ÉTAT SANITAIRE.--FUNÉRAILLES.--DEUIL.

La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres de l’univers.

L’homme y est soumis à un degré hygrométrique tellement élevé, qu’il s’y

trouve dans des conditions physiologiques tout à fait défavorables. De

plus, il y est constamment assujetti à l’infection paludéenne.

M. le docteur Féris, se basant sur des observations faites par lui-même,

à bord de l’_Hamelin_, en face du Dahomey et de la côte mina, a

démontré, dans les _Archives de médecine navale_, que l’air est

naturellement raréfié dans ces pays de chaleur. «Trois causes, dit-il,

tendent ici à la raréfaction du gaz respiratoire; ce sont:

«1º La chaleur, qui dilate l’atmosphère;

«2º La présence de la vapeur d’eau, qui prend la place de l’air;

«3º La diminution de la pression barométrique.»

Les calculs de M. Féris déterminent «que, dans les régions équatoriales,

la quantité d’oxygène absorbée à chaque inspiration pourrait être

considérée comme inférieure d’environ un sixième au moins à celle qui

entre dans le poumon quand la température est à 0°. Il fallait donc,

pour maintenir l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations

et des battements de cœur s’accrût d’une façon proportionnelle. Et en

effet..., nous trouvons que le travail mécanique du cœur et des poumons

s’est juste augmenté d’un sixième[77] dans l’équipage de l’_Hamelin_...

Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette variation dans

les fonctions physiologiques? La diminution de l’oxygène absorbé a pour

résultat une diminution générale de la masse sanguine qui constitue un

état spécial désigné par les médecins sous le nom d’_anémie_.

[77] Notons cette observation de M. Féris: «Ne serait-ce pas pour

compenser l’effet de la raréfaction de l’air, que la prévoyante

nature... a muni la race noire de vastes narines qui présentent une

large entrée des voies respiratoires?»

«L’accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer le mal,

mais elle est certainement insuffisante, car la physiologie enseigne que

le nombre des inspirations est loin d’en compenser l’amplitude.

«C’est pour cela qu’en regard de l’anémie des hauteurs, il faut placer,

je crois, l’anémie des pays chauds; un léger degré d’appauvrissement du

sang y est physiologique. En effet, un certain nombre de globules

rouges, ne réussissant pas à s’emparer de l’oxygène nécessaire à leur

existence, deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et

disparaissent en se dissolvant.

«Cette anémie, que j’appelle physiologique, est légère, mais doit se

produire forcément, nécessairement, en vertu de cet axiome de

physiologie qui établit que tout organe qui n’accomplit pas ses

fonctions tend à s’atrophier, et finalement à disparaître; je ne veux

pas, bien entendu, la confondre avec l’anémie profonde des climats

chauds, qui est un état pathologique dû à des causes diverses. Il est

certain, néanmoins, que la première crée un tempérament spécial qui

conduira facilement à la seconde.»

Cet état anémique, ce _tempérament spécial_, comme dit M. Féris, se

révèle par le teint jaunâtre que prend l’Européen transplanté sous le

ciel de Guinée. Nous l’appelions le _teint de la côte_, parce que

l’acclimatement le donnait aux nouveaux venus, lorsque l’anémie

physiologique avait créé en eux ce _tempérament spécial_, qui

s’appellerait avec raison le _tempérament de la côte_ ou des pays

chauds. Quand nous disions à quelqu’un: _Vous n’avez pas encore le teint

de la côte_, c’est comme si nous eussions dit: «Le teint de votre visage

ne trahit pas encore l’anémie physiologique que le climat doit produire

en vous.»

M. Féris, dans l’étude que nous venons de résumer, explique savamment un

fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. Au siècle dernier,

James Lind disait[78] des Européens établis dans la Guinée: «En général,

les blancs y prennent une couleur jaune; leur estomac s’y affaiblit au

point qu’il ne peut recevoir une certaine quantité d’aliments sans

dégoût ou envie de vomir.» Du reste, on a toujours considéré l’anémie

comme le premier résultat du séjour dans les pays chauds; résultat

inévitable dont l’hygiène peut, jusqu’à un certain point, atténuer les

effets.

[78] _An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates_.

London, 1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays

chauds.

L’âme, étant intimement unie au corps, subit le contrecoup des accidents

physiologiques: à l’anémie physiologique correspond ce que j’appellerai

volontiers l’anémie intellectuelle et morale: anémie _légère_ aussi,

naturelle, et n’allant pas jusqu’au degré constituant un état maladif.

L’intelligence, comme le corps, a ses langueurs: elle supporte mal une

application soutenue; l’imagination s’émousse ou s’exalte outre mesure;

la volonté perd de sa vigueur; le caractère s’aigrit.

Sous l’influence d’une chaleur élevée et constante, d’une atmosphère

toujours surchargée d’électricité et d’humidité, l’Européen s’affaiblit;

toutefois il résiste. Le plus grand obstacle à son acclimatement, la

cause réelle de l’insalubrité du climat, c’est le sol marécageux. Les

_miasmes telluriques_, l’infection paludéenne, voilà ce qui régit l’état

sanitaire et le rend si mauvais.

La grande saison sèche est relativement bonne, parce que l’harmattan

dessèche tout, à cette époque, et que la sécheresse s’oppose au

développement du _miasme tellurique_, agent des affections paludéennes.

Par contre, l’état sanitaire est mauvais au commencement de la saison

des pluies; très-mauvais, après les grandes pluies.

L’intoxication palustre, qui se produit surtout à ces deux périodes de

l’année, n’a point pour cause unique l’évaporation de l’eau marécageuse

ou la putréfaction végéto-animale; elle dépend d’une action propre et

directe du sol. Lorsqu’une végétation convenable n’épuise point la

fertilité du sol, celui-ci devient apte à développer la malaria. A

l’appui de cette doctrine, M. Léon Colin, dans son _Traité des fièvres

intermittentes_, fait remarquer que la fièvre intermittente se produit

lors des défrichements de terres vierges et non marécageuses.

Les influences telluriques traînent à leur suite le cortége de maladies

nombreuses, souvent fort graves: fièvres intermittentes avec

prédominance de symptômes bilieux, accès pernicieux de forme comateuse,

hépatite, dyssenterie. Le malade atteint de ces maladies est souvent

obligé d’aller chercher sous un autre climat, sinon la santé qu’il ne

recouvrera peut-être plus, du moins un adoucissement à ses maux.

Les fièvres intermittentes dominent toute la pathologie du pays; leur

préexistence aggrave toujours les autres maladies, qui en découlent le

plus souvent.

La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une moyenne de 25° à

27°, avec une variation diurne de deux degrés environ. Aussi, le corps

ne se retrempe ni par le froid de l’hiver, ni par la fraîcheur de la

nuit: la chaleur continue rend l’énervation générale beaucoup plus

grande que dans les pays tempérés. «Les fièvres intermittentes, dit

Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent le plus

l’influence nerveuse.» Cela n’est pas moins vrai à la côte des Esclaves.

Je ne connais pas d’Européen qui n’ait pas été atteint de fièvre

paludéenne durant son séjour à la côte: on ne l’évite même pas toujours

à bord des navires. Voici un fait, entre autres, raconté par

Fonssagrives: «Nous rangions de près l’embouchure de la rivière

marécageuse de Lagos, qui s’ouvre dans le fond du golfe de Bénin, et la

brise de terre nous apporta, pendant _dix minutes_ environ, des

émanations agréables dont l’impression fut sentie de tout le monde; nous

reprîmes aussitôt le large, et, le lendemain, une dizaine de

fébricitants (sur 114 hommes d’équipage) se présentèrent au poste, qui,

à cette époque, n’en contenait pas un seul.» (A bord du brick

l’_Abeille_.)

Je me reprocherais de tant insister sur l’insalubrité du climat, si je

devais accréditer l’opinion erronée que ce climat est presque sûrement

mortel pour l’Européen. Du reste, Lind l’a très-bien observé: dans les

régions insalubres, il y a des localités saines que l’on doit rechercher

avec soin. Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera

très-bien d’y chercher un abri contre les maladies, pendant la saison

malsaine, ou lorsqu’on a déjà subi les atteintes du mal. Notons, à ce

propos, que la fièvre atteint de préférence ceux qui habitent en dehors

des villes. Cette immunité relative du centre des villes a été constatée

en plusieurs endroits, notamment à Rome et dans la campagne romaine par

L. Colin. Lind cite plusieurs exemples «de maladies terribles et

mortelles pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits

malsains». Il nous dit encore que «le changement d’air est avantageux

dans toutes les maladies épidémiques».

Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques:

«Presque tous les blancs qui sont sur la côte depuis plus de deux ans

sont quelquefois atteints de fièvre bilieuse hématurique.

«L’hépatite existe à l’état endémique.

«La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractère de gravité

exceptionnel; il est admis, dans le pays, que tout individu atteint

arrive fatalement à une terminaison funeste s’il n’abandonne pas la

contrée. Il y a certainement un peu d’exagération dans cette crainte,

car j’ai soigné plusieurs dyssentériques qui se sont relevés; mais la

maladie récidive avec la plus grande facilité.

«La grande quantité d’humidité qui baigne l’atmosphère prédispose aux

rhumatismes. Cette affection est tellement fréquente chez les blancs

autant que chez les noirs, qu’on pourrait presque la considérer comme

une maladie endémique.

«Les insolations sont graves et nombreuses.

«La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition dans le pays

et y exerce chez les noirs de terribles ravages. En 1873, cette

affection enleva 1300 personnes à Agoué seulement. Le commandant du fort

portugais à Wydah avait perdu, à la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs

de San-Thomé qui formaient la garnison.

«Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, avec juste

raison, _ver de Guinée_. En effet, il fait quelquefois sur la côte des

ravages incroyables; plus de la moitié de la population s’en est vue

attaquée, tellement que l’on craignait quelquefois que les bras ne

vinssent à manquer pour travailler les cultures. Dans le langage figuré

du pays des Popos, ce ver est appelé _adanto blaka_ (corde qui amarre le

brave).

«On le voit se développer partout, sur les régions superficielles de la

tête, du tronc et des membres; mais neuf fois sur dix au moins, il

habite les jambes. On admet qu’il existe dans la lagune et qu’il pénètre

à travers la peau nue des membres inférieurs des noirs qui traversent

ces canaux. Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines

personnes sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le P.

Ménager m’a dit en avoir vu jusqu’à seize sur le seul sein d’une

négresse.

«Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse souvent de

graves désordres après elle; une gangrène consécutive est loin d’être

rare.

«Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre et de charbon

pilés, ou bien de l’huile de palme et quelques herbes caustiques, ou

encore un onguent avec du savon, de l’huile de palme et je ne sais

quelles feuilles. Le plus souvent, ils attachent un léger poids au

nématoïde, une baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi

sortir peu à peu à l’extérieur. Les blancs sont également envahis par ce

parasite.

«Les ulcères ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.

«Les maladies les plus communes sont les maladies de la peau. Le

psoriasis, l’eczéma, l’herpès circiné, se montrent avec une grande

fréquence chez le blanc aussi bien que chez le noir. Les bourbouilles

(_lichen tropicus_) sont constantes.

«Presque tous, indigènes et Européens, sont atteints de la _sarne_

(_sarna_, gale, en portugais). Les boutons sont absolument semblables à

ceux du sarcopte. La transmission se produit de même par le contact;

mais elle présente ceci de particulier, c’est qu’au lieu d’envahir le

corps entier, elle se localise presque toujours sur certains points: en

première ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et

moins souvent le tronc.

«Les noirs ont des médecins indigènes qui sont de deux espèces: le

médecin des liquides, qui ne donne que des boissons, et le médecin des

solides, qui prescrit des substances massives. Il est inutile de dire

que des cérémonies de fétiche forment la base de toutes ces

ordonnances.»

A la nomenclature du docteur Féris j’ajouterai la _maladie du sommeil_,

dont j’ai vu plusieurs cas. Il faut l’expliquer probablement par

l’inflammation de l’enveloppe cérébrale. Dans cette terrible maladie, le

patient est sous le poids d’une somnolence que rien ne dissipe; il

répond quand on l’appelle, mais sans sortir de sa torpeur. La

terminaison est toujours fatale.

Si les maladies sont nombreuses, les lésions par suite d’accidents et

les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup de blessures, même peu

graves, sont accompagnées du tétanos traumatique et suivies de mort. Il

est à remarquer combien les nègres endurent le mal avec insensibilité.

Les accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux chez les

femmes qui ont atteint leur complet développement. On voit des négresses

suspendre leurs travaux quelques heures seulement, à l’occasion de

l’accouchement. Les enfantements de jumeaux sont très-fréquents.

On comprendra aisément, après ce qui vient d’être dit, que la mortalité

doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon arrivée à la côte, douze

missionnaires y étaient venus en cinq ans (1861-65). De ces douze

missionnaires, trois étaient déjà morts, et trois moururent avant la fin

de 1869. Le missionnaire arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une

vingtaine de jours après notre débarquement.

De 1868 à 1873 inclus, 46 blancs moururent à Lagos; or la moyenne

annuelle des blancs établis à Lagos durant cette période fut de 80.

Voici le tableau de la mortalité de Lagos pour cette même période de six

ans.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 31 / 101 题