Le Dahomey a pour limites: au sud, la partie de l’Océan connue sous le
nom de golfe de Guinée ou mer de Guinée; à l’est, l’Owo, cours d’eau qui
le sépare du royaume de Porto-Novo; à l’ouest, la rivière ou lagune
d’Agaouméou, qui coule entre ce pays et les républiques d’origine mina.
Au nord, le Dahomey ne reconnaît pas de limites, parce qu’il opère tous
les ans, dans cette direction, des excursions de pillage, ainsi que nous
le verrons bientôt. Aussi, demandez aux Dahoméens quel est le plus grand
État de ces contrées, et ils vous répondront avec un orgueil tout
patriotique: Le Dahomey est un pays sans pareil.
Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons est compris
entre 0° 10′ de longitude est, 0° 30′ de longitude ouest, et 6° 18′ de
latitude nord.
Sur la côte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé et Kotonou. Nous
avons déjà parlé de ces deux dernières localités; disons quelques mots
sur la première.
WYDAH est à 9 heures (en hamac) de Kotonou, à 9 heures d’Agbomé-calavi,
à 6 heures 1/2 de Godomé. Les naturels lui donnent le nom de _Glékoué_,
c’est-à-dire _maison des champs_. Située à une demi-heure de la plage,
elle en est séparée par la lagune et par des marécages. C’est le point
le plus considérable du Dahomey, le centre du mouvement commercial dans
ce royaume.
Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de Guinée, offre peu
de sûreté aux bâtiments quand les tornades se déchaînent, ou au moment
de certaines marées. Bien souvent alors les navires au mouillage perdent
leurs ancres et sont en danger d’être jetés à la côte, s’ils ne gagnent
le large.
La barre de Wydah est peut-être la plus mauvaise de la côte. En outre,
les requins y abondent, et vont chercher leur proie jusque sur le bord.
On en a vu s’échouer sur le sable, portés par une vague, et regagner la
mer à la vague suivante. Aussi, que d’accidents! que de victimes! Si une
pirogue prête le flanc dans une fausse manœuvre, si elle chavire, si
elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se sauvent à la nage.
Arrivés à terre, ils se comptent: un des leurs manque à l’appel. Ils
regardent avec anxiété; ils aperçoivent un objet qui paraît et disparaît
à plusieurs reprises, puis une traînée de sang leur apprend la triste
vérité.
J’ai assisté à cet affreux spectacle: il est navrant. Quelquefois la
victime revient ou est repêchée, mais dans quel affreux état! Les
requins lui ont arraché un ou plusieurs membres...; les chairs,
horriblement déchirées, pendent de tous côtés...; le sang jaillit...
Pendant mon séjour au Dahomey, il arriva tant d’accidents durant un seul
mois, que l’agent chargé de diriger les opérations de la plage était
complétement découragé; il songeait à abandonner son poste, et même
l’Afrique.
Notons l’observation du docteur Féris: «Ces animaux (les requins) se
tiendraient, paraît-il, dans une espèce de canal creusé dans le
sous-marin par les rouleaux de la barre, canal très-rapproché de la
plage et la suivant parallèlement.»
La plage, à Wydah, a 400 mètres de largeur environ entre la lagune et la
mer. Ses prolongements, à droite et à gauche, s’étendent jusqu’à Lagos
(1° 10′), à l’est; et à l’ouest, jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30′).
Toute cette étendue de la côte (1 degré et 40 minutes) ne forme qu’une
presqu’île, allongée des deux côtés et reliée à Godomé par les
atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications de la
lagune avec le lac de Nokoué.
On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepôt. Des agents spéciaux
y surveillent les opérations durant la journée; le soir, au coucher du
soleil, ils rentrent dans les factoreries, qui toutes se trouvent dans
la ville proprement dite, à trois ou quatre kilomètres vers le nord.
Entre la plage et la ville, à quatre cents mètres environ de la mer, la
grande lagune s’étend parallèlement à la côte. Une autre lagune
contourne la ville par derrière, formant une grande île, entourée, à
certaines époques de l’année, d’une eau stagnante et fétide. C’est dans
ce territoire que Wydah est bâtie. Dans la campagne environnante, il y a
de belles cultures, des fourrés épais, de grands bois, des marais
desséchés.
La ville occupe une étendue considérable.
Les quartiers sont désignés sous le nom de _salam_. Chaque chef a son
_salam_, et les gens du _salam_ sont _ses gens_. Les trois forts que les
Européens bâtirent à Wydah ont aussi leur salam: salam français, salam
anglais, salam portugais. Les noirs qui habitent ces trois derniers
salams descendent en grande partie des anciens esclaves de chaque
comptoir respectif.
Jusqu’en 1867, les habitants du salam français étaient _les gens_ de
notre fort: ils ne pouvaient se refuser à prêter leur concours pour
creuser les fossés, et pour les autres travaux pour lesquels on les
avait réquisitionnés. La rétribution qu’on leur devait était fixée
d’avance: elle n’était pas sujette à discussion. Ce reste de suzeraineté
a disparu dans la suite, à cause de la jalousie et des rivalités des
agents de diverses maisons françaises de commerce.
Le fort français fut bâti en 1671, alors que Glékoué dépendait encore du
royaume de Juda. Il fut occupé jusqu’en 1792. La dernière revue des
nègres de ce fort eut lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans
compter ceux du salam.
Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il en laissa la
garde à un noir, qui prit le titre de _commandant du fort français_. Au
premier commandant succéda, par voie d’hérédité, son fils _Titi_, qui
vivait encore lorsque j’étais en Afrique. Pendant longtemps, cette
dignité eut plus que le prestige du nom et du rang: elle impliquait un
commandement réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à un
simple commandement de parade. Cela n’empêchait pas _Titi_ de se
rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque, en grand costume de
lieutenant de vaisseau, il commandait sa troupe et la passait en revue.
A la fin, qu’est-il resté de ces grandeurs? Le fort étant habité par les
agents de la maison Victor Régis, de Marseille, le _commandant_ reste à
la porte et salue les blancs qui passent devant lui. Il est, en quelque
sorte, agent de police et _gardien de la paix_, à la porte du fort et
dans le salam. Le soir, quand on fermait les portes, Titi montait à la
salle à manger et saluait le chef de la factorerie par cette phrase
sacramentelle: «_Commandant, tout est paré._»
La fonction dont Titi était le plus fier, c’était de représenter le fort
français (_la France_, pour parler comme lui) à la fête des coutumes ou
en d’autres circonstances plus ou moins solennelles.
En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la seule
condition qu’il serait entretenu. M. Féris a très-bien décrit l’état
dans lequel il se trouve actuellement. «Les remparts, dit-il, ont la
forme d’un carré presque régulier, ayant environ cent vingt à cent
quarante mètres de côté, et flanqué, à chaque angle, d’un bastion
circulaire. L’habitation est élevée sur le côté de la muraille qui sert
de façade. Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de
l’intérieur du fort est occupé par de vastes magasins d’entrepôts,
d’immenses cours, des jardins entretenus par les blancs, et, du côté du
nord-ouest, par une magnifique allée d’orangers.
«Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, un mètre au
plus; elles sont formées, comme toutes les maisons européennes, de terre
rouge recouverte d’un mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet,
de trouver une pierre dans le pays.
«Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie comblé sur
certains points, et, sur les autres, recouvert d’une luxuriante
végétation.
«On trouve dans le fort un certain nombre de canons datant d’une époque
plus ou moins reculée: quelques-uns gisent à l’extérieur, recouverts par
les broussailles; d’autres, sur lesquels on a construit, sont encore à
leur place sur les bastions et montrent au dehors leur bouche
inoffensive; on en rencontre aussi couchés dans les cours.
«Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, sont montées sur
des affûts construits à Wydah, les affûts primitifs ayant été brûlés
lors d’un violent incendie qui désola le pays il y a quelques années.»
Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission catholique,
annonça ce désastre: «Le commencement de l’année 1864 fut marqué par une
terrible catastrophe, qui détruisit les deux tiers de notre ville de
Wydah. Le vent du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le
désert, ce vent acquiert une chaleur qui dessèche bien vite toute
végétation; et les toits, recouverts d’herbes sèches, présentent une
matière inflammable que la moindre étincelle suffit à embraser.
«C’est ce qui arriva le 17 février 1864. En moins de quarante minutes,
les deux tiers de la ville étaient en flammes, et l’incendie devint si
intense, qu’il gagna les campagnes, et ne s’arrêta qu’aux premières
nappes d’eau qui lui barrèrent le passage. La factorerie française
offrit un spectacle indescriptible: de vastes bâtiments, de grands
chantiers, des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie,
des marchandises de toute espèce formaient un foyer dont la flamme
s’élevait vers le ciel à une immense hauteur.
«Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes saisis. Nous
n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre le fléau, les noirs ne
sachant, comme toujours, que se tenir à l’écart, crier et pleurer.
Cinquante personnes périrent dans l’incendie, et un grand nombre
d’autres, parmi lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement
blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels: _le jour du feu_.
Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, avec lesquels
nous partageâmes tout ce que nous avions de vêtements, de linge et de
provisions.»
Les missionnaires étaient établis alors au fort portugais qu’ils
relevèrent de ses ruines, et d’où on les chassa, malgré les assurances
données quand le roi de Dahomey le leur céda. Depuis qu’ils l’ont
quitté, il retombe en ruine; néanmoins, il est occupé par un
sous-lieutenant et dix-huit soldats noirs de San Thomé. Un prêtre
portugais est attaché à la chapelle du fort, en qualité d’aumônier.
Du fort anglais, il ne reste à peu près rien. Les décombres
disparaissent sous les herbes.
Çà et là, dans la ville, on rencontre des maisons à étages: ce sont les
habitations des Européens. Dans la partie occidentale, au quartier du
_Zomaï_, quelques pans de murs indiquent l’emplacement de la mission
catholique. Les missionnaires furent obligés de se retirer devant les
vexations continuelles que leur firent subir les autorités locales.
Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey: elle renferme 20 à
25,000 habitants. En en donnant à peu près autant aux trois autres
grandes villes d’Abomey, Cana et Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000
habitants, comme chiffre total de la population du royaume. On le voit:
il faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.
Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant M. Borghéro dans
son voyage à la capitale.
M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, après en avoir obtenu
l’autorisation du roi.
Il fit sa première station à une quinzaine de kilomètres de Wydah, à
_Savi_, (4,000 habitants[101]), capitale de l’ancien royaume de Juda.
[101] Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de
recensements et de registre.
En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive à l’entrée d’une forêt
«qui forme une zone de vingt lieues de large, et qu’il faut traverser
pour arriver à Abomey. De distance en distance, elle offre de rares
éclaircies; mais le plus souvent elle est si épaisse qu’il est
impossible d’y pénétrer.»
De Savi on arrive à Allada (8 à 10,000 âmes).
Capitale de l’ancien royaume de ce nom, _Allada_ a beaucoup perdu de son
importance. Sa position la recommande à l’attention des Européens, qui
pourront en profiter quand le commerce et les autres relations seront
plus libres; car un sentier commode la relie à Porto-Novo. Si le Dahomey
ne tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications
avec Porto-Novo seraient faciles par la province de Wémé.
D’Allada, M. Borghéro passa dans les petits villages d’_Attogon_,
_Henvi_ et _Colli_, laissant à droite _Donou_ et _Asiqui_. «A midi,
raconte notre intéressant voyageur, nous atteignîmes _Toffo_, située sur
le versant septentrional du charmant plateau auquel cette ville a donné
son nom. Devant nous s’étendait, de l’est à l’ouest, une zone
marécageuse, qu’on appelle _lama_ en portugais, et _co_ en langue du
pays; les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop bien
appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut avoir cent
kilomètres de longueur... Nous arrivâmes au centre. Là, un ruisseau
frais et limpide encaissé dans le sol à une profondeur de deux mètres,
et bordé de grands arbres, courait _de l’orient à l’occident_...
Agréable surprise! Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas
une seule pierre; le terrain est toujours d’argile et de sable
cristallin, provenant du granit des montagnes encore inexplorées; mais
dans le lit de ce ruisseau l’on découvre une espèce de roche volcanique,
qui reparaît plus loin, en avançant vers le nord... Un savant tiendrait
compte de ces premières pierres (à 75 kilomètres de Wydah) pour suivre
la géologie interne du pays.»
Le docteur Féris donne au _lama_, en allant directement par _Ekpoué_,
une largeur de 10 kilomètres au moins. «Sa longueur de l’est à l’ouest,
dit-il, se déroule à perte de vue. D’un côté elle touche au lac Denham;
de l’autre, au grand lac d’_Hacco_»,--près de Porto-Ségouro. Quel
obstacle pour une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en
venant par le sud!
Un peu au-dessus du lama se trouvent _Togbodonou_ et _Agrimen_. Ensuite
vient _Cana_, la ville sainte, où se trouvent les tombeaux des rois, et
où chaque année, à la fête des coutumes, coulent les prémices du sang
humain. «Éloignée d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliée
par une route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne presque
directe entre les deux villes, sur une largeur de trente mètres,
traversant un terrain uniforme et légèrement incliné vers Cana. Les
arbres gigantesques qui la bordent lui donnent un aspect imposant, et
disposent le voyageur à rêver aux splendeurs d’une capitale; mais la vue
d’Abomey amène le désenchantement.» (BORGHÉRO.)
_Abomey_, et mieux _Agbomé_, est la capitale du royaume. Elle est bien
défendue, par sa position sur un plateau un peu élevé plutôt que par les
murs de terre qui l’environnent.
«Son éloignement de la mer est d’environ 120 kilomètres.» (FÉRIS.)
Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un amalgame de
cases et de cours jetées au milieu d’une enceinte de murs à laquelle M.
Borghéro donne trois kilomètres de contour. «Cette enceinte était
autrefois couronnée de crânes humains, hideuse parure que l’air et les
pluies ont presque complétement effacée. Restent encore en place les
tiges de fer qui les soutenaient, et quelques débris de ces anciens
trophées.»
L’étranger qui se rend à Agbomé doit s’armer de toute sa patience.
Encore n’est-il pas sûr d’en avoir assez pour garder le calme
nécessaire. Avant de quitter Wydah, il attend que le roi lui permette de
se mettre en route; à Cana, il attendra qu’on _lui donne les portes de
la capitale_; à la capitale, il subira encore retardements sur
retardements, avant d’obtenir une audience de congé; et les lenteurs de
la politique dahoméenne lui feront supposer, peut-être, qu’on le retient
prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obséquiosités, mais il est si
peu libre que, lorsqu’on lui permet de sortir, on lui fixe et l’heure et
le chemin à suivre.