L’ÉTRANGER CHEZ LES NÈGRES.

Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs croyances

religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques et sociales;

ils se distinguent encore par la manière dont ils se comportent à

l’égard de leurs frères de la grande famille de l’humanité!

Comment les nègres comprennent-ils le droit des gens? L’étranger, pour

eux, est-il un frère qui a droit à des égards?--Nous ne craignons pas de

l’avouer: lorsqu’il n’est pas considéré comme un ennemi, l’étranger,

pour les noirs, n’est qu’un _intrus sans autre droit que celui qu’on

veut bien lui concéder_. C’est un importun qui demande sa place au

banquet social; un concurrent à l’ambition duquel il faut poser des

limites; un étranger dans toute la force du mot, quelqu’un qui est au

dehors et qui demande à entrer.

Cet aveu me coûte peu, car je sais que les païens les plus policés n’ont

pas eu des idées plus saines, des sentiments plus fraternels. Soit, les

nègres ne permettent pas aux blancs de s’établir dans une ville sans

autorisation; ils leur défendent de voyager dans l’intérieur sans

autorisation, de vendre certains produits au détail, d’en faire rentrer

d’autres dans le commerce; ils leur ont même défendu, jusque dans les

derniers temps, de commercer directement avec les gens du peuple. Mais

qu’on me le dise: l’étranger était-il plus libre dans la Grèce et à

Rome? Que demandent Platon et Aristote, en Grèce? que demandent la loi

_Penna_ et la loi _Papia_, à Rome? Partout, le paganisme veut que

l’étranger soit tenu à l’écart; qu’on ne communique avec lui que

rarement et pour les choses nécessaires. Des règlements particuliers

prescrivent à quels citoyens il est permis d’entrer en relation avec les

étrangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe, d’Athènes, de

Carthage étaient éloignés de la ville? Aristote va nous le dire: «Nous

voyons, de nos jours, plusieurs cités dont les ports sont _situés loin

de la ville et fortifiés_; la ville peut ainsi recevoir les étrangers

sans péril pour elle.»

De quel péril est-il question ici? Du péril qu’entraîne le _commerce

fréquent_ avec les étrangers; car ce commerce introduit une grande

variété de mœurs et des nouveautés préjudiciables. «Lycurgue, dit

Plutarque, défendit à ses concitoyens de voyager en pays étrangers et,

par la même raison, bannit tous les étrangers de la ville... Il ne leur

était même pas permis de la visiter.» Platon aussi, le divin Platon, met

_hors la loi_ tout particulier qui a quitté son pays sous prétexte

d’étudier les lois des autres peuples.

Même chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage chez les blancs

leur est assimilé; comme eux, il sera _oyibo_ et étranger. Aussi, on

distingue l’_oyibo foufoun_ et l’_oyibo doudou_, deux dénominations que

l’on traduit mal dans les récits à effet par _blanc-blanc_ et

_blanc-noir_[123].

[123] Au Dahomey, c’est-à-dire en DJÉJI, on dit _yévo_ au lieu de

_oyibo_.

_Oyibo_ signifie plutôt étranger que blanc; l’étymologie de ce mot est

_o yi bo_, celui qui arrive, qui vient (d’au delà des mers); celui qui

est étranger au continent africain.

L’inclination à voir dans l’étranger un intrus, presque un ennemi, n’est

donc pas particulière au pays que nous étudions; elle se retrouve chez

tous les peuples païens. Toutefois, le Dahomey se singularise par sa

manière de faire, et il ne sera pas sans intérêt de le montrer à

l’œuvre.

D’abord, rappelons-nous que la disposition des frontières met le blanc

dans l’impossibilité d’entrer dans le royaume ou d’en sortir sans être

aperçu. Ajoutons à cela que, du côté de la mer, les difficultés du

passage de la barre mettent le blanc à la discrétion des noirs, les

noirs seuls étant exercés aux manœuvres exceptionnelles de ce passage.

Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc, une fois entré

sur le territoire dahoméen, est livré au caprice et aux exigences du

pouvoir local. Si l’on a pour lui des égards, c’est pur égoïsme; si l’on

garde quelques ménagements, c’est encore un calcul égoïste: on ne veut

point pousser le blanc à bout; s’il partait, on ne pourrait plus

l’exploiter: afin de pouvoir l’exploiter encore, on garde une certaine

réserve.

Voici les principes sur lesquels sont basées les relations du Dahomey

avec les blancs:

1º Les blancs n’entrent au Dahomey que par pure tolérance.

2º Ils n’en peuvent sortir sans la permission du roi ou des chefs, et

après _s’être fait ouvrir les chemins_ par eux.

3º Nul ne s’établit dans le royaume qu’avec la permission expresse du

roi.

4º On n’est pas libre de circuler à l’intérieur, à moins de s’y être

fait autoriser.

5º Quiconque veut se livrer au négoce doit _se faire ouvrir les chemins

POUR LE COMMERCE_; les autorités se réservant toujours le droit _de les

lui fermer_, quand bon leur semblera.

6º Les négociants ne sont pas libres d’acheter les produits du pays dont

l’exportation n’a pas été approuvée. On leur défend de vendre certaines

marchandises, l’_étoffe du roi_, par exemple. Il y en a d’autres qu’on

ne leur permet pas de vendre en détail, le droit de les détailler étant

un privilége réservé aux gens de l’endroit.

7º Quelquefois la valeur de certains produits exotiques varie, de telle

sorte que le négociant est obligé de hausser notablement ses prix. Ce

changement de prix, si bien motivé qu’il soit, expose à des palavres et

à de fortes amendes.

L’application de ces principes atteint directement la liberté des blancs

et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement par les

restrictions apportées à celle des nègres. Ceux-ci sont astreints, en

grand nombre, à ne commercer avec les Blancs que par l’intermédiaire de

tiers interposés. De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est

assimilé: comme eux, il est yévo et étranger; il ne peut plus participer

aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine et sa couleur

l’assujettissent toujours aux lois du pays, tandis que la qualité de

_yévo_ l’exclut des charges et des conseils.

Dans cet état de choses, les noirs ne s’empressent guère d’adopter le

costume et les usages des blancs, ou de se faire baptiser. Ils seraient

très-flattés, assurément, de se dire _yévos_; mais ils appréhendent les

conséquences de ce titre flatteur, et ils demeurent (_mé wi-wi_) gens de

couleur noire.

Les blancs qui se sont établis au Dahomey n’y allèrent pas tous dans le

même but: les uns cherchaient un gain quelconque; les autres allaient

apporter aux nègres les lumières de la foi et les bienfaits du

christianisme. Nous ne dirons rien ici des missionnaires qui se

dévouaient au progrès de l’Évangile; parlons seulement des blancs qui se

vouèrent aux opérations commerciales.

Ces derniers ont demandé deux choses: 1º des esclaves; 2º les

productions du pays.

D’abord ils demandèrent des esclaves, et rien que des esclaves. Inutile

de répéter ce que nous avons dit de la traite des nègres, qui s’établit

et s’organisa dans les royaumes de Juda et d’Allada dès 1660, pour

continuer jusqu’en 1865; _excitant les dissentiments_ durant une période

de plus de deux cents ans; _fomentant des guerres presque incessantes

chez les peuples par l’appât du gain proposé aux premiers ravisseurs des

nègres_. (Paroles de GRÉGOIRE XVI.)

En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous appellerons à bon droit

le _commerce légal_, c’est-à-dire l’exportation, non plus des personnes,

mais des choses: de l’huile et des amandes de palmier.

L’honneur d’avoir pris l’initiative de ce commerce appartient à un

Français, M. Victor Régis aîné, de Marseille. Il obtint la permission

d’établir une factorerie dans le fort français de Wydah, et inaugura le

commerce légal sous la protection de notre pavillon national. Les nègres

donnent en troc leur huile et leurs amandes pour les objets

d’importation: étoffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils,

tabac _en rôle_ du Brésil, tabac _en feuilles_ des États-Unis, cauris,

etc.

Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort lucratif. Les nègres

troquaient en aveugles, ne connaissant ni le prix de ce qu’on leur

apportait, ni la valeur de ce qu’ils livraient en échange. Les

marchandises les moins favorisées donnaient au moins cent cinquante pour

cent de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers coups

au lucre commercial. En quelques années, M. Régis réalisa une fortune

colossale de plusieurs millions.

Dans la suite, les anciens marchands d’esclaves établis à Wydah se

virent forcés à tourner leur activité vers le commerce légal, seul

possible désormais. Ils se pourvurent d’abord à la maison Régis, dont

ils devinrent les clients et les agents commissionnés. Puis ils reçurent

des navires en consignation, et commencèrent la concurrence qui devait

éclairer les nègres sur la valeur des marchandises diverses. En dernier

lieu, deux maisons françaises furent fondées: l’une par MM. Jules

Lasnier, Daumas, Lartigue et Cie; l’autre par M. Fabre, parent de M.

Régis, et son ancien associé.

On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis; il donna ordre à ses

agents de soutenir la lutte, en évitant de la provoquer ou de l’engager.

Bientôt on se disputa les faveurs des noirs; on leur paya plus cher les

produits qu’ils apportaient; on leur livra à des prix inférieurs ceux

d’Europe et d’Amérique, et le commerce ne tarda pas à devenir beaucoup

moins rémunérateur.

La France a un vice-consul accrédité (_autant qu’on peut l’être_) auprès

du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat est à Wydah.

En terminant, qu’il nous soit permis de déplorer l’influence pernicieuse

des blancs au Dahomey. En s’adonnant à la traite, ils ont rendu

nécessaire la chasse à l’homme. N’est-ce pas la traite des nègres qui a

fait du monarque dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de

pillards?

Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de les considérer

comme une race inférieure et maudite. Ils ont leur dignité, leurs lois,

leur droit: respectons-les. Le noir a sa place dans la grande famille

humaine: nous avons eu le tort de l’en exclure; qu’il n’en soit plus

ainsi désormais.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 99 / 101 题