_Mon cher Ferdinand, si les hasards_ (habent sua fata
libelli) _du monde littéraire font de ces lignes un long
souvenir, ce sera certainement peu de chose en comparaison
des peines que vous vous êtes données, vous le d'Hozier, le
Chérin, le Roi d'armes des_ ÉTUDES DE MŒURS; _vous à qui les
Navarreins, les Cadignan, les Langeais, les Blamont-Chauvry,
les Chaulieu, les d'Arthez, les d'Esgrignon, les Mortsauf,
les Valois, les cent maisons nobles qui constituent
l'aristocratie de la_ COMÉDIE HUMAINE _doivent leurs
belles devises et leurs armoiries si spirituelles. Aussi_
L'ARMORIAL DES ÉTUDES DE MŒURS INVENTÉ PAR FERDINAND DE
GRAMONT, GENTILHOMME, _est-il une histoire complète du
blason français, où vous n'avez rien oublié, pas même les
armes de l'Empire, et que je conserverai comme un monument
de patience bénédictine et d'amitié. Quelle connaissance
du vieux langage féodal dans le_: Pulchrè sedens, meliùs
agens! _des Beauséant? dans le_: Des partem leonis!
_des d'Espard? dans le_: Nese vend! _des Vandenesse? Enfin,
quelle coquetterie dans les mille détails de cette savante
iconographie qui montrera jusqu'où la fidélité sera poussée
dans mon entreprise, à laquelle vous, poète, vous aurez aidé_
_Votre vieil ami_,
DE BALZAC.
Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire une ville qui
par sa situation attire infailliblement l'œil du voyageur. Sancerre
occupe le point culminant d'une chaîne de petites montagnes, dernière
ondulation des mouvements de terrain du Nivernais. La Loire inonde
les terres au bas de ces collines, en y laissant un limon jaune qui
les fertilise, quand il ne les ensable pas à jamais par une de ces
terribles crues également familières à la Vistule, cette Loire du
Nord. La montagne au sommet de laquelle sont groupées les maisons de
Sancerre, s'élève à une assez grande distance du fleuve pour que le
petit port de Saint-Thibault puisse vivre de la vie de Sancerre. Là
s'embarquent les vins, là se débarque le merrain, enfin toutes les
provenances de la Haute et de la Basse-Loire.
A l'époque où cette histoire eut lieu, le pont de Cosne et celui de
Saint-Thibault, deux ponts suspendus, étaient construits. Les voyageurs
venant de Paris à Sancerre par la route d'Italie ne traversaient plus
la Loire de Cosne à Saint-Thibault dans un bac, n'est-ce pas assez
vous dire que le Chassez-croisez de 1830 avait eu lieu; car la maison
d'Orléans a partout choyé les intérêts matériels, mais à peu près comme
ces maris qui font des cadeaux à leurs femmes avec l'argent de la dot.
Excepté la partie de Sancerre qui occupe le plateau, les rues sont plus
ou moins en pente, et la ville est enveloppée de rampes, dites les
Grands Remparts, nom qui vous indique assez les grands chemins de la
ville. Au delà de ces remparts, s'étend une ceinture de vignobles. Le
vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du
pays qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet,
assez semblables aux produits de la Bourgogne pour qu'à Paris les
palais vulgaires s'y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets
parisiens une rapide consommation, assez nécessaire d'ailleurs à des
vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept à huit ans. Au-dessous
de la ville, sont assis quelques villages, Fontenay, Saint-Satur qui
ressemblent à des faubourgs, et dont la situation rappelle les gais
vignobles de Neufchâtel en Suisse. La ville a conservé quelques traits
de son ancienne physionomie, ses rues sont étroites et pavées en
cailloux pris au lit de la Loire. On y voit encore de vieilles maisons.
La tour, ce reste de la force militaire et de l'époque féodale,
rappelle l'un des siéges les plus terribles de nos guerres de religion
et pendant lequel les Calvinistes ont bien surpassé les farouches
Caméroniens de Walter Scott.
La ville de Sancerre, riche d'un illustre passé, veuve de sa puissance
militaire, est en quelque sorte vouée à un avenir infertile, car le
mouvement commercial appartient à la rive droite de la Loire. La
rapide description que vous venez de lire prouve que l'isolement de
Sancerre ira croissant, malgré les deux ponts qui la rattachent à
Cosne. Sancerre, l'orgueil de la rive gauche, a tout au plus trois
mille cinq cents âmes, tandis qu'on en compte aujourd'hui plus de
six mille à Cosne. Depuis un demi-siècle, le rôle de ces deux villes
assises en face l'une de l'autre a complétement changé. Cependant
l'avantage de la situation appartient à la ville historique, où de
toutes parts l'on jouit d'un spectacle enchanteur, où l'air est d'une
admirable pureté, la végétation magnifique, et où les habitants en
harmonie avec cette riante nature sont affables, bons compagnons et
sans puritanisme, quoique les deux tiers de la population soient restés
calvinistes.
Dans un pareil état de choses, si l'on subit les inconvénients de
la vie des petites villes, si l'on se trouve sous le coup de cette
surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi
publique; en revanche, le patriotisme de localité, qui ne remplacera
jamais l'esprit de famille, se déploie à un haut degré. Aussi la ville
de Sancerre est-elle très-fière d'avoir vu naître une des gloires de
la Médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre,
Étienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués.
L'Arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit
grands propriétaires, les hauts barons de l'Élection, essaya de secouer
le joug électoral de la Doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. Cette
conjuration de quelques amours-propres froissés échoua par la jalousie
que causait aux coalisés l'élévation future d'un des conspirateurs.
Quand le résultat eut montré le vice radical de l'entreprise, on
voulut y remédier en prenant l'un des deux hommes qui représentent
glorieusement Sancerre à Paris, pour champion du pays aux prochaines
élections.
Cette idée était extrêmement avancée pour notre pays, où, depuis 1830,
la nomination des notabilités de clocher a fait de tels progrès que les
hommes d'État deviennent de plus en plus rares à la Chambre élective.
Aussi ce projet, d'une réalisation assez hypothétique, fut-il conçu
par la femme supérieure de l'Arrondissement, _dux femina facti_, mais
dans une pensée d'intérêt personnel. Cette pensée avait tant de racines
dans le passé de cette femme et embrassait si bien son avenir, que
sans un vif et succinct récit de sa vie antérieure, on la comprendrait
difficilement. Sancerre s'enorgueillissait alors d'une femme
supérieure, long-temps incomprise, mais qui, vers 1836, jouissait
d'une assez jolie renommée départementale. Cette époque fut aussi le
moment où les noms des deux Sancerrois atteignirent, à Paris, chacun
dans leur sphère, au plus haut degré l'un de la gloire, l'autre de la
mode. Étienne Lousteau, l'un des collaborateurs des Revues, signait le
feuilleton d'un journal à huit mille abonnés; et Bianchon, déjà premier
médecin d'un hôpital, officier de la Légion-d'Honneur et membre de
l'Académie des sciences, venait d'obtenir sa chaire.
Si ce mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de
blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le _Sandisme_, tant il
est vrai que, moralement parlant, le bien est presque toujours doublé
d'un mal. Cette lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes qui, sans
leurs prétentions au génie, eussent été charmantes. Le Sandisme a
cependant cela de bon que la femme qui en est attaquée faisant porter
ses prétendues supériorités sur des sentiments méconnus, elle est en
quelque sorte le _Bas-Bleu_ du cœur: il en résulte alors moins d'ennui,
l'amour neutralisant un peu la littérature. Or l'illustration de George
Sand a eu pour principal effet de faire reconnaître que la France
possède un nombre exorbitant de femmes supérieures, assez généreuses
pour laisser jusqu'à présent le champ libre à la petite-fille du
maréchal de Saxe.
La femme supérieure de Sancerre demeurait à La Baudraye, maison de
ville et de campagne à la fois, située à dix minutes de la ville, dans
le village ou, si vous voulez, le faubourg de Saint-Satur. Les La
Baudraye d'aujourd'hui, comme il est arrivé pour beaucoup de maisons
nobles, se sont substitués aux La Baudraye dont le nom brille aux
croisades et se mêle aux grands événements de l'histoire berruyère.
Ceci veut une explication.
Sous Louis XIV, un certain échevin nommé Milaud, dont les ancêtres
furent d'enragés Calvinistes, se convertit lors de la révocation
de l'Édit de Nantes. Pour encourager ce mouvement dans l'un des
sanctuaires du calvinisme, le Roi nomma cettui Milaud à un poste élevé
dans les Eaux et Forêts, lui donna des armes et le titre de Sire de
la Baudraye en lui faisant présent du fief des vrais La Baudraye. Les
héritiers du fameux capitaine La Baudraye tombèrent, hélas! dans l'un
des piéges tendus aux hérétiques par les Ordonnances, et furent pendus,
traitement indigne du Grand Roi. Sous Louis XV, Milaud de La Baudraye
de simple Écuyer, devint Chevalier, et eut assez de crédit pour placer
son fils cornette dans les mousquetaires. Le cornette mourut à
Fontenoy, laissant un enfant à qui le Roi Louis XVI accorda plus tard
un brevet de fermier-général, en mémoire du cornette mort sur le champ
de bataille.
Ce financier, bel esprit occupé de charades, de bouts rimés, de
bouquets à Choris, vécut dans le beau monde, hanta la société du duc
de Nivernois, et se crut obligé de suivre la noblesse en exil; mais
il eut soin d'emporter ses capitaux. Aussi le riche émigré soutint-il
alors plus d'une grande maison noble. Fatigué d'espérer et peut-être
aussi de prêter, il revint à Sancerre en 1800, et racheta La Baudraye
par un sentiment d'amour-propre et de vanité nobiliaire explicable
chez un petit-fils d'Échevin; mais qui sous le Consulat avait d'autant
moins d'avenir que l'ex-fermier-général comptait peu sur son héritier
pour continuer les nouveaux La Baudraye. Jean-Athanase-Melchior Milaud
de La Baudraye, unique enfant du financier, né plus que chétif, était
bien le fruit d'un sang épuisé de bonne heure par les plaisirs exagérés
auxquels se livrent tous les gens riches qui se marient à l'aurore
d'une vieillesse prématurée, et finissent ainsi par abâtardir les
sommités sociales.
Pendant l'émigration, madame de La Baudraye, jeune fille sans aucune
fortune et qui fut épousée à cause de sa noblesse, avait eu la patience
d'élever cet enfant jaune et malingre auquel elle portait l'amour
excessif que les mères ont dans le cœur pour les avortons. La mort de
cette femme, une demoiselle de Castéran-La-Tour, contribua beaucoup à
la rentrée en France de monsieur de La Baudraye. Ce Lucullus des Milaud
mourut en léguant à son fils le fief sans lods et ventes, mais orné de
girouettes à ses armes, mille louis d'or, somme assez considérable en
1802, et ses créances sur les plus illustres émigrés, contenues dans le
portefeuille de ses poésies avec cette inscription: _Vanitas vanitatum
et omnia vanitas!_
Si le jeune La Baudraye vécut, il le dut à des habitudes d'une
régularité monastique, à cette économie de mouvement que Fontenelle
prêchait comme la religion des valétudinaires, et surtout à l'air
de Sancerre, à l'influence de ce site admirable d'où se découvre un
panorama de quarante lieues dans le val de la Loire. De 1802 à 1815,
le petit La Baudraye augmenta son ex-fief de plusieurs clos, et
s'adonna beaucoup à la culture des vignes. Au début, la Restauration
lui parut si chancelante qu'il n'osa pas trop aller à Paris y faire
ses réclamations; mais après la mort de Napoléon il essaya de monnayer
la poésie de son père, car il ne comprit pas la profonde philosophie
accusée par ce mélange des créances et des charades. Le vigneron
perdit tant de temps à se faire reconnaître de messieurs les ducs de
Navarreins et autres (telle était son expression), qu'il revint à
Sancerre, appelé par ses chères vendanges, sans avoir rien obtenu que
des offres de services. La Restauration rendit assez de lustre à la
noblesse pour que La Baudraye désirât donner un sens à son ambition
en se donnant un héritier. Ce bénéfice conjugal lui paraissait assez
problématique; autrement, il n'eût pas tant tardé; mais, vers la fin
de 1823, en se voyant encore sur ses jambes à quarante-trois ans, âge
qu'aucun médecin, astrologue ou sage-femme n'eût osé lui prédire, il
espéra trouver la récompense de sa vertu forcée. Néanmoins, son choix
indiqua, relativement à sa chétive constitution, un si grand défaut de
prudence qu'il fut impossible de n'y pas voir un profond calcul.
A cette époque, Son Éminence Monseigneur l'archevêque de Bourges venait
de convertir au catholicisme une jeune personne appartenant à l'une de
ces familles bourgeoises qui furent les premiers appuis du Calvinisme,
et qui, grâce à leur position obscure, ou à des accommodements avec
le ciel, échappèrent aux persécutions de Louis XIV. Artisans au XVIe
siècle, les Piédefer, dont le nom révèle un de ces surnoms bizarres
que se donnèrent les soldats de la Réforme, étaient devenus d'honnêtes
drapiers. Sous le règne de Louis XVI, Abraham Piédefer fit de si
mauvaises affaires, qu'il laissa vers 1786, époque de sa mort, ses
deux enfants dans un état voisin de la misère. L'un des deux, Tobie
Piédefer partit pour les Indes en abandonnant le modique héritage à son
aîné. Pendant la révolution, Moïse Piédefer acheta des biens nationaux,
abattit des abbayes et des églises à l'instar de ses ancêtres, et
se maria, chose étrange, avec une catholique, fille unique d'un
Conventionnel mort sur l'échafaud. Cet ambitieux Piédefer mourut en
1819, laissant à sa femme une fortune compromise par des spéculations
agricoles, et une petite fille de douze ans d'une beauté surprenante.
Élevée dans la religion calviniste, cet enfant avait été nommée Dinah,
suivant l'usage en vertu duquel les religionnaires prenaient leurs noms
dans la Bible pour n'avoir rien de commun avec les saints de l'Église
romaine.
Mademoiselle Dinah Piédefer, mise par sa mère dans un des meilleurs
pensionnats de Bourges, celui des demoiselles Chamarolles, y devint
aussi célèbre par les qualités de son esprit que par sa beauté; mais
elle s'y trouva primée par des jeunes filles nobles, riches et qui
devaient plus tard jouer dans le monde un rôle beaucoup plus beau
que celui d'une roturière dont la mère attendait les résultats de la
liquidation Piédefer. Après avoir su s'élever momentanément au-dessus
de ses compagnes, Dinah voulut aussi se trouver de plain-pied avec
elles dans la vie. Elle inventa donc d'abjurer le calvinisme, en
espérant que le Cardinal protégerait sa conquête spirituelle et
s'occuperait de son avenir. Vous pouvez juger déjà de la supériorité
de mademoiselle Dinah qui, dès l'âge de dix-sept ans, se convertissait
uniquement par ambition. L'archevêque imbu de l'idée que Dinah Piédefer
devait faire l'ornement du monde, essaya de la marier. Toutes les
familles auxquelles s'adressa le Prélat s'effrayèrent d'une fille douée
d'une prestance de princesse, qui passait pour la plus spirituelle des
jeunes personnes élevées chez les demoiselles de Chamarolles, et qui
dans les solennités un peu théâtrales des distributions de prix, jouait
toujours les premiers rôles. Assurément mille écus de rentes, que
pouvait rapporter le domaine de La Hautoy indivis entre la fille et la
mère, étaient peu de chose en comparaison des dépenses auxquelles les
avantages personnels d'une créature si spirituelle entraînerait un mari.
Dès que le petit Melchior de La Baudraye apprit ces détails dont
parlaient toutes les sociétés du département du Cher, il se rendit à
Bourges, au moment où madame Piédefer, dévote à grandes Heures, était à
peu près déterminée ainsi que sa fille à prendre, selon l'expression du
Berry, le premier chien coiffé venu. Si le Cardinal fut très-heureux de
rencontrer monsieur de La Baudraye, monsieur de La Baudraye fut encore
plus heureux d'accepter une femme de la main du Cardinal. Le petit
homme exigea de son Éminence la promesse formelle de sa protection
auprès du Président du Conseil, à cette fin de palper les créances sur
les ducs de Navarreins et autres en saisissant leurs indemnités. Ce
moyen parut un peu trop vif à l'habile ministre du pavillon Marsan,
il fit savoir au vigneron qu'on s'occuperait de lui en temps et lieu.
Chacun peut se figurer le tapage produit dans le Sancerrois par le
mariage insensé de monsieur de La Baudraye.
--Cela s'explique, dit le Président Boirouge, le petit homme aurait,
m'a-t-on dit, été très-choqué d'avoir entendu, sur le Mail, le
beau monsieur Milaud, le Substitut de Nevers, disant à monsieur
de Clagny en lui montrant les tourelles de La Baudraye:--Cela me
reviendra!--Mais, a répondu notre Procureur du Roi, il peut se marier
et avoir des enfants.--Ça lui est défendu! Vous pouvez imaginer la
haine qu'un avorton comme le petit La Baudraye a dû vouer à ce colosse
de Milaud.
Il existait à Nevers une branche roturière des Milaud qui s'était assez
enrichie dans le commerce de la coutellerie pour que le représentant de
cette branche eût abordé la carrière du Ministère Public, dans laquelle
il fut protégé par feu Marchangy.
Peut-être convient-il d'écheniller cette histoire où le moral joue
un grand rôle, des vils intérêts matériels dont se préoccupait
exclusivement monsieur de La Baudraye, en racontant avec brièveté les
résultats de ses négociations à Paris. Ceci d'ailleurs expliquera
plusieurs parties mystérieuses de l'histoire contemporaine, et les
difficultés sous-jacentes que rencontraient les Ministres pendant la
Restauration, sur le terrain politique. Les promesses ministérielles
eurent si peu de réalité que monsieur de La Baudraye se rendit à Paris
au moment où le cardinal y fut appelé par la session des Chambres.
Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé par
monsieur de La Baudraye, se tira d'affaire. Le Sancerrois vit arriver
un matin à l'hôtel de Mayence où il s'était logé rue Saint-Honoré, près
de la place Vendôme, un confident des Ministres qui se connaissait en
liquidations. Cet élégant personnage sorti d'un élégant cabriolet et
vêtu de la façon la plus élégante fut obligé de monter au numéro 37,
c'est-à-dire au troisième étage, dans une petite chambre où il surprit
le provincial se cuisinant au feu de sa cheminée une tasse de café.
--Est-ce à monsieur Milaud de La Baudraye que j'ai l'honneur...
--Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de chambre.
Après avoir lorgné ce produit incestueux d'un ancien par-dessus chiné
de madame Piédefer et d'une robe de feu madame de La Baudraye, le
négociateur trouva l'homme, la robe de chambre et le petit fourneau
de terre où bouillait le lait dans une casserole de fer-blanc si
caractéristiques, qu'il jugea les finasseries inutiles.
--Je parie, monsieur, dit-il audacieusement, que vous dînez à quarante
sous chez Hurbain, au Palais-Royal.
--Et pourquoi?...
--Oh! je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en
gardant son sérieux. Tous les créanciers des princes y dînent. Vous
savez qu'on trouve à peine dix pour cent des créances sur les plus
grands seigneurs... Je ne vous donnerais pas cinq pour cent d'une
créance sur le feu duc d'Orléans... et même sur..... (il baissa la
voix) sur MONSIEUR...
--Vous venez m'acheter mes titres... dit le vigneron qui se crut
spirituel.
--Acheter!... fit le négociateur, pour qui me prenez-vous?.... Je suis
monsieur des Lupeaulx, maître des requêtes, secrétaire-général du
Ministère, et je viens vous proposer une transaction.
--Laquelle?
--Vous n'ignorez pas, monsieur, la position de votre débiteur...
--De mes débiteurs...
--Hé! bien, monsieur, vous connaissez la situation de vos débiteurs,
ils sont dans les bonnes grâces du Roi, mais ils sont sans argent,
et obligés à une grande représentation... Vous n'ignorez pas les
difficultés de la politique: l'aristocratie est à reconstruire, en
présence d'un Tiers-État formidable. La pensée du Roi, que la France
juge très-mal, est de créer dans la pairie une institution nationale,
analogue à celle de l'Angleterre. Pour réaliser cette grande pensée,
il nous faut des années et des millions.... Noblesse oblige, le duc de
Navarreins, qui, vous le savez, est Premier Gentilhomme de la Chambre,
ne nie pas sa dette, mais il ne peut pas... (soyez raisonnable? Jugez
la politique? Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble
aussi!) donc il ne peut pas vous payer...
--Monsieur...
--Vous êtes vif, dit des Lupeaulx, écoutez?... il ne peut pas vous
payer en argent; hé! bien, en homme d'esprit que vous êtes, payez-vous
en faveurs... royales ou ministérielles.
--Quoi, mon père aura donné en 1793, cent mille...
--Mon cher monsieur, ne récriminez pas! Écoutez une proposition
d'arithmétique politique: La recette de Sancerre est vacante, un ancien
payeur général des armées y a droit, mais il n'a pas de chances;
vous avez des chances et vous n'y avez aucun droit; vous obtiendrez
la recette. Vous exercerez pendant un trimestre, vous donnerez votre
démission et monsieur Gravier vous donnera vingt mille francs. De plus,
vous serez décoré de l'Ordre Royal de la Légion-d'Honneur.
--C'est quelque chose, dit le vigneron beaucoup plus appâté par la
somme que par le ruban.
--Mais, reprit des Lupeaulx, vous reconnaîtrez les bontés de Son
Excellence en rendant à Sa Seigneurie le duc de Navarreins tous vos
titres....
Le vigneron revint à Sancerre en qualité de Receveur des Contributions.
Six mois après il fut remplacé par monsieur Gravier, qui passait pour
l'un des hommes les plus aimables de la Finance sous l'Empire et qui
naturellement fut présenté par monsieur de La Baudraye à sa femme.
Dès qu'il ne fut plus Receveur, monsieur de La Baudraye revint à
Paris s'expliquer avec d'autres débiteurs. Cette fois, il fut nommé
Référendaire au Sceau, baron, et officier de la Légion-d'Honneur. Après
avoir vendu la charge de Référendaire au Sceau, le baron de La Baudraye
fit quelques visites à ses derniers débiteurs, et reparut à Sancerre
avec le titre de Maître des Requêtes, avec une place de Commissaire
du Roi près d'une Compagnie Anonyme établie en Nivernais, aux
appointements de six mille francs, une vraie sinécure. Le bonhomme La
Baudraye, qui passa pour avoir fait une folie, financièrement parlant,
fit donc une excellente affaire en épousant sa femme.
Grâce à sa sordide économie, à l'indemnité qu'il reçut pour les biens
de son père nationalement vendus en 1793, le petit homme réalisa, vers
1827, le rêve de toute sa vie! En donnant quatre cent mille francs
comptant et prenant des engagements qui le condamnaient à vivre pendant
six ans, selon son expression, de l'air du temps, il put acheter, sur
les bords de la Loire, à deux lieues au-dessus de Sancerre, la terre
d'Anzy dont le magnifique château bâti par Philibert de Lorme est
l'objet de la juste admiration des connaisseurs. Il fut enfin compté
parmi les grands propriétaires du pays! Il n'est pas sûr que la joie
causée par l'érection d'un majorat composé de la terre d'Anzy, du fief
de La Baudraye et du domaine de La Hautoy, en vertu de Lettres Patentes
en date de décembre 1829, ait compensé les chagrins de Dinah qui se
vit alors réduite à une secrète indigence jusqu'en 1835. Le prudent
La Baudraye ne permit pas à sa femme d'habiter Anzy et d'y faire le
moindre changement, avant le dernier payement du prix.
Ce coup d'œil sur la politique du premier baron de La Baudraye explique
l'homme en entier. Ceux à qui les manies des gens de province sont
familières reconnaîtront en lui _la passion de la terre_, passion
dévorante, passion exclusive, espèce d'avarice étalée au soleil et
qui souvent mène à la ruine par un défaut d'équilibre entre les
intérêts hypothécaires et les produits territoriaux. Les gens qui, de
1802 à 1827, se moquaient du petit La Baudraye en le voyant trotter
à Saint-Thibault et s'y occuper de ses affaires avec l'âpreté d'un
bourgeois vivant de sa vigne, ceux qui ne comprenaient pas son dédain
de la faveur à laquelle il avait dû ses places aussitôt quittées
qu'obtenues, eurent enfin le mot de l'énigme quand ce formicaléo sauta
sur sa proie, après avoir attendu le moment où les prodigalités de la
duchesse de Maufrigneuse amenèrent la vente de cette terre magnifique,
depuis trois cents ans dans la maison d'Uxelles.
Madame Piédefer vint vivre avec sa fille. Les fortunes réunies de
monsieur de La Baudraye et de sa belle-mère, qui s'était contentée
d'une rente viagère de douze cents francs en abandonnant à son gendre
le domaine de La Hautoy, composèrent un revenu visible d'environ quinze
mille francs.
Pendant les premiers jours de son mariage, Dinah obtint des changements
qui rendirent La Baudraye une maison très-agréable. Elle fit un jardin
anglais d'une cour immense en y abattant des celliers, des pressoirs
et des communs ignobles. Elle ménagea derrière le manoir, petite
construction à tourelles et à pignons qui ne manquait pas de caractère,
un second jardin à massifs, à fleurs, à gazons, et le sépara des vignes
par un mur qu'elle cacha sous des plantes grimpantes. Enfin elle
introduisit dans la vie intérieure autant de comfort que l'exiguïté
des revenus le permit. Pour ne pas se laisser dévorer par une jeune
personne aussi supérieure que Dinah paraissait l'être, monsieur de La
Baudraye eut l'adresse de se taire sur les recouvrements qu'il faisait
à Paris. Ce profond secret gardé sur ses intérêts donna je ne sais
quoi de mystérieux à son caractère, et le grandit aux yeux de sa femme
pendant les premières années de son mariage, tant le silence a de
majesté!...
Les changements opérés à La Baudraye inspirèrent un désir d'autant
plus vif de voir la jeune mariée, que Dinah ne voulut pas se montrer,
ni recevoir, avant d'avoir conquis toutes ses aises, étudié le
pays, et surtout le silencieux La Baudraye. Quand, par une matinée
de printemps, en 1825, on vit, sur le Mail, la belle madame de La
Baudraye en robe de velours bleu, sa mère en robe de velours noir,
une grande clameur s'éleva dans Sancerre. Cette toilette confirma la
supériorité de cette jeune femme, élevée dans la capitale du Berry. On
craignit, en recevant ce phénix berruyer, de ne pas dire des choses
assez spirituelles, et naturellement on se gourma devant madame de la
Baudraye qui produisit une espèce de terreur parmi la gent femelle.
Lorsqu'on admira dans le salon de La Baudraye un tapis façonné comme un
cachemire, un meuble pompadour à bois dorés, des rideaux de brocatelle
aux fenêtres, et sur une table ronde un cornet japonais plein de fleurs
au milieu de quelques livres nouveaux; lorsqu'on entendit la belle
Dinah jouant à livre ouvert sans exécuter la moindre cérémonie pour
se mettre au piano, l'idée qu'on se faisait de sa supériorité prit de
grandes proportions. Pour ne jamais se laisser gagner par l'incurie
et par le mauvais goût, Dinah avait résolu de se tenir au courant des
modes et des moindres révolutions du luxe en entretenant une active
correspondance avec Anna Grossetête, son amie de cœur au pensionnat
Chamarolles. Fille unique du Receveur Général de Bourges, Anna, grâce
à sa fortune, avait épousé le troisième fils du comte de Fontaine. Les
femmes, en venant à La Baudraye, y furent alors constamment blessées
par la priorité que Dinah sut s'attribuer en fait de modes; et, quoi
qu'elles fissent, elles se virent toujours en arrière, ou, comme
disent les amateurs de courses, _distancées_. Si toutes ces petites
choses causèrent une maligne envie chez les femmes de Sancerre, la
conversation et l'esprit de Dinah engendrèrent une véritable aversion.
Dans le désir d'entretenir son intelligence au niveau du mouvement
parisien, madame de La Baudraye ne souffrit chez personne ni propos
vides, ni galanterie arriérée, ni phrases sans valeur; elle se refusa
net au clabaudage des petites nouvelles, à cette médisance de bas
étage qui fait le fond de la langue en province. Aimant à parler des
découvertes dans la science ou dans les arts, des œuvres franchement
écloses au théâtre, en poésie, elle parut remuer des pensées en remuant
les mots à la mode.
L'abbé Duret, curé de Sancerre, vieillard de l'ancien clergé de France,
homme de bonne compagnie à qui le jeu ne déplaisait pas, n'osait se
livrer à son penchant dans un pays aussi libéral que Sancerre, il
fut donc très-heureux de l'arrivée de madame de La Baudraye, avec
laquelle il s'entendit admirablement. Le Sous-Préfet, un vicomte de
Chargebœuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la
Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province.
Quant à monsieur de Clagny, le Procureur du Roi, son admiration pour
la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa
tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce et de
beauté. C'était un grand homme sec, à figure patibulaire ornée de deux
yeux terribles, à orbites charbonnées, surmontées de deux sourcils
énormes, et dont l'éloquence, bien différente de son amour, ne manquait
pas de mordant.
Monsieur Gravier était un petit homme gros et gras qui, sous l'Empire,
chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste
éminent de payeur-général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne
avec certains généraux en chef appartenant alors à l'Opposition, il sut
mettre à profit ces liaisons parlementaires auprès du Ministre, qui,
par égard à sa position perdue, lui promit la recette de Sancerre, et
finit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du temps de
l'Empire s'était alourdi chez monsieur Gravier, il ne comprit pas ou ne
voulut pas comprendre la différence énorme qui sépara les mœurs de la
Restauration de celles de l'Empire; mais il se croyait bien supérieur
à monsieur de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les
modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites
redingotes serrées, il avait au cou des cravates de soieries à la mode
ornées de bagues à diamants, tandis que le Procureur du Roi ne sortait
pas de l'habit, du pantalon et du gilet noirs, souvent râpés.
Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction,
le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme
de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre
elles:--Madame de La Baudraye doit joliment se moquer de nous...
Cette opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les
femmes d'aller à La Baudraye. Atteinte et convaincue de pédantisme
parce qu'elle parlait correctement, Dinah fut surnommée la Sapho de
Saint-Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues
grandes qualités de celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises.
Enfin on alla jusqu'à nier une supériorité, purement relative
d'ailleurs, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait point.
Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité;
Dinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert
se fit autour d'elle. Étonnée de ne voir les femmes, malgré ses
avances, qu'à de longs intervalles et pendant des visites de quelques
minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à monsieur de Clagny.
--Vous êtes une femme trop supérieure pour que les autres femmes vous
aiment, répondit le Procureur du Roi.
Monsieur Gravier, que la pauvre délaissée interrogea, se fit énormément
prier pour lui dire:--Mais, belle dame, vous ne vous contentez pas
d'être charmante, vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, vous
êtes au fait de tout ce qui s'écrit, vous aimez la poésie, vous êtes
musicienne, et vous avez une conversation ravissante: les femmes ne
pardonnent pas tant de supériorités!...
Les hommes dirent à monsieur de La Baudraye:--Vous qui avez une femme
supérieure, vous êtes bien heureux... Et il finit par dire:--Moi qui ai
une femme supérieure, je suis bien, etc...
Madame Piédefer, flattée dans sa fille, se permit aussi de dire des
choses dans ce genre:--Ma fille, qui est une femme très-supérieure,
écrivait hier à madame de Fontaine telles, telles choses.
Pour qui connaît le monde, la France, Paris, n'est-il pas vrai que
beaucoup de célébrités se sont établies ainsi?
Au bout de deux ans, vers la fin de l'année 1825, Dinah de La
Baudraye fut accusée de ne vouloir recevoir que des hommes; puis on
lui fit un crime de son éloignement pour les femmes. Pas une de ses
démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée,
ou dénaturée. Après avoir fait tous les sacrifices qu'une femme bien
élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de
La Baudraye eut le tort de répondre à une fausse amie qui vint déplorer
son isolement:--J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans!
Cette phrase produisit des effets terribles dans Sancerre, et fut, plus
tard, cruellement retournée contre la Sapho de Saint-Satur, quand, en
la voyant sans enfants après cinq ans de mariage, on se moqua du petit
La Baudraye.
Pour faire comprendre cette plaisanterie de province, il est nécessaire
de rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu, le Bailli de Ferrette,
de qui l'on disait qu'il était l'homme le plus courageux de l'Europe
parce qu'il osait marcher sur ses deux jambes, et qu'on accusait aussi
de mettre du plomb dans ses souliers, pour ne pas être emporté par le
vent. Monsieur de La Baudraye, petit homme jaune et quasi diaphane,
eût été pris par le Bailli de Ferrette pour premier gentilhomme de sa
chambre, si ce diplomate eût été quelque peu Grand-Duc de Bade au lieu
d'en être l'envoyé. Monsieur de La Baudraye dont les jambes étaient
si grêles qu'il mettait par décence de faux mollets, dont les cuisses
ressemblaient au bras d'un homme bien constitué, dont le torse figurait
assez bien le corps d'un hanneton, eût été pour le bailli de Ferrette
une flatterie perpétuelle. En marchant, le petit vigneron retournait
souvent ses mollets sur le tibia, tant il en faisait peu mystère,
et remerciait ceux qui l'avertissaient de ce léger contre-sens. Il
conserva les culottes courtes, les bas de soie noirs et le gilet blanc
jusqu'en 1824. Après son mariage, il porta des pantalons bleus et des
bottes à talons, ce qui fit dire à tout Sancerre qu'il s'était donné
deux pouces pour atteindre au menton de sa femme. On lui vit pendant
dix ans la même petite redingote vert-bouteille à grands boutons de
métal blancs, et une cravate noire qui faisait ressortir sa figure
froide et chafouine, éclairée par des yeux d'un gris bleu, fins et
calmes comme des yeux de chat. Doux comme tous les gens qui suivent un
plan de conduite, il paraissait rendre sa femme très-heureuse en ayant
l'air de ne jamais la contrarier, il lui laissait la parole, et se
contentait d'agir avec la lenteur, mais avec la ténacité d'un insecte.
Adorée pour sa beauté sans rivale, admirée pour son esprit par les
hommes _les plus comme il faut_ de Sancerre, Dinah entretint cette
admiration par des conversations auxquelles, dit-on plus tard, elle
se préparait. En se voyant écoutée avec extase, elle s'habitua par
degrés à s'écouter aussi, prit plaisir à pérorer, et finit par regarder
ses amis comme autant de confidents de tragédie destinés à lui donner
la réplique. Elle se procura d'ailleurs une fort belle collection de
phrases et d'idées, soit par ses lectures, soit en s'assimilant les
pensées de ses habitués, et devint ainsi une espèce de serinette dont
les airs partaient dès qu'un accident de la conversation en accrochait
la détente. Altérée de savoir, rendons-lui cette justice, Dinah lut
tout jusqu'à des livres de médecine, de statistique, de science, de
jurisprudence; car elle ne savait à quoi employer ses matinées, après
avoir passé ses fleurs en revue et donné ses ordres au jardinier. Douée
d'une belle mémoire, et de ce talent avec lequel certaines femmes se
servent du mot propre, elle pouvait parler sur toute chose avec la
lucidité d'un style étudié. Aussi, de Cosne, de La Charité, de Nevers
sur la rive droite, et de Léré, de Vailly, d'Argent, de Blancafort,
d'Aubigny sur la rive gauche, venait-on se faire présenter à madame de
La Baudraye, comme en Suisse on se faisait présenter à madame de Staël.
Ceux qui n'entendaient qu'une seule fois les airs de cette tabatière
suisse, s'en allaient étourdis et disaient de Dinah des choses
merveilleuses qui rendirent les femmes jalouses à dix lieues à la ronde.
Il existe dans l'admiration qu'on inspire, ou dans l'action d'un
rôle joué je ne sais quelle griserie morale qui ne permet pas à la
critique d'arriver à l'idole. Une atmosphère produite peut-être par
une constante dilatation nerveuse fait comme un nimbe à travers lequel
on voit le monde au-dessous de soi. Comment expliquer autrement la
perpétuelle bonne foi qui préside à tant de nouvelles représentations
des mêmes effets, et la continuelle méconnaissance du conseil que
donnent ou les enfants, si terribles pour leurs parents, ou les maris
si familiarisés avec les innocentes roueries de leurs femmes! Monsieur
de La Baudraye avait la candeur d'un homme qui déploie un parapluie aux
premières gouttes tombées: quand sa femme entamait la question de la
traite des nègres, ou l'amélioration du sort des forçats, il prenait
sa petite casquette bleue et s'évadait sans bruit avec la certitude de
pouvoir aller à Saint-Thibault surveiller une livraison de poinçons, et
revenir une heure après en retrouvant la discussion à peu près mûrie.
S'il n'avait rien à faire, il allait se promener sur le Mail d'où se
découvre l'admirable panorama de la vallée de la Loire, et prenait un
bain d'air pendant que sa femme exécutait une sonate de paroles et des
duos de dialectique.
Une fois posée en femme supérieure, Dinah voulut donner des gages
visibles de son amour pour les créations les plus remarquables de
l'Art; car elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique en
comprenant dans l'Art, la poésie et la peinture, la page et la statue,
le meuble et l'opéra. Aussi devint-elle moyen-âgiste. Elle s'enquit
des curiosités qui pouvaient dater de la Renaissance, et fit de ses
fidèles autant de commissionnaires dévoués. Elle acquit ainsi, dans les
premiers jours de son mariage, le mobilier des Rouget à Issoudun, lors
de la vente qui eut lieu vers le commencement de 1824. Elle acheta de
fort belles choses en Nivernais et dans la Haute-Loire. Aux étrennes,
ou le jour de sa fête, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir
quelques raretés. Ces fantaisies trouvèrent grâce aux yeux de monsieur
de La Baudraye, il eut l'air de sacrifier quelques écus au goût de sa
femme, mais, en réalité, l'homme aux terres songeait à son château
d'Anzy. Ces _antiquités_ coûtaient alors beaucoup moins que des
meubles modernes. Au bout de cinq ou six ans, l'antichambre, la salle
à manger, les deux salons et le boudoir que Dinah s'était arrangés au
rez-de-chaussée de La Baudraye, tout, jusqu'à la cage de l'escalier,
regorgea de chefs-d'œuvre triés dans les quatre départements
environnants. Cet entourage, qualifié d'étrange dans le pays, fut
en harmonie avec Dinah. Ces merveilles sur le point de revenir à la
mode frappaient l'imagination des gens présentés, ils s'attendaient
à des conceptions bizarres et ils trouvaient leur attente surpassée
en voyant à travers un monde de fleurs ces catacombes de vieilleries
disposées comme chez feu du Sommerard, cet _Old Mortality_ des meubles!
Ces trouvailles étaient d'ailleurs autant de ressorts qui, sur une
question, faisaient jaillir des tirades sur Jean Goujon, sur Michel
Columb, sur Germain Pilon, sur Boulle, sur Van Huysium, sur Boucher,
ce grand peintre berrichon; sur Clodion le sculpteur en bois, sur les
placages vénitiens, sur Brustolone, ténor italien, le Michel-Ange
des cadres; sur les treizième, quatorzième, quinzième, seizième et
dix-septième siècles, sur les émaux de Bernard de Palissy, sur ceux de
Petitot, sur les gravures d'Albrecht Durer (elle prononçait _Dur_), sur
les vélins enluminés, sur le gothique fleuri, flamboyant, orné, pur à
renverser les vieillards et à enthousiasmer les jeunes gens.
Animée du désir de vivifier Sancerre, madame de La Baudraye tenta d'y
former une Société dite Littéraire. Le président du tribunal, monsieur
Boirouge, qui se trouvait alors sur les bras une maison à jardin
provenant de la succession Popinot-Chandier, favorisa la création de
cette Société. Ce rusé magistrat vint s'entendre sur les statuts avec
madame de La Baudraye, il voulut être un des fondateurs, et loua sa
maison pour quinze ans à la Société Littéraire. Dès la seconde année,
on y jouait aux dominos, au billard, à la bouillotte, en buvant du
vin chaud sucré, du punch et des liqueurs. On y fit quelques petits
soupers fins, et l'on y donna des bals masqués au carnaval. En fait de
littérature, on y lut les journaux, l'on y parla politique, et l'on y
causa d'affaires. Monsieur de La Baudraye y allait assidûment, à cause
de sa femme, disait-il plaisamment.
Ces résultats navrèrent cette femme supérieure, qui désespéra de
Sancerre, et concentra dès lors dans son salon tout l'esprit du pays.
Néanmoins, malgré la bonne volonté de messieurs de Chargebœuf, Gravier,
de Clagny, de l'abbé Duret, des premier et second substituts, d'un
jeune médecin, d'un jeune juge-suppléant, aveugles admirateurs de
Dinah, il y eut des moments où, de guerre lasse, on se permit des
excursions dans le domaine des agréables futilités qui composent le
fonds commun des conversations du monde. Monsieur Gravier appelait
cela: _passer du grave au doux_. Le wisth de l'abbé Duret faisait une
utile diversion aux quasi-monologues de la Divinité. Les trois rivaux,
fatigués de tenir leur esprit tendu sur des _discussions de l'ordre le
plus élevé_, car ils caractérisaient ainsi leurs conversations, mais
n'osant témoigner la moindre satiété, se tournaient parfois d'un air
câlin vers le vieux prêtre.
--Monsieur le curé meurt d'envie de faire sa petite partie,
disaient-ils.
Le spirituel curé se prêtait assez bien à l'hypocrisie de ses
complices, il résistait, il s'écriait:--Nous perdrions trop à ne pas
écouter notre belle inspirée! Et il stimulait la générosité de Dinah
qui finissait par avoir pitié de son cher curé.
Cette manœuvre hardie inventée par le Sous-Préfet fut pratiquée avec
tant d'astuce que Dinah ne soupçonna jamais l'évasion de ses forçats
dans le préau de la table à jouer. On lui laissait alors le jeune
substitut ou le médecin à gehenner. Un jeune propriétaire, le dandy de
Sancerre, perdit les bonnes grâces de Dinah pour quelques imprudentes
démonstrations. Après avoir sollicité l'honneur d'être admis dans
ce Cénacle, en se flattant d'en enlever la fleur aux autorités
constituées qui la cultivaient, il eut le malheur de bâiller pendant
une explication que Dinah daignait lui donner, pour la quatrième fois
il est vrai, de la philosophie de Kant. Monsieur de La Thaumassière,
le petit-fils de l'historien de Berry, fut regardé comme un homme
complétement dépourvu d'intelligence et d'âme.
Les trois amoureux en titre se soumettaient à ces exorbitantes dépenses
d'esprit et d'attention dans l'espoir du plus doux des triomphes, au
moment où Dinah s'humaniserait, car aucun d'eux n'eut l'audace de
penser qu'elle perdrait son innocence conjugale avant d'avoir perdu ses
illusions. En 1826, époque à laquelle Dinah se vit entourée d'hommages,
elle atteignait à sa vingtième année, et l'abbé Duret la maintenait
dans une espèce de ferveur catholique; les adorateurs de Dinah se
contentaient donc de l'accabler de petits soins, ils la comblaient
de services, d'attentions, heureux d'être pris pour les chevaliers
d'honneur de cette reine par les gens présentés qui passaient une ou
deux soirées à La Baudraye.
--Madame de La Baudraye est un fruit qu'il faut laisser mûrir, telle
était l'opinion de monsieur Gravier qui attendait.
Quant au magistrat, il écrivait des lettres de quatre pages auxquelles
Dinah répondait par des paroles calmantes en tournant après le dîner
autour de son boulingrin, en s'appuyant sur le bras de son adorateur.
Gardée par ces trois passions, madame de La Baudraye, d'ailleurs
accompagnée de sa dévote mère, évita tous les malheurs de la médisance.
Il fut si patent dans Sancerre qu'aucun de ces trois hommes n'en
laissait un seul près de madame de La Baudraye que leur jalousie y
donnait la comédie. Pour aller de la Porte-César à Saint-Thibault, il
existe un chemin beaucoup plus court que celui des Grands-Remparts, et
que dans les pays de montagnes on appelle _une coursière_, mais qui
se nomme à Sancerre _le Casse-cou_. Ce nom indique assez un sentier
tracé sur la pente la plus roide de la montagne, encombré de pierres
et encaissé par les talus des clos de vignes. En prenant le Casse-cou,
l'on abrége la route de Sancerre à La Baudraye. Les femmes, jalouses
de la Sapho de Saint-Satur, se promenaient sur le Mail pour regarder
ce Longchamps des autorités, que souvent elles arrêtaient en engageant
dans quelque conversation tantôt le Sous-Préfet, tantôt le Procureur du
Roi qui donnaient alors les marques d'une visible impatience ou d'une
impertinente distraction. Comme du Mail on découvre les tourelles de
La Baudraye, plus d'un jeune homme y venait contempler la demeure de
Dinah en enviant le privilége des dix ou douze habitués qui passaient
la soirée auprès de la reine du Sancerrois. Monsieur de La Baudraye eut
bientôt remarqué l'ascendant que sa qualité de mari lui donnait sur
les galants de sa femme, et il se servit d'eux avec la plus entière
candeur, il obtint des dégrèvements de contribution, et gagna deux
procillons. Dans tous ses litiges, il fit pressentir l'autorité du
Procureur du Roi de manière à ne plus se rien voir contester, et il
était difficultueux et processif en affaires comme tous les nains, mais
toujours avec douceur.
Néanmoins, plus l'innocence de madame de La Baudraye éclatait, moins
sa situation devenait possible aux yeux curieux des femmes. Souvent,
chez la présidente Boirouge, les dames d'un certain âge discutaient
pendant des soirées entières, entre elles bien entendu, sur le ménage
La Baudraye. Toutes pressentaient un de ces mystères dont le secret
intéresse vivement les femmes à qui la vie est connue. Il se jouait
en effet à La Baudraye une de ces longues et monotones tragédies
conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l'avide
scalpel du Dix-Neuvième Siècle n'allait pas, conduit par la nécessité
de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur,
ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédents avait
respectés. Et ce drame domestique explique assez bien la vertu de Dinah
pendant les premières années de son mariage.
Une jeune fille dont les succès au pensionnat Chamarolles avaient eu
l'orgueil pour ressort, dont le premier calcul avait été récompensé
par une première victoire, ne devait pas s'arrêter en si beau chemin.
Quelque chétif que parût être monsieur de La Baudraye, il fut, pour
mademoiselle Dinah Piédefer, un parti vraiment inespéré. Quelle pouvait
être l'arrière-pensée de ce vigneron, en se mariant à quarante-quatre
ans avec une jeune fille de dix-sept ans, et quel parti sa femme
pouvait-elle tirer de lui? Tel fut le premier texte des méditations
de Dinah. Le petit homme trompa perpétuellement l'observation de
sa femme. Ainsi, tout d'abord, il laissa prendre les deux précieux
hectares perdus en agrément autour de La Baudraye, et il donna presque
généreusement les sept à huit mille francs nécessaires aux arrangements
intérieurs dirigés par Dinah qui put acheter à Issoudun le mobilier
Rouget, et entreprendre chez elle le système de ses décorations
Moyen-Age, Louis XIV et Pompadour. La jeune mariée eut alors peine à
croire que monsieur de La Baudraye fût avare, comme on le lui disait,
ou elle put penser avoir conquis un peu d'ascendant sur lui. Cette
erreur dura dix-huit mois. Après le second voyage de monsieur de La
Baudraye à Paris, Dinah reconnut chez lui la froideur polaire des
avares de province en tout ce qui concernait l'argent. A la première
demande de capitaux, elle joua la plus gracieuse de ces comédies dont
le secret vient d'Ève; mais le petit homme expliqua nettement à sa
femme qu'il lui donnait deux cents francs par mois pour sa dépense
personnelle, qu'il servait douze cents francs de rente viagère à madame
Piédefer pour le domaine de La Hautoy, qu'ainsi les mille écus de la
dot étaient dépassés d'une somme de deux cents francs par an.
--Je ne vous parle pas des dépenses de notre maison, dit-il en
terminant, je vous laisse offrir des brioches et du thé le soir
à vos amis, car il faut que vous vous amusiez; mais, moi qui ne
dépensais pas quinze cents francs par an avant mon mariage, je
dépense aujourd'hui six mille francs, y compris les impositions, les
réparations, et c'est un peu trop, eu égard à la nature de nos biens.
Un vigneron n'est jamais sûr que de sa dépense: les façons, les impôts,
les tonneaux; tandis que la recette dépend d'un coup de soleil ou
d'une gelée. Les petits propriétaires, comme nous, dont les revenus
sont loin d'être fixes, doivent _tabler_ sur leur minimum, car ils
n'ont aucun moyen de réparer un excédant de dépense ou une perte. Que
deviendrions-nous, si un marchand de vin faisait faillite? Aussi, pour
moi, des billets à toucher sont-ils des feuilles de chou. Pour vivre
comme nous vivons, nous devons donc avoir sans cesse une année de
revenus devant nous, et ne compter que sur les deux tiers de nos rentes.
Il suffit d'une résistance quelconque pour qu'une femme désire la
vaincre, et Dinah se heurta contre une âme de bronze cotonnée des
manières les plus douces. Elle essaya d'inspirer des craintes et de
la jalousie à ce petit homme, mais elle le trouva cantonné dans la
tranquillité la plus insolente. Il quittait Dinah pour aller à Paris,
avec la certitude qu'aurait eue Médor de la fidélité d'Angélique. Quand
elle se fit froide et dédaigneuse, pour piquer au vif cet avorton par
le mépris que les courtisanes emploient envers leurs protecteurs et
qui agit sur eux avec la précision d'une vis de pressoir, monsieur de
La Baudraye attacha sur sa femme ses yeux fixes comme ceux d'un chat
qui, devant un trouble domestique, attend la menace d'un coup avant
de quitter la place. L'espèce d'inquiétude inexplicable qui perçait à
travers cette muette indifférence épouvanta presque cette jeune femme
de vingt ans, elle ne comprit pas tout d'abord l'égoïste tranquillité
de cet homme comparable à un pot fêlé, qui, pour vivre, avait réglé les
mouvements de son existence avec la précision fatale que les horlogers
donnent à leurs pendules. Aussi le petit homme échappait-il sans cesse
à sa femme, elle le combattait toujours à dix pieds au-dessus de la
tête.
Il est plus facile de comprendre que de dépeindre les rages auxquelles
se livra Dinah, quand elle se vit condamnée à ne pas sortir de
La Baudraye, ni de Sancerre, elle qui rêvait le maniement de la
fortune et la direction de ce nain à qui, dès l'abord, géante, elle
avait obéi pour commander. Dans l'espoir de débuter un jour sur le
grand théâtre de Paris, elle acceptait le vulgaire encens de ses
chevaliers d'honneur, elle voulait faire sortir le nom de monsieur
de La Baudraye de l'urne électorale, car elle lui crut de l'ambition
en le voyant revenir par trois fois de Paris après avoir gravi
chaque fois un nouveau bâton de l'échelle sociale. Mais, quand elle
interrogea le cœur de cet homme, elle frappa comme sur du marbre!...
L'ex-receveur, l'ex-référendaire, le maître des requêtes, l'officier
de la Légion-d'Honneur, le commissaire royal était une taupe occupée à
tracer ses souterrains autour d'une pièce de vigne! Quelques élégies
furent alors versées dans le cœur du Procureur du Roi, du Sous-Préfet,
et même de monsieur Gravier, qui, tous, en devinrent plus attachés à
cette sublime victime; car elle se garda bien, comme toutes les femmes
d'ailleurs, de parler de ses calculs, et, comme toutes les femmes aussi
en se voyant hors d'état de spéculer, elle honnit la spéculation.
Dinah, battue par ces tempêtes intérieures, atteignit, indécise, à
l'année 1827, où, vers la fin de l'automne, éclata la nouvelle de
l'acquisition de la terre d'Anzy par le baron de La Baudraye. Ce petit
vieux eut alors un mouvement de joie orgueilleuse qui changea, pour
quelques mois, les idées de sa femme; elle crut à je ne sais quoi de
grand chez lui en lui voyant solliciter l'érection d'un majorat. Dans
son triomphe, le petit baron s'écria:--Dinah, vous serez comtesse
un jour! Il se fit alors, entre les deux époux, de ces replâtrages
qui ne tiennent pas, et qui devaient fatiguer autant qu'humilier une
femme dont les supériorités apparentes étaient fausses, et dont les
supériorités cachées étaient réelles. Ce contre-sens bizarre est plus
fréquent qu'on ne le pense. Dinah, qui se rendait ridicule par les
travers de son esprit, était grande par les qualités de son âme; mais
les circonstances ne mettaient pas ces forces rares en lumière, tandis
que la vie de province adultérait de jour en jour la petite monnaie
de son esprit. Par un phénomène contraire, monsieur de La Baudraye,
sans force, sans âme et sans esprit, devait paraître un jour avoir un
grand caractère en suivant tranquillement un plan de conduite d'où sa
débilité ne lui permettait pas de sortir.
Ceci fut, dans cette existence, une première phase qui dura six ans,
et pendant laquelle Dinah devint, hélas! une femme de province. A
Paris, il existe plusieurs espèces de femmes; il y a la duchesse et
la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme
du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l'est plus;
il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive
gauche de la Seine; mais en province il n'y a qu'une femme, et cette
pauvre femme est la femme de province. Cette observation indique une
des grandes plaies de notre société moderne. Sachons-le bien! la France
au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones: Paris et la
province; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province
que pour lui demander de l'argent. Autrefois, Paris était la première
ville de province, la Cour primait la Ville; maintenant Paris est
toute la Cour, la Province est toute la Ville. Quelque grande, quelque
belle, quelque forte que soit à son début une jeune fille née dans un
département quelconque; si, comme Dinah Piédefer, elle se marie en
province et si elle y reste, elle devient bientôt femme de province.
Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées,
l'insouciance de la toilette, l'horticulture des vulgarités envahissent
l'être sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit, la belle
plante dépérit. Comment en serait-il autrement? Dès leur bas âge, les
jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour
d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre
des médiocrités, les pères de province ne marient leurs filles qu'à
des garçons de province; personne n'a l'idée de croiser les races,
l'esprit s'abâtardit nécessairement; aussi, dans beaucoup de villes,
l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid.
L'homme s'y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des
convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales.
Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à
plumes éclatantes s'envole à Paris. Inférieure comme femme, une femme
de province est encore inférieure par son mari. Vivez donc heureuse
avec ces deux pensées écrasantes? Mais l'infériorité conjugale et
l'infériorité radicale de la femme de province sont aggravées d'une
troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre cette figure
sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement.
L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent à
elles-mêmes n'est-elle pas la certitude d'être pour quelque chose dans
la vie d'un homme supérieur choisi par elles en connaissance de cause,
comme pour prendre leur revanche du mariage où leurs goûts ont été
peu consultés? Or, en province, s'il n'y a point de supériorité chez
les maris, il en existe encore moins chez les célibataires. Aussi,
quand la femme de province commet sa petite faute, s'est-elle toujours
éprise d'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène, d'un garçon
qui porte des gants, qui passe pour savoir monter à cheval; mais, au
fond de son cœur, elle sait que ses vœux poursuivent un lieu commun
plus ou moins bien vêtu. Dinah fut préservée de ce danger par l'idée
qu'on lui avait donnée de sa supériorité. Elle n'eût pas été pendant
les premiers jours de son mariage aussi bien gardée qu'elle le fut par
sa mère, dont la présence ne lui fut importune qu'au moment où elle
eut intérêt à l'écarter, elle aurait été gardée par son orgueil, et
par la hauteur à laquelle elle plaçait ses destinées. Assez flattée
de se voir entourée d'admirateurs, elle ne vit pas d'amant parmi eux.
Aucun homme ne réalisa le poétique idéal qu'elle avait jadis crayonné
de concert avec Anna Grossetête. Quand, vaincue par les tentations
involontaires que les hommages éveillaient en elle, elle se dit:--Qui
choisirais-je, s'il fallait absolument se donner? elle se sentit une
préférence pour monsieur de Chargebœuf, gentilhomme de bonne maison
dont la personne et les manières lui plaisaient, mais dont l'esprit
froid, dont l'égoïsme, dont l'ambition bornée à une préfecture et à un
bon mariage la révoltaient. Au premier mot de sa famille, qui craignit
de lui voir perdre sa vie pour une intrigue, le vicomte avait déjà
laissé sans remords dans sa première sous-préfecture une femme adorée.
Au contraire la personne de monsieur de Clagny, le seul dont l'esprit
parlât à celui de Dinah, dont l'ambition avait l'amour pour principe
et qui savait aimer, lui déplaisait souverainement. Quand elle fut
condamnée à rester encore six ans à La Baudraye, elle allait accepter
les soins de monsieur le vicomte de Chargebœuf; mais il fut nommé
préfet et quitta le pays. Au grand contentement du Procureur du Roi,
le nouveau Sous-Préfet fut un homme marié dont la femme devint intime
avec Dinah. Monsieur de Clagny n'eut plus à combattre d'autre rivalité
que celle de monsieur Gravier. Or monsieur Gravier était le type du
quadragénaire dont se servent et dont se moquent les femmes, dont les
espérances sont savamment et sans remords entretenues par elles comme
on a soin d'une bête de somme. En six ans, parmi tous les gens qui lui
furent présentés, de vingt lieues à la ronde, il ne s'en trouva pas un
seul à l'aspect de qui Dinah ressentît cette commotion que cause la
beauté, la croyance au bonheur, le choc d'une âme supérieure, ou le
pressentiment d'un amour quelconque, même malheureux.
Aucune des précieuses facultés de Dinah ne put donc se développer,
elle dévora les blessures faites à son orgueil constamment opprimé
par son mari qui se promenait si paisiblement et en comparse sur la
scène de sa vie. Obligée d'enterrer les trésors de son amour, elle
ne livra que des dehors à sa société. Par moments, elle se secouait,
elle voulait prendre une résolution virile; mais elle était tenue en
lisières par la question d'argent. Ainsi, lentement et malgré les
protestations ambitieuses, malgré les récriminations élégiaques de son
esprit, elle subissait les transformations provinciales qui viennent
d'être décrites. Chaque jour emportait un lambeau de ses premières
résolutions. Elle s'était écrit un programme de soins de toilette que
par degrés elle abandonna. Si, d'abord, elle suivit les modes, si elle
se tint au courant des petites inventions du luxe, elle fut forcée de
restreindre ses achats au chiffre de sa pension. Au lieu de quatre
chapeaux, de six bonnets, de six robes, elle se contenta d'une robe
par saison. On la trouva si jolie dans un certain chapeau qu'elle
fit servir le chapeau l'année suivante. Il en fut de tout ainsi.
Souvent elle immola les exigences de sa toilette au désir d'avoir un
meuble gothique. Elle en arriva, dès la septième année, à trouver
commode de faire faire sous ses yeux ses robes du matin par la plus
habile couturière du pays. Sa mère, son mari, ses amis la trouvèrent
charmante ainsi. Comme elle n'avait sous les yeux aucun terme de
comparaison, elle tomba dans les piéges tendus aux femmes de province.
Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit
inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque;
si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque,
elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent: mais
la femme de province, jamais! Si sa taille est trop courte, si son
embonpoint se place mal, eh! bien, elle en prend son parti, et ses
adorateurs, sous peine de ne pas l'aimer, doivent l'accepter comme
elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce
qu'elle n'est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs
effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes
avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée, et qui
étonnent quand une femme de province se produit à Paris ou devant des
Parisiens. Dinah, dont la taille était svelte, la fit valoir à outrance
et ne s'aperçut point du moment où elle devint ridicule, où, l'ennui
l'ayant maigrie, elle parut être un squelette habillé. Ses amis, en
la voyant tous les jours, ne remarquaient point les changements
insensibles de sa personne. Ce phénomène est un des résultats naturels
de la vie de province. Malgré le mariage, une jeune fille reste encore
pendant quelque temps belle, la ville en est fière; mais chacun la
voit tous les jours, et quand on se voit tous les jours, l'observation
se blase. Si, comme madame de La Baudraye, elle perd un peu de son
éclat, on s'en aperçoit à peine. Il y a mieux, une petite rougeur,
on la comprend, on s'y intéresse. Une petite négligence est adorée.
D'ailleurs la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que
les légères altérations sont à peine remarquées, et peut-être finit-on
par les regarder comme des grains de beauté. Quand Dinah ne renouvela
plus sa toilette par saison, elle parut avoir fait une concession à la
philosophie du pays.
Il en est du parler, des façons du langage, et des idées, comme du
sentiment: l'esprit se rouille aussi bien que le corps, s'il ne se
renouvelle pas dans le milieu parisien; mais ce en quoi la vie de
province se signe le plus, est le geste, la démarche, les mouvements,
qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme
de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère
sans accidents, sans transitions; elle n'a rien à éviter, elle va
comme les recrues, dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des
obstacles: car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province où
elle est connue, où elle est toujours à sa place et où tout le monde
lui fait place. La femme perd alors le charme de l'imprévu. Enfin,
avez-vous remarqué le singulier phénomène de la réaction que produit
sur l'homme la vie en commun? Les êtres tendent, par le sens indélébile
de l'imitation simiesque, à se modeler les uns sur les autres. On
prend, sans s'en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les
attitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah
se mit au diapason de sa société. En prenant les idées de monsieur de
Clagny, elle en prit le son de voix; elle imita sans s'en apercevoir
les manières masculines en ne voyant que des hommes: elle crut se
garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant; mais comme il arrive
à certains railleurs, il resta quelques teintes de cette moquerie dans
sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le
phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent
l'heure et le moment de se faire valoir; tandis que madame de La
Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi de
théâtral et de dominateur, un air de _prima donna_ entrant en scène
que des sourires moqueurs eussent bientôt réformés à Paris.
Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses
adorateurs enchantés, elle crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle
eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombée de la
montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison.
En 1828, après le départ de monsieur de Chargebœuf, elle fut
agitée par l'attente d'un petit bonheur: elle allait revoir la
baronne de Fontaine. A la mort de son père, le mari d'Anna, devenu
Directeur-Général au Ministère des Finances, mit à profit un congé
pour mener sa femme en Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrêter
un jour à Sancerre chez son amie d'enfance. Cette entrevue eut je
ne sais quoi de funeste. Anna, beaucoup moins belle au pensionnat
Chamarolles que Dinah, parut en baronne de Fontaine mille fois plus
belle que la baronne de La Baudraye, malgré sa fatigue et son costume
de route. Anna descendit d'un charmant coupé de voyage chargé des
cartons de la Parisienne: elle avait avec elle une femme de chambre
dont l'élégance effraya Dinah. Toutes les différences qui distinguent
la Parisienne de la femme de province éclatèrent aux yeux intelligents
de Dinah, elle se vit alors telle qu'elle paraissait à son amie qui
la trouva méconnaissable. Anna dépensait six mille francs par an
pour elle, le total de ce que coûtait la maison de monsieur de La
Baudraye. En vingt-quatre heures, les deux amies échangèrent bien des
confidences; et la Parisienne, se trouvant supérieure au phénix du
pensionnat Chamarolles, eut pour son amie de province de ces bontés,
de ces attentions, en lui expliquant certaines choses, qui firent
de bien autres blessures à Dinah: car la provinciale reconnut que
les supériorités de la Parisienne étaient en surface; tandis que les
siennes étaient à jamais enfouies.
Après le départ d'Anna, madame de La Baudraye, alors âgée de vingt-deux
ans, tomba dans un désespoir sans bornes.
--Qu'avez-vous? lui dit monsieur de Clagny en la voyant si abattue.
--Anna apprenait à vivre, dit-elle, pendant que j'apprenais à
souffrir...
Il se jouait, en effet dans le ménage de madame de La Baudraye
une tragi-comédie en harmonie avec ses luttes relativement à la
fortune, avec ses transformations successives, et dont, après l'abbé
Duret, monsieur de Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par
désœuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire
anonyme.
Quoique l'alliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse
dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à cette
règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans
ces Études, seront commises envers la charte du Conte; car, pour faire
entrevoir les luttes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre,
il est nécessaire d'analyser un poème, le fruit de son profond
désespoir.
Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du
vicomte de Chargebœuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret qui
lui dit de convertir ses mauvaises pensées en poésie; ce qui peut-être
explique certains poètes.
--Il vous arrivera comme à ceux qui riment des épitaphes ou des élégies
sur des êtres qu'ils ont perdus: la douleur se calme au cœur à mesure
que les alexandrins bouillonnent dans la tête.
Ce poème étrange mit en révolution les départements de l'Allier, de
la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un poète capable de lutter
avec les illustrations parisiennes. PAQUITA LA SÉVILLANE par JAN
DIAZ fut publiée dans l'Écho du Morvan, espèce de Revue qui lutta
pendant dix-huit mois contre l'indifférence provinciale. Quelques gens
d'esprits prétendirent à Nevers que Jan Diaz avait voulu se moquer de
la jeune école qui produisait alors ses poésies excentriques, pleines
de verve et d'images, où l'on obtint de grands effets en violant la
muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes.
Le poème commençait par ce chant.
Si vous connaissiez l'Espagne,
Son odorante campagne,
Ses jours chauds aux soirs si frais;
D'amour, de ciel, de patrie,
Tristes filles de Neustrie,
Vous ne parleriez jamais.
C'est que là sont d'autres hommes
Qu'au froid pays où nous sommes!
Ah! là, du soir au matin,
On entend sur la pelouse
Danser la vive Andalouse
En pantoufles de satin.
Vous rougiriez les premières
De vos danses si grossières,
De votre laid Carnaval
Dont le froid bleuit les joues,
Et qui saute dans les boues,
Chaussé de peau de cheval.
C'est dans un bouge obscur, c'est à de pâles filles
Que Paquita redit ces chants;
Dans ce Rouen si noir, dont les frêles aiguilles
Mâchent l'orage avec leurs dents;
Dans ce Rouen si laid, si bruyant, si colère...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une magnifique description de Rouen, où jamais Dinah n'était allée,
faite avec cette brutalité postiche qui dicta plus tard tant de
poésies juvénalesques, opposait la vie des cités industrielles à la
vie nonchalante de l'Espagne, l'amour du ciel et des beautés humaines
au culte des machines, enfin la poésie à la spéculation. Et Jan Diaz
expliquait l'horreur de Paquita pour la Normandie en disant:
Paquita, voyez-vous, naquit dans la Séville
Au bleu ciel, aux soirs embaumés;
Elle était, à treize ans, la reine de sa ville,
Et tous voulaient en être aimés.
Oui, trois toréadors se firent tuer pour elle;
Car le prix du vainqueur était
Un seul baiser à prendre aux lèvres de la belle
Que tout Séville convoitait.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le poncif du portrait de la jeune Espagnole a servi depuis à tant de
courtisanes dans tant de prétendus poèmes qu'il serait fastidieux de
reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais, pour juger des
hardiesses auxquelles Dinah s'était abandonnée, il suffit d'en donner
la conclusion. Selon l'ardente madame de La Baudraye, Paquita fut si
bien créée pour l'amour qu'elle pouvait difficilement rencontrer des
cavaliers dignes d'elle; car,
. . . . . . . . . . dans sa volupté vive,
On les eût vus tous succomber,
Quand au festin d'amour, dans son humeur lascive,
Elle n'eût fait que s'attabler.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle a pourtant quitté Séville la joyeuse,
Ses bois et ses champs d'orangers,
Pour un soldat normand qui la fit amoureuse
Et l'entraîna dans ses foyers.
Elle ne pleurait rien de son Andalousie,
Ce soldat était son bonheur!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais il fallut un jour partir pour la Russie
Sur les pas du grand Empereur.
Rien de plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et du
capitaine d'artillerie normand qui, dans le délire d'une passion rendue
avec un sentiment digne de Byron, exigeait de Paquita une promesse de
fidélité absolue, dans la cathédrale de Rouen, à l'autel de la Vierge,
qui
Quoique vierge est femme, et jamais ne pardonne
Aux traîtres en serments d'amour.
Une grande portion du poème était consacrée à la peinture des
souffrances de Paquita seule dans Rouen, attendant la fin de la
campagne; elle se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer
de joyeux couples, elle contenait l'amour dans son cœur avec une
énergie qui la dévorait, elle vivait de narcotiques, elle se dépensait
en rêves!
Elle faillit mourir, mais elle fut fidèle.
Quand son soldat fut de retour,
A la fin de l'année il retrouva la belle
Digne encor de tout son amour.
Mais lui, pâle et glacé par la froide Russie
Jusque dans la moelle des os,
Accueillit tristement sa languissante amie...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le poème avait été conçu pour cette situation exploitée avec une verve,
une audace qui donnait un peu trop raison à l'abbé Duret. Paquita, en
reconnaissant les limites où finissait l'amour, ne se jetait pas, comme
Héloïse et Julie, dans l'infini, dans l'idéal; non, elle allait, ce
qui peut-être est atrocement naturel, dans la voie du Vice, mais sans
aucune grandeur, faute d'éléments, car il est difficile de trouver à
Rouen des gens assez passionnés pour mettre une Paquita dans son milieu
de luxe et d'élégance. Cette affreuse réalité, relevée par une sombre
poésie, avait dicté quelques-unes de ces pages dont abuse la Poésie
moderne, et un peu trop semblables à ce que les peintres appellent des
_écorchés_. Par un retour empreint de philosophie, le poète, après
avoir dépeint l'infâme maison où l'Andalouse achevait ses jours,
revenait au chant du début:
Paquita maintenant est vieille et ridée,
Et c'était elle qui chantait:
Si vous connaissiez l'Espagne,
Son odorante, etc...
La sombre énergie empreinte en ce poème d'environ six cents vers,
et qui, s'il est permis d'emprunter ce mot à la peinture, faisait
un vigoureux repoussoir à deux séguidilles, semblables à celle qui
commence et termine l'œuvre, cette mâle expression d'une douleur
indicible épouvanta la femme que trois départements admiraient sous le
frac noir de l'anonyme. Tout en savourant les enivrantes délices du
succès, Dinah craignit les méchancetés de la province où plus d'une
femme, en cas d'indiscrétion, voudrait voir des rapports entre l'auteur
et Paquita. Puis la réflexion vint: Dinah frémit de honte à l'idée
d'avoir exploité quelques-unes de ses douleurs.
--Ne faites plus rien, lui dit l'abbé Duret, vous ne seriez plus une
femme, vous seriez un poète.
On chercha Jean Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah fut
impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans le cas
où quelque hasard fatal révélerait son nom, elle fit un charmant poème
en deux chants sur le _Chêne de la Messe_, une tradition du Nivernais
que voici.
Un jour les gens de Nevers et ceux de Saint-Saulge, en guerre les uns
contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille
mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la forêt de
Faye. Entre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre
dont l'attitude, au soleil levant, eut quelque chose de si frappant que
les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut
dite sous un chêne, et à la voix de l'Évangile ils se réconcilièrent.
On montre encore un chêne quelconque dans le bois de Faye.
Ce poème, infiniment supérieur à _Paquita la Sévillane_, eut beaucoup
moins de succès. Depuis ce double essai, madame de La Baudraye, en se
sachant poète, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux qui
la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris,
elle aspirait à la gloire et retombait dans son trou de La Baudraye,
dans ses chicanes journalières avec son mari, dans son cercle où les
caractères, les intentions, le discours étaient trop connus pour ne
pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux
littéraires une distraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie,
la poésie eut de grands retentissements, si elle occupa ses forces, la
littérature lui fit prendre en haine la grise et lourde atmosphère de
province.
Quand, après la révolution de 1830, la gloire de George Sand rayonna
sur le Berry, beaucoup de villes envièrent à La Châtre le privilége
d'avoir vu naître une rivale à madame de Staël, à Camille Maupin, et
furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi
vit-on alors beaucoup de Dixièmes Muses en France, jeunes filles ou
jeunes femmes détournées d'une vie paisible par un semblant de gloire!
D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes
devaient jouer dans la Société. Sans que le bon sens qui fait le
fond de l'esprit en France en fût perverti, l'on passait aux femmes
d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent
pas avoués quelques années auparavant. Monsieur de Clagny profita de
cet instant de licence pour réunir, en un petit volume in-18 qui fut
imprimé par Desroziers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. Il composa
sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux Lettres, une notice
spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme; mais qui n'avait
pas alors en littérature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries,
excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides
quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais sous ce rapport, la notice
sur Jan Diaz, fils d'un prisonnier espagnol et né vers 1807, à Bourges,
a des chances pour tromper un jour les faiseurs de _Biographies
Universelles_. Rien n'y manque, ni les noms des professeurs du collége
de Bourges, ni ceux des condisciples du poète mort, tels que Lousteau,
Bianchon, et autres célèbres berruyers qui sont censés l'avoir connu
rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la
poésie. Une élégie intitulée: _Tristesse_ faite au collége, les deux
poèmes de _Paquita la Sévillane_ et du _Chêne de la messe_, trois
sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de
Jacques-Cœur, enfin une nouvelle intitulée _Carola_, donnée comme
l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient
le bagage littéraire du défunt dont les derniers instants, pleins de
misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de
la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan où il avait expiré,
près de Château-Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait!...
Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent
cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette
moyenne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de
la France, est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs
sur la _furia francese_ qui, de nos jours, se porte beaucoup plus
sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de monsieur de
Clagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou huit
exemplaires enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte
de cette publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris
se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris
pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, fit sur le grand homme un
article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens
enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collége qui ne
se rappelaient point Jan Diaz, attendit des nouvelles de Sancerre, et
apprit que Jan Diaz était le pseudonyme d'une femme. On se passionna,
dans l'arrondissement de Sancerre, pour madame de La Baudraye, en qui
l'on voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre
jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poème qui, dans un autre
temps, eût été bien certainement honni. Le public de province, comme
tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des
Français, le juste-milieu: il vous met aux nues ou vous plonge dans la
fange.
A cette époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de madame de
La Baudraye, était mort; autrement il l'eût empêchée de se livrer
à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient
au cœur de Dinah qui substitua le tapage de la gloire à toutes ses
ambitions trompées. La poésie et les rêves de la célébrité, qui depuis
son entrevue avec Anna Grossetête avaient endormi ses douleurs, ne
suffisaient plus, après 1830, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé
Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était
impuissante, l'abbé Duret qui comprenait Dinah, qui lui peignait un bel
avenir en lui disant que Dieu récompenserait toutes les souffrances
noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus
s'interposer entre une faute à commettre et sa belle pénitente qu'il
nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté
d'éclairer Dinah sur le caractère de monsieur de La Baudraye, en lui
disant que cet homme savait haïr; mais les femmes ne sont pas disposées
à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop
constante action pour ne pas être une force vive. En trouvant son mari
profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de
haïr.
--Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est
deux sentiments bien différents, l'un est celui des petits esprits,
l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes.
Dieu se venge et ne hait pas. La haine est le vice des âmes étroites,
elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le
prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser
monsieur de La Baudraye; il vous pardonnerait une faute, car il y
trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le
touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint monsieur Milaud de
Nevers, et la vie ne serait plus possible pour vous.
Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Morvan, le Berry
s'enorgueillissaient de madame de La Baudraye et la célébraient sous
le nom de Jan Diaz, le petit La Baudraye recevait un coup mortel de
cette gloire. Lui seul savait les secrets du poème de _Paquita la
Sévillane_. Quand on parlait de cette œuvre terrible, tout le monde
disait de Dinah:--Pauvre femme! pauvre femme! Les femmes étaient
heureuses de pouvoir plaindre celle qui les avait tant opprimées, et
jamais Dinah ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit
vieillard, devenu plus jaune, plus ridé, plus débile que jamais, ne
témoigna rien; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle, des regards
d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse
et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être
une simple brouille de ménage; mais en s'expliquant avec son insecte,
comme le nommait monsieur Gravier, elle sentit le froid, la dureté,
l'impassibilité de l'acier: elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie
depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les
femmes appellent une scène; mais le petit La Baudraye se tint sur un
fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain
eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu
tort d'écrire: elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint
parole. Aussi fût-ce une désolation dans tout le Sancerrois.
--Pourquoi madame de La Baudraye ne compose-t-elle plus de vers
(_verse_)? fut le mot de tout le monde.
A cette époque, madame de La Baudraye n'avait plus d'ennemies, on
affluait chez elle, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y eût de
nouvelles présentations. La femme du Président du Tribunal, une auguste
bourgeoise née Popinot-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de
vingt-deux ans, d'aller à La Baudraye y faire sa cour, et se flattait
de voir son Gatien dans les bonnes grâces de cette femme supérieure.
Le mot _femme supérieure_ avait remplacé le grotesque surnom de Sapho
de Saint-Satur. La Présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé
l'opposition contre Dinah, fut si heureuse d'avoir vu son fils agréé,
qu'elle dit un bien infini de la Muse de Sancerre.
--Après tout, s'écria-t-elle en répondant à une tirade de madame de
Clagny qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse de son mari, c'est
la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berry!
Après avoir roulé dans tant de halliers, s'être élancée en mille
voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré
les souffrances des drames les plus noirs en en trouvant les sombres
plaisirs achetés à bon marché, tant la monotonie de sa vie était
fatigante, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré
d'éviter. En voyant monsieur de Clagny se sacrifiant toujours et qui
refusa d'être Avocat-Général à Paris où l'appelait sa famille, elle
se dit:--Il m'aime! elle vainquit sa répugnance et parut vouloir
couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez
elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections en faveur
de monsieur de Clagny. Madame de La Baudraye avait rêvé de suivre à
Paris le député de Sancerre. Mais, malgré de solennelles promesses,
les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dinah, qui
voulait faire revêtir la simarre du Garde des Sceaux à ce défenseur de
la veuve et de l'orphelin, se changèrent en une _imposante minorité_ de
cinquante voix. La jalousie du Président Boirouge, la haine de monsieur
Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah,
furent exploitées par un jeune Sous-Préfet que, pour ce fait, les
Doctrinaires firent nommer Préfet.
--Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant
Sancerre, de ne pas avoir su plaire à madame de La Baudraye, mon
triomphe eût été complet...
Cette vie intérieurement si tourmentée offrait un ménage calme, deux
êtres mal assortis mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent,
ce mensonge que veut la Société, mais qui faisait à Dinah comme un
harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après
l'avoir porté pendant douze ans? D'où venait cette lassitude quand
chaque jour augmentait son espoir d'être veuve? Si l'on a suivi toutes
les phases de cette existence, on comprendra très-bien les différentes
déceptions auxquelles Dinah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs,
s'était laissé prendre. Du désir de dominer monsieur de La Baudraye,
elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions de
ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé
toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le
consolateur, monsieur de Chargebœuf, était parti. L'entraînement qui
cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors
manqué. S'il est enfin des femmes qui vont droit à une faute, n'en
est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui
n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets!
Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs,
qu'elle n'aima pas assez monsieur de Clagny pour lui pardonner son
insuccès. Son installation dans le château d'Anzy, l'arrangement de
ses collections, de ses curiosités qui reçurent une valeur nouvelle du
cadre magnifique et grandiose que Philibert de Lorme semblait avoir
bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent
de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public à qui les
motifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et
de suppositions.
La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes
fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices, frappa madame de
La Baudraye; elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se
passionna pour lui, moins peut-être à cause de son talent qu'à cause
de ses succès auprès des femmes; elle inventa, pour l'amener dans le
pays, l'obligation pour Sancerre d'élire aux prochaines Élections une
des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par
Gatien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popinot;
puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousteau de réveiller
l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où
quelques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député
parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage,
madame de La Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs,
elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni
Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les
vacances. Bianchon, qui, l'année précédente, avait obtenu sa chaire
après un brillant concours, ne pouvait quitter son enseignement.
Au mois de septembre, en pleines vendanges, les deux Parisiens
arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les
tyranniques occupations de la récolte de 1836; il n'y eut donc aucune
manifestation de l'opinion publique en leur faveur.
--_Nous faisons four_, dit Lousteau en parlant à son compatriote la
langue des coulisses.
En 1836, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé
tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les
mécomptes, paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que
trente-sept. Déjà chauve, il avait pris un air byronien en harmonie
avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa figure par
l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur
le compte de la vie littéraire en accusant la Presse d'être meurtrière,
il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de donner
du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa patrie
et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins,
parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on
croit éteints; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout
ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme.
Horace Bianchon, décoré de la Légion-d'Honneur, gros et gras comme un
médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux longs, un
front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette
physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son
léger compatriote.
Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à
l'auberge où elles étaient descendues, et monsieur de Clagny n'apprit
leur arrivée que par hasard. Madame de La Baudraye, au désespoir,
envoya Gatien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux
Parisiens à venir pour quelques jours au château d'Anzy. Depuis un
an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers
à La Baudraye. Monsieur Gravier, le Procureur du Roi, le Président
et Gatien Boirouge offrirent aux deux hommes célèbres un banquet
auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville.
En apprenant que la belle madame de La Baudraye était Jan Diaz, les
deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château
d'Anzy dans un char-à-bancs que Gatien mena lui-même. Ce jeune homme,
plein d'illusions, donna madame de La Baudraye aux deux Parisiens
non-seulement comme la plus belle femme du Sancerrois, comme une
femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand,
mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde
sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard
feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent
au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger casimir noir,
à guimpe, semblable à une amazone sans queue; car ils reconnurent des
prétentions énormes dans cette excessive simplicité. Dinah portait un
béret de velours noir à la Raphaël d'où ses cheveux s'échappaient en
grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille,
de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de
la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berry, l'étrangeté de cette
mise _artiste_ déguisait les romanesques affectations de la femme
supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse,
qui étaient en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les
deux amis échangèrent un regard, et prirent une attitude profondément
sérieuse pour écouter madame de La Baudraye qui leur fit une allocution
étudiée en les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie.
Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de
fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy.
--Comment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle
que vous l'êtes et qui paraît si supérieure, a-t-elle pu rester en
province? Comment faites-vous pour résister à cette vie?
--Ah! voilà, dit la châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond
désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a
pas de choix, tel est le tuf sur lequel repose notre existence et où
s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y
nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à
l'insouciance! L'insouciance tient au désespoir ou à la résignation.
Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caractère, lui paraît
un plaisir. Quelques-unes se jettent dans les confitures et dans les
lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la
vendange ou de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la
broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues
de petite ville. D'autres tracassent un piano inamovible qui sonne
comme un chaudron au bout de la septième année, et qui finit ses jours,
asthmatique, au château d'Anzy. Quelques dévotes s'entretiennent des
différents crus de la parole de Dieu: l'on compare l'abbé Fritaud à
l'abbé Guinard. On joue aux cartes le soir, on danse pendant douze
années avec les mêmes personnes, dans les mêmes salons, aux mêmes
époques. Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles
sur le Mail, de visites d'étiquette entre femmes qui vous demandent
où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de
l'intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond
de l'eau dormante de la vie de province, au nord par les mariages sur
le tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les petits mots
piquants. Aussi le voyez-vous? dit-elle en se posant, une femme a des
rides à vingt-neuf ans, dix ans avant le temps fixé par les ordonnances
du docteur Bianchon, elle se couperose aussi très-promptement, et
jaunit comme un coing quand elle doit jaunir, nous en connaissons qui
verdissent. Quand nous en arrivons là, nous voulons justifier notre
état normal. Nous attaquons alors de nos dents acérées comme des
dents de mulot, les terribles passions de Paris. Nous avons ici des
puritaines à contre-cœur qui déchirent les dentelles de la coquetterie
et rongent la poésie de vos beautés parisiennes, qui entament le
bonheur d'autrui en vantant leurs noix et leur lard rances, en exaltant
leur trou de souris économe, les couleurs grises et les parfums
monastiques de notre belle vie sancerroise.
--J'aime ce courage, madame, dit Bianchon. Quand on éprouve de tels
malheurs, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus.
Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la
province à ses hôtes dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien
Boirouge poussa le coude à Lousteau en lui lançant un regard et un
sourire qui disaient: Hein? vous ai-je trompés?
--Mais, madame, dit Lousteau, vous nous prouvez que nous sommes encore
à Paris, je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans
mon feuilleton...
--Oh! monsieur, répliqua-t-elle, défiez-vous des femmes de province.
--Et pourquoi? dit Lousteau.
Madame de La Baudraye eut la rouerie, assez innocente d'ailleurs, de
signaler à ces deux Parisiens entre lesquels elle voulait choisir un
vainqueur, le piége où il se prendrait, en pensant qu'au moment où il
ne le verrait plus, elle serait la plus forte.
--On se moque d'elles en arrivant, puis quand on a perdu le souvenir de
l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui
fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont
rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera....
Prenez garde! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par
ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et
de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion
excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province,
elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment, elle y trouve une
occupation et l'étend sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux
que l'attachement d'une femme de province: elle compare, elle étudie,
elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense
à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or
une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment
brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En
province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à
marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine
à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la
passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de
tout cela n'existe ici.
--C'est vrai, dit Lousteau, il y a dans le cœur d'une femme de province
des _surprises_ comme dans certains joujoux.
--Oh! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant
un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu; vient une partie
de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est
fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque
chose de très-naturel. Au lieu de calomnier la femme de province
en la croyant dépravée, un poète, comme vous, ou un philosophe,
un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les
merveilleuses poésies inédites, enfin toutes les pages de ce beau roman
dont le dénoûment profite à quelque heureux sous-lieutenant, à quelque
grand homme de province.
--Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient
en effet assez enleveuses...
--Dam! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot
par un petit geste d'épaules.
--Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes
représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le
journaliste.
--Quelle est donc la cause de vos maux? demanda Bianchon.
--Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme
supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout
entier. La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la
nation est divisée en cinquante petits États, là chacun peut avoir une
physionomie, et une femme reflète alors l'éclat de la sphère où elle
règne. Ce phénomène social se voit encore, m'a-t-on dit, en Italie,
en Suisse et en Allemagne; mais en France, comme dans tous les pays à
capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera la conséquence forcée
de la centralisation.
--Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de
l'originalité que par une fédération d'États français formant un même
empire, dit Lousteau.
--Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à
conquérir trop de pays, dit Bianchon.
--L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres
n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à
laquelle le génie français finira par remédier; mais elle a quelque
chose de plus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est un bien
autre mal!
--L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste qui prévit une
tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre
l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses
magnifiques parcs, elle ne vient à Londres _que pendant deux mois_, ni
plus ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit.
--Oui, dit madame de La Baudraye, Londres est la capitale des boutiques
et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y
recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots
d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle
passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle
se dit bonjour, et s'en va promptement: elle est si peu amusante
qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés
_la saison_.
--Aussi, dans la perfide Albion du _Constitutionnel_, s'écria Lousteau
pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il
chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du
royaume.
--Mais de charmantes femmes anglaises! répliqua madame de La Baudraye
en souriant. Voici, ma mère, à laquelle je vais vous présenter,
dit-elle en voyant venir madame Piédefer.
Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux
du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à
visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa
les Parisiens libres pendant quelques instants.
--Eh! bien, dit Gatien à Lousteau, qu'en pensez-vous?
--Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout
bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.
--Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un
ange!
--Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez
le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai
plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a
bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un
trop grand feu...
Gatien Boirouge trouva moyen de dire à madame de La Baudraye le mot du
feuilletoniste, pendant le dîner qui fut plantureux, sinon splendide,
et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur
dans la conversation révéla l'indiscrétion de Gatien. Étienne essaya
de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour
Bianchon. Néanmoins, au milieu de la soirée, la baronne redevint
gracieuse pour Lousteau. N'avez-vous pas remarqué combien de grandes
lâchetés sont commises pour de petites choses? Ainsi cette noble
Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait au fond de
sa province une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de
poésies inédites, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau,
la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en
serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds lui demandant
merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album.
Madame de La Baudraye avait donné dans la manie des autographes: elle
possédait un volume oblong qui méritait d'autant mieux son nom que
les deux tiers des feuillets étaient blancs. La baronne de Fontaine,
à qui elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de
peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers
que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un
mot de Béranger, _Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse_
écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie par Scribe,
une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la
signature de David d'Angers, trois notes d'Hector Berlioz. Monsieur de
Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire,
autographe très-recherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre
excessivement courte de Napoléon, qui toutes trois étaient collées sur
le vélin de l'album. Monsieur Gravier, pendant un voyage, avait fait
écrire sur cet album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi,
les premiers artistes, comme Frédérick-Lemaître, Monrose, Bouffé,
Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal; car il connaissait une société de
vieux garçons _nourris_, selon leur expression, _dans le Sérail_, qui
lui procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant
plus précieux à Dinah qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à
posséder un album.
Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur
lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques
par leurs amis et connaissances.
O vous qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux
et primitifs, hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand,
craignant de ne pas garder ses hôtes plus de deux jours, elle pria
Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant.
Le médecin fit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la
première page:
«_Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour tous
ses crimes une absolution dans ses poches._
»J.-B. DE CLAGNY.»
--Appuyons cet homme assez courageux pour plaider la cause de la
monarchie, dit à l'oreille de Lousteau le savant élève de Desplein. Et
Bianchon écrivit au-dessous:
«_Ce qui distingue Napoléon d'un porteur d'eau n'est sensible
que pour la Société, cela ne fait rien à la Nature. Aussi la
démocratie, qui se refuse à l'inégalité des conditions, en
appelle-t-elle sans cesse à la Nature._
»H. BIANCHON.»
--Voilà les riches, s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur bourse
une pièce d'or comme les pauvres en tirent un liard... Je ne sais,
dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser de
l'hospitalité que de vous demander quelques stances...
--Ah! madame, vous me flattez, Bianchon est un grand homme; mais moi,
je suis trop obscur!... Dans vingt ans d'ici, mon nom serait plus
difficile à expliquer que celui de monsieur le Procureur du Roi dont la
pensée inscrite sur votre album indiquera certainement un Montesquieu
méconnu. D'ailleurs il me faudrait au moins vingt-quatre heures pour
improviser quelque méditation bien amère; car, je ne sais peindre que
ce que je ressens...
--Je voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gracieusement
madame de La Baudraye en tendant son album, je vous garderais plus
longtemps.
Le lendemain, à cinq heures du matin, les hôtes du château d'Anzy
furent sur pied. Le petit La Baudraye avait organisé pour les Parisiens
une chasse; moins pour leur plaisir que par vanité de propriétaire,
il était bien aise de leur faire arpenter ses bois et de leur faire
traverser les douze cents hectares de landes qu'il rêvait de mettre en
culture: entreprise qui voulait quelque cent mille francs, mais qui
pouvait porter de trente à soixante mille francs les revenus de la
terre d'Anzy.
--Savez-vous pourquoi le Procureur du Roi n'a pas voulu venir chasser
avec nous? dit Gatien Boirouge à monsieur Gravier.
--Mais il nous l'a dit, il doit tenir l'audience aujourd'hui, car
le Tribunal juge correctionnellement, répondit le Receveur des
Contributions.
--Et vous croyez cela? s'écria Gatien. Eh! bien, mon papa m'a
dit:--Vous n'aurez pas monsieur Lebas de bonne heure, car monsieur de
Clagny a prié son substitut de tenir l'audience.
--Ah! ah! fit Gravier, dont la physionomie changea, et monsieur de La
Baudraye qui part pour la Charité!
--Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit Horace Bianchon à
Gatien.
--Horace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous
occupez autant les uns des autres, vous perdez votre temps à des riens.
Horace Bianchon regarda Étienne Lousteau comme pour lui dire que
les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient
incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, monsieur Gravier laissa
les deux hommes célèbres et Gatien s'y engager, sous la conduite du
garde, dans un pli du terrain.
--Eh! bien, attendons le financier, dit Bianchon quand les chasseurs
arrivèrent à une clairière.
--Ah! bien, si vous êtes un grand homme en Médecine, répliqua Gatien,
vous êtes un ignorant en fait de vie de province. Vous attendez
monsieur Gravier?... mais il court comme un lièvre, malgré son petit
ventre rondelet; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Gatien
tira sa montre) Bien! il arrivera juste à temps.
--Où?...
--Au château pour le déjeuner, répondit Gatien. Croyez-vous que je
serais à mon aise si madame de La Baudraye restait seule avec monsieur
de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.
--Ah! çà, madame de La Baudraye en est donc encore à faire un choix?
dit Lousteau.
--Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que monsieur de Clagny n'ait
fini par fasciner madame de La Baudraye: s'il a pu lui montrer dans la
députation quelques chances de revêtir la simarre des Sceaux, il a bien
pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles,
sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poète
crotté. Si Dinah voit monsieur de Clagny Procureur-Général, elle peut
le voir joli garçon. L'éloquence a de grands priviléges. D'ailleurs
madame de La Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle
rêve des grandeurs parisiennes.
--Mais quel intérêt avez-vous à cela, dit Lousteau, car si elle aime le
Procureur du Roi... Ah! vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps,
et vous espérez lui succéder.
--Vous autres, dit Gatien, vous rencontrez à Paris autant de femmes
différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre où il ne
s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions
désordonnées à la vertu; quand la plus belle vous tient à une distance
énorme par des regards dédaigneux comme si elle était princesse de
sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de
chercher à deviner les secrets de cette femme: car alors elle sera
forcée d'avoir des égards pour lui.
--Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant.
--J'accorde à madame de La Baudraye trop de bon goût pour croire
qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon.
--Horace, dit le journaliste, voyons, savant interprète de la nature
humaine, tendons un piége à loup au Procureur du Roi, nous rendrons
service à notre ami Gatien, et nous rirons. Je n'aime pas les
Procureurs du Roi.
--Tu as un juste pressentiment de la destinée, dit Horace. Mais que
faire?
--Eh! bien, racontons, après le dîner, quelques histoires de femmes
surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des
circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de
La Baudraye et monsieur de Clagny.
--Pas mal, dit Bianchon, il est difficile que l'un ou l'autre ne se
trahissent pas par un geste ou par une réflexion.
--Je connais, reprit le journaliste en s'adressant à Gatien, un
directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée,
n'admet que des histoires où les amants sont brûlés, hachés, pilés,
disséqués; où les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte
alors ces effroyables histoires à sa femme en espérant qu'elle lui
sera fidèle par peur; il se contente de ce pis-aller, le modeste mari:
«Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute!» lui dit-il en
traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès.
--Madame de La Baudraye est parfaitement innocente, ce jeune homme a
la berlue, dit Bianchon. Madame Piédefer me paraît être beaucoup trop
dévote pour inviter au château d'Anzy l'amant de sa fille. Madame de
La Baudraye aurait à tromper sa mère, son mari, sa femme de chambre et
celle de sa mère; c'est trop d'ouvrage, je l'acquitte.
--D'autant plus que son mari ne la quitte pas, dit Gatien en riant de
son calembour.
--Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler
Dinah, dit Lousteau. Jeune homme, et toi Bianchon, je vous demande
une tenue sévère, montrez-vous diplomates, ayez un laissez-aller sans
affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels,
vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Ce matin
nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le Procureur du Roi.
La soirée commença triomphalement pour Lousteau qui remit à la
châtelaine son album où elle trouva cette élégie.