LES ORIGINES: SIMPLES NOTES.

Les origines des peuples de la côte des Esclaves sont couvertes encore

d’un voile épais. Sans prétendre enlever le voile, je serais heureux

d’aider à le soulever par un coin. Dans cet espoir, je rassemble ici

quelques observations que j’offre au lecteur comme de simples notes.

Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, joui

paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent. Le choc et le

mélange de deux peuples laissent des traces dans la langue; or la langue

nago offre très-peu de mots étrangers; elle a conservé ses racines, son

génie propre; elle n’a admis dans sa constitution aucun élément

hétérogène.

La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos était jadis

«peuplé de Juifs». Ce renseignement est puisé dans Edrisi, voyageur

arabe du onzième siècle.

On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaïques, tels que la

circoncision et l’impureté des femmes à des époques déterminées.

Nous l’avons déjà vu: le langage, dans l’admirable concision des noms;

la tradition, dans ces proverbes instructifs, conservent des notions

claires et exactes sur Dieu, sur le démon, sur la création et la

Providence.

D’après la tradition, le corps de l’homme a été formé de terre. Ce

détail et d’autres que nous allons signaler sont des détails

caractéristiques; ils nous semblent calqués sur la Bible.

Il y a eu un premier homme et une première femme. L’homme avait nom

Obbalofoun, _roi de la parole_; la femme s’appelait Iyé, _la vie_. Ils

descendirent du ciel à Ifè, la ville sacrée du Yorouba, où naquit Chango

et où prirent commencement le soleil, la lune et les étoiles. Ifè est

par conséquent le berceau de la création. L’homme et la femme eurent les

yeux ouverts par le serpent.

Qui ne reconnaît Adam, à qui Dieu donna le langage, dans Obbalofoun, le

roi de la parole? Qui ne voit dans Iyé l’Ève de nos livres saints? Et si

l’homme descend du ciel, n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu

et qu’il fut innocent à l’origine? La Bible fait dire au serpent

tentateur: «Si vous mangez du fruit défendu, _vos yeux seront ouverts_»;

et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur nudité qu’ils

n’avaient pas aperçue auparavant.

Qu’est cette ville sacrée, berceau de la création et de l’humanité?

Pourquoi l’appelle-t-on Ifè[95], _amour_? Pourquoi donne-t-on à une

autre ville le nom d’Iwéré, _le bon livre_? le livre de la parole

révélée, peut-être? Ce nom, dans un pays sans livre et sans écriture, a

quelque chose de frappant.

[95] A la page suivante, Crowther nous apprend que «le Yorouba

s’appelle aussi Ifè».

Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle de l’homme

dans la croyance que les _abikous_ (enfants morts en bas âge) sont

tourmentés par les mauvais génies. Nous sommes coupables, puisqu’on

offre des sacrifices expiatoires. Nous sommes soumis à l’esprit du mal,

puisqu’on a recours aux conjurations.

Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est vrai) dans la

légende suivante, que nous empruntons à Crowther: «Quinze personnes

furent envoyées d’un certain pays, racontent les Yoroubas. Une seizième

s’offrit à les accompagner. Elle avait nom Okambi et régna sur le

Yorouba. Celui qui les envoyait donna à Okambi une petite pièce d’étoffe

noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. Il lui donna aussi

une poule, un serviteur et un trompette nommé Okinkin.

«A l’entrée de la région où ils se rendaient, nos voyageurs

rencontrèrent une vaste étendue d’eau au milieu de laquelle ils durent

s’aventurer. Okinkin, obéissant aux instructions reçues au départ, sonne

de la trompette, afin de rappeler la pièce d’étoffe à Okambi. De

l’étoffe dépliée tombe une amande de palme et un peu de terre; et

l’amande se change en un beau palmier à seize branches.

«Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une longue marche au

milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’ils se

virent dans la possibilité de goûter un peu de repos. Ils montèrent sur

les branches.

«Quand leurs forces furent restaurées, ils songèrent à se remettre en

route. Quelle direction prendre? Ils étaient fort perplexes, lorsque, du

pays d’où ils étaient sortis, un certain Okikisi les avise et rappelle

au trompette son devoir. Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la

pièce d’étoffe noire; il en tombe un peu de terre; la terre forme un

petit banc; la poule donnée à Okambi gratte la terre, l’étend, et le

continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de descendre avec le

serviteur Tètou et le trompette Okinkin. Quand les autres voulurent

descendre, Okambi exigea la promesse de lui payer à époques déterminées

deux cents cauris par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui

s’appela aussi _Ifé_.

«Plus tard, trois frères partirent de là, courant à de nouvelles

découvertes. Ils laissaient le gouvernement d’Ifè à un esclave nommé

Adimou (qui tient _avec force_).»

Le nom du personnage qui dirige l’expédition principale me paraît

significatif: ne désigne-t-il pas Noé? ne signifie-t-il pas, si on le

décompose, _père de Cham_? _Obi_ veut dire parent, auteur des jours de

quelqu’un; on aurait obtenu Okambi en intercalant le nom de Cham, père

de la race nègre. Ce système d’intercalation est très-usité en nago.

D’après la légende précitée, les Nagos ne s’établirent pas par la

conquête; ils arrivèrent par immigration dans le pays qu’ils occupent,

et en furent les premiers habitants.

Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui d’Okambi: celui de

Chus est dans le titre donné à Chango, dieu de la foudre. On l’appelle

_obba Kouso, roi de Chus_. Est-il la personnification d’un roi

d’Éthiopie, qui est _la terre de Chus_? ou bien un roi de Babylone, pays

peuplé aussi par les descendants de Chus? Qu’on se rappelle ce que nous

avons dit de la grandeur légendaire de cette importante divinité: «Ce

qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais

dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était

inspirée _des souvenirs d’un autre pays_. Ainsi l’on donne à Abba-Kouso

un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des milliers de chevaux,

une maison nombreuse, etc., etc.»

S’il nous était permis de faire des rapprochements étymologiques, nous

signalerions, outre celui de _Kouso_, les noms de _Dada_, dernier roi

des Fouins; de _Sabi_ ou Savi, capitale de l’ancien _Juda_; d’_Axim_,

autre ville de cette contrée. Ces noms ne mettent-ils pas en mémoire

ceux de Dada et de Saba, fils de Chus; et celui d’Axum, ville du pays de

Chus? Nous n’insistons pas sur ces rapprochements.

Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brûlé, signifie

_noir_, en hébreu. Dans l’ancienne géographie, l’Éthiopie comprenait la

partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge, et les contrées (Nubie,

Abyssinie) situées au sud de l’Égypte. On sait que la foi chrétienne fut

introduite en Éthiopie, dès les temps apostoliques, par l’officier de

Candace, reine de Méroé. Il ne serait pas étonnant qu’un rayon de cette

foi eût brillé jusque chez nos nègres. Si cela était, on s’expliquerait,

et le nom d’Iwéré, _la bonne nouvelle_, et la croyance à Iyangba, cette

déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. Comme elle, elle tient un

enfant entre ses bras; elle s’appelle la _mère qui sauve_; elle a sauvé

les hommes.

Le Messie a été partout «l’attente des nations». Pourquoi nos noirs ne

l’attendent-ils pas? pourquoi disent-ils que l’homme a été sauvé déjà?

Ainsi que l’observe Rohrbacher, «une des premières erreurs de l’Orient a

été de croire qu’après avoir créé l’univers, Dieu l’abandonna au

gouvernement des anges». C’est sous l’empire de cette erreur que les

nègres, détournant leurs regards du Créateur, adorent les créatures et

rendent aux orichas le culte dû à Dieu. Or, puisque le culte des orichas

est le point sur lequel tout pivote dans la religion des nègres, ne

s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes religieux en Orient?

Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des liens de parenté

étroite entre les cophtes et les noirs de la côte des Esclaves. Je

souscris d’autant plus volontiers à cette appréciation que les doctrines

religieuses des deux peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si

les caïnites rendaient un culte à tous les grands pécheurs, même à

Judas, les noirs honorent les mauvais génies; si les caïnites évoquaient

les mauvais anges et agissaient en leur nom, disant: «O ange N..., je

fais cette action en ton nom», les noirs appellent l’oricha, et

prétendent que l’oricha s’empare d’eux, les possède et agit en eux.

Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à honorer le serpent

d’un culte religieux. Avant eux et comme eux les ophites, sectaires

gnostiques du deuxième siècle, avaient le serpent en grande vénération,

parce qu’il avait ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait

fait connaître le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent le

gouvernement du monde à une multitude de _génies_ ou de puissances, que

les gnostiques appellent _éons_, que les noirs nomment orichas. Les uns

et les autres s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance

invisible qui domine la création.

Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne que le

christianisme; que sa doctrine, à l’origine, était un mélange de

philosophie égyptienne et de judaïsme; qu’une partie de ses adeptes se

convertit au christianisme et forma la branche des ophites chrétiens.

Ceux-ci, imparfaitement convertis, voyaient dans le serpent la sagesse

incréée ou Jésus-Christ lui-même. Les ophites antichrétiens, au

contraire, considéraient Jésus-Christ comme l’ennemi du serpent, dont il

doit écraser la tête. C’est pourquoi ils abhorraient Jésus-Christ,

qu’ils faisaient renier et maudire par les initiés.

On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne dans le culte du

serpent au Dahomey.

Les noirs attribuent aux blancs une supériorité réelle sur eux. D’où

leur vient ce sentiment d’infériorité?

Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu; mais ils croient que

Dieu est trop élevé pour accepter le culte des noirs, et que ceux-ci

doivent se borner à rendre des hommages à l’oricha. Cette doctrine ne

semble-t-elle pas un écho de celle de certains chrétiens des premiers

siècles, qui opposaient des erreurs aux erreurs des judaïsants? Ceux-ci,

par une exagération blâmable, ne voulaient rendre d’honneurs qu’à Dieu,

méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos devoirs envers lui. Les

autres, par une exagération opposée, reléguaient Dieu dans la solitude

de l’éternité et tournaient tous leurs regards vers le Christ. Pour eux

comme pour les nègres, Dieu est trop au-dessus de nous pour être

sensible à nos hommages; nous n’avons de culte à rendre qu’au Sauveur ou

à l’oricha.

Je livre aux savants les observations qui précèdent.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 58 / 101 题