me comprendras! Ah! mon ami, ma fatigue et mon
épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du
mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano
est encore une des plus belles femmes de Rome, je
l'aimais assez pour en être jaloux...
--Vous, son mari!...
--Oui, j'avais tort peut-être!
--Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo.
--Ma jalousie fut excitée par la conduite de la
duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que
j'avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il
était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle
affection...
--Mille pardons! mesdames, dit Lousteau; mais voyez-vous, il m'est
impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de
l'Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le
caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque tenait
le milieu entre le sommaire des chapitres du _Télémaque_ et les
réquisitoires du Ministère public. Elle avait des idées, mais elle
ne les exprimait pas, la dédaigneuse! elle observait, mais elle ne
faisait part de ses observations à personne, l'avare! il n'y avait que
Fouché qui fît part de ses observations à quelqu'un. _La littérature se
contentait alors_, suivant l'expression d'un des plus niais critiques
de la Revue des Deux-Mondes, _d'une assez pure esquisse et du concours
bien net de toutes les figures à l'antique; elle ne dansait pas sur
les périodes_! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle
n'avait pas de mois à faire chatoyer; elle vous disait Lubin aimait
Toinette, Toinette n'aimait pas Lubin; Lubin tua Toinette, et les
gendarmes prirent Lubin qui fut mis en prison, mené à la Cour d'Assises
et guillotiné. Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh! bien,
aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots.
--Et quelquefois les morts, dit monsieur de Clagny.
--Ah! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ces R!
--Que veut-il dire? demanda madame de Clagny que ce calembour inquiéta.
--Il me semble que je marche dans un four, répondit la Mairesse.
--Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien.
--Aujourd'hui, reprit Lousteau, les romanciers dessinent des
caractères; et au lieu du contour net, ils vous dévoilent le cœur
humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.
--Moi, je suis effrayé de l'éducation du public en fait de littérature,
dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles XII qui ont fini
par savoir la guerre, le lecteur a fini par apprendre l'art. Jadis
on ne demandait que de l'intérêt au roman; quant au style, personne
n'y tenait, pas même l'auteur; quant à des idées, zéro; quant à la
couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style,
de l'intérêt, du pathétique, des connaissances positives; il a exigé
les _cinq_ sens littéraires: l'invention, le style, la pensée, le
savoir, le sentiment; puis la Critique est venue, brochant sur le tout.
Le critique, incapable d'inventer autre chose que des calomnies, a
prétendu que toute œuvre qui n'émanait pas d'un cerveau complet était
boiteuse. Quelques charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir
les cinq sens littéraires, s'étant alors montrés, ceux qui n'avaient
que de l'esprit, que du savoir, que du style ou que du sentiment, ces
éclopés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires se sont
mis à crier que tout était perdu, ils ont prêché des croisades contre
les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres.
--C'est l'histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer
Dinah.
--De grâce! s'écria monsieur de Clagny, revenons au duc de Bracciano.
Au grand désespoir de l'assemblée, Lousteau reprit la lecture de la
_bonne feuille_.