du village, les grèves de sable gris, les grands

mammifères aquatiques font volte-face, avançant toujours rapidement, en

une série de gambades et de plongeons. Mais, soudain, ils rencontrent

l'obstacle. Et, tandis que, désorientés, ils s'apprêtent à faire de

nouveau demi-tour sur les épaules, le patron de la barque directrice

donne le premier coup de harpon.

Les dauphins s'effarent. Les lobes puissants de leurs nageoires

s'agitent frénétiquement, faisant bouillonner l'eau, et chavirer les

barques.

Les chants ont cessé, on n'entend plus que le cri de: «Stick! Stick!»

(Frappe!) poussé par les hommes qui, sans relâche, frappent avec leurs

harpons, leurs pieux, leurs couteaux. Dans l'enivrement de la lutte, ils

ne sentent pas la fatigue, ils tuent sans relâche, oubliant de dormir,

de manger, se grisant de meurtre et d'alcool, et de leur cri féroce de:

«Stick! Stick!»

Seul, l'enthousiasme du peuple espagnol aux courses de taureaux, peut

donner une idée de l'excitation des Feroïens pendant le massacre des

légions de dauphins, massacre qui se prolonge parfois pendant deux et

trois jours.

Les dauphins vont mourir. Leur peau huileuse est empourprée par tout le

sang qui coule de leurs horribles blessures. Leurs convulsions d'agonie

agitent l'eau du fjord, de grands remous. Leurs nageoires, avec une

force décuplée par la rage et la douleur, se crispent encore avec de

grands soubresauts, et renversent plus d'une yawl. Mais les Feroïens,

généralement doux et serviables, ne s'aperçoivent pas de la détresse de

leurs camarades. L'appel de ceux qui vont se noyer et dont un coup de

nageoire peut briser les reins, est dominé par l'assourdissante clameur

des: «Stick! Stick!» indéfiniment répétés. Ce cri, qui se mêle aux

clameurs suprêmes des pauvres monstres moribonds, restera l'obsédant

souvenir de ces journées tragiques et passionnantes.

Alors, on pousse vers la plage les cadavres, qui ont environ 6 mètres de

long. Sous la présidence du Gouverneur et des maires, les sysselmands,

on les numérote en découpant des chiffres sur leurs dos luisants. On

dépèce ensuite les charognes, et l'on procède à la distribution des

viandes: on en donne aux prêtres, aux vieillards, aux veuves et aux

orphelins. Après que chaque Feroïen a reçu sa part, on vend ce qui reste

moyennant 4 öre (5 centimes) la livre. Le produit de la vente des peaux,

de l'huile et du lard appartient aux combattants.

Les habitants du fjord emportent des hottées de viandes flasques et

pâteuses; chacun en a sa charge, même les petits enfants qui sont

accourus avec un seau ou un baquet qu'ils remorquent tant bien que mal.

Les yawls s'emplissent aussi de chairs grenat que les hommes découpent,

déchirent et piétinent. Tandis qu'un nuage de corbeaux et d'oiseaux de

mer tourbillonne, s'abaisse de plus en plus vers la terre, chacun

guignant, en piaillant, sa part de la curée. Les yawls, bientôt, se

dispersent vers leurs fjords respectifs. Ce n'est plus la course folle

des chasseurs poursuivant leur proie: les barques s'éloignent lentement,

tout appesanties par le butin. Et puis, c'est la réaction de tant

d'heures d'ivresse: les hommes nagent avec indolence, s'apercevant enfin

de la fatigue. Pour s'entraîner, ils entonnent de nouveau des chants

liturgiques, dont le rythme monotone ne suffit pas à les électriser.

Le calme et le silence règnent dans le fjord du combat. Seulement, à

plusieurs kilomètres à la ronde, l'eau est rouge, le sable des plages

noirci par tout le sang répandu, le ciel obscurci par les bandes

d'oiseaux criards qui emportent lambeau par lambeau les reliefs de la

fête sanglante.

Parfois, notamment à Soervog, on accule les dauphins sur la grève, et la

tuerie a lieu, non sur mer, mais sur le rivage. C'est plutôt une

boucherie qu'un combat, et c'est moins dangereux pour les hommes, car,

sur terre, le dauphin est tout à fait sans défense, et reste presque

inerte sous les coups qu'on lui assène.

Moins tumultueuse, moins passionnante, et aussi moins pittoresque est la

chasse aux baleines, que font ici les sept petits bateaux à vapeur

norvégiens, dont les équipages réunis se montent à cent quarante hommes.

Ils arrivent au printemps, passent ici tout l'été, et rentrent en

Scandinavie vers l'automne, quand les jours deviennent trop courts.

Le matelot guetteur, posté dans la hune, dénonce la baleine qu'il

prévoit à l'horizon. Tous les hommes aussitôt sont à leur poste, et, le

moment venu, un petit canon lance le dard pesant et triangulaire, le

long fer découpé en dent de scie du harpon, en visant de préférence les

masses de chairs molles qui encadrent les évents.

Trois cent neuf baleines furent ainsi capturées en 1902, trois cent neuf

baleines qui ne fournirent pas moins de 16 200 hectolitres d'huile.

[Illustration: Feroïen en costume de travail.--D'après une

photographie.]

Les stations de baleines sont établies dans ces profondes échancrures de

la côte que sont les fjords. C'est là qu'on découpe et qu'on désosse les

monstrueux cétacés. Les dépeceurs, en bottes armées de crampons de fer,

pour ne pas trop glisser sur le grand corps humide et glabre, taillent

des marches dans la chair et le lard, puis ils tailladent le cuir, en

enlèvent des lanières, en commençant par les yeux.

Les baleines sont d'un rapport excellent. Outre la peau, la graisse,

l'huile et les fanons qu'on envoie à Christiania et à Stavanger, on

utilise encore la viande pour nourrir le bétail feroïen qui, en hiver,

ne trouve rien à manger sous le manteau de neige de la terre. Les os et

les déchets sont vendus comme engrais.

Les stations de baleines exhalent des miasmes délétères qui empestent

tous les alentours. Les matières en putréfaction contaminent l'air,

souillent les eaux du fjord; le flux et le reflux mettent en circulation

tous les germes morbides: toutes les bêtes sont empoisonnées, pas un

poisson ne vit dans les golfes où sont installées les stations de

baleines, les oiseaux de mer sont décimés. Sans compter que tous les

mangeurs de charognes, corbeaux et corneilles, attirés par l'odeur des

charniers, se multiplient dans les alentours des baleineries, au

détriment des quelques oiseaux ichthyophages qui ont survécu à

l'infection.

Les autorités feroïennes n'en ont cure: on protège jalousement les

oiseaux contre les chasseurs, on cherche à défendre les poissons contre

les ravages des chalutiers; mais on laisse les Norvégiens vaquer à leur

industrie malsaine, et établir leurs baleineries qui amoindrissent les

deux grandes sources de richesse nationale. La taxe de 50 couronnes

qu'on paie par baleine de 36 pieds de longueur au moins, ne compense pas

ces trop grands dégâts.

J'ai fait plus d'une excursion intéressante à travers l'Archipel, sur

une yawl dont la construction a peu varié depuis l'époque des Wikings.

Une douzaine d'hommes en vadmel brunâtre tirent sur les avirons minces

et légers, sous le vent de la voile latine. On circule entre les îles

aux formes absurdes, baleines bossues à mâchoires de caïmans, ou

rhinocéros juchés sur des hippopotames. Des promontoires font l'effet de

bêtes agressives qui vous guettent du fond de la mer, tandis que de

l'eau émergent leurs dos volumineux, aux couleurs obscures et rugueuses

de robes de pachydermes.

[Illustration: Les femmes portent une robe en flanelle tissée avec la

laine qu'elles ont cardée et filée (page 522).--D'après une

photographie.]

Dans les interstices des rochers s'épanouissent des plantes grasses et

des touffes de perce-pierres. De grandes rides pierreuses sillonnent la

peluche râpée qu'est l'herbe. Partout, des entailles, des brèches et des

grottes semblent bâiller ou s'écarquiller en un grand éclat de rire.

Parfois, des hameaux, tous pareils à Trangisvaag et à Thorshavn: sur les

collines sans ombrages, tout au fond des fjords, quelques maisons

peintes, aux couvertures de gazon; une petite église blanche comme du

sucre, et des hangars où l'on sèche et sale le poisson.

Des chevaux ébouriffés qui ont un pelage orangé, et des moutons d'une

agilité de chamois cessent un moment de brouter pour regarder passer le

bateau. Les moutons perdent en ce moment leur laine; leur cou se

dégarnit d'abord, et, de loin, on se demande quelles sont ces bêtes au

corps touffu, avec un cou chauve de vautour ou de coq de combat.

Vers Soervog, les rochers sont plus colorés et comme barbouillés de

soufre et de sang. Des cascades coulent aux pentes rongées des falaises.

Dans le fond de la baie, il y a une station de baleines où l'on remorque

les corps des grands cétacés tués dans ces parages.

Le Tour du Monde; L'Archipel des Feroé Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 1 / 4 段