Les chiffres de ce tableau ne sont pas d’une exactitude rigoureuse,
attendu que les indigènes négligent souvent de faire enregistrer les
décès. Mais il n’est pas possible de mieux établir une statistique. Du
reste, en dehors de Lagos, on n’a pas même de ces à peu près: point de
recensements, pas de registres des naissances et des décès. Si, dans la
colonie anglaise, on n’est sûr que de ce qui est enregistré, ailleurs on
ne saurait rien préciser.
La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population, en
1874:
BLANCS NOIRS TOTAL
Lagos et environs 82 35.923 36.005
District nord 12.401 12.401
-- est 10 4.004 4.014
-- ouest 2 7.799 7.801
--------------------------
TOTAUX 94 60.127 60.221
La comparaison des deux tableaux précédents peut faire apprécier les
proportions de la mortalité.
En octobre 1874, je fus appelé pour donner des soins à un grand d’Agoué:
ce qui me fournit l’occasion d’assister à son trépas. Le malade, fort
avancé en âge, était aux prises avec la mort. Il était soutenu entre les
jambes d’un homme, tandis qu’un autre, accroupi devant lui, se fatiguait
à lui insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines;
puis il lui crachait sur le visage; puis, appliquant les mains sous les
aisselles du patient et pressant fortement de haut en bas, il faisait
subir à la poitrine un massage bien rude pour la circonstance. Ce n’est
pas le cas de dire que, si cela ne fait pas de bien au moribond, cela ne
lui fit pas de mal: je crois que toutes ces passes l’aidèrent à
expirer[79].
[79] Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif
d’abréger l’agonie des leurs: ils leur plantent le couteau dans la
gorge, _car un croyant ne doit pas paraître devant Mahomet dans les
transes de l’agonie_.
Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir, les femmes
éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des gémissements prolongés
et bruyants. Elles luttaient à qui pousserait les clameurs les plus
perçantes. A coup sûr, le tapage dominait sur la douleur.
Les funérailles se célèbrent très-solennellement, mais l’élément
vraiment religieux y occupe une petite place.
D’abord, on achète le passage pour l’autre vie. Les Athéniens et les
Romains mettaient une pièce de monnaie dans la bouche de leurs morts:
c’était _le denier de Charon_, le prix payé au nocher des enfers pour le
passage des âmes. Les noirs ne disent pas que les âmes de leurs morts
doivent passer les fleuves des Enfers: le Styx, le Cocyte, l’Achéron ou
le Phlégéton, mais ils ne manquent pas d’_acheter le passage_. Ils
immolent une poule qu’ils appellent LA POULE OUVRANT LA VOIE,
_adiè-iranna_ (_adiè_, poule,--_ira_, achetant,--_onna_, le passage, le
chemin). Cette poule immolée rend l’_oricha_ favorable, et sert de
sauf-conduit au défunt qui entre dans l’autre monde.
A défaut de douleur réelle, l’usage veut qu’on affiche les dehors d’une
véritable désolation. On crie, on hurle des lamentations. Les femmes
surtout sont obligées de se lamenter avec éclat: elles ont le rôle
principal dans le deuil; c’est pourquoi on les appelle les
pleureuses[80] (_élèkoun_, les maîtresses des larmes, du deuil).
[80] Quand une mère donne le jour à une fille, on dit: «_Elle a
enfanté une pleureuse, O BI ÉLÈKOUN._» Pour un garçon, on dit:
«_Elle a enfanté un cultivateur, O BI IWALLÈ._»
La démonstration bruyante des pleurs funèbres est faite soit par les
parents du défunt, soit par les amis, soit par des pleureuses
mercenaires. Écoutons leurs complaintes: «Ma mère est morte, mon père
est mort: qui prendra soin de moi?» s’écrie une des pleureuses.
Une autre module langoureusement ce chant funéraire:
«Jamais plus je ne pourrai le voir! C’en est fait! je ne le verrai
plus!... Déjà, hélas! je ne le vois plus!
«Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s’écouler; j’attends
jusqu’à la nuit: je suis seule, hélas!
«Je vais au marché, et je laisse la foule s’écouler; j’attends jusqu’à
la nuit: je suis seule, hélas!
«Je vais sur le chemin; la foule lentement s’écoule, la nuit vient, et
toujours je suis seule, hélas!»
Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent les
condoléances. Cependant, de toutes parts, on vient à la maison
mortuaire, où les parents fournissent à manger et à boire à tous ceux
qui se présentent: le tafia est versé à profusion; on chante, on danse,
on fait retentir l’air de fusillades multipliées.
Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de la maison,
tandis que ces préliminaires s’accomplissent. «Si quelqu’un meurt loin
de chez lui, dit un proverbe, une partie de ses restes vient à la
maison»; c’est-à-dire qu’on y porte, pour célébrer les funérailles, une
partie du cadavre: ongles, doigts, cheveux, etc.
Le lendemain ou le surlendemain du décès a lieu la sépulture. Le défunt,
enveloppé d’une natte et couvert de son plus bel _acho_, est descendu
dans une fosse, creusée dans la chambre même où il a expiré. On lui
donne des étoffes, des cauris, des poules, du tafia, que l’on ensevelit
avec lui, car il vivra dans l’autre monde, et il ne faut pas qu’il y
apparaisse tout à fait dépourvu.
Quelquefois, avant l’ensevelissement, le cadavre est porté
triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me souviens
d’avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. Un jour, entre
autres, j’entendis chanter des éloges de ce genre: «Il fut un grand
homme, un habile personnage: _il a su faire des dettes ET MOURIR SANS
LES PAYER!_...»
Les fêtes des funérailles, car les funérailles sont des fêtes; les fêtes
des funérailles durent des jours ou des semaines, suivant la richesse
des parents. On les renouvelle à l’anniversaire.
Les funérailles royales se distinguent des autres par les horreurs de
sacrifices humains. Femmes et esclaves sont immolés en grand nombre sur
la tombe du roi défunt.
«Voici une autre coutume d’une peuplade voisine, dit M. Beaugendre.
«Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent pour éloigner la
tristesse de la famille. On tue quantité de poules et de chevreaux, on
boit et l’on danse trois jours durant. On fait un trou à l’endroit où le
défunt avait l’habitude de dormir, et l’on y dépose le cadavre. Pendant
neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et couchent sur
la fosse. Le neuvième jour, on verse de l’eau sur cette fosse et l’on y
danse. La famille va alors visiter tous les amis qui ont apporté tafia
et provisions.
«Trois mois après, les amis sont invités de nouveau à se réunir dans la
case où est enseveli le mort. Là, dans l’obscurité, les féticheurs
déterrent le cadavre et en détachent la tête, qu’ils déposent sur des
étoffes précieuses. Ils égorgent ensuite des victimes (poules, chevreaux
et porcs), et le sang et le tafia coulent sur ce crâne hideux. Pendant
trois jours on danse, on chante et l’on verse à profusion le tafia. Le
quatrième jour, on enterre de nouveau le crâne, et le mort est
satisfait.»
Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs habits tant que
dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on _non lavées_.
Circonstance à noter: on brûle les habits du défunt, on détruit ce qui
servit à son usage, et l’on n’habite plus la chambre où il est mort et
où il a été enseveli. Souvent même on enlève la toiture, et la case est
abandonnée. D’autres fois, on se contente de renouveler la toiture.
On n’a point l’habitude d’élever des mausolées sur la fosse: on se
contente de planter une tige en fer de forme particulière, afin de
marquer la place où se trouve le crâne. La tête est la partie du corps à
qui s’adressent plus spécialement les honneurs funèbres.
Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées à recevoir
les aliments et les offrandes que l’on apportera au mort et à son
fétiche.
Tous ces honneurs et d’autres encore rendent les funérailles précieuses.
En être privé est une honte, souvent un châtiment. On les refuse aux
criminels et aux débiteurs insolvables; on dédaigne de les accorder aux
esclaves et aux étrangers.
Voici une légende fabuleuse racontée à ce propos. L’_adjawo_, animal
assez semblable à la chauve-souris et tenant le milieu entre les oiseaux
et les quadrupèdes, est le héros de cette légende. L’_adjawo_ rendit le
dernier soupir, et l’on appela les oiseaux pour faire les funérailles,
parce qu’on les supposait parents du défunt. Les oiseaux s’en
défendirent, disant: «Voyez! nous avons tous des plumes, tandis que
l’_adjawo_ n’en a pas. Il n’est point des nôtres.»
Appelés à leur tour, les rats refusèrent pareillement de se reconnaître
parents de l’_adjawo_: «Tous dans leur famille ont une queue,
disent-ils, mais l’_adjawo_ n’en a pas.»
Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.
De là ce dicton méprisant qui a cours chez les Nagos: «Il n’est ni rat
ni oiseau: c’est un _adjawo_.»
Les enfants morts avant l’âge de dix ou douze ans, c’est-à-dire avant
d’avoir pu se rendre utiles, sont censés s’être laissé séduire par
quelque mauvais génie: on les appelle _abikou_ (mort dès la naissance,
mort-né). Les _abikou_ ne sont pas ensevelis avec solennité; on les
porte hors de la maison, hors de la ville même, car ils n’ont pas assez
vécu pour acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à
la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au milieu des
broussailles. La mère seule ne sera pas indifférente à leur sort, et
elle viendra porter des offrandes, afin que les mauvais génies ne
maltraitent pas trop son enfant dans l’autre monde.
Dès qu’une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif de son jeune
nourrisson, aux soucis naturels de l’affection maternelle se joignent
les préoccupations superstitieuses, et elle craint de n’avoir donné le
jour qu’à un _abikou_, et elle charge les pieds et les mains de son
enfant de bracelets de fer sonores et de petites clochettes, afin
d’effrayer et de mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empêchent
de profiter des soins qui lui sont prodigués.
Pas plus que les _abikou_, les esclaves n’ont droit de cité: on se
contente aussi de les enfouir. Les musulmans traînent leurs esclaves
païens hors de la ville et les jettent dans la lagune, ou les
abandonnent dans les champs sans aucune cérémonie: ils se débarrassent
purement et simplement de leur cadavre. La plupart des esclaves qui
tombent en leur pouvoir se convertissent en apparence à l’islamisme, ne
serait-ce que pour éviter cette infortune.
Deux négriers de Wydah avaient un cimetière pour leurs esclaves à
quelques pas de la mission catholique, moins par convenance que par
nécessité. Les cadavres y étaient à peine couverts de terre, en sorte
que les chacals et les loups les déterraient sans difficulté. C’était un
charnier hideux à voir, et non un cimetière.
Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans les lieux où
l’on expose les restes des suppliciés. On n’y voit que des têtes fixées
sur des pieux, des cadavres pendus aux branches d’arbres, des cadavres
gisant sur le sol, des os à demi rongés. Çà et là des vautours et des
corbeaux se disputent des lambeaux de chair.
Sont encore privées de sépulture les personnes frappées de la foudre.
Victimes de la fureur de Chango[81], elles méritent l’exécration des
hommes; elles sont indignes des honneurs funèbres. Les parents
pourraient, il est vrai, acheter la permission de les ensevelir, car
avec de l’argent on obtient même la faveur des dieux irrités; mais les
prêtres sont généralement trop exigeants et les parents trop égoïstes.
Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la puissance de
l’oricha.
[81] Chango, oricha de la foudre.
Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la sépulture que
lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait aux créanciers. Nous
retrouvons cet usage chez les Minas de la côte des Esclaves. Quand les
parents ne s’exécutent pas, le corps du défunt, placé sur un échafaud,
au bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des passants.
Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont voués à l’exécration
publique: on leur coupe la tête et on l’envoie au roi, à Abomey, aux
frais des parents ou du maître. «Voici, dit M. Courdioux, une légende
que j’ai recueillie de la bouche d’un de nos catéchumènes, et qui montre
l’aversion générale qu’ont les nègres pour ce genre de mort.
«Un homme, étant tombé dans l’indigence, n’eut bientôt plus rien à
manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. Il prit une corde,
monta sur un arbre et se mit en mesure d’attacher sa corde à une branche
pour se la passer au cou.
«Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit un lépreux qui
prenait un bain à quelques pas de là. Il lui crie de s’en aller au plus
vite. Le lépreux, ayant achevé de se laver, prit son pagne et s’enfuit
en disant: «--Je vais chez moi jouir de la vie.»
«Celui qui était sur l’arbre, étonné de ces paroles, s’écria:
«--Comment! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, qui n’a ni mains,
ni pieds, et dont les chairs ont été dévorées par la lèpre? Moi, j’ai de
bonnes mains, de bons pieds, et je vais me pendre! Ce misérable lépreux,
qui est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve encore du
charme à vivre, et moi qui suis infiniment moins à plaindre, je me
détruirais! Oh! non. Je laisse là ma corde, et je vais chez moi pour
jouir encore de la vie.»
Un mot du deuil.
Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans
l’intérieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les
cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires l’appellent au
dehors, elle ne sort qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de
circonstance: tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur
la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche. Les habits de
deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes
se voilent la tête avec un _acho_ de cette couleur.
Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient consoler la
veuve; on lui rase la tête, et elle prend des vêtements propres.
Les danses et les libations recommencent. Et comme tout cela deviendrait
ruineux, chacun porte son présent, afin de contribuer aux grandes
dépenses que nécessitent les circonstances. Pour faire honneur au défunt
et à sa famille, les amis riches envoient leurs esclaves, avec des
fusils et de la poudre, à leurs frais; et les fêtes se prolongent ainsi
davantage.
«Les familles du Dahomey ont un grand respect pour les mânes de leurs
ancêtres. Après plusieurs années de sépulture, les crânes des défunts
sont retirés de la fosse, et on les conserve religieusement dans des
vases de terre. Ces vases sont placés dans un coin de l’habitation et
servent ainsi de fondement et de consécration au culte à rendre à tous
les fétiches ou dieux domestiques.» (COURDIOUX).
Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les Minas d’Agoué.
Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil, tel qu’il se pratique
ordinairement, exige toutes ces particularités. «Lorsque les femmes
perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre
même où il a été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans
l’inaction complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et
ne changeant jamais de vêtements. Leur famille apporte leur nourriture,
à laquelle il est prescrit de mêler du charbon en poudre; on dirait que
les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les
émanations putrides.
«Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des débris
d’amandes de palme et des écailles d’huîtres; et là, les parents du
défunt leur donnent la _chicote_ (fouet portugais) pendant plusieurs
heures, en leur demandant les qualités que leur mari avait pour elles.
«Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible supplice de la
fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du
défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des
piments secs. La fumée âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante
et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure
ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes s’affaissent,
épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaître.
«Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au lever du soleil, se
laver à la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les
jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en
prennent de neufs d’une couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.
«On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points
blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les
pieds. Elles prennent part à un copieux repas, après lequel elles sont
libres.
«Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil,
c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus
devant la ceinture.
«Les hommes qui ont perdu leur première femme se retirent huit jours
dans une chambre, où ils restent couchés sur une misérable natte, puis
se rendent sur la plage, brûlent leurs cheveux, leurs ongles et leurs
vieux habits, et se font tatouer comme les veuves.
«Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leurs conjoints
portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche;
le pommeau du bâton est aussi orné, quelquefois, d’un lien de ce genre.»