La Baltique traversée, lorsqu’on débarque sur le quai de bois de
Trelleborg, on s’étonne, après la laideur agressive et désespérée des
foules en Allemagne, de trouver des douaniers souriants et bien vêtus. A
l’heure dite, un train propre, verni, et qui sent le linge frais--cinq
ou six wagons seulement, traînés par une petite locomotive--vous emmène
entre des maisons basses construites en briques rouges, puis par une
campagne verte et monotone où les moulins à vent, avec leurs antennes,
ont l’air de grands insectes domestiqués. Aux stations, sans un cri,
sans une bousculade, montent et descendent des voyageurs bien nourris et
tranquilles. Puis, sur l’ordre précis d’un chef de gare ganté, en gilet
blanc, le train se remet à glisser sur les rails. Les heures s’écoulent:
dans ce pays démesuré les trajets sont interminables. Vos voisins de
banquette vous passent des journaux volumineux et richement imprimés, et
dont vous ne comprenez que les images; quand vous les rendez à leurs
propriétaires, ceux-ci vous sourient avec amitié. Dans le
wagon-restaurant, même simplicité et même gentillesse; à la table de
quatre où je me trouve, personne ne veut se servir le premier.
Cette impression d’ordre et de courtoisie, tout, ensuite, la confirme.
Nulle part je n’ai vu les taxis et les autos privées obéir avec une
telle docilité taciturne aux injonctions muettes des agents. Même parmi
les piétons la circulation est réglée. Aucun geste, aucun bavardage
inutiles. «A Stockholm, m’explique quelqu’un, vous ne voyez jamais
d’attroupement.» De haut en bas du peuple s’exerce une discipline voulue
par tous, et qui est bien exceptionnelle dans le monde d’aujourd’hui. La
vie y gagne un rythme sûr et lent dont la régularité repose l’esprit.
Les cadres sociaux, ici, sont solides; on regarde volontiers aux
autorités constituées, politiques ou professionnelles, et on les suit.
Ordre dans l’État, ordre dans les administrations, ordre dans la rue et
peut-être dans les pensées: c’est une mise en place générale et
méthodique. «Oui, nous aimons obéir--après examen», me dit un Suédois.
* * * * *
Nation éminemment comme il faut. La Cour est comme une académie de
bonnes manières, et l’enseignement de la politesse fait partie de
l’éducation. Les questions de protocole jouent un rôle essentiel. Dans
la rue, les gens se dégantent scrupuleusement avant de se serrer la
main. Aux repas le cérémonial prescrit des «skals», ou «santés» qu’on se
souhaite à tout bout de champ, en travers de la table, et qui permettent
des fraternisations, mais correctes. Après dîner, il est convenable que
les invités aillent en corps remercier la maîtresse de maison. Il y a du
rituel, du solennel dans ces usages un peu gourmés qui permettent
peut-être, en se conformant à une règle apparente, de demeurer secret...
J’ai été reçu dans un château du XVIIIe siècle, en pleine forêt, qui
réunit sous son toit, comme dans l’ancienne Russie, une nombreuse
famille, des servantes et des paysans; le meilleur souvenir que j’en
garde, c’est, au milieu du salon blanc et or, la petite fille de la
maison, en robe de mousseline claire, les cheveux tirés, un collier de
corail à son cou, et qui venait, le visage immobile de frayeur contenue,
faire devant chacun de nous une révérence surannée. Ce fut avec elle et
une vieille cousine fort civile, qui lui servait sans doute
d’institutrice, que je passai le meilleur de la soirée, goûtant le
charme des courtoisies très bien apprises.
* * * * *
S’ils sont bien élevés, les Suédois sont également bien tenus. Ils
témoignent d’une extrême et naturelle propreté. Les femmes montrent des
teints lavés, d’un rose de fleur, des cheveux en torsades d’or, des
corps robustes et drus habillés sans recherche; sous l’averse, si
fréquente, elles vont sans parapluie, enveloppées de manteaux de
caoutchouc. A la campagne, la peau claire, les chevelures filasses des
paysannes sont rehaussées du rouge et du blanc de lourdes robes brodées.
Les hommes, eux, sont tous vêtus de bleu marine ou de beige. Pour un
rien, les voilà en jaquette et en haut de forme. La plupart sont
glabres, alertes et d’apparence jeune: pas de ventre, pas de
flétrissures au visage. Quiconque porte un uniforme est net, sanglé,
rasé, et salue en maintenant longtemps la main à la visière,--depuis les
agents de police en longues redingotes à boutons d’or et gants jaunes,
jusqu’aux employés des trains qui arborent les casquettes galonnées, les
cols cassés et les cravates noires de la marine anglaise. Quant aux
soldats, l’État les habille de gris-souris soutaché de rouge-framboise,
et les coiffe de tricornes relevés, à la façon du XVIIIe siècle. Dans la
cavalerie on voit des hussards en bleu foncé à brandebourgs jaune d’œuf,
avec des culottes d’une coupe longue et basse; j’ai noté, à un concours
hippique, l’aspect caractéristique d’un brigadier, azur et blanc-neige,
les cheveux pâles, les yeux clairs. Le directeur d’une banque qui venait
de se faire construire un nouvel immeuble, d’architecture très
remarquable, me faisait remarquer qu’aux marbres sombres et polis, aux
boiseries cirées, il avait assorti la livrée des garçons de bureau: bleu
foncé, noir et argent.
* * * * *
Cette multiplication de la couleur réjouit les yeux. Si, plus tard--mais
les pays sont contradictoires comme des personnes,--la Suède vous laisse
deviner des arrière-plans, elle vous accueille d’abord avec gaîté. Vert
vif des gazons fins, voiles d’un blanc cru penchées sur les flots du
golfe, casquettes blanches des étudiants, bleu et jaune de drapeaux
innombrables et que soulève sans cesse un léger vent marin. Le long
d’étangs encadrés de feuillages, brillent au soleil des parterres de
tulipes et de pensées. Dans les jardins foisonnent des sureaux en
bouquets superposés, des lilas croulant par masses crémeuses ou
violettes parmi des verdures d’une tendre fraîcheur de salade. Et ce
bariolage éclate contre des architectures en briques noires ou brunes,
d’aspect sévère; sous des nuages gris-perle aux reflets argentés, au
bord de lacs ou de canaux qui doublent cette bigarrure dans leurs
miroirs immobiles.
Et les Suédois n’ont pas un moindre amour pour les lumières. En 1923
l’exposition de Gothembourg en donnait des exemples,--cette exposition
si amusante avec ses palais aux formes audacieuses et raffinées, très
sobres de couleur mais relevés d’un ton pur; avec, passant sur le tout,
mais à peine indiqué, un ressouvenir d’Orient, je ne sais quelle
malicieuse turquerie. Dès la nuit tombée--une nuit nordique, bleu-clair,
verdâtre au bord de l’horizon--s’allumaient des lanternes de couleur.
Des projecteurs au foyer dissimulé éclairaient par en dessous les
édifices, allaient caresser à leur faîte, très haut, des figures
symboliques. L’opulence à la fois et l’ingéniosité de ces harmonies
lumineuses, on les retrouvait dans des salles de danses remplies
jusqu’au bord de couples en mouvement, et plongées soudain dans une
pénombre que traversaient de longs rayons multicolores. Une recherche si
habile de l’effet montrait à quel point le goût n’est que le déguisement
élégant de l’intelligence.
* * * * *
Est-il exagéré de dire que cette allégresse des couleurs est le symbole
de l’amour que les Suédois portent à la vie? La vie, ils la veulent
libre et saine, heureuse et forte. On est très près ici de la nature,
non pour la célébrer seulement, mais pour la servir et en profiter. Les
parcs, avec leurs beaux arbres, en témoignent, et aussi les animaux
domestiques: il n’y a pas en Angleterre de chevaux, de chiens plus
confiants et plus satisfaits, il n’y a pas en Suisse de plus belles
bêtes à cornes. Et la préoccupation d’un élevage méthodique s’étend à la
race humaine. On sait que les Suédois étaient naguère petits et
alcoolisés et qu’un siècle de gymnastique et de tempérance relative les
a fortifiés et littéralement grandis. Chaque saison a son sport, et à
chaque sport est attachée une joie. Je n’ai pas vu la Suède sous la
neige. Mais je l’ai vue en été, avec ses gymnastes dans les stades, ses
navigateurs sur les lacs, ses baigneuses naïvement nues. La pudeur
suédoise est dans l’âme, non dans les corps qui ne suscitent point de
mauvaises pensées. Pour me vanter les bienfaits physiques du service
militaire, un jeune homme déploya un véritable enthousiasme. Un autre,
un étudiant, m’a raconté que, durant ses vacances, il s’en allait avec
des camarades camper en pleine forêt, très loin dans le Nord, et là,
durant des jours, coupés de toute civilisation, ils vivaient de leur
pêche et de leur chasse.
Amoureux de l’abondance vitale, le Suédois vous demande très
naturellement combien vous avez d’enfants. Et aussitôt il vous parle des
siens, il vous montre leurs photographies qu’il sort de son
portefeuille. Un compagnon de voyage, d’environ trente-cinq ans, qui
avait amené la conversation sur ce sujet, me disait, sans la moindre
sentimentalité fade, mais au contraire d’un air résolu et viril:
--J’en ai quatre. Et mes enfants, c’est ce que j’aime le plus au monde.
A l’exposition de Gothembourg dont je parlais plus haut, une attraction
remportait un grand succès. Était-ce une «rue du Caire», un «village
suisse», un endroit à femmes ou à jeux de hasard? Non, cela s’intitulait
le _Paradis des enfants_. On y entrait par un portail flanqué de
grenadiers de huit ans, dans des guérites. Puis, à l’intérieur, réduits
à l’échelle enfantine, c’étaient des restaurants, aux tables et aux
chaises minuscules, où des petites filles débitaient des sirops et des
tartes; des échoppes de jouets; des poneys menés par des gamins; une
pelouse où s’ébattaient des chevreaux et de jeunes lapins que les
visiteurs puérils avaient le droit de caresser; une pièce d’eau où
plongeait un phoque enfant. Peu à peu, à errer dans cet univers diminué,
décoré de peintures qui rappelaient des contes de fées, et à voir
l’aisance et le sérieux de ces pygmées qui ne m’accordaient d’ailleurs
pas la moindre attention, je me sentis un intrus. «Tout de même,
pensais-je, si c’étaient eux qui avaient raison: courir et sauter,
inventer des histoires et raffoler de sucreries, voilà peut-être la
sagesse véritable que la décrépitude nous interdit.» Mais que les
organisateurs d’une exposition aient cherché à divertir les enfants
plutôt qu’à multiplier les bastringues, cela en dit long sur un peuple.
Souvent, depuis, la fraîcheur de sensations, la spontanéité dans le
rire, l’ingénuité, l’absence de logique rationnelle, la fantaisie
romanesque que j’ai remarquées chez des Suédois et des Suédoises, m’ont
fait penser qu’ils étaient moins, comme nous, des adultes
intellectualisés que des enfants grandis. Ces qualités, ils les doivent
à leur bas-âge, qu’ils n’oublient ni ne dédaignent, et ce n’est pas sans
motifs que Nils Holgersom est un héros national.
* * * * *
Qu’on ne se représente pas, d’après ces quelques lignes, la Suède comme
une vaste _nursery_ peinte au ripolin. Si cette race a le goût de se
reproduire, c’est qu’elle est athlétique.
Un grand sculpteur, Carl Millès, a su reconnaître les démarches
balancées, les poitrines larges d’hommes et de femmes qui savent
respirer, étreindre et bondir, et il a taillé leurs images symboliques.
Je lui ai rendu visite dans sa maison suspendue au-dessus d’un fjord. A
l’entrée, sous la voûte, un petit trois-mâts est accroché, voiles
tendues, prêt à prendre son départ dans le courant d’air de la porte
ouverte. La salle crépie à la chaux où nous avons causé contient deux
marbres grecs, des statues gothiques, un grand ange de bois, élégant et
doré, et puis des atlas, un globe terrestre. Car Millès--visage glabre
et triangulaire, prunelles pâles, long bandeau de cheveux, expression
mêlée d’humour et de douceur--a passé sa vie à partir et parfois à se
sauver.
Sa sculpture est une évocation magnifique de sa patrie. Tels détails
particuliers que l’observateur relève au hasard, les voici réunis, mis
en place, et d’autant plus significatifs que cet art, rafraîchi
d’archaïsme, donne à ses modèles une noblesse primitive qui les
transfigure. Corps blonds et musclés, un peu lourds, danseuses
entraînées au gymnase, sirènes que j’imagine surgies de la Baltique,
avec leurs gros seins et leurs fortes chevelures,--c’est la synthèse
suédoise que je cherchais. Auprès de ces nus robustes, formés par la
nage et la course, on respire un vent salé et une odeur de sapins.
Millès, encore discuté dans son pays, vit au milieu d’un groupe d’amis.
Il vient de modeler la statue de _Rudbeckius_, en pourpoint et manteau
XVIIe, barbu, la Bible à la main. Il est aussi l’auteur de bas-reliefs
en bronze et de petits groupes d’albâtre destinés à une église
évangélique. Un riche banquier lui a fait exécuter de grands groupes de
granit pour la façade de sa banque. Enfin, son plus récent ouvrage est
un énorme cheval lancé au galop: cou gonflé, tête petite, crinière
courte et ventre rond, il est lourd comme la bête d’un paysan
dalécarlien, éperdu comme le coursier d’un dieu scandinave. J’eusse
volontiers, sur son dos mythologique, parcouru la terre et le ciel
suédois.
Dans son jardin, qu’il a arrangé à l’italienne, avec des bassins aux
margelles plates, des pergolas, des allées droites et dallées, Millès a
placé entre les cyprès ou au chevet des fontaines ses filles de pierre.
Quand nous sortîmes, une averse trempait leurs belles épaules. Mais ces
calmes créatures souriaient sous l’embrun. La pluie qui les faisait
ruisseler, qui piquait l’eau des bassins et chantait au long des
rigoles, nous enveloppait d’une harmonie poétique. Ensuite l’orage
redoubla sur le fjord où fumaient des bateaux, noya le paysage, et l’on
ne distingua plus entre les pins, tout en bas, luttant contre la rafale,
qu’un petit remorqueur peint en vermillon.
* * * * *
Au fond de son golfe marin, appuyée à son lac et mariant ainsi le Mälar
à la Baltique, Stockholm offre un spectacle plein de majesté: cette
capitale du Nord est pompeuse et historique. Le va-et-vient des petits
vapeurs en route à travers l’archipel, le passage plus lent des steamers
dans la clameur basse et prolongée de leurs sirènes, l’arrivée des
goélettes de Finlande ne parviennent, pas plus que la fumée des
cheminées d’usines sur la côte rocheuse, à lui donner un caractère
commercial. C’est le massif palais du roi, aux lignes horizontales, qui
commande la rade, son miroitement d’eau et les hautes vergues des
navires. Des clochers d’églises, des façades de musées affirment ici et
là leur primauté. Sur les places, des effigies de conquérants se
dressent, à la fois élégants et virils.
Cette politesse suédoise, que j’ai signalée au débarqué, elle n’est pas
improvisée. Elle est la tradition seigneuriale d’un peuple civilisé
depuis longtemps, qui connaît ses fastes et tient à leur souvenir.
Durant des siècles la Suède a engagé de grandes batailles
chevaleresques. D’abord pour posséder sa terre et en chasser le Danois,
puis le Norvégien, puis le Russe. Ensuite pour défendre et pour exalter
sa foi. Gustave Vasa, qui convertit son pays à la Réforme,
Gustave-Adolphe qui sauva la cause évangélique en Allemagne, sont des
personnages d’une fougue héroïque. La Suède, comme la Hollande, comme
l’Espagne, comme l’Autriche--que d’impérialismes ruinés!--se rappelle
avoir été une grande puissance qui, sous la conduite de souverains
aventureux, a fait trembler l’Europe. Comment l’histoire de Charles XII,
si romanesque, celle de Bernadotte, ne toucheraient-elles pas leurs
descendants? D’autant plus que ces expéditions guerrières ramenaient des
trophées qui remplissaient les bibliothèques, les galeries de tableaux.
Et l’on construisait des palais, des châteaux, comme ce délicieux Palais
de la Noblesse, rose et gris, ou le château de Drottningholm, avec ses
parterres à la française, ses statues allégoriques, son pavillon
chinois. Depuis, les Suédois n’ont jamais pu se défaire d’un grand goût
pour la représentation et la dépense. Ils aiment le luxe, et les
économistes vous disent, d’un air chagrin, qu’ils ne mettent pas assez
de côté. Il est très curieux de retrouver chez ce peuple aujourd’hui
pratique et travailleur, soudain une brusque détente de prodigalité, de
galanterie fastueuse. On croyait écouter un banquier positif, regardant,
et tout à coup son glorieux XVIIe siècle parle par sa voix.
Patriote, le Suédois l’est même jusqu’au chauvinisme, jusqu’à la
xénophobie. Son accueil courtois ne doit pas vous tromper: il sait que
vous allez repartir dans quelques jours. Bloqué dans sa péninsule, il
n’a comme mitoyen que le Norvégien qui est de même souche, et encore
l’aime-t-il peu. Ses autres voisins se trouvent de l’autre côté de la
mer. Il est donc habitué à vivre dans l’intimité des siens, d’autant
plus que rares sont les visiteurs. Ajoutez que son pays est bourré de
richesses latentes qu’il n’exploite pas toutes, mais qu’il surveille
jalousement. Autrefois chacun possédait un coin de forêt, une part de
haut-fourneau, et l’on débitait le bois, on travaillait le fer d’une
manière patriarcale. Ce n’est qu’à partir de 1890, et dans la crainte
des intrusions anglaises et allemandes, qu’on a modernisé les industries
et créé des sociétés anonymes. Les Suédois apprirent alors l’usage des
titres, mais cherchèrent à les garder pour eux.
Sait-on qu’une autorisation du roi est nécessaire pour qu’un étranger
puisse exercer en Suède un métier quelconque? Il est interdit aux
étrangers de faire du commerce, d’être fondé de pouvoirs, directeur ou
administrateur dans une affaire, de posséder des immeubles ou des
bateaux. Quant aux impôts, ils sont plus lourds pour les étrangers que
pour les Suédois.
Des centaines de millions dorment encore dans les mines, les forêts et
les cours d’eau de Suède. Ce sont les pays pauvres qui thésaurisent,
parce qu’ils savent combien il est dur d’acquérir. Mais ici, à l’abri de
la concurrence, on gagne de l’argent. La vie est chère, mais elle est
bonne. Théâtres, restaurants, dancings sont remplis de foules
satisfaites qui boivent et mangent. Sans doute, le climat exige-t-il
qu’on se soutienne. Toutefois l’entrain qu’on apporte à se soutenir
m’émerveille.
* * * * *
Avant de vous asseoir pour un repas, vous vous approchez d’un dressoir
chargé de hors-d’œuvre. Vous commencez par avaler un ou deux verres
d’eau-de-vie. Puis, après avoir grassement beurré une tranche de pain
très blanc ou une sorte de biscotte plate et cassante, vous entassez sur
votre assiette de la salade de légumes mêlée de fruits, du caviar jaune,
du homard à la crème, des crevettes en gelée, des œufs sur le plat au
saumon fumé, du poisson froid, des rognons en sauce, de l’omelette aux
asperges, des champignons farcis.
Quand cette assiette est vide, vous versez de nouveau dans votre gosier
un ou deux verres de cette solide eau-de-vie de tout à l’heure.
Ensuite, un peu congestionné peut-être, vous vous mettez à table.
* * * * *
--Alors, conclurez-vous de ce qui précède, le Suédois est un homme
pratique, qui mange et boit ferme, fortuné, honnête et bien portant?
--Mais non. C’est bien plus compliqué.
* * * * *
Visages suédois, réguliers et calmes, on les croit d’abord insensibles.
Mais, négligeant l’immobilité cérémonieuse des traits, il faut regarder
aux yeux, qui ne trompent pas; ces yeux, tous gris, ou bleus, ou
gris-bleu, étonnamment pâles dans certaines figures bronzées; des yeux
d’eau pure, parfois profonde, des yeux innocents, des yeux, dirait-on,
de nouveaux-nés. Ces yeux clairs et doux rayonnent de mélancolie.
Un jour, on m’a montré une fabrique de pâte de bois au bord d’un lac
immense; l’ingénieur qui m’expliquait les machines semblait frappé
d’angoisse. Il m’emmena déjeuner dans sa maison, toute seule sur une
grève plantée de bouleaux, où l’attendaient sa femme et ses trois
enfants--et il eut un sourire désespéré... Ailleurs, dans une demeure
provinciale aux corridors dallés et crépis à la chaux, bâtie au coin
d’un port qu’embrasait un coucher de soleil à la Claude Lorrain, et si
près des navires que leurs gréements se profilaient contre les petits
carreaux des fenêtres, une jeune femme, discrète et délicate, me parla
de Proust, de Matisse, mais dans ses prunelles transparentes je crus
voir se mêler les ondes du regret et celles du souvenir... Que
m’importent alors les publications illustrées que me remettent avec
obligeance les ministères ou les chambres de commerce. C’est cette
tristesse, consciente ou non, c’est ce raffinement d’anxiété que je
voudrais saisir, et non les énigmes d’un budget ou d’un bilan. Sont-ils
inconsolables, mes interlocuteurs?
On m’assure que la société suédoise est prudente, qu’elle attache une
importance légitime aux apparences; qu’elle est trop raisonnable pour
tirer des déductions excessives et qu’elle ignore l’indiscrétion comme
le cynisme. Mais ces natures sérieuses sont à la merci d’une question
brusque. Comme la vertu trop confiante, l’incognito, faute de rouerie,
peut être mis en déroute. Et puis certaines confidences qu’on ne ferait
pas à un ami, à un frère, on les livre à cet inconnu attentif, qui
disparaîtra demain. Impossible alors de ne pas constater chez le
Suédois, en dehors même des passions charnelles qui ne semblent pas le
troubler, une inquiétude chronique d’être ailleurs, inquiétude née du
paysage et du climat.
* * * * *
Qu’on y songe: la Suède compte 448.000 kilomètres carrés et elle est
longue comme de Hambourg à Naples. Or dans cette vaste contrée ne vivent
que cinq millions de personnes. Elle réunit le double accablement d’être
trop grande et insuffisamment peuplée.
Lorsqu’on quitte la côte, plate et cultivée, pour s’enfoncer dans
l’intérieur, la campagne paraît d’abord monotone. Durant des jours et
des jours de voyage, on est gêné d’être si peu diverti, et la répétition
éternelle du même motif finit par vous intoxiquer. Ces forêts,
indéfiniment étendues, de pins mêlés de bouleaux, ces lacs tous
semblables vous engourdissent à la longue. Il y en a trop. Où qu’on
regarde, c’est la Suède entière qui vous accueille puisqu’elle est
partout identique. Rassemblée, résumée et presque schématisée, elle
s’offre en une seule fois et pour toujours.
Comment ne pas être écrasé par tant de solitude! En chemin de fer et en
auto, j’ai parcouru des centaines de kilomètres à travers cet immense
parc sauvage. Pas de village. De loin en loin se dresse une maison de
bois peinte en rouge sombre, sans chien ni poulailler, close,
silencieuse, comme inhabitée. Ensuite la lande recommence à perte de
vue. Et puis le froid qui vient dès qu’un nuage passe. Dans les
sous-bois de myrtilles et de fougères, pas un oiseau. Voici un lac
immobile, désert, endormi, un lac qui attend interminablement ce qui
n’arrive jamais... On croirait que tout le monde est parti. Alors, au
milieu de ces horizons muets, le temps paraît suspendu. La nature, vous
la contemplez vierge, et dans la majesté des premiers jours. Ailleurs,
la civilisation vous rassure: ici, vous êtes seul et faible au bord d’un
mystérieux gouffre.
Et puis, tout à coup, au détour d’une rivière se dresse une construction
trapue en grosses pierres. Est-ce un temple barbare? Non, une usine
électrique. Vous y pénétrez pour voir enfin des figures humaines. Mais,
là encore, il n’y a personne. Dans le hall haut comme une église et
vide, les turbines tournent de leur propre mouvement; elles fabriquent
de la force et de la lumière pour elles seules, dirait-on. Et la
vitalité de ces machines énormes qui se passent de conducteurs aggrave
en vous la sensation qu’il n’y a pas assez de monde dans ce pays
démesuré, et que le Suédois, pour asservir la nature, a dû se fabriquer
des suppléants mécaniques.
Au sortir de l’usine, je me suis arrêté pour regarder la rivière,
chargée d’innombrables troncs d’arbres lentement entraînés par le
courant. La procession de ces bois flottés révélait bien une intention,
une volonté directrice, mais, toujours, l’homme manquait. Et je suis
demeuré longtemps à observer, au passage de la cascade, ces blocs à
peine dégrossis qui, s’inclinant, basculent, plongent, ressortent plus
bas dans les remous du rapide et continuent leur voyage. Ils vont par
troupes, pareils à des alligators, parfois précédés d’un chef qui semble
les conduire. Certains s’arrêtent dans des criques, flânent, reprennent
leur descente plus tard. J’en ai vu un qui avait pénétré dans un petit
lac, et qui restait là, à moitié immergé dans le reflet du crépuscule.
Et j’ai cru reconnaître le sapin de Henri Heine, en route pour rejoindre
son frère du Sud, le palmier.
Ce glissement ininterrompu venu de très loin, ce défilé qui durera
pendant des jours et des nuits--on dirait une migration de peuples.
* * * * *
A ces distances, à ces allongements de paysages forestiers jusqu’au
pôle, il faut ajouter l’allongement de l’hiver, l’obscurité
interminable. Pendant des mois, sur ces solitudes pèsent les ténèbres.
Aussi le 23 juin, à la Saint-Jean, célèbre-t-on comme une fête nationale
la nuit la plus courte de l’année, et on l’éclaire de grands bûchers
pour la raccourcir encore. Hélas! l’été se confond avec le printemps
tardif: là-haut ils en sont encore aux lilas que déjà nous avons épuisé
les roses. Les arbres sont en fleurs, mais les fruits auront-ils le
temps de mûrir? Aussi, quelle ardeur à respirer, à vivre. Il est mêlé de
désespoir l’amour que les Suédois portent à la belle saison et à sa
splendeur menacée, si douce. Surtout durant les heures nocturnes, ces
quelques nuits de juin et de juillet, si étrangement différentes des
autres, où le jour ne veut pas mourir et persiste comme une longue
attente, comme un désir impossible à satisfaire. Nuits transparentes,
bleuâtres et nacrées, qui semblent un indicible regret de la veille;
nuits qui, sans rien dissimuler, changent les formes du paysage; nuits
vides et provisoires, où les voix humaines se transposent, étonnées, où
les visages pâlissent surnaturellement, où l’on devine quelqu’un, sous
l’horizon, qui va revenir; nuits lunaires sans lune--plutôt nuits où la
lune s’est dissoute tout entière pour mêler à l’univers son reflet
argenté.
* * * * *
Un petit lac, uni comme une glace, reflétait le ciel pur et rose de dix
heures du soir.
Des marins de l’État, vêtus de blanc, passèrent, par groupes de deux, de
trois, sans rien dire, et leurs minces silhouettes flottantes
s’évanouirent dans la nuit claire.
Une jeune fille parla, d’un accent doux.
* * * * *
De tels instants, subtils et mystérieux, mais trop douloureusement
courts, l’appréhension du pesant hiver, font comprendre l’envie de
partir qu’éprouve irrésistiblement le Suédois. Il faut fuir ce pays
déchirant, ses contrastes et ses excès, aller vers des régions normales.
Lorsqu’ils descendent vers le Sud, les Suédois ne cherchent pas
l’étrange: ils s’y soustraient. Ainsi se transpose l’instinct viking qui
animait leurs anciennes entreprises et qui alimente toujours au fond de
leurs âmes cet éternel besoin de départ. Ils ne se lancent plus dans des
pirogues de bois. Ce ne sont plus les bandes de Gustave-Adolphe, en
perruques et grosses bottes, le mousquet à la main. Mais l’«ailleurs»
continue de les tourmenter, et c’est à Paris, à Rome, dans les stations
de Suisse et de la Riviera qu’on les retrouve. Comme je les guetterai
désormais, maintenant que j’ai surpris, chez eux, les motifs de leur
évasion.
Mais leur soupir de soulagement dans une foule en rumeur qui les empêche
de penser à eux-mêmes, leur repos en face d’une mer bleue, ne durent
guère. La mélancolie qu’ils dépistaient les ressaisit dans leur chambre
d’hôtel. Car si révoltés qu’ils soient contre les rigueurs de leur pays,
ils ne peuvent s’en passer. En voyageant ils n’ont fait que changer
l’objet de leur mélancolie... Un jour, sur un bateau qui naviguait à
travers un archipel, je causais avec un Suédois qui, ayant beaucoup
couru l’Amérique et les Balkans, m’exposait la nécessité morale où il se
trouvait d’habiter New-York ou Vienne. Une pluie glacée nous criblait,
voilait à demi, sur l’eau noire, les îlots désolés aux petites
constructions qui avaient l’air de boîtes d’allumettes. Je dis
sournoisement à mon compagnon: «Je comprends qu’il vous soit impossible
de vivre ici.» Il hésita. Nous contournions un rocher rond et mouillé
qu’assaillaient, sous le ciel blafard, de gémissantes mouettes. Alors il
s’écria, sur un ton de remords et d’ardeur:
--Pardon, j’aime la Suède de toutes mes forces. Et nulle part dans le
monde je n’ai vu paysage plus beau que celui-ci.
Personne, comme les Suédois, n’a chanté son pays avec une telle
tendresse, mêlée de déceptions. Cette patrie marâtre et maternelle, et
qui ne ressemble à aucune autre, inoubliable, dont la cruauté suscite
une infinie gratitude, les a envoûtés. Ils partent pour s’affranchir, et
reviennent par impossibilité d’être infidèles. Leurs colonies à
l’étranger, ils les ont organisées avec un soin méticuleux, multipliant
les écoles, les bibliothèques, les églises suédoises, afin que nul
Suédois ne s’habitue à l’exil, mais entretienne en lui, inconsolable, le
souvenir.
Les gens qui sont nés dans des pays tempérés et faciles, où il y a des
places, de l’embauche pour tout le monde, ces gens-là, assurés dans
leurs certitudes de propriétaires et de rentiers, qui voient le monde
venir à eux, et dont les fils, les filles ne seront pas forcés de s’en
aller à l’étranger, ignorent cette piété mystérieuse que nourrit
l’absence, ces ferveurs mélancoliques de la mémoire et du désir.
* * * * *
Nous connaissons mal la littérature scandinave, que, cédant au préjugé
de la «brume du Nord», nous imaginons obscure et perpétuellement
symboliste. Nos pères ont commis à propos d’Ibsen d’énormes contre-sens,
qu’il serait amusant de reviser. Strindberg, que les Allemands, les
Anglais, les Italiens s’accordent à considérer comme un des génies du
XIXe siècle à sa fin, est très incomplètement traduit en français. Selma
Lagerlof nous est accessible. Mais j’ai été surpris d’entendre les
Suédois mettre Heidenstamm--dont nous ne possédons que deux ou trois
romans historiques--sur le même rang qu’elle. Enfin j’avoue que
j’ignorais jusqu’aux noms de Karlfeldt et de Fröding, qui sont deux
écrivains considérables.
De Karlfeldt, chantre rustique, je ne puis rien dire, car il n’est pas
traduit et l’on ne saurait le juger d’après la très médiocre _Anthologie
d’écrivains suédois contemporains_ parue chez Larousse. Mais Fröding, je
l’ai lu dans une traduction anglaise et, malgré ce double voile, j’ai
respiré, frôlé, une poésie subtile et douloureuse. Elle exprime cet
amour de la nature et du sol natal, cette raillerie jetée comme un défi
et cette ferveur mélancolique dont j’essaye de rassembler ici les
indices.
Fröding, né en 1860, mort en 1911, était un journaliste de province.
Après avoir étudié à Upsal, il a écoulé sa vie à Karlstad, une petite
ville silencieuse du Vermland où l’on m’a parlé de lui comme d’un être
délicieux. Il publia quelques volumes de vers, il souffrit d’une grave
maladie nerveuse, et mourut fou. Ses compatriotes le saluent comme un de
leurs plus grands poètes; ses funérailles, au dire d’un critique, furent
véritablement «royales». Aujourd’hui encore, sa tombe est couverte de
fleurs incessamment renouvelées.
C’était un solitaire, que tourmentait une mélancolie coupée d’accès de
joie. Il mesurait en lui le progrès du délire. Et alors le spectacle de
la vie lui apparaissait dans la lumière tragique de l’ironie. Son
Vermland le consolait, et il n’a cessé de redire la beauté grave et
calmante de ses forêts. Il peint les hommes avec exactitude, montrant
chez eux l’instinct même le plus brutal. Mais du fait, il s’élève à
l’émotion, et l’émotion il la redouble dans l’humour. On l’a comparé à
Burns. Comme point de repère, je proposerais Heine. Certains de ses
poèmes, d’une pitié qui se moque--_Le Poète Wennerbom_, _Il aurait fallu
des étoiles_, _La Réunion de prières_--on sent qu’il avait la gorge
serrée en les composant.
* * * * *
Le secret de ce pays tient peut-être dans ses dissonnances. Elles
tourmentent la créature suédoise, mais de ce disparate douloureux naît
comme une musique, une harmonie nouvelle. A la tristesse, brusquement,
s’oppose le rire, un rire qui parfois finit en grimace. Plus j’interroge
autour de moi, et plus je note d’étonnants contrastes psychologiques,
des merveilles intérieures.
J’ai visité des expositions de jeunes peintres: malgré leurs imitations
de Cézanne, de van Dongen et de Picasso--car la plupart d’entre eux
s’instruisent dans les ateliers et les cafés de Montparnasse--se
manifeste un goût prononcé pour les imaginations légendaires, pour
l’esthétique des contes d’enfants, auquel s’ajoute le goût de la
drôlerie pincée, presque méchante. Ils semblent préoccupés de mettre en
scène de curieux personnages qu’ils tournent en dérision. Ils raillent
de façon bizarre. Par là, leur besoin de s’amuser qui frappe dès l’abord
se rattache à cette rancœur que l’on découvre ensuite. Il n’est de vraie
mélancolie que transpercée d’humour.
Ai-je réussi à faire comprendre combien, à force de se contredire et de
se dépasser, cette race élégante et polie se raffine? Ils en font la
confidence dans leur poésie--j’ai indiqué Fröding--dans leur peinture,
et surtout dans leur art décoratif. Il n’y a pas de plus belles
typographies, de plus belles reliures que chez eux. Leur argenterie,
grasse et luxueuse, justement équilibrée, est magnifique. Mais ce qui
les exprime le mieux, c’est leur verrerie. Je me rappelle, dans des
vitrines tapissées de papier d’argent, éclairées par en haut, des coupes
d’une ravissante pureté de formes, d’une idéale transparence. Cristal
fait de neige et de lumière, chatoyant, mêlant des reflets opposés, des
miroitements de soleil près de s’éteindre sur l’eau,--la Suède.
* * * * *
Je m’explique que les Suédois soient sportifs, soucieux de gaîté, prêts
à boire et à manger beaucoup, si c’est pour étourdir une menaçante
tristesse. Mieux vaut s’enivrer que de se corrompre. Je m’explique cette
noblesse qu’ils portent dans la religion, et pourquoi certains d’entre
eux prennent leur revanche d’un monde hostile en s’efforçant vers une
perfection intérieure qui ne lui devra rien. Je comprends que cette
discipline et cette courtoisie ont pour but de maintenir debout
l’individu. Être maître de soi, c’est se défendre contre le froid,
contre la solitude, contre l’engourdissement, contre la lâcheté, contre
la nuit, contre le rêve. Le respect d’autrui, la pudeur: autant de zones
neutres établies entre les humains, et qui les séparent. Il ne faut pas
se tromper à une réserve qui n’est si forte que pour protéger, au fond
de l’âme des meilleurs, quelque chose d’irréductible et d’inavoué.
Quelqu’un me dit:
--Il y a chez nous un sentiment indéracinable du devoir. Il survit même
quand la foi qui l’alimentait a disparu. Plus ou moins, nous nous
sentons tous _obligés_.
D’un autre:
--Les peuples diffèrent selon leurs rapports avec la nature. Il y a ceux
qu’elle comble et ceux qui doivent la conquérir. Dans le Nord c’est un
combat quotidien pour avoir chaud, pour manger, pour s’abriter. Si
l’homme est paresseux ou distrait, il périt... Et une autre différence
tient à l’idée que se font les peuples de ce qui est permis et de ce qui
est défendu. Dans le Nord nous avons le sentiment du péché, je veux dire
du danger.
Un soir, je causais avec trois femmes intelligentes et cultivées, deux
touchant à la maturité, la troisième très jeune. J’avais commencé par
leur demander:
--N’est-ce pas, à en juger par l’accueil qu’elles leur font, que les
Suédoises ne sont pas très habituées aux compliments?
Elles avaient ri, et confirmé ma remarque; ensuite, parlant toutes les
trois, elles ajoutèrent:
--Chez nous, on se fiance de bonne heure, souvent en secret, et on se
marie tôt. Moi, j’avais dix-sept ans, mon mari vingt et un... Moi
dix-huit et mon mari vingt-trois... En Suède, l’amour est presque
toujours un sentiment d’adolescent. Mais nos adolescences sont
réfléchies, sérieuses. Et il doit à cet âge son caractère de parti-pris
absolu... Oui, l’amour pour nous est grave, et même ennemi du plaisir.
Quelque chose d’unique, et que nous ne remettons pas en question... Un
amour correspond à une vie: c’est pour toujours qu’on s’aime. Parfois on
s’aperçoit que ce choix ne peut vous satisfaire jusqu’au tombeau. Alors
on ne trompe pas son conjoint, ce serait se trahir soi-même: on divorce.
Mieux vaut une rupture qu’une compromission... En Suède, il y a beaucoup
d’enfants naturels, mais très peu d’adultères... Le Suédois ne pense
guère à l’amour après trente ans: à partir de cet âge il n’a plus que
des habitudes conjugales. D’ailleurs où trouverait-il le temps d’une
intrigue? Il faut travailler, et ferme: nous nous marions sans dot, et
nous ne manquons pas d’enfants à élever. Nous avons notre saison
sentimentale, brève comme le printemps d’ici: ensuite l’individu, une
fois satisfait, se consacre à sa race, à son pays. Il faut se
subordonner. C’est un peu triste... N’oubliez pas que nos femmes ont
souvent des occupations professionnelles: c’est une distraction contre
l’amour... Sans doute, un Suédois, une Suédoise, même après trente ans,
même mariés, pourraient éprouver une grande passion, y céder: mais je
crois qu’ils la considéreraient comme un malheur.
Le mari de la jeune femme ajoute:
--Si, dans vos pays méridionaux, la chasteté et la fidélité viriles ne
comptent pas, elles sont, dans le Nord, des vertus nobles et même
poétiques. Mes compatriotes n’ont pas le goût de la complication et du
mensonge: ils vivent sur des sentiments simples, la plupart sur des
sentiments sommaires.
--Quand vous êtes entre hommes, de quoi parlez-vous?
--Nous parlons d’affaires, de sport, de nourriture. Parfois de
politique. Quand nous sommes jeunes, de service militaire.
--De littérature?
--Rarement.
--De femmes?
--Jamais.
Et il dit encore:
--Notez que, comme le féminisme, cette chasteté relative des hommes tend
à rapprocher les sexes. Le jeune homme et la jeune fille ont subi la
même formation, ils ont presque la même expérience. Ils se ressemblent
peut-être trop pour s’aimer tout à fait. Et puis, comme l’égalité dans
le couple est impossible, il arrive que les caractères d’un des sexes
passent à l’autre. La femme n’a plus la duplicité des êtres faibles;
elle parle comme un camarade qui se sait en sécurité. Et l’on voit chez
l’homme une timidité, une douceur féminines...
Plus tard je lui demande:
--Qu’arriverait-il dans un de ces ménages paisibles si la femme,
déplorant l’indifférence de son mari, cherchait à le rendre jaloux?
--Elle le dégoûterait et le rendrait plus indifférent encore...!
Ces conversations étonnaient un peu mes interlocuteurs et leur
plaisaient. Ils ont l’esprit libre, beaucoup d’honnêteté dans le
jugement, mais ils préfèrent les sujets moraux aux sujets
psychologiques. Ils cherchent à être sincères, vis-à-vis d’eux-mêmes
plus encore que de vous. Personne ne pose. Une telle aisance dans la
franchise est charmante. Au cours de la discussion et pour avoir moins
chaud, la jeune femme enleva son chapeau et laissa voir un désordre de
boucles blondes. Elle s’animait de plus en plus parce qu’elle croyait à
ce qu’elle disait. Et à cause de son exaltation et de la chaleur, son
visage, où luisait le feu bleu de ses prunelles, devint non pas rouge
mais rose, d’un rose pur, le rose des bougies d’arbre de Noël.