Au commencement du dix-septième siècle, le pays que nous venons de
décrire à grands traits était divisé en trois États. Cette division dura
encore un siècle: nous la retrouvons dans la carte du seigneur
d’Anville, insérée dans les _Voyages du chevalier Des Marchais_.
1º Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus de _Savi_, qui en
était la capitale.--2º Au nord du _Lama_ était le royaume du _Fouin_, ou
_Foys_.--3º Le royaume d’_Ardra_ s’étendait entre les deux premiers,
touchant à la côte par Godomé et Kotonou. La capitale du royaume d’Ardra
était _Ardres_, qu’il faut probablement confondre avec _Allada_, et que
Des Marchais appelle Assem; d’autres, Axim.
En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra dans la contrée des
changements notables. A cette époque, le roi d’Ardres mourut, laissant
trois fils. Aucun des trois n’étant désigné spécialement pour succéder à
son père, chacun voulut s’emparer du gouvernement, aidé du parti qu’il
s’était formé par son prestige et ses richesses. La lutte fut acharnée,
et le succès resta au second des trois frères.
Des deux autres, l’un alla se cantonner à l’est, avec les siens, dans
une contrée qui devait appartenir à l’ancien royaume du père, et forma
le royaume de Porto-Novo.
Le troisième frère traversa le _Lama_, et alla demander asile au roi des
Foys. Il en fut très-bien accueilli: le roi, nommé Da, lui accorda un
vaste terrain; il l’entoura d’une enceinte et s’y établit avec ses
femmes, ses esclaves et ses partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier
frère s’appelait _Tacoudonou_, il est le chef de la dynastie dahoméenne.
Avant d’entrer en matière, donnons la liste des rois de Dahomey, telle
que Norris l’a conservée:
1625.--_Tacoudonou_ fonde l’empire du Dahomey, en ruinant celui de
Fouin.
Il eut pour successeurs:
1650.--_Adanzou I_.
1680.--_Vibagée_.
1708.--_Guadja-Troudo_, ou _Troudo-Audati_. Son règne fut l’époque la
plus brillante de l’histoire du Dahomey: époque de conquêtes et
d’agrandissement.
1732.--_Bossa-Abadée_ (mort le 17 mai 1774).
1774.--_Adanzou II_ (mort en 1789).
1789.--_Winouhiou_. Ce dernier régnait encore en 1791.
_Ebomi_ fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois derniers
rois: _Adandosan_, _Ghézo_ et _Gréré_.
ARDRA. Des Marchais nous apprend que «le commerce des esclaves, à l’est
de la rivière de Volta, était ouvert seulement dans le royaume d’Ardra
ou d’Ardres, vers l’année 1660». D’où nous devons conclure que les
Européens n’avaient pas d’établissement ailleurs sur la côte des
Esclaves, puisqu’ils ne la fréquentaient qu’en vue d’acheter des
esclaves: ce qui fit donner à la côte le nom sous lequel nous la
connaissons.
Au mois de janvier 1670, d’Elbée, commissaire de la marine de France,
visita le roi d’Ardres à Offra. Il en reçut mille politesses. «Le roi le
fit boire dans son verre: témoignage de considération et d’amitié qui
n’a rien d’égal dans la nation. D’Elbée, en sortant de la tente, jeta
quelques poignées de cauris, qui excitèrent beaucoup d’acclamations.
Depuis ce moment, _le commerce fut ouvert, et les Français eurent la
liberté de traiter avec les sujets du roi_.»
Néanmoins, les Français et les Anglais négligèrent de traiter sur ce
point; et le roi se montra porté à favoriser d’une manière exclusive le
commerce des Hollandais. Ce roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un
couvent de San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre
cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la côte des
Esclaves.
«D’Elbée trouva dans la ville d’Assem quelques chrétiens nègres qui
vinrent lui demander des chapelets et marquèrent un désir ardent
d’entendre la messe. Ces nègres avaient sans doute été baptisés par les
Portugais, pendant qu’ils étaient établis dans le royaume d’Ardra; mais
il ne s’y trouvait plus aucun marchand de cette nation.»
La même année 1670, le roi d’Ardres, que les relations contemporaines
appelaient aussi roi d’Offra; ce roi, dis-je, envoya un certain Matteo
Lopez en ambassade à Paris. Lopez arriva en décembre; il fut reçu par le
roi et par la _Compagnie des Indes_. Au nom du roi son maître, il promit
aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient dans son pays
la prééminence commerciale. On lui demanda que le roi autorisât la
Compagnie «à faire couvrir sa loge et ses magasins en tuiles, au lieu de
paille qui les exposait trop au feu. L’ambassadeur répondit qu’il
emploierait ses offices auprès du roi son maître pour l’obtenir, mais
que, n’étant pas assuré de ses intentions, il ne pouvait donner de
parole.»
De même que l’usage de sandales et de chapeau est un honneur que le roi
se réserve, de même il se réservait, comme privilége royal, de couvrir
son palais autrement qu’avec de la paille. Au surplus, une toiture en
paille, dans la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui
prendra-t-il pas fantaisie d’envoyer _ses voleurs_ dans les magasins de
ses amis? Il leur sera facile de pénétrer secrètement à travers une
toiture en paille, tandis que lui-même se déclarerait ennemi, en
recourant aux vexations ordinaires des _palavres_.
Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement avec le
royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de Juda. C’est à Savi que se
trouvaient les comptoirs; toutefois, Savi étant trop éloignée de la
côte, les Européens se virent obligés d’avoir à Wydah des entrepôts
gardés par des hommes en armes, capables d’en empêcher le pillage.
Telles furent l’origine et la destination de ces forts, dont nous avons
signalé l’existence. Rappelons que le fort français fut bâti à l’époque
à laquelle nous sommes arrivés (1671).
Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, l’_Annibal_,
commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nègres à Wydah. La relation du
voyage de Phillips offre des détails fort intéressants sur les incidents
de la traversée et des réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On
y raconte les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise
qu’on ne pouvait débarquer les marchandises. On lui porta des présents,
et on lui rendit de solennels hommages. On la suppliait en ces termes:
«O mer, mer immense, mer terrible, sois moins inclémente: si tu veux du
tafia, de l’huile, des cauris, en voilà!» Et on lui en jetait.
A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois, qui,
disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la nuit, afin de
s’en assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir de réponse. Il mit sa
canne dans la bouche de la statue: silence! Il logea une balle dans
l’œil gauche de l’oracle muet: silence obstiné! Et les nègres de
s’étonner de ne pas voir le profanateur sacrilége frappé de mort.
Les priviléges et faveurs accordés au commerce français excitèrent la
jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les Hollandais et les
Portugais voulurent ruiner notre influence et nos intérêts; mais ils n’y
purent réussir, grâce à la ferme initiative du roi.
C’était dans les premières années du dix-huitième siècle. La France
avait de nombreux ennemis dont l’animosité la poursuivait jusque dans
les contrées lointaines. Or, un navire français fut attaqué près de la
côte de Wydah. Le roi de Juda prit les insulteurs à partie, et il imposa
aux blancs un traité de neutralité «_à terre, en rade et même en vue de
la rade_», sous peine, pour quiconque refuserait, d’avoir à quitter le
royaume. Le traité édictait des amendes contre les comptoirs, au cas où
un navire de leur nationalité en aurait insulté un autre. Il était
signé: _Amar_, roi de Juda.
Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725. De ce que le
chevalier Des Marchais a dit de cette brillante cérémonie, je ne relève
que le passage suivant: «Le directeur français occupait la première
place et la plus proche du roi. Le chevalier Des Marchais était assis
auprès de lui, et tout de suite les principaux officiers du Comptoir.
«Au-dessous d’eux était le directeur anglais; après lui, le directeur
hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et couverts.»
«Le directeur portugais et ses officiers occupaient les dernières places
et étaient debout et découverts.»
DAHOMEY. Revenons à Tacoudonou et au Dahomey proprement dit, dont nous
pourrons maintenant donner l’histoire d’une manière suivie.
Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des Foys par la plus
noire ingratitude et par les procédés d’une barbarie atroce: il bâtit
les murs de son palais sur le corps de son bienfaiteur devenu son
prisonnier et sa victime: digne commencement d’un État où le roi se
plaît dans le sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits:
Le réfugié d’Allada voyant accourir à lui des partisans qui ne l’avaient
point suivi au premier moment et d’autres mécontents qui fuyaient
l’autorité de son frère vainqueur, Tacoudonou demanda trois ou quatre
fois à Da de nouveaux terrains, afin d’agrandir son enceinte. A la fin,
Da répondit d’un air défiant à son protégé: «Vous bâtissez partout des
maisons: quand donc vous arrêterez-vous? Si je vous accorde toujours du
terrain, vous en viendrez jusqu’à bâtir sur mon ventre.»
Cette parole, l’aventurier la réalisa. Quand il se crut assez fort, il
attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et s’empara du trône.
«Ensuite, à côté de son ancienne enceinte (Agbomé), il entreprit la
construction d’un palais digne de lui et de sa nouvelle fortune; et
quand les fondations furent creusées et qu’il fallut commencer
l’édifice, il étendit le roi Da au fond de la tranchée, et sur son
ventre éleva son premier palais, qui fut appelé Dahomey[102]; ce qui
signifie ventre de Da: de là le nom de Dahomey, que porte aujourd’hui le
royaume. Ce palais existe encore dans la capitale, mais il n’est plus
habité par le roi.» (BORGHÉRO.)
[102] Da-homey: _homé_ signifie ventre.
Le second roi (1650-1680) établit les abominables COUTUMES des
_sacrifices humains_.
Passons sous silence le règne de Vibagée (1680-1708); arrivons à son
successeur, l’illustre conquérant qui étendit jusqu’à l’Océan les bornes
de ses États.
Guadja-Troudo n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il monta sur le trône
(1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits du passé et par le désir
d’avoir beaucoup d’esclaves à vendre, ce prince ne tarda pas à être la
terreur de ses voisins. Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois
d’Ardres et de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs
européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent, il trouvait
chez ses voisins un égoïsme calculé qui tournait à la ruine de son
commerce. «On raconte que le roi du Dahomey était obligé d’acheter les
fusils aux gens d’Allada qui les recevaient eux-mêmes des Quidamas
(Judaïques). Plusieurs fois le roi d’Allada essaya de ne laisser
expédier au Dahomey que des fusils auxquels on avait ôté la pierre à
feu. Le stratagème ne réussit pas longtemps. On comprit la ruse et, pour
se venger, on résolut d’attaquer Allada. Le succès couronna
l’entreprise, et le roi de Dahomey ajouta à ses possessions le royaume
d’Allada. De ce premier exploit à la conquête du pays de Quidda (Juda),
il n’y avait qu’un pas à faire[103].»
[103] BORGHÉRO.
La conquête d’Allada se place vers 1724, époque à laquelle Bulfinch
Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa à M. Tinker, gouverneur du
fort anglais, la lettre suivante, pleine d’intérêt par les détails
qu’elle donne:
«A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati, roi de Dahomay, 27
novembre 1724.
«MONSIEUR,
«Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du 1er de ce mois.
Ce prince m’ordonne de vous répondre en sa présence. Je le fais pour
exécuter ses volontés. En recevant votre lettre de sa main, j’eus avec
lui une conférence dont je crois pouvoir conclure qu’il ne pense pas
beaucoup à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de
m’expliquer à quelles conditions il voudrait me permettre de partir, il
me répondit qu’il ne voyait aucune raison de me vendre, parce que je ne
suis pas nègre. J’insistai. Il tourna ma demande en plaisanterie, et me
dit que ma rançon ne pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui,
à quatorze livres sterling par tête, feraient près de dix mille livres
sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les
veines; et, me remettant un peu, je lui demandai s’il me prenait pour le
roi de mon pays. J’ajoutai que vous et la Compagnie me croiriez fou si
je vous faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de
vous en parler dans ma lettre, parce qu’il voulait charger le principal
officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous, et que si
vous n’aviez rien à Juida (Wydah) d’assez beau pour lui, vous deviez
écrire d’avance à la Compagnie. Je lui répondis qu’à ce discours il
m’était aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le
priais seulement de faire venir pour moi, par quelqu’un de ses gens, des
habits et quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n’ai donc,
Monsieur, qu’un seul moyen de me racheter: ce serait de faire offre au
roi d’une couronne et d’un sceptre. Je ne connais pas d’autre présent
qu’il puisse trouver digne de lui; car il est fourni d’une grande
quantité de vaisselle, d’or en œuvre et d’autres richesses. Il a des
robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque
d’aucune espèce de marchandises. Il donne les bujis[104] comme du sable,
et les liqueurs fortes comme de l’eau. Sa vanité et sa fierté sont
excessives. Il est d’ailleurs le plus riche et le plus belliqueux de
tous les rois de cette grande région, et l’on doit s’attendre qu’avec le
temps il subjuguera tous les pays dont le sien est environné. Il a déjà
pavé deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la
guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc Saint-James
à Londres, c’est-à-dire qu’ils ont un mille et demi de tour...
[104] Ou cauris.
«Quoique je ne rende aucun service au roi, il m’a donné une maison avec
une douzaine de domestiques, et des revenus fixes pour mon entretien. Si
j’aimais l’eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m’en
fournit en abondance. Le sucre, la farine et les autres commodités ne me
sont pas plus épargnés. Si le roi fait tuer un bœuf, ce qui lui arrive
souvent, je suis sûr d’en recevoir un quartier. Quelquefois il m’envoie
un porc vivant, un mouton, une chèvre; et ma moindre crainte est celle
de mourir de faim. Lorsqu’il sort en public, il nous fait appeler, le
Portugais[105] et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près de lui
pendant tout le jour, à l’ardeur du soleil, avec la permission néanmoins
de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tête.
Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue... Sa Majesté m’a fait
donner un cheval, et m’a déclaré que, lorsqu’elle sortirait de son
palais, je serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un
beau branle[106], garni de piliers dorés et de rideaux. Il m’ordonne
quelquefois aussi de l’accompagner dans ses autres palais, qui sont à
quelques milles de sa résidence ordinaire. On m’assure qu’il en a onze.
[105] Un mulâtre portugais que le roi avait acheté, mais qu’il
traitait fort bien.
[106] Hamac.
«Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de
m’en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m’a donné ordre
de vous demander aussi pour lui le meilleur harnais que vous ayez à
Juida. Vous serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous
lui envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles à souliers.
«Sa Majesté m’a pris tout le papier que j’avais encore, dans le dessein
de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté que c’est un amusement
puéril; mais il ne le désire pas moins, afin, dit-il, que nous puissions
nous amuser ensemble. Je vous prie donc de m’envoyer deux mains de
papier ordinaire, avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y un
peloton de mèches, parce que Sa Majesté m’oblige souvent de tirer ses
gros canons, et que j’appréhende de perdre quelque jour la vue en me
servant d’allumettes de bois. On voit ici vingt-cinq pièces de canon,
dont quelques-unes pèsent plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de
plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de marché.
Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion est
pour les amusements et les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous
aviez quelque chose qui pût lui plaire à ce titre, vous me feriez
plaisir de me l’envoyer. Des estampes et des peintures lui plairaient
beaucoup. Il aime à jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il
porte dans sa poche un livre latin de prières qu’il a pris au mulâtre
portugais, et lorsqu’il est résolu à refuser quelque grâce qu’on lui
demande, il parcourt attentivement ce livre comme s’il y entendait
quelque chose. Il trouve aussi beaucoup d’amusement à tracer des
caractères au hasard sur le papier...
«La situation du pays le rend fort sain; il est élevé, et, par
conséquent, rafraîchi par des vents agréables. La vue en est charmante.
On n’y est point incommodé de mosquites (moustiques).»
* * * * *
Cependant, _Troudo_ réclamait un passage libre pour ses marchandises au
roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé, il marcha contre lui. Un
marais d’un passage très-difficile séparant les deux royaumes, et les
fétiches ayant déclaré que les Dahoméens ne parviendraient pas à
surmonter cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa
capitale de Savi, et ne songea guère à une résistance sérieuse. Mais
l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de Savi, le 7 février
1727. La ville fut mise à feu et à sang, et le reste du royaume ne tarda
pas à être réduit.
Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette guerre: ils
éprouvèrent de grandes pertes, surtout à Savi, où leurs comptoirs furent
à peu près détruits en entier.
Gouadja-Troudo mourut en 1732. BOSSA-AHADÉE lui succéda (1732-1774). Le
frère aîné du nouveau roi, Zinga, ne put supporter de se voir écarté. Il
ourdit un complot qui fut découvert; Zinga, cousu dans un hamac, fut
porté dans la mer, au large, et noyé; tous ses complices subirent la
peine de mort.
Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses mauvais
penchants; il alla jusqu’à lancer un édit de mort contre quiconque
porterait comme lui le nom de Bossa. Il fit bien des mécontents. En
1735, le Maybou, un de ses principaux chefs, leva l’étendard de la
révolte. Mais il fut vaincu et tué.
Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins. Au midi, il
guerroya contre les habitants de Jacquin et de Juda, mal soumis encore,
et contre les Popoes, alliés des Judaïques; au nord, il dirigea ses
armes contre les Mahées (Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout
côté, le succès couronna ses efforts.
La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant décidé quelques
réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah), ils se mirent sous la
protection du fort portugais: ce que le roi vit de mauvais œil,
réclamant ces réfugiés comme esclaves. Le commandant du fort, Jean
Basile, refusa de les livrer: il se laissa attaquer; il fut pris et
conduit au Dahomey, où le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais
satisfait des cadeaux qu’on lui envoyait en vue d’obtenir sa délivrance.
Enfin, le second officier du fort refusa de rien payer davantage. Ce fut
le signal de l’attaque dirigée par l’_agaou_ du Dahomey contre le fort.
Quoique la garnison se trouvât peu nombreuse, les Portugais opposèrent
une résistance fort énergique, grâce à une trentaine de canons qui leur
assuraient l’avantage. Un accident tourna le sort contre eux: le magasin
à poudre fit explosion, et le feu se communiqua au fort. Les soldats
dahoméens entrèrent; le massacre fut général (1er novembre 1741).
En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes. Gléhoué
tomba en leur pouvoir, mais les forts refusèrent d’entrer en relation
avec le nouveau gouvernement. L’armée dahoméenne ne tarda pas à venir
déloger les envahisseurs. «Ils furent attaqués, défaits et chassés du
pays: ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume de Juda.»
(NORRIS.)
En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de se constituer
souverain indépendant. Son plan était de s’emparer par trahison du fort
Williams (le fort anglais), d’où il pourrait ensuite commander la ville.
Les révélations de l’interprète du fort mirent ses projets à découvert;
les troupes du roi allèrent l’assiéger dans sa maison, et le tuèrent.
Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah. Peu s’en fallut
qu’ils ne s’en emparassent: le Dahomey triompha encore, sans que cette
nouvelle victoire lui assurât la paisible possession de ses conquêtes.
Ce fut seulement en 1772, grâce à un traité dû à l’intervention de
Lyonel Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey.
Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams.
Tandis que le Dahomey affermissait ses conquêtes dans le sud, il les
continuait du côté du nord. Au nord-est, il voulut exiger des Eyoes un
tribut annuel que ceux-ci avaient payé, paraît-il, jusqu’à Troudo. Après
quelques mois d’occupation et de pillage, l’armée dahoméenne se replia,
faute de vivres (1738). Elle revenait tous les ans à la charge, sans
jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint un
arrangement; mais cela n’empêcha pas le roi de Dahomey de se dire
toujours le seigneur du pays des Eyoes (aujourd’hui les Egbas). Il a
juré la ruine de cette nation, et nous le verrons s’acharner à
l’exterminer, malgré les échecs répétés qu’il a essuyés devant les murs
d’Abéokouta.
Au _nord-ouest_, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son règne contre les
Manhis, avec des alternatives diverses. L’ouverture des hostilités eut
lieu en 1737; l’occasion fut le refus énergique des Manhis, qui ne
voulurent point subir pour roi le frère d’une favorite d’Ahadée, que
celui-ci voulait leur imposer. La guerre, nous dit Norris, «fut
continuée avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations
barbares».
1572. Plusieurs revers successifs obligèrent les Manhis à chercher un
dernier refuge sur le mont Boagry, où ils furent attaqués «dans tous les
endroits qui en étaient accessibles». Ce peuple avait un gouvernement de
forme républicaine. Norris nous apprend qu’il refusa fièrement de subir
un roi.
En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant mort, les deux
peuples, las de se faire la guerre, conclurent un traité.
Il n’est pas inutile de remarquer que les traités se conclurent la même
année: au midi, avec les Popos, et au nord, avec les Manhis.
Bossa-Ahadée était à la fin de sa carrière, car il mourut deux ans plus
tard. Vingt ans de luttes presque continuelles étaient suffisants pour
briser la nature la plus robuste: il dut se produire un certain
affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774.
ADANZOU II, son successeur, mourut en l’année 1789, et fut remplacé par
WINOUHIOU. Puis, ainsi que nous l’avons dit, régna EBOMI; ensuite,
ADANDOSAN[107].
[107] N’ayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de
dates.
Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a laissé parmi ses
sujets les plus tristes souvenirs. On raconte de lui tant d’atrocités
que tout finit par être vraisemblable. C’est à tel point que les
Dahoméens rougissent de le compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il
était sans retenue dans l’assouvissement de ses honteuses passions; que
les viols et les enlèvements lui semblaient devoir être un privilége
royal; qu’il se faisait un jeu du vol et des meurtres. Il ne mangeait
pas de maïs, s’il n’était venu dans un champ jonché de cadavres. Du
reste, il surexcitait tous ces instincts brutaux par une ivresse presque
continuelle. Il n’avait guère de l’homme que la figure et le nom.
C’en était trop! Les sacrifices humains absorbaient tous les prisonniers
capturés à la guerre; et les négriers n’y trouvaient point leur
bénéfice, parce que la traite leur devenait presque impossible, faute de
marchandise humaine.
Deux hommes étaient venus s’établir au Dahomey, où ils ont acquis une
certaine célébrité: l’un avait nom Francisco Féliz de Souza, et exerçait
son influence surtout à Wydah et dans les deux Popos; l’autre, nommé
Domingo Martins, jouissait d’un grand crédit à Godomé et à Kotonou. Le
premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et souvent
généreuses; le second maintenait son ascendant par la ruse et la
cruauté. Tous deux s’adonnaient au trafic des esclaves: riches tous
deux, et puissants à cause de leurs richesses. Nos deux négriers
conçurent le dessein de détrôner Adandosan et de faire nommer à sa place
son frère Ghézo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prêta à
des combinaisons si flatteuses pour lui et entraîna dans son parti un
grand nombre de chefs et de nègres.
Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets qu’il n’en
transpirât quelque chose. Adandosan n’osa sévir tout de suite: il crut
prudent de dissimuler et d’attendre, donnant à Ghézo en public des
témoignages d’une feinte amitié. De part et d’autre, on s’observait: on
épiait le moment opportun.
Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer un esclave sur
le _Legba_[108] de Ghézo, et de laisser la tête auprès de l’idole, afin
de compromettre son frère en lui imputant une action que le roi seul
peut se permettre, d’après les coutumes du pays.
[108] Un des principaux fétiches.
Ghézo était sur ses gardes et sut empêcher l’exécution de ce traître
projet. Enfin, l’occasion se présenta à lui de tenter un coup de main.
Le roi avait mis aux fers un des pages de son frère _Ohouo_, exerçant
sur lui sa cruauté. Ghézo intervient en faveur du page et n’obtient
qu’un redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au courant,
éclate en plaintes et en murmures; on s’agite, on se soulève, on se
porte en foule au palais dont on force les portes; on permet aux femmes
de regagner librement leurs demeures; on massacre ceux qui résistent, on
arrive jusqu’au roi, et l’on charge de chaînes ce tigre toujours avide
de sang.
Ghézo n’avait plus qu’à accomplir le cérémonial de l’intronisation
royale: il n’avait plus qu’à battre du tam-tam et à prendre possession
du siége qui sert de trône au souverain: Ghézo était roi (1818). Il
envoya ses émissaires dans tout le royaume, et partout il fut acclamé
avec enthousiasme. Un soupir de soulagement s’échappa des poitrines; la
chute du monstre détestable qui avait nom Adandosan fut saluée de toutes
parts par des fêtes et des réjouissances publiques. A peine quelques
chefs osèrent-ils désapprouver la révolution qui avait eu lieu: on les
massacra sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en prison
les enfants du roi déchu, et _l’on n’a plus entendu parler_ ni d’eux ni
de lui. (C’est ainsi que l’on s’exprime pour dire qu’on a fait mourir
quelqu’un en secret.)
Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza et Domingo
Martins qu’il appelait tous les deux _ses frères_. Il était leur associé
pour la traite, et il aimait surtout les conseils de Souza, pour lequel
il créa le titre de _chacha_, lui accordant le premier pas parmi les
blancs.
Le commencement du règne de Ghézo fut signalé par d’utiles réformes,
dues presque toutes à l’influence du chacha.
«Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna sur son peuple
pendant quarante ans. Sans doute, par son esprit élevé, par sa valeur et
par ses talents militaires, il aurait pu figurer avec honneur parmi les
princes d’Europe, s’il avait reçu une éducation proportionnelle.
Malheureusement il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il
avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables ministres
de celui qui fut homicide dès le commencement. Ce sont eux qui ont
établi ces lois atroces, d’après lesquelles s’immolent des milliers de
victimes humaines. Ghézo s’opposa tant qu’il le put à ces sacrifices.
Bien plus, ses principales victoires ont été remportées sans effusion de
sang... Dans la guerre, sa tactique consistait à envelopper l’ennemi peu
à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser d’autre ressource que
de se rendre... Pour apaiser la soif infernale des féticheurs, le roi
Ghézo avait l’habitude de réserver les coupables condamnés à mort et de
les faire exécuter tous à la fois...
«A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui coûta la vie. Que
cette opinion soit vraie ou fausse, peu importe; toujours est-il
constant qu’après sa dernière guerre, au lieu de mettre à mort tous les
prisonniers, comme les féticheurs l’exigeaient impérieusement, il en fit
don aux personnes qu’il voulait enrichir: c’est alors que _le fétiche le
tua_[109], comme disent les Dahoméens.
[109] _Le fétiche_, c’est-à-dire le poison du féticheur.
«A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son successeur, les
chefs se trouvèrent partagés en deux partis: les uns voulaient le
maintien des anciennes coutumes qui exigent tous les ans l’immolation de
milliers de victimes; les autres en voulaient l’abolition. Je m’abstiens
de dévoiler le mystère qui donna la victoire aux plus méchants. Le
prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les
anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire que les
féticheurs demandaient.» (BORGHÉRO.)
_Badou_ ou _Bahadou_, en montant sur le trône, prit le nom de GRÉRÉ.
Deux faits ont surtout signalé le règne de ces deux derniers rois: 1º la
destruction des Manhis, dont les restes se sont réfugiés à Agoué; 2º
l’acharnement que ces deux rois ont mis à attaquer, pour la détruire, la
grande et florissante ville d’Abèokouta, chez les Egbas.