L’Européen arrivant à la côte des Esclaves par les bateaux à vapeur
anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve par 1° 6′ de longitude
est, 6° 28′ de latitude nord et sur une île située au milieu de la
lagune, un peu au-dessus de l’embouchure de l’Ogoun.
Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer en rivière,
décharger et charger les marchandises à quai. L’Ogoun est une voie
ouverte jusque dans l’intérieur, au delà d’Abé-okouta, centre du
commerce de la côte avec l’intérieur. Par les lagunes, on va jusqu’au
Bénin, à l’est; jusqu’au Dahomey, à l’ouest. Cette position fait de
Lagos le point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont
très-bien compris en venant s’y établir.
L’île de Lagos (en langue du pays, _Aouni_) mesure environ trois milles
(4,817 mètres) de l’est à l’ouest, et un mille (1,609 mètres) du nord au
sud. Le terrain en est marécageux, même dans la partie habitée par les
noirs; les quartiers où les blancs se sont fixés ont été assainis.
Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du 6 août 1861. Voici
l’histoire de cette cession: Olouwolé, roi de Lagos, étant mort, frappé
par la foudre dans son palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en
1845, _trois ans après l’apparition des missionnaires anglicans à
Badagry_. En 1851, l’Angleterre proposa à Kosioko un traité pour la
cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant pas se
priver des revenus considérables de ce trafic. Alors, les Anglais
jugèrent inutile de traiter avec lui; ils trouvèrent qu’il avait usurpé
la couronne; qu’il n’était qu’un intrus sans aucun droit; qu’Akitoyi
était le seul roi légitime. Ils s’étaient assurés du bon vouloir
d’Akitoyi à leur égard, et le poussèrent à demander la protection de
l’Angleterre. Le 20 décembre 1851, Akitoyi vint à bord d’un navire de
guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant sourd à ses
prétentions, on fit entrer en rivière quelques bateaux à vapeur et des
chaloupes, et l’on s’empara de la ville (26 et 27 décembre). Kosioko
vaincu obtint du roi de Jébou l’autorisation de se fixer à Epé. De là,
il exerça, durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur la
partie orientale de son ancien royaume, où se trouvent Palma et Léké,
sur le bord de la mer.
Le 1er janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès ce moment, le
consul anglais eut une influence prépondérante. Le navire de guerre qui
stationnait dans les eaux de Lagos, tout en protégeant contre les
attaques de Kosioko le roi Akitoyi, empêchait celui-ci d’agir en maître
avec les étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent
l’occasion de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve: les Anglais
trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes de Kosioko,
découragé par la guerre civile qui éclata, le 7 août 1853, entre lui et
ses chefs, à l’instigation de son ennemi; Akitoyi mourut subitement, le
21 du même mois, empoisonné, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le
trône _par le consul anglais_. Mais ce même consul ne tarda pas à se
plaindre de la faiblesse du roi: «La traite des nègres continuait en
secret, la propriété n’avait pas de protection effective, on ne
réussissait pas à obtenir le payement des dettes..., etc.» Les consuls
Campbell (1853), Brand (1859), Foote (1860), ne cessaient de faire
parvenir des doléances au gouvernement de la Reine; ils insistaient
probablement dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell
écrit au consul Foote, en 1861: «Ne commettons pas envers Docimo
l’injustice de changer le protectorat en une occupation ouverte.» On
resta dans la voie des traités. Celui qui intervint, le 6 août 1861,
entre Docimo et les Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d’une
part; par Norman B. Bedingfield, commandant du _Prométhée_, et par Mac
Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rédigé en trois articles.
Le premier cède et transfère «à la reine de la Grande-Bretagne, à ses
héritiers et successeurs, à tout jamais, le port et l’île de Lagos, avec
tous les droits, revenus et territoires en dépendant». L’article second
«laisse à Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les
différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, et
demeurant libres de faire appel aux lois britanniques». Le troisième
article promet, en compensation, à Docimo, une pension dont le chiffre
sera fixé ultérieurement. Il le fut par un article additionnel du 1er
juillet 1862. On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension
de douze cents sacs de cauris.
Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer dans cette
ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration par laquelle il
s’interdit d’élever aucune prétention ultérieure sur Palma et Léké, qui
passèrent ainsi à la colonie anglaise. Kosioko ne manquait pas de
fierté; il me disait, en parlant de Docimo: «_Je n’ai jamais vendu mon
pays, moi!_» Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la pension
que les Anglais lui avaient promise; il subissait le joug des
oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. Il se montra
très-sympathique à la mission catholique, qu’il appelait la mission
française, et nous confia plusieurs de ses enfants.
Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, donna à
la colonie les limites qu’elle avait lors de mon départ d’Afrique
(1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, agissant en leur nom et au
nom de leurs subordonnés, cèdent «en toute propriété et souveraineté» à
S. M. la reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances
et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du traité, «afin de
garantir la paix et la tranquillité aux _personnes bien disposées_
résidant à Badagry, pour assurer une plus grande sécurité à leurs
personnes et à leurs biens, _et pour enlever tout prétexte aux
prétentions du roi de Porto-Novo ou de tout autre qui croirait avoir
droit de régner dans le district de Badagry_». Naturellement on promit
une pension à ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et
aux droits présumés d’autrui.
Après ce traité, la colonie de Lagos s’étendit de la rivière Ochoun, à
l’est, à celle de l’Ocpara, à l’ouest, le long de la côte. Bornée d’une
manière certaine par l’Océan au sud, elle n’admet guère de bornes bien
fixées du côté du nord et de l’est. Le gouvernement de la colonie
cherche toujours à s’étendre de ce côté; surtout, il voudrait mettre la
main sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait tout le
commerce dans ces régions.
Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l’est et au
nord-est, reste découvert sur les autres points, où il n’a d’autre
protection que l’amitié promise par Ado, Okiadan et Pocra. Lagos est
administré par un lieutenant-gouverneur, dépendant du gouverneur de la
côte d’Or. A mon départ, le capitaine Lees, véritable gentleman,
remplissait les fonctions de lieutenant-gouverneur.
Un capitaine anglais a le commandement des troupes, recrutées parmi les
Haoussas. La police a un chef particulier. Le service de la santé est
sous la direction d’un _chirurgien colonial_. L’hôpital colonial et
celui des varioleux sont bien tenus.
Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se trouvent à Lagos.
Le commerce est considérable dans cette ville; presque tous les produits
des pays Egbas et du Jébou y viennent aboutir. Il y a des factoreries
anglaises, françaises et allemandes, et plusieurs traitants brésiliens,
portugais et indigènes ou sierra-léonais.
Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout des barques
de pêcheurs; des dragueurs qui cherchent les huîtres, au risque de se
faire manger par les requins.
C’est à la partie occidentale de l’île d’Aouni que se trouve bâtie la
ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux, sales et
malsains, s’enfoncent dans la lagune vers le nord. Au sud et au vent de
la ville nègre, sous la brise de mer, le quartier européen étale ses
habitations plus élégantes et ses quais.
Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale (1874) le
chiffre de la population. Elle suppose que nous connaissons la division
administrative de la colonie en quatre districts: 1º Lagos et ses
environs; 2º district septentrional; 3º district oriental formé de Palma
et Léké; 4º district occidental. La population y est répartie comme
suit:
Lagos et environs 36,005 habitants.
District nord 12,401 --
District oriental 4,014 --
District occidental 7,801 --
------
Total 60,221 habitants,
parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels et 4,521
commerçants.
Et maintenant, la pirogue est équipée; partons. Les canotiers sont à
leurs places, deux à l’avant, deux à l’arrière; ils saisissent les
pagaies et poussent l’embarcation au large. Saluons encore une fois la
ville, qui, avec son petit air européen, nous rappelle la _terre des
Blancs_, comme on dit ici. Bientôt toute illusion va devenir impossible.
Adieu vapeurs et paquebots! adieu navires! nous nous enfonçons dans la
_terre des Noirs_; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue pour un
long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable: un tronc
d’arbre creusé, au fond duquel on demeure couché ou accroupi durant les
longues heures que l’on passe à bord. Une tente en feuillages est
installée sur le milieu; et cette tente, abri nécessaire contre le
soleil, la rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une
posture des plus gênantes.
Le vent étant favorable, les canotiers organisent une espèce de voile
avec leurs _achos_ ou pagnes; ils l’attachent au haut d’une longue
perche servant de mât, et l’esquif est abandonné au gré du vent. Bientôt
nous entrons dans le bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En
entrant, nous saluons à droite un poste de douaniers, où les canots
allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui arrivent de
nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils ne portent quelque
blanc, et encore! A certains endroits, la lagune, bordée d’arbres au
verdoyant feuillage, s’étend comme un lac au milieu des forêts; la
végétation luxuriante qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant.
Je ne m’étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le nom
d’Ossa, disent «_le charmant Ossa_».
De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons seulement
Ajido, important par ses marchés, et Erapo, où un temple consacré à
Eddoun attire les païens du voisinage.
_Nous voici devant BADAGRY._ A ce point, l’Ossa a plus de 500 mètres de
largeur et s’étend au loin, des deux côtés, dans le lit où il court.
Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, roi de
Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le Dahomey ont eu des
prétentions. C’était, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus
actifs de la traite. Aujourd’hui, c’est le chef-lieu du district
occidental de la colonie anglaise.
Badagry est célèbre dans l’histoire de la géographie comme ayant été le
point de départ de plusieurs explorations. Clapperton partit de cette
ville, en décembre 1825, avec le capitaine Pearce et le docteur
Morrisson, qui moururent tous deux peu de temps après avoir quitté la
côte. Clapperton alla fort loin dans l’intérieur. Il mourut de la
dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique Richard Lander
rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était de nouveau à Badagry, prêt à
se remettre en route vers le Niger, dont il voulait, comme son maître,
reconnaître le cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et
put, après bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure du
grand fleuve de Soudan.
Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos ou dans les
bras des canotiers. Ils vous porteront à terre; car la pirogue s’échoue
à une certaine distance de la rive.
Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis une case en
bambous et à un premier étage, où je reçus plusieurs fois le plus
gracieux accueil et l’hospitalité la plus cordiale. Elle a probablement
disparu par l’action destructive du temps et des coupins. Les Anglais
ont, dans la ville, quelques maisons de commerce; les traitants
indigènes y sont nombreux.
Les missionnaires anglicans y possèdent une chapelle et une école. Les
missionnaires catholiques ont leur établissement agricole de
Saint-Joseph à Tocpo, à quatre kilomètres environ de Badagry.
Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de
douanes et une petite garnison.
La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur la plage,
à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les entrepôts et une
factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry n’est
autre chose qu’un bouquet d’arbres de forme conique. Il est un peu à
l’est de ces établissements.
Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il y a
quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de
Lander: «Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son
voyage) moins de cinq factoreries à Badagry, contenant plus de mille
esclaves des deux sexes, enchaînés par le cou, et attendant les navires
qui devaient les emporter au delà des mers.
«Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas même considéré
comme un délit. Badagry est le plus grand marché d’esclaves de toute la
côte de Guinée, et il n’est pas rare qu’il y ait encombrement de
marchandise humaine et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien
des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait
enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou
malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations;
on leur attache une pierre au cou; on pousse au large et on les
précipite dans les flots où ils deviennent la proie des requins. Objets
de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison
ou pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne soient
réservés, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a être
immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de
victimes humaines, sur cette côte fatale.
«Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est
conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui met entre les mains une
bouteille de rhum; pendant qu’il la porte à ses lèvres, le
sacrificateur, armé d’une pesante massue, se glisse inaperçu derrière
lui, et lui assène sur l’occiput un coup si terrible que, le plus
souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du
fétiche la victime humaine; d’un coup de hache on sépare la tête du
tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet
effet. En même temps d’autres misérables, le couteau à la main, ouvrent,
déchirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cœur, qui, tout
sanglant et fumant, et palpitant encore d’un reste de vie, est présenté
au roi d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines; et quand tous ces
personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang,
en donnant à ce cœur un coup de dent, en trempant ses lèvres dans le
sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La
calebasse pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le
cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés de soldats
armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un témoigne le désir
de mordre aussi ce cœur et de boire de ce sang, on les lui présente
sur-le-champ, au milieu des danses et des chants de la multitude. Ce qui
reste de l’un et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le
cadavre mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir la
pâture des oiseaux de proie.»
Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre délicatesse,
mais qui enflamment le zèle des missionnaires et des véritables amis de
l’humanité et de la civilisation.
Le jour va tomber; partons.
Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de l’Ocpara, limite
naturelle de la colonie à notre droite, et, du côté de la plage, le
territoire d’Appa; puis, la nuit nous couvre de ses ombres. Cinq cents
mètres en deçà d’Appa, à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient
plus à Lagos. J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que
la peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner
ses États; il désirait y revenir, mais il n’osait, à moins que la France
ne lui accordât sa protection.
Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après une longue
journée de chaleur étouffante passée déjà à naviguer. Le caquetage des
oiseaux sur la rive, les gambades et les grimaces des singes, au haut
des arbres qui bordent la lagune; la vue des sites variés que nous
contemplions, nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais
maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures;
les ténèbres nous enveloppent; une ennuyeuse monotonie plane sur notre
âme; le clapotis qui se produit sur le sillage de la pirogue nous plonge
dans une rêverie mélancolique. Que faire? «Que faire en un gîte, à moins
que l’on ne songe?» dit le bon La Fontaine. Que faire au fond d’une
pirogue, à moins que l’on ne dorme? dirai-je à mon tour. Au risque
d’étouffer, je m’enveloppe dans ma couverture, et je me couche pour
dormir. Les moustiques, les affreux moustiques se rient de mes
précautions; ils me livrent de si terribles assauts que le sommeil me
fuit, jusqu’au moment où je n’en puis plus de lassitude. Deux heures
durant, je reste affaissé, plutôt qu’endormi. Ce calme restaure un peu
mes forces. Je me réveille, je me redresse, et j’aperçois d’innombrables
lucioles voltigeant dans les bois et projetant, à travers le feuillage
des arbres, leurs clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la
course vagabonde des _mouches lumineuses_, lorsque des cris perçants
arrivèrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants. Nos
piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent sur le même ton. Et la
conversation se prolongeait ainsi, au milieu du silence d’une nuit
calme. Des colloques de ce genre se reproduisirent souvent: chaque fois
presque qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque
chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression qu’elles
ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et s’épuisent en
salutations, où le djedji et le nago se croisent et se confondent: _O
kou!... o kou déou!... o kou allé o!... o kou déou bada!... o kou
kaka!... o kou! o kou! o kou!_
Cependant, nous avançons toujours. Enfin!... nous sommes dans les eaux
de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, quelques cases de Ouéta se
montrent dans les broussailles, par-dessus les herbes des marécages. La
ville de Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous côtoyons.
Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes aquatiques, dans un
étroit canal, et nous allons aborder à la terre ferme, près de la maison
des Sœurs.
PORTO-NOVO est la capitale du royaume de ce nom; les indigènes donnent à
cette ville le nom d’_Adjachè_.
Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans les temps
modernes.
Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement du dix-septième
siècle, à la même époque et dans les mêmes circonstances que le royaume
de Dahomey. Le roi d’Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra:
les trois fils du roi défunt se disputèrent la couronne avec animosité.
Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir, grâce à l’appui des
chefs. Un de ses frères se réfugia chez les Fouins, avec ses partisans,
et fonda le royaume de Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie
orientale du royaume d’Ardres et réussit à s’y maintenir, jetant ainsi
les bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de royaume de
Porto-Novo. Il est borné, à l’est, par la colonie de Lagos; à l’ouest,
par le Dahomey, dont il est indépendant; au sud, par l’Océan. Au nord,
il confine au territoire d’Okiadan et aux contrées ravagées par le
Dahomey.
Signalons les points importants du royaume, en dehors de la capitale:
entre la lagune et l’Océan, Aboupa, Gérébé et Appi; dans la partie
orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et Mounfo; vers le nord, Aggéra; dans
la partie occidentale, Ouémé, chef-lieu d’une province puissante, qui a
soutenu des guerres contre le roi.
D’après Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem, aux premiers
temps où elle fut connue. Il la signale comme une _ville
très-commerçante_. Depuis lors, elle n’a rien perdu de son importance
commerciale. Elle est la rivale de Lagos, et se dispute avec elle le
monopole du commerce, dans la partie la plus riche de la côte des
Esclaves. De Porto-Novo au Volta, les tribus riveraines ont peu de
relations avec l’intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des
rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur intermédiaire,
avec les tribus des bords du Niger. Sans doute, Lagos a sur Porto-Novo
l’avantage d’être sur l’Ogoun; mais la colonie anglaise, avec ses droits
de douane et son attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les
produits cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les expédie
par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du commerce se fait sans
profit pour les Anglais, les Français tenant le haut du pavé à
Porto-Novo.
Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de Porto-Novo, comme
il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu de céder aux propositions qui
lui furent faites, éleva des prétentions sur Badagry, qui n’avait pas
été vendue encore aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent
fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto-Novo. Le
bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour se prémunir contre les
Anglais, Soudji mit son royaume sous le protectorat de la France
(février 1863). Le 7 mai 1864, le _Dialmath_, petit navire de guerre
français, entra en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé
par le roi pour l’installation du protectorat. Après bien des ennuis et
bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les Français abandonnèrent
Porto-Novo, par ordre de l’amiral Laffont de Ladébat.
Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été remplacé par
Mecpon, élu par les chefs contrairement au désir des Français. Ceux-ci
proposaient Dassy, prince intelligent, fils de Soudji. Les chefs, en
refusant d’élire le fils du roi défunt, se montraient fidèles à l’usage
traditionnel du pays, d’après lequel les enfants d’un roi ne succèdent
pas à leur père: sage précaution, bien propre à prévenir la division du
pays entre les divers enfants du souverain.
L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux Anglais un soupir
de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une occasion de s’imposer à
Porto-Novo, par la peur ou par tout autre moyen. En 1865, un officier du
nom de M’Hardy donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer.
«Ce que l’on m’a donné m’appartient, dit Mecpon; je ne le rends pas.--Tu
les a fait immoler au fétiche», réplique l’Anglais; Mecpon se contenta
de sourire; et il fit venir les femmes. M’Hardy en ayant saisi une par
le bras, Acboton, ministre du commerce, le repoussa avec violence,
disant: «Blanc, respecte le roi! respecte la femme du roi!» L’officier
insulteur se dit insulté; il partit furieux et revint à bord d’un vapeur
armé, exigeant une réparation. L’affaire s’arrangea, grâce à
l’intervention des missionnaires catholiques, moyennant quelques
ponchons d’huile de palme, que le roi s’engagea à payer.
Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en octobre 1867. Ils
espéraient se servir de Dassy comme ils s’étaient servis d’Akitoyi, à
Lagos. Ce prince s’était plaint à Mecpon d’avoir été victime d’un vol
considérable de la part d’un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji.
Mecpon ne crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé
à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta
énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses terres malgré
lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre Dassy à mort, s’il tentait de
réaliser son projet. Dassy appela les Anglais, qui ne se le firent pas
dire deux fois. Ils arrivèrent avec deux vapeurs, pour demander que
justice fût faite à leur ami et allié, et pour... _protéger les
blancs!_... «La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils; la
guerre civile allait éclater; il n’y avait de sécurité pour personne.
Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et dépouillé
violemment d’un terrain qui lui appartenait.»
Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. Ceux-ci rédigèrent
une protestation en règle contre l’ingérence arbitraire et injuste du
gouvernement colonial; on le rendrait responsable des préjudices causés
au commerce, si la ville était bombardée; le seul trouble qui existât
était occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces des
Anglais; de révolution, il n’y en avait que dans les récits fantaisistes
de ceux qui renseignaient le gouverneur de Lagos; quant au sujet
britannique, qui se disait lésé dans son honneur et dans ses biens, ce
ministre protestant avait le tort grave de méconnaître les lois du pays;
le châtiment qu’il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les
griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les déclarations
fermes et catégoriques des blancs, il fallut encore reculer et renoncer
à l’occupation d’une ville pourtant bien convoitée.
Nous ne saurions évaluer, même d’une manière approximative, la
population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde à donner à la capitale
plus de 20,000 habitants.
Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomérée dans des villes
de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus encore. Elle n’a pu rester
éparse sur toute l’étendue du territoire, à cause des guerres
incessantes qui désolèrent le pays, durant tout le temps où la traite
des noirs s’est continuée, c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années. De
tribu à tribu, souvent de village à village, on avait à craindre
l’attaque de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir
d’avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un danger
continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour éviter la surprise
et être plus forts contre l’agression, les indigènes durent se grouper
et s’unir. Un grand centre ne peut guère être pris au dépourvu; il n’est
pas à l’abri de l’attaque, mais la résistance y est aisée. Au premier
choc, chacun est sur pied, prêt au combat.
Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le grave
inconvénient de laisser déserts et improductifs les vastes espaces de
terrain qui séparent une ville d’une autre ville. Le jour où un
gouvernement fort et équitable garantira l’agriculture et le commerce
contre la rapacité des chefs et les ravages de la guerre, ce pays sera
d’une richesse exceptionnelle. Nous n’en voulons d’autre preuve que ce
qui se passe à Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sécurité relative;
néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et l’agriculture
est déjà une source de grands revenus; tandis qu’au Dahomey l’on demande
au sol à peine le nécessaire.
Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans aller saluer le
roi.
Les Européens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en fait de
géographie, le système nègre: terre des Blancs, terre des Noirs. En
anthropologie, il n’y a que blancs et noirs. D’où il s’ensuit que tous
les blancs sont du même pays; ils sont compatriotes, ils sont frères. Si
les intérêts les divisent, le besoin de vivre avec leurs semblables les
rapproche; aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de
l’endroit. Ne nous affranchissons pas des règles de l’étiquette locale,
et _saluons_, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est à dessein que
j’ai dit: _saluons_. Ce mot dit tout ce qu’il y a dans les rapports de
blanc à blanc, en général: on se salue! Du reste, le mot est consacré
par l’usage.
Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants
portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les missionnaires
catholiques y ont un établissement; il y a aussi des Sœurs.
Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n’est la ville même. Elle
ne ressemble en rien à l’idéal que nous nous faisons d’une ville. Pas de
rues alignées, pas de beaux édifices, pas de places régulières, pas
d’avenues, pas de boulevards, pas même... de la _propreté_. A certains
endroits, la puanteur que répandent les ordures vous suffoque; ailleurs,
les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender la
rencontre de quelque serpent; ici, c’est un trou béant de huit à dix
mètres de profondeur; là, un bosquet où trône un énorme bombax; plus
loin, vous êtes tellement entouré de broussailles et de buissons que, si
votre guide ne vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase
campagne. Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà et là,
dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre des vases, des
écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes
grossièrement façonnées, des Elegbara: tout l’attirail, enfin, de la
superstition païenne. M. Gellé, lieutenant de vaisseau, signale à notre
attention un monument singulier. «Le temple de la Mort, dit-il, est
l’édifice le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des
malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte aujourd’hui si
paisible et où une herbe abondante cache aux yeux du voyageur étonné la
terre si souvent rougie par le sang des victimes? A en juger par l’état
des crânes encore enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on
peut supposer, par l’indifférente tranquillité avec laquelle les noirs
passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit remonter à bien
des années. Les derniers souvenirs se reportent à plus de trente ans de
nous, et encore, dans les derniers temps de cet usage barbare, ne
sacrifiait-on que des malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs
crimes.»
Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la lettre,
tendraient à faire supposer que les sacrifices humains ont complétement
cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Sans doute
le sang humain ne coule pas à flots, comme au Dahomey. L’immolation
d’hommes, de femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou
autres; cette immolation n’est plus une coutume publique, mais elle est
encore une coutume. A la campagne, les _Ahovi_ ou princes des Mattes
sont un objet de terreur, à cause de leurs exploits sanguinaires. Même
dans la ville, j’ai vu des cadavres décapités attachés à des piquets.
Les têtes grimaçaient au haut des pieux. C’était en 1875, à côté du
palais du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de
sculptures grossières, représentant quelques divinités locales. Je l’ai
toujours vue fermée.
J’ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. Jamais je ne
pus arriver jusqu’à Mési, son successeur, que des intrigants retenaient
dans un état d’ivresse continuelle au fond du palais. Mési commença à
régner le 4 juin 1872. Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en
février 1875.
Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite que nous
fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit dans les _Missions
catholiques_.
«Deux portes principales donnent accès dans l’intérieur du palais. Une
petite chaîne fétiche, placée sur le seuil de ces portes, en interdit
l’entrée aux mauvais génies. Les fidèles sujets de Sa Majesté ne
manquent jamais, en signe de respect, de se découvrir la tête et
l’épaule gauche chaque fois qu’ils passent devant la porte principale.
«Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi Mecpon. Après avoir
parcouru un couloir infect, nous débouchons sur une petite cour
intérieure de forme carrée. Un auvent, supporté par des piliers de bois,
règne tout autour; dans la partie la plus rapprochée de la cour
d’audience, le sol est battu et ciré à la bouse de vache. C’est là que,
couchés sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires
attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois des
journées entières sans les recevoir. Les Européens font antichambre dans
le même lieu; mais ils ont soin de se faire apporter une chaise, car le
roi n’a pas toujours un siége à offrir à ses visiteurs.
«Un petit temple fétiche, consacré à Priape, s’élève au milieu de la
cour. C’est une hutte de paille, entourée d’une palissade en bambou. Aux
quatre angles flottent, à l’extrémité de longues perches, des oripeaux
d’étoffe blanche.
«Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur vos têtes; vous voyez
passer les poules, les canards et surtout les porcs de Sa Majesté;
ceux-ci paraissent jouir d’une liberté absolue de circulation.
«Très-fréquemment cette cour est remplie de monde. Ce sont les envoyés
d’un village qui apportent au roi des présents en nature. Les uns ont un
fagot de bois; les autres, quelques poules; d’autres, un sac de maïs,
des ignames, des patates, plus rarement un mouton ou une chèvre.
«La cour, où se tient le roi, est spacieuse et de forme triangulaire; la
moitié seulement est entourée d’une vérandah. A droite, en entrant, on
passe devant trois énormes tambours qui servent dans les fêtes et dans
les grandes circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement
pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre étendu sur une natte,
couvert d’un pagne de soie, coiffé d’un bonnet grec et fumant une longue
pipe: c’est Sa Majesté le roi Toffa, souverain actuel du royaume de
Porto-Novo, qui appartient à l’illustre famille régnante du Dahomey.
Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont prêts à le servir au
moindre signe.
«Si, comme moi, vous avez l’honneur d’être l’ami du roi, vous pouvez
vous approcher de ce trône peu redoutable et offrir à Sa Majesté une
poignée de main, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Vous vous
reculez ensuite un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on
vous présentera un verre d’eau où vous êtes libre de ne tremper que vos
lèvres; puis, dans un autre verre d’une indescriptible malpropreté, on
vous offrira une liqueur d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander
au roi la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde poignée
de main.
«Les Européens qui voient pour la première fois le roi de Porto-Novo, se
contentent de le saluer de la main en restant découverts tout le temps
qu’ils sont devant lui.»
Ne nous attardons pas trop sur un point: appelons nos canotiers et
partons.
D’abord, nous avançons lentement et avec précaution, au milieu des
herbes marécageuses, jusqu’à la partie navigable de la lagune.
En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons vers l’ouest,
laissant sur la rive opposée les cases de Ouéta, cachées à l’ombre des
hauts palmiers. La lagune, large de six cents à huit cents mètres en
face de la mission, s’élargit un peu plus loin, et s’étend du côté du
nord, entre Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par
lesquels elle communique avec le lac de _Nokhoué_ ou _grand lac_. Le
bras septentrional est connu sous le nom de canal de _Toché_: il longe
la partie méridionale de Wémé. C’est sur ce canal que se trouve Togbo,
lieu réservé aux épreuves par l’eau.
En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté de la mer, le
village de Kétonou, point assez important pour le commerce de l’huile et
des amandes de palme.
A l’époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du nord
grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune et les
charrient en grande quantité. Les canaux dont nous parlons sont
tellement obstrués alors, que l’on est obligé de pousser la pirogue
par-dessus les herbes. On passerait moins difficilement si l’on pouvait
se mettre à l’eau; mais les caïmans font bonne garde: l’imprudent qui
s’y hasarderait ne manquerait pas de devenir leur proie.
Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des canotiers. A leur
éternel refrain: «_Oyibo, adèou, foun mi ni cachacha wa_--Salut, ô
blanc, donne-moi du tafia»; à ce refrain, dont ils nous assourdissent
sans cesse, succède enfin un chant plus suivi. Justement! c’est un chant
au caïman. Le chœur alterne avec un soliste (le chef canotier
ordinairement).