Je me souviens!... j’étais enfant!... Ma mère me conduisit à la lagune
et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger: j’avançai, je
tombai dans un trou. Tu étais là, à côté de moi, et ma mère s’alarmait.
Mais toi, tu caressas mes petites jambes et tu me fis reculer en lieu
sûr.
Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours je
t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus.
Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours, si c’est
possible, nous t’honorerons de plus en plus.
* * * * *
Les chants ont cessé; la pirogue glisse sur l’eau vers le milieu du lac,
poussée par la brise qui enfle la voile, car, il faut le dire, la
pirogue marche aussi à la voile. Les agrès sont simples et primitifs: un
ou deux _achos_[98] attachés à une perche fixée tant bien que mal, et
c’est tout.
[98] _Achos_, petite pièce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs.
Pendant que nous avançons doucement, contemplons le vaste panorama qui
se déroule sous nos yeux. De tous côtés, le regard se perd sur une vaste
nappe d’eau; dans le lointain, des arbres gigantesques bornent
l’horizon, et des amas de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce
lac, si bien appelé le _grand lac_ par les Européens, et Nokoué ou
_maison de la mère_ par les indigènes[99].
[99] C’est le _Denham’s water_ des Anglais.
L’étymologie de Nokoué (_no_, mère; _koué_, maison) rappelle la légende
rapportée par M. Borghéro, légende qu’il avait recueillie de la bouche
des indigènes: «Une femme féticheresse, ayant donné le jour à un enfant
dans une grande forêt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupé par
les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était pas son fils.
Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son aide toutes les
divinités, et surtout Chango, les priant de le venger, de détruire ce
bois et _la case de sa mère_, et de prouver ainsi combien il leur était
agréable. Chango l’écouta, détruisit la forêt par le feu et la
transforma en une lagune profonde.»
Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac: Malheur,
disent-ils, à celui qui prendrait de cette eau dans le creux de la main!
malheur à quiconque en rejetterait après avoir bu dans sa calebasse! Si
un malfaiteur s’aventurait sur le lac, il y serait englouti..., etc.,
etc.
Vers le sud-ouest, laissant _Afatonou_ à notre gauche et _Ahouansoli_ à
droite, nous irions nous engager dans le canal qui conduit à Kotonou.
Le Nokoué communiquait autrefois avec l’Océan par un canal qui n’existe
plus, mais dont les indigènes conservent le souvenir dans leurs récits
et dans leurs chants. Aujourd’hui, il en est séparé par une bande de
terrain large environ de cinq ou six cents mètres. C’est la plage de
Kotonou, point de débarquement pour les marchandises destinées à
Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.
Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires que l’on y
traite, mais de cette unique circonstance que le transit des produits
européens s’y opère en évitant les droits de la douane anglaise de
Lagos: droits que l’on ne saurait éviter, si l’on introduisait ces
produits du côté de la colonie anglaise.
Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepôt pour
divers produits d’importation à l’arrivée et d’exportation au point
d’embarquement. Directement, on y traite quelques affaires, peu
considérables toutefois, à cause de la proximité des autres comptoirs où
le commerce est plus facile.
Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine signalé les noms en
passant. Afatonou et Ahouansoli sont bâtis au milieu de l’eau, à la
partie méridionale du Nokoué, non loin du canal de Kotonou. On est
d’abord surpris de voir des villages entiers établis sur pilotis au
milieu du lac; et malgré tout ce que la position peut avoir de
pittoresque, on se demande pourquoi ces populations sont allées
s’établir là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations
solides sur la terre ferme à leurs _todjis_[100], d’où l’eau les chasse
souvent?
[100] Étymologie: _to_, lagune; _dji_, sur: _sur la lagune_.
L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces villages ont
cherché là un refuge.
Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume d’Ardres et de
Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur leurs pirogues
résolurent de s’établir au milieu de l’eau, afin d’éviter les poursuites
du roi de Dahomey qu’ils appellent dans leur langage imagé _kini-kini_,
le lion. Il faut savoir que le fétiche, (le _vodou_ comme disent les
Dahoméens) défend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est
pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se réfugièrent au
milieu du lac.
Quand le _lion dahoméen_ tourne ses regards de ce côté, il va se poster
au bord de la lagune, et il guette sa proie: il attend que ces
insulaires aériens viennent de leurs _todjis_ à terre, pour prendre des
vivres ou ensevelir leurs morts.
On le comprend maintenant: nous ne pouvions passer sans saluer ces héros
de l’indépendance. Ne les plaignons pas, du reste: leur sort a ses
douceurs. Je ne suis jamais passé à côté de ces villages sans entendre
le son des instruments et les chants joyeux de ce peuple libre et
content de peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances
publiques. «Un curieux spectacle nous attendait, dit-il: on fêtait le
nouveau cabécère de l’endroit; faute de place publique ou de grande
salle, les nègres montaient sur les toits de leurs cases, et l’on
entendait au loin leurs joyeuses clameurs et le bruit étourdissant de
leurs affreux tam-tams. Leurs petites pirogues étaient rangées sous les
cases, et aucune n’était ce jour-là partie pour la pêche; car tous
avaient voulu prendre part à l’allégresse commune. Ils s’agitaient
tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et leurs corps noirs
comme l’ébène et à demi nus, se détachant nettement sur le bleu du ciel,
donnaient à cette scène un cachet des plus sauvages. On aurait cru voir
les hideux ébats d’une légion de diablotins.»
Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques, et
notons, incidemment, que l’on trouve parmi les habitants de ces _todjis_
des plongeurs excellents. On m’a raconté que l’un d’eux se présenta au
roi de Porto-Novo, s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les
stationnaires anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne
voulut pas croire à la possibilité de cette entreprise: comment, se
disait-il, rester assez longtemps submergé? Pour vaincre les hésitations
du roi, notre _homme-poisson_ se fit porter au milieu de la lagune et
fit le plongeon. Les témoins attendirent longtemps. A la fin, ils
désespéraient de le voir surnager; ils le croyaient victime de son
imprudence, quand il reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui
l’avait porté là.
Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable: serrons
notre voile, remontons à force de rames vers la crique de Godomé. Armés
de la pagaie, les canotiers s’assoient des deux côtés, sur le bord de la
pirogue, et ils frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantôt ils
chantent, et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la pagaie, à
l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se font un refrain:
«_Ah!--ah!--ah! ah! ah!_» Chaque expiration marque un coup de pagaie.
Tant d’efforts, tant de chants ramènent nécessairement le couplet chéri:
«_Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa_, O blanc, salut! donne-moi du
tafia.»
Puisqu’ils l’ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade. Tout aussi
bien, le moment est venu de les encourager et de ne pas les perdre de
vue. Devant nous flottent des amas de plantes aquatiques. Il s’agit de
se frayer un passage dans ce dédale inextricable, et de découvrir dans
ces vastes marécages le chenal tortueux par où l’on arrive à la terre
ferme.
Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se donne pas le temps
de l’admirer; on est pressé de ne pas se laisser surprendre par la nuit
dans cette sentine de moustiques et d’insectes venimeux. Après de
longues hésitations, nous entrons dans le dédale... Enfin, nous voilà
arrivés! Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes qui
s’en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop violente!
GODOMÉ est une petite ville de 1,500 habitants environ, située à sept ou
huit kilomètres de la plage, vers le nord. Les cartes marines marquent
la plage de Godomé sous le nom de Jacquin. Entre la ville et la plage,
le terrain est marécageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprès
de la ville, de véritables fourrés de ricins.
Godomé est la partie principale du Dahomey, à l’est. Là, comme ailleurs,
on fait bonne garde: il n’est guère possible de passer quand les
autorités _ferment les chemins_.
Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville. Aujourd’hui,
il l’est moins, parce que les comptoirs établis à Agbomé-Calavi
interceptent les marchandises venant du nord.
AGBOMÉ-CALAVI, et mieux peut-être _Agbomé-cpévi_ (le petit Agbomé), n’a
pas au delà de 800 habitants. Ce village est bâti sur le bord d’une
lagune qui déverse ses eaux dans le grand lac, à la partie du
nord-ouest. Il faut une heure et demie pour se rendre en pirogue
d’Agbomé-Calavi à l’entrée du Nokoué. Les relations avec Godomé sont
faciles par terre: je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomètres
d’un point à l’autre, et le chemin est relativement bon et agréable.
Il y a quelques années seulement que les Français établirent à
Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de Kotonou; et déjà lorsque
je quittai la côte des Esclaves, Godomé avait perdu de son importance,
et tendait à n’être plus guère qu’un simple entrepôt.
De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On traverse une vaste
plaine sablonneuse couverte de hautes herbes. Les palmiers de toute
espèce, des rondiers particulièrement, dressent leur tige élancée et
étalent leur feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc.
Linné surnommait les palmiers _les princes du règne végétal_, à cause de
leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre ce que le paysage
emprunte de pittoresque à la présence de ces beaux arbres portant à une
hauteur de 6 ou 7 mètres leur bouquet de feuilles et leur grappe de
fruits; mais je ne vois rien chez nous qui puisse se prêter à une
comparaison.
Le hamac a ses agréments: il est très-précieux dans ces pays où l’on n’a
ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si l’on est
balancé, secoué, cahoté; si l’on est exposé à prendre un bain de siége,
voire même un bain entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux
se faire porter que de voyager à pied? On se fatiguerait à marcher; la
fatigue amènerait la fièvre... la fièvre, toujours prête à vous
saisir!...
Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de n’avoir pas
d’autre véhicule, dût-on même subir le supplice dont parle M. Vallon,
dans le récit de son voyage à Abomey. «Pendant que le porteur de
derrière, dit-il, a de l’eau jusqu’à la cheville, celui de l’avant,
malgré toute sa souplesse et tous ses efforts, s’enfonce subitement
jusqu’aux reins; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent
par les côtés, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci poussant,
celui-là se retenant à votre hamac.»
Je disais, tout à l’heure, que le hamac a ses agréments; on voit que
tout n’est pas agrément... dans le passage des lagunes, surtout. La
position du voyageur n’est rien moins que commode, quand les hamaquaires
le saisissent par les épaules, le levant sur leur tête, le ployant, Dieu
sait comme. Un voyage en hamac abonde en péripéties: l’expérience m’a
fait connaître celles que je raconte. Une fois même, dans ce trajet de
Wydah à Godomé, je dus mettre pied à terre, afin de nous tenir tout
prêts à repousser une bande de loups qui venait à nous, dans la nuit.
Les porteurs de hamac vont grand train: on peut dire qu’habituellement
ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se
relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, l’un d’eux
passe devant, explore le terrain et avertit les autres par le cri de:
«_Cpèlè-cpèlè!_ Doucement!»
Après deux heures de course, on arrive à l’entrée d’un bois, où les
hamaquaires ont l’habitude de faire halte. Tout suants, il se
désaltèrent dans les eaux d’une source qui est là, et l’on se remet en
marche. Quatre heures seulement après le départ de Godomé, les porteurs
mangent et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un endroit où
l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri.
De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.
Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.
Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey; elle renferme de 20 à
25,000 habitants. Les indigènes lui donnent le nom de Gléhoué; et les
Portugais, celui d’Ajouda.
Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, au milieu des
cases basses des nègres: ce sont les demeures des blancs (_blancs de
toute couleur_, bien entendu). On rencontre, en outre, trois
établissements qui furent des forts, au temps de la traite, et qui en
portent encore le nom: le fort anglais, le fort portugais et le fort
français.
On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, qui est le chef
principal de l’endroit, sans lui demander d’_ouvrir les chemins_,
c’est-à-dire de ne pas mettre d’entraves au départ. Car on entre
librement au Dahomey, mais on n’en sort qu’avec une autorisation
spéciale; et il arrive parfois que l’autorité locale vous _ferme les
chemins_.
De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en pirogue. De temps
à autre, on s’entend héler: c’est un décimère, ou douanier, qui réclame
du tafia. Le plus prudent est de céder gaiement à ses cupides exigences,
si l’on ne veut être retardé et ennuyé.
GRAND-POPO (nom indigène, _Pla_) est un assemblage de maisons parsemées
sur les îles de la lagune et sur la plage. On ne peut pas dire que ce
soit une ville; c’est une peuplade qui se forma, comme les villages
bâtis sur pilotis dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le
despotisme royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de Grand-Popo
se sont abrités derrière la lagune, parce que la superstition défend aux
armées du Dahomey de franchir la lagune. Pour prévenir les attaques des
bandes du Dahomey, les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la
Bouche-du-Roi, large ouverture par où la lagune se déverse dans l’Océan.
AGBANANQUEIN, à gauche, sur la plage, mérite d’être signalé. Signalons
aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers sauter à terre l’un après
l’autre, et me menacer de me laisser là tant qu’il leur plairait. Le
premier partit sous prétexte d’aller chercher de l’eau; le second
l’accompagna; le troisième descendit pour les appeler, disait-il; le
dernier tempêtait à bord, comme s’il les semonçait de ne pas les suivre,
et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, et moi au milieu de
l’eau, je fus tout déconfit de les voir s’installer tranquillement, afin
de manger. Discourir eût été peine inutile; je pris un bambou et je fis
mine de pousser la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes
nègres qu’ils pouvaient dîner à bord, et les décida à repartir.
Nous arrivâmes à Agoué à l’entrée de la nuit.
AGOUÉ porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert tous les
jours de l’importance, et tend à devenir le point central des petites
républiques de ces parages. Sa population fut plus que décimée par la
variole, en 1873. Sur six mille habitants, quinze cents furent victimes
du fléau.
La ville est bâtie entre la lagune et la mer; la langue de terre sur
laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mètres de largeur. Il y a à
Agoué beaucoup de Nagos; ils ont leur quartier; les Malais ou musulmans
ont aussi le leur. Avant 1873, les habitants des divers quartiers
faisaient assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces
pacifiques réjouissances.
Sous l’autorité d’un chef qui se donne le titre de roi, Agoué est une
véritable république, où chacun a sa part d’influence dans les affaires.
Les délibérations importantes d’intérêt général ont lieu sur la place
publique, devant l’assemblée du peuple.
La fondation d’Agoué remonte seulement à l’année 1821. Un certain Feliz
de Souza ayant à se plaindre de Comlagan, chef de Petit-Popo, excita
contre lui une révolte. Georges, mis à la tête du mouvement, réussit à
chasser Comlagan. Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, à
l’endroit où se trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu
plusieurs fois son indépendance, les armes à la main.
Nom des cabécères d’Agoué:
1º Comlagan, fondateur d’Agoué;
2º Catraé, fils du précédent;
3º Agounou, cousin de Comlagan;
4º Toyi, qui régna de 1835 à 1844;
5º Kodjo-Dahoménou (1844-1846);
6º Hanto-Tona (1846-1858);
7º Coumin-Aguidi (1858-1873);
8º Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le 15 juin, ce dernier
cabécère, qui régnait encore à mon départ, ne monta sur le trône que le
30 novembre 1873.
Les événements les plus notables de l’histoire d’Agoué sont:
Vers 1835, l’arrivée d’esclaves libérés, venus du Brésil avec des
habitudes chrétiennes. D’autres vinrent encore plus tard.
En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes les cases, moins
trois. L’incendie ayant commencé chez une certaine Marcellina, on a
conservé à ce désastre le nom d’_incendie de Marcellina_.
Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera mémorable.
L’avénement de ce chef froissa l’amour-propre de Pedro Codjo, nègre
riche et influent, qui avait passé quelque temps au Brésil, où il apprit
le métier, non de roi, mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva
déçu dans ses espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses
nombreux esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville,
dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n’y put réussir, et se
retira à Petit-Popo, d’où il dirigea contre Agoué des attaques
multipliées à l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait. Agoué résista
avec avantage derrière ses remparts de cactus. Une fois elle fut brûlée;
mais elle se releva aussitôt, et ne quitta pas la défensive.
M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission catholique à
la côte des Esclaves, intervint dans ces démêlés. Il dit dans une lettre
du 3 décembre 1863:
«Les négociants les plus influents, les officiers de la marine anglaise
et le commodore lui-même, des ministres protestants avaient fait toute
sorte de démarches pour arriver à une conciliation: rien n’avait pu
réussir. Quelques mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été
invités à intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il était
possible, les deux pays. Ce ne fut qu’en février 1863 que je pus
m’absenter de Wydah pour ce voyage.
«Voici en substance mes négociations pour la paix. Le chef d’Agoué et,
en général, ce que nous appellerons le peuple, étaient tous disposés à
la paix. Je pris de nouvelles informations sur l’état des querelles, et
j’acceptai la médiation qui m’était offerte. Le chef d’Agoué me donna
plein pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo; celui-ci
me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse, mais se montra
indomptable et tout à fait résolu à continuer la guerre. Le peuple de
Petit-Popo n’a dans cette guerre que très-peu de part; il est presque
neutre. Le chef prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages
situées plus à l’ouest; ce mode de recrutement retarde les attaques et
fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences continuèrent
deux jours, et le chef de Popo, contrairement à l’usage de tous ces
pays, voulut que personne ne fût témoin de nos pourparlers: il était
évidemment seul à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la
paix des conditions impossibles: il voulait être maître d’Agoué et être
indemnisé de tout ce qu’il avait perdu pendant la guerre, sans tenir
compte de toute une ville qu’il avait incendiée. Les chefs d’Agoué, au
contraire, remettaient tout dommage à eux causé, à condition de rentrer
en paix. Quand j’eus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien
obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations que notre
caractère nous oblige quelquefois de faire entendre aux puissants de la
part de Dieu. Du moment, lui dis-je, qu’il refuse d’accepter un
accommodement honorable et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à
tomber sous la main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette
pensée, et bientôt revenu de sa première impression, comme je le
poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de serment,
qu’il n’attaquerait jamais Agoué s’il n’était point provoqué; mais que
se réconcilier était pour lui impossible. Je l’assurai qu’Agoué en
ferait autant. A mon retour dans cette ville, je fis une relation de mes
négociations aux chefs réunis; le principal d’entre eux promit, devant
tous et au nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il
assura qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, il ajouta
que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis, il avait épargné
leur vie en défendant aux siens de les poursuivre, parce qu’ils étaient
tous, disait-il, de la même famille.»
Grâce à cette intervention du prêtre catholique, les hostilités prirent
fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis.
Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse d’Agoué.
Sur le bord de la mer, à l’endroit où se trouve la ville, le terrain est
sablonneux; la végétation y est nulle. Les cultures sont au nord, de
l’autre côté de la lagune. Les navires s’approvisionnent bien à Agoué,
qui fournit aussi des vivres au Dahomey.
On trouve dans cette petite république les restes d’une peuplade
détruite par les Dahoméens: je veux parler des Manhis. Lorsque leur pays
fut ravagé, ceux de cette tribu qui survécurent vinrent chercher asile à
Agoué. Leurs fétiches et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.
Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s’y rend en pirogue, par
la lagune; ou bien par la plage, en hamac.
PETIT-POPO existait déjà au dix-septième siècle, puisque les voyageurs
anciens font mention d’une guerre soutenue par cet État, en 1700, contre
Coto; et ils parlent de Petit-Popo comme d’un État déjà constitué. Ses
premiers habitants vinrent d’Acra, chassés par les Aquamboés, qui
envahirent leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.
Ce qu’ont raconté des voyageurs modernes sur l’origine de Petit-Popo ne
regarde évidemment qu’un quartier de cette ville; car la ville a trois
quartiers distincts, ayant une existence et des intérêts propres. L’un
de ces quartiers a nom Anéjo (cases des Anès). C’est là que s’établirent
les noirs minas de la tribu des Anès, qui, originaires de la côte d’Or,
furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement à cet
endroit donna naissance au quartier qui porte leur nom, mais non à la
ville; Petit-Popo existait déjà depuis bien des années. En langue du
pays on l’appelle Plavijo, en prononçant le _j_ comme en espagnol.
Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce.
Nous terminerons notre voyage le long de la côte des Esclaves à
Porto-Ségouro, que les indigènes nomment Abodranfon. Je n’allai jamais
plus loin vers l’ouest.
PORTO-SÉGOURO eut des commencements identiquement semblables à ceux
d’Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de tous ses partisans à Agoué; une
partie se dirigea vers le couchant, et alla fonder Abodranfon.
Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait depuis 1870.
Son avénement fut signalé par des vengeances et des exécutions d’une
atrocité inouïe. Plusieurs de ses ennemis personnels payèrent de leur
tête l’influence dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec
horreur l’exécution d’un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des
danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison, il avait
suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle laissa dans son âme
une profonde indignation.
Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune Hacco. Cette
lagune est très-large; elle s’enfonce fort avant dans les terres, et les
gens du pays prétendent qu’elle est aussi large jusqu’à sept ou huit
journées. Cette position avantageuse favorisant les relations avec
l’intérieur, elle présage à Porto-Ségouro un avenir brillant.