Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, loin d’être
inférieur au blanc, le noir se montre en tout semblable à lui. Les
traits de ressemblance sont tels qu’ils suffiraient à eux seuls à
montrer la communauté d’origine entre les deux races.
Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le blanc, poussé
par l’instinct de la _sociabilité_? Ses affections, ses besoins, ses
penchants tendent-ils à la vie sociale? En d’autres termes, le nègre
a-t-il été destiné à la société par le Créateur? Vit-il en société?
Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société; ses
affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent.
Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier, ont eu
jusqu’à ce jour peu à souffrir des invasions étrangères. Aucun
conquérant n’est venu jeter le trouble chez eux; aussi la société s’y
montre-t-elle comme elle dut être partout dans ses commencements.
«Il est facile de concevoir comment les choses se sont passées à
l’origine du genre humain, et ce qui a préparé les voies au régime
social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante de Dieu, les
premiers hommes donnèrent naissance à de premiers enfants; ceux-ci
devinrent pères à leur tour, et c’est ainsi que se forma une suite de
générations sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait
autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous
les autres et sur leurs familles; cette suprématie paternelle était une
espèce de royauté; on peut dire en un sens que celle-ci naquit avec le
genre humain, et que le premier père fut le premier roi.
«... A mesure que les familles se multipliaient, les liens de la
subordination à l’égard du premier chef se relâchaient; quoique issues
de la même tige, les branches diverses devenaient plus étrangères les
unes aux autres; la première innocence des mœurs s’altéra; l’orgueil, la
cupidité, la jalousie commencèrent à semer le trouble et la division; on
sentit le besoin d’une autorité commune, mais plus forte. Alors, sur
tous les points de la terre habitée, parmi les pères de famille il s’en
rencontra qui, par leur âge, leur expérience et leur force, par ce
talent de commander que la nature donne, fixèrent les regards et
l’estime de leurs semblables, prirent sur eux de l’ascendant et en
furent obéis. L’habitude consacra leur pouvoir, et la société civile
commença. Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille,
furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi que
l’attestent les plus anciennes traditions.»
Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur l’«union de la
religion et de la société». Il semble qu’il ait voulu peindre la
constitution sociale des nègres de la côte des Esclaves. Chez eux, en
effet, nous trouvons plusieurs familles, renfermées souvent dans une
même enceinte, soumises à l’autorité d’un _ballés_ ou _roi de la
maison_; les _ballés_ sont soumis aux _oloris_ ou chefs, et ceux-ci au
roi. Le roi et les chefs sont choisis parmi les personnages les plus
influents et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur
obéit.
Malheureusement le pouvoir n’a pas été régénéré par le christianisme.
Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire et oppressif, il ne tourne
pas ses efforts au profit des sujets; il ne sert pas, il veut être
servi: «Les princes des nations les dominent, dit notre divin Maître;
les grands exercent la puissance sur elles[67].»
[67] S. MATTHIEU, XX, 25.
A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens; à la côte
des Esclaves, le roi et les chefs pressurent de même les peuples.
M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de précision[68]: «Le
peuple est esclave en masse des rois, puis des chefs et finalement des
particuliers qui sont en petit nombre.»
[68] _Annales de la propagation de la foi_, t. XXXVI.
Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même missionnaire
signale l’influence prépondérante des prêtres, des idoles. Il développe
trop bien l’ensemble du système gouvernemental, pour que nous ne lui
laissions pas la parole. «Le long de toutes nos côtes, dit-il, les
grands et les petits États sont gouvernés à peu près de la même manière,
et peut-être, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner les
choses, on se convaincrait qu’_au fond il y a là plus de sagesse qu’on
ne le croit ordinairement_.
«Vous entendez dire de tous côtés que les monarchies de ces régions ne
se soutiennent que par un despotisme absolu; que la volonté du souverain
est la seule loi; que le plus abrutissant servilisme pèse sur toutes les
têtes: il y a du vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si
l’on attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien de
plus faux; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme, n’en
est pas moins enchaîné par les autres chefs particuliers, par ceux qui
lui tiennent lieu de ministres, par les anciens usages. Ensuite, roi,
chefs, ministres sont enchaînés par les prêtres du fétichisme qui
planent au-dessus de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune
discussion; ce système est général en Afrique, et l’on sait qu’il en fut
ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare dont on parle
existe donc, non pas exercé par un seul, mais bien par cette espèce
d’oligarchie, qui seule a une existence dans une société si
élémentaire.»
En traitant de l’état religieux de nos nègres, nous avons vu Ghézo, roi
du Dahomey, empoisonné par les féticheurs, pour n’avoir pas satisfait en
entier leurs désirs sanguinaires dans les _fêtes des coutumes_: nous
avons vu son fils et successeur, Badou, subir leurs exigences, afin
d’être tranquille sur le trône; nous avons dit aussi à quelles
circonstances on doit attribuer le prestige dont jouissent les
féticheurs et la terreur qu’ils inspirent.
Cet état de choses est un vestige de la période primitive des sociétés.
Car, si «le premier père fut le premier roi», il fut aussi le premier
pontife. Associée au pouvoir de gouvernement et de justice, l’autorité
sacerdotale ne fit longtemps qu’un avec lui entre les mains des
patriarches. Ceux-ci d’abord furent fidèles aux lois de l’équité, mais
ils se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions; et bientôt,
leurs excès, n’ayant plus de bornes, provoquèrent la séparation des
pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux prima encore le pouvoir royal.
Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont pas sorties de
cette période d’évolution. Les familles y sont réunies par groupes, sous
la direction des _ballés_. Seulement, par suite du despotisme supérieur,
ces _rois de la maison_ ne sont que de simples patrons, sans force pour
protéger «_leurs enfants_» contre les abus de pouvoir des chefs, du roi
et des féticheurs.
Le _ballé_ appelle _ses enfants_ ceux qui lui sont soumis, et ceux-ci
lui donnent le titre de père, _babba_. N’est-ce pas ce que Mgr D.
Frayssinous a dit: «Chaque père de famille avait autorité sur ses
propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur
leurs familles.»
Au-dessus des _ballés_ sont les chefs (_oloris_). Ceux-ci sont au choix
du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce qu’ils extorquent
pour payer au roi les fortes redevances qu’il exige d’eux sous forme de
cadeaux. Leur position même les force à pressurer leurs inférieurs, à
les accabler d’exactions; leur cupidité les y pousse; et, quoique leur
tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi, elle n’en
est ni moins arbitraire, ni moins excessive.
Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de
quartier juge les affaires ordinaires; les autres affaires sont de la
compétence de chefs spéciaux; quelques-unes ressortissent au tribunal
des féticheurs. Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions:
ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière civile; ceux-là, en matière
administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils ne
soient pas aussi bien définis que chez nous.
Du reste, la manière d’agir de ces chefs est la même pour tous.
Le roi domine le peuple, les _ballés_ et les chefs: riches et pauvres,
maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce n’est les
féticheurs. Son pouvoir absolu n’a généralement d’autre contre-poids que
l’autorité des féticheurs et leurs prescriptions, avec la sanction du
poison.
Nous devons signaler à Abè-okouta une espèce de société maçonnique dont
les décisions sont impératives pour tous, même pour le roi. Les
_ogbonis_ sont affiliés au pouvoir civil et au pouvoir religieux; ils
ont leurs loges et leur mot d’ordre, couvrent leurs réunions d’un
mystère impénétrable et agissent dans le plus grand secret. Ils
délibèrent sur ce qui peut intéresser le bien de l’État et notifient au
roi leurs arrêts. Quand les protestants voulurent s’établir à
Abè-okouta, le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les
_ogbonis_ y consentirent[69].
[69] «Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes.
L’initiation s’appelle le «mélange du sang». Tout nouvel initié se
fait une légère incision et mêle son sang au sang de l’initiateur.
C’est là un pacte secret et indissoluble. Partout où ils vont, les
initiés se reconnaissent à des signes particuliers.
«Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte,
très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à
de cruelles répressions.
«Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs
les plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et
les autres servent le même maître. Voilà ce qui explique l’influence
qu’exercent certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une
immense contrée.»
(COURDIOUX.)
On comprendra aisément qu’il y a là un obstacle considérable à toute
influence étrangère, en même temps qu’à la liberté d’action du pouvoir
suprême.
La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs familles. Le
prince régnant choisit souvent son successeur parmi ses enfants et le
fait agréer par les chefs. S’il ne l’a point fait, les chefs, après sa
mort, font choix de celui qui leur semble devoir être le plus favorable
à leurs idées et à leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en
occupent guère; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point
dans le paganisme.
Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans le maniement
des affaires; il en fait _son second_ (_ékédji_), son coadjuteur, qui se
forme en même temps qu’il sert d’aide. Les chefs et les _ballés_ ont
aussi leur _ékédji_.
Les féticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes adressées par
le divin Maître aux gouvernants chrétiens: «Que le plus grand devienne
le plus petit, que le chef se fasse le _ministre_[70].» Aussi ne
s’inspirent-ils que de leur cupidité et des caprices de leur
imagination. Ils voient sans protester le roi s’abandonner aux excès de
la tyrannie, tant que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Parfois, le
poison répond à ces excès ou punit le roi d’avoir déplu aux féticheurs.
Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont toujours aux
despotes, jusqu’au temps où le christianisme viendra éclairer
l’intelligence, purifier les sentiments, redresser et fortifier la
volonté. Alors seulement, chefs, roi et ministres de la religion se
dévoueront à la noble mission que Dieu leur assigne de _servir_ ceux qui
leur sont soumis.
[70] SAINT LUC, XXII, 25.
Pour le moment, chez les nègres comme chez tous les païens anciens et
modernes, Dieu étant _déplacé_ et méconnu dans la pratique, la
conscience étant aveuglée par des passions sans frein, tout est livré à
l’arbitraire et au bon plaisir des puissants. Le roi pressure tout le
monde, et les chefs ne sont pas plus libres dans l’exercice de leur
pouvoir que les individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.
En dehors du Dahomey, les excès de pouvoir ne sont pas aussi exorbitants
et aussi communs.
Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés légitimes.
Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des remords; ils sentent le
besoin de déguiser leurs injustices et leur donnent une apparence de
légalité, en invoquant les _coutumes_.
Les _coutumes_, chez les nègres, tiennent lieu de lois. Je dis _tiennent
lieu de lois_, parce que, en réalité, il n’y a pas de lois clairement
formulées: chacun est abandonné aux lumières de sa raison, lumières bien
obscurcies, et à ce qui survit de la conscience, dans le débordement des
passions.
On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou expliquent les
prescriptions de la loi naturelle. Elles se basent, non sur le droit et
la justice, mais sur des décisions arbitraires antérieures. Elles ne
disent pas: il est juste, il faut, il est équitable. Elles disent: on a
fait, il est d’usage. Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralité
de l’acte. Une loi formule le devoir; elle enseigne et elle commande,
tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la répétition de ce qui
s’est déjà fait. La perfection de la loi consiste à ne rien laisser à la
discussion et à l’arbitraire du juge; cette perfection ne saurait
convenir à la coutume, qui laisse toutes portes ouvertes au caprice du
juge.
Les coutumes, chez les nègres, sont presque toujours restrictives: c’est
le fait accompli de l’oppression érigé en principe. Une première fois,
on a injustement condamné quelqu’un; dans la suite, semblable injustice
rentre dans ce qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera
sous le prétexte que c’est la coutume.
Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que nous les
donnons. A Wydah, un missionnaire conversant avec le Yévogan lui
conseillait de faire rédiger une espèce de code des coutumes. «De cette
manière, disait-il, les blancs connaîtront les usages du pays, et ils
s’y conformeront.--Cette mesure serait tout à fait impolitique, répondit
le rusé vieillard; nous n’aurions plus occasion de vous infliger des
amendes.» Ce mot en dit plus que nous ne saurions le faire.
Tel est le pouvoir à la côte des Esclaves: il tend toujours à
l’oppression; il n’est enrayé dans sa marche que par les calculs de
l’intérêt. L’intérêt oblige souvent le roi à user de ménagement avec les
chefs, et les chefs à modérer les exactions à l’égard des _ballés_ et du
peuple; sinon, presque tout est livré au caprice.
Voyons maintenant, d’une manière spéciale, le rôle des féticheurs dans
la société civile.
«Les saints Pères ont remarqué, nous dit Rohrbacher[71], que, dans
l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point à l’homme de
domination sur l’homme, mais seulement sur les animaux. Aussi, avant le
déluge, voit-on des pasteurs de troupeaux, mais point de dominateurs de
peuples. On y voit des pères et des enfants, mais point de rois ni de
sujets, point de maîtres ni d’esclaves. Dans sa première enfance, le
genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De souverain
proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il n’y avait que Dieu. On
voit, par l’exemple de Caïn et de son descendant Lamech, qu’il n’avait
point encore communiqué aux hommes le droit de faire mourir aucun
d’entre eux, même pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait
être puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’être septante
fois sept. Il se réservait à lui seul la punition, même temporelle, du
meurtre.»
[71] Livre III.
Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer les crimes par la
force, il est tout naturel que ce pouvoir fut d’abord confié aux
prêtres, représentants et ministres de Dieu dans la société; il est
naturel aussi qu’on eut recours au _jugement de Dieu_. De là, les
épreuves judiciaires ou ordalies, sortes de jugements auxquels les
prêtres présidaient.
A la côte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et ce sont
les féticheurs qui les font subir.
Il y a au moins deux espèces d’épreuves: les unes, afflictives, frappent
l’individu qu’elles jugent coupable; les autres, simplement
déclaratives, se bornent à prononcer sur la culpabilité ou l’innocence
du prévenu.
Les principales épreuves afflictives sont l’épreuve par l’eau et par
l’_oricha_. Celle-ci est la plus commune; on la subit pour des motifs
souvent frivoles. Un homme est-il accusé ou simplement soupçonné d’avoir
commis un vol, il offre de se purger de l’accusation en _buvant
l’oricha_. Veut-on lui demander une preuve de son innocence, on lui
demande de _boire l’oricha_: _boire l’oricha_ est une espèce de serment.
Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer que celui
qui la subit est entièrement à la merci des caprices du féticheur qui la
fait subir.
Qu’est-ce que _boire le fétiche_? C’est avaler, _sans la connaître_, une
boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de dire quel danger
on court en s’abandonnant, les yeux fermés, à ces hommes sans mœurs et
sans conscience, habiles manipulateurs de poison, maîtres passés dans
l’art de mal faire. Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manœuvrent
dans l’ombre et sous le couvert de l’_oricha_. Leurs crimes sont
d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite, du
moment où tous les attribuent à l’_oricha_. Du prévenu que le féticheur
empoisonne, on dira: «Il a bu l’_oricha_; _l’oricha l’a tué_.» Qui
oserait faire le procès à l’_oricha_?
On pourrait croire que les noirs seuls sont exposés à subir l’épreuve
dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les Européens y sont soumis;
ou, pour mieux dire, on ne la leur impose jamais. Lander, toutefois,
prétend avoir affronté le danger de cette épreuve toute païenne et
barbare. Écoutons le voyageur anglais:
«Peu de jours après mon arrivée à Badagri, dit-il, trois Portugais,
marchands d’esclaves, résidant dans cette ville, se rendirent près du
roi et de ses principaux ministres, qui tous jusqu’alors m’avaient
comblé d’égards et de prévenances, et lui firent entendre que j’étais un
espion du gouvernement anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on
me verrait bientôt venir avec une armée pour m’emparer du pays. Ces
calomnies grossières eurent sur des esprits crédules leur effet
ordinaire, et changèrent l’intérêt qu’on m’avait témoigné en une froide
réserve d’abord et bientôt en hostilité déclarée. A la fin, tous les
chefs réunis arrêtèrent de me soumettre à l’épreuve de l’eau fétiche.
«Ils me mandèrent auprès d’eux, et je dus traverser une foule compacte
d’habitants que le bruit de la chose avait instantanément rassemblés.
Tous paraissaient fort agités, et la plupart étaient armés de dards, de
haches et de casse-tête. J’avais à peine pénétré dans la case du
fétiche, qu’un des assistants me présenta brusquement une calebasse
pleine d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une
amertume révoltante, et m’ordonna de tout boire, disant:--Si tu es venu
dans de mauvais desseins, cette liqueur te tuera; dans le cas contraire,
elle ne te fera aucun mal. Comme il n’y avait pas à balancer, je pris
mon parti sur-le-champ et j’avalai le breuvage sans hésiter; puis,
regagnant ma case en toute hâte, je pris une forte dose d’émétique
accompagnée d’une grande quantité d’eau tiède. Grâce à cet antidote, je
n’éprouvai aucune suite fâcheuse d’une épreuve qui, presque toujours,
est mortelle.
«Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant que le fétiche
m’avait épargné, redevinrent pour moi affables comme auparavant; ils
répétaient sans cesse que j’étais protégé de Dieu, et qu’il n’était pas
au pouvoir des hommes de me nuire.»
Le noir coupable n’ose _boire le fétiche_; à l’appréhension du châtiment
caché dans l’épreuve se joignent les terreurs d’une conscience troublée,
et il redoute l’épreuve. L’innocent lui-même a tout à craindre d’y être
exposé. Quoique la superstition lui donne une certaine assurance, elle
ne l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il
s’efforce de conquérir les bonnes grâces de l’_oloricha_ par ses
cadeaux; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs de sa
cupidité? l’_oloricha_ n’a-t-il pas quelque intérêt à se débarrasser de
lui? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants pour le décider à
faire mourir le prévenu? Ces pensées et bien d’autres encore inspirent
une juste terreur au malheureux qui se présente pour boire l’_oricha_.
L’_oricha_, lui, agit avec connaissance de cause; il offre, comme il
l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif; et, comme «presque
toujours l’épreuve est mortelle», presque toujours il ajoute à ses
crimes. Les homicides fréquents dont il se rend coupable étouffent en
lui tout sentiment humain, en sorte qu’il est bientôt dominé par le
besoin de tuer. Cela le rend très-redoutable et très-influent sur des
esprits faibles comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse
sous la main du despotisme.
L’épreuve par l’eau se subit dans une rivière ou une partie de la lagune
spécialement réservée à cet effet. Dans cet endroit, l’eau, dit-on, est
sous l’influence de l’_oricha_; c’est pourquoi elle engloutit le
coupable et laisse surnager l’innocent. L’_oricha_ hantant ces parages,
il est naturel qu’on en prohibe l’accès aux profanes, dont les regards
seraient peut-être par trop importuns.
A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait à Togbo, lieu sacré situé dans
le canal de Wémé, qui met en communication le _grand lac_ de Nokhoué et
la lagune de Porto-Novo. Il est défendu de fréquenter cette localité;
les féticheurs seuls ont des habitations tout autour.
On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent à
accomplir les manœuvres criminelles de l’épreuve, quand on veut perdre
le prévenu; qu’il y a des plongeurs remarquables auxquels il est facile
de rester longtemps immergés, en sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau
ou rejeter à la surface ceux qu’ils veulent faire mourir ou préserver
d’un accident.
L’épreuve par l’eau est rarement favorable à ceux qui la subissent; on
ne l’impose qu’à ceux dont la perte est décidée; l’accepter, c’est aller
au-devant d’une mort à peu près certaine.
Un ancien _gogan_ de Porto-Novo tomba dans la disgrâce du roi Mecpon,
après avoir longtemps joui de sa confiance et de ses faveurs. Le roi le
mande auprès de lui, l’accable de reproches et lui déclare qu’il lui est
suspect. «Tu n’as qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en
terminant. Si tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux
vengeur de l’_oricha_. Va à Togbo; que l’_oricha_ proclame ton
innocence.--O roi, répondit le _gogan_, tu oublies que mon aïeul fut
l’organisateur de Togbo; ce qui est mystère pour le peuple n’est pas un
secret pour moi; je serais d’une simplicité bien naïve, si j’acceptais
ta proposition.» Il refusa l’épreuve, et, pour fuir les effets de la
haine du roi, il se réfugia à Badagri, où il termina ses jours, à
l’ombre et sous la protection du pavillon britannique.
Il n’est pas toujours aisé d’éviter l’épreuve. Todjinou, traitant de
Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage au roi, se vit
contraint à la subir. Doué d’une grande énergie et d’une force peu
commune, il sort une première fois sain et sauf des eaux de Togbo.
Séance tenante, on l’accuse d’une prétendue trahison et on l’oblige à
renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce crime imaginaire. Et
d’abord on lui fit boire un breuvage dont l’effet devait être
d’engourdir ses membres quand il entrerait dans l’eau. _Le fétiche le
tua!_... Comment donc ne l’aurait-il point tué!
Un mot seulement sur les épreuves déclaratives. L’_ounchè_ de Porto-Novo
nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais déclare seulement la
culpabilité ou l’innocence du prévenu. Il n’en est pas moins terrible
pour cela; car parfois son témoignage équivaut à une sentence de mort.
En réalité, _ounchè_ fait office de témoin.
L’_ounchè_ est une espèce de petite pirogue couverte de draperies qui
retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument sur la tête de l’accusé,
et l’on attend la déposition muette de ce témoin étrange. Après les
pratiques et les invocations d’usage, l’_ounchè_ se met en mouvement, mû
par je ne sais quel moteur. Bientôt le mouvement s’accentue, et
l’_ounchè_ vient frapper l’inculpé. Est-il frappé par devant, le fétiche
le dénonce comme coupable; frappé par derrière, il est reconnu innocent.
On ne saurait attribuer tout, dans ces épreuves, à l’adresse et à la
supercherie. Ici, comme dans les autres manœuvres des féticheurs,
beaucoup de choses sont humainement inexplicables. Les féticheurs se
mettent en relation avec le diable; «celui-ci, disent-ils, vient à leur
aide et fait ce que les hommes ne pourraient faire».
Quoi qu’il en soit, leurs manœuvres ne sont pas exclusivement des
pratiques de religion; elles entrent pour beaucoup dans l’administration
civile; comme moyens administratifs, les épreuves donnent aux
_olorichas_, dans la société, une influence réelle et capitale. Ainsi,
quoiqu’ils n’aient pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre
civil, les féticheurs se mêlent des affaires qui sont de ce ressort et
les traitent avec voix prépondérante.
La _police_, chez les noirs de nos contrées, est admirablement
organisée. Nous avons signalé Égoungoun et Oro comme agents de la haute
police. Après ce que nous venons de dire, on comprendra que l’on redoute
ces policiers _orichas_.
Parlons des policiers profanes.
Dans le Yorouba, le roi a auprès de lui des gens de cour (_bafin_,
_ibafin_), dont six servent de chambellans dans son palais, sous le nom
d’_iwéffa_. Les autres veillent à l’ordre public.
Les chefs délèguent aussi aux gens de leur suite, varlets connus par les
Européens sous la dénomination portugaise de _moços_, garçons, le soin
d’assurer la tranquillité publique et de rechercher les criminels. Les
_moços_ reçoivent les plaintes, font les premiers interrogatoires,
informent l’affaire. Ils font en général tout ce qui, chez nous, est du
ressort de la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans
l’intérêt du chef dont il est _moço_.
«Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi peu civilisés
que ceux de la côte des Esclaves, il puisse exister une police
quelconque? Cependant, sous ce rapport, les nègres, et en particulier
les Dahoméens, peuvent être comparés à plus d’un peuple civilisé. Il est
rare qu’un crime soit commis sans que l’auteur en soit bientôt
découvert.
«Les _moces_ ou domestiques des cabécères sont chargés de veiller à
l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers, gendarmes, geôliers
et bourreaux.
«A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par les _laris_
(officiers du roi). Ils surveillent les marchés, reçoivent les droits
aux portes de la ville, etc. Rien ne les distingue des gens du commun,
si ce n’est la coupe particulière de leurs cheveux. Ils les rasent sur
les côtés et tressent en forme de crête ceux du milieu. Toucher la tête
d’un _lari_ est réputé crime. Le premier _lari_ du roi jouit de toute la
confiance de son maître.
«Il existe sous le nom de _zangbéto_ (_zan_, nuit, et _gbéto_, gens) des
gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes gens de la ville. Ils se
répandent dans les principaux quartiers par groupes de six ou huit. L’un
d’eux est enveloppé d’un grand manteau de paille qui le couvre
complétement. A l’extérieur de ce manteau sont suspendues de grosses
coquilles (_agathinès_) tenant lieu de grelots. Le _zangbéto_ ainsi
costumé se tient à l’écart de ses compagnons, et, pendant que ceux-ci,
dissimulés derrière une muraille, font une musique charivarique, lui
s’agite dans son manteau de paille, pirouette, court, revient à sa place
en accompagnant cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres.
Aussi les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les
_zangbétos_ sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de la mer
pour venir garder la cité.
«Ils ont le droit d’arrêter les passants qui s’attardent après huit ou
neuf heures du soir. Leur devoir est d’empêcher les incendies et les
vols de nuit. Néanmoins les _zangbétos_ ont la plus triste réputation:
ils rappellent les voleurs du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a
organisé une bande de voleurs toujours en mission sur un point du
territoire. Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but
d’obliger tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde.
«Le grand avantage du _zangbéto_ est peut-être d’arrêter les rôdeurs de
nuit et d’éviter par là un grand nombre d’incendies causés par la
malveillance ou par des vengeances personnelles.
«Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la ville, mais il est
prudent à eux de se faire précéder d’une lanterne.»
Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées au roi,
soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre davantage
l’inculpé; car le roi ne manquera certainement pas l’occasion qu’on lui
offre de _manger_. C’est un moyen de lui faire la cour que de lui
fournir de semblables occasions.
Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie
administrative: l’oricha, qu’il est défendu de regarder ou de profaner;
l’_oiseau du roi_, qu’on ne saurait chasser sans crime; la vente de tel
ou tel produit pour l’exportation, de tel ou tel poisson sur certaines
places, etc., etc.
C’était à Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du nom
d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de reprendre le travail.
Vers six heures et demie, le _moce_ d’un cabécère vint, de la part de
son maître, m’annoncer qu’Okoubonzi était retenu par le chef. «Mon
maître te fait dire de venir chez lui, me dit le moce; vous vous
entendrez afin qu’il te rende ton ouvrier.--Qu’a fait mon ouvrier?»
demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel était son crime; je
ne le donne à deviner ni en mille, ni en cent, ni en dix, ni en un; je
m’exécute immédiatement et je viens au fait. «Ton moce, me fut-il
répondu, est monté sur un arbre près de la maison de mon
maître.--Qu’allait-il faire sur cet arbre?--Prendre des feuilles pour
faire un remède.--Quel crime y a-t-il donc à cela? l’arbre est-il
fétiche? explique-toi vite.--L’arbre, je te l’ai dit, est près de la
maison de mon maître. Or, dans la maison, il y a une femme du roi. Fort
heureusement cette femme n’était pas dans la cour au moment où ton moce
était sur l’arbre, et il ne l’a point vue; s’il l’avait vue, il serait
envoyé au roi, qui certainement le ferait mettre à mort. Le cas est
grave, mais mon maître en ta considération étouffera l’affaire.»
Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer quelque
chose, sous forme d’amende ou de cadeau: il ne fallait pas être bien au
courant des us et coutumes du pays pour le deviner. Je n’étais pas
d’humeur à me laisser duper, et je dis au messager du chef: «Va dire à
ton maître que je connais un chef dans la ville capable de régler le
différend; je connais le _Yévogan_, tandis que ton maître m’est
inconnu.» Et me tournant vers un enfant, je le chargeai d’aller informer
le Yévogan, qui est le chef principal de la ville, le priant de faire
rendre mon ouvrier à la liberté. Le pauvre garçon dut attendre jusqu’à
quatre heures du soir qu’on jugeât à propos de le laisser sortir; encore
lui fit-on subir de dures admonestations.
Les _pénalités_ en usage parmi les noirs sont: la mort,
l’emprisonnement, les amendes et le fouet (kpachan).
Les pénalités sont la sanction qui garantit l’observation de la loi,
l’exécution de la volonté des supérieurs. Quand la volonté du supérieur
est juste, l’homme raisonnable l’accepte sans peine; mais lorsque cette
volonté est arbitraire et capricieuse, la raison et la conscience la
repoussent, et l’inférieur ne s’y soumet qu’avec répugnance. Dans le
premier cas, une sanction légère amène l’accomplissement du devoir; dans
le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre les sujets à
ce qu’on leur demande. De fortes pénalités sont nécessaires aussi pour
déterminer ceux qu’une conscience engourdie ne pousse pas à la pratique
du bien. Dès lors, on conçoit que les peines soient, dans le paganisme,
comme dans toutes les nations corrompues, et plus sévères, et plus
fréquentes.
Nous l’avons déjà dit: dans le paganisme, et par conséquent chez les
noirs de la côte des Esclaves, l’autorité du souverain, celle des chefs
et celle des maîtres, l’autorité à tous les degrés est arbitraire, parce
qu’elle n’est pas dirigée par la conscience. Aussi, _elle a besoin de
s’imposer par la violence_, et le maître est toujours armé du fouet, et
les chefs extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés
en prison, etc.; et le souverain préside sans relâche aux exécutions...
ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques ne suffisent pas à
ses désirs.
En théorie, les noirs décrètent la peine de mort contre les meurtriers,
les traîtres, les adultères, les incendiaires et les voleurs. Les
prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à moins qu’on ne les
réserve à l’esclavage.
On dit que le nègre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique
répondait à la théorie, il y a longtemps que les nègres auraient été
exterminés. Heureusement pour la race noire, les chefs et le roi, plus
encore que le fétiche, sont sensibles à l’appât des cadeaux. La vue d’un
cadeau les rend on ne peut plus accommodants; si bien que la peine de
mort n’est pas même commuée: on néglige complétement d’y faire la
moindre attention. Quelquefois, on exécute la loi, c’est-à-dire qu’on
exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable substituer une
victime à sa place. Alors l’innocent paye pour celui qui a commis le
crime: l’esclave, pour le maître; l’enfant, pour les parents...
La peine de mort n’est pas la même partout: elle varie, chez les noirs
aussi bien qu’en Europe, selon la nature du crime et selon les pays. A
Agoué et dans les Popos, il y a des cas où l’on empale le condamné;
presque partout il est admis de le brûler vif, de le décapiter, de
l’assommer, de l’étrangler... Souvent, avant de lui donner la mort, on
le torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les
entrailles ou la poitrine...
Un Brésilien m’a parlé d’une exécution à laquelle il assista à
Porto-Ségouro. Le coupable fut d’abord empalé, ensuite on planta en
terre le pieu qui avait été l’instrument du supplice, enfin on alluma un
grand feu tout autour. Le malheureux supplicié, rôti à petit feu,
détournait la tête lorsque la flamme ou la fumée lui venaient dessus. Il
passa plus d’une journée dans cette horrible situation. Et l’on buvait,
et l’on dansait autour de lui.
On le voit: je ne déguise pas ce qu’il y a de barbare dans les mœurs des
nègres. Je ne crains pas d’infirmer ma thèse, en dévoilant la vérité. Et
si l’on m’objectait ces horreurs, je prierais mes contradicteurs de me
dire si nos pères, les Gaulois, ne commettaient point de semblables
atrocités; si Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se
faisait pas un jeu de voir les gladiateurs se déchirer dans l’arène ou
de jeter les chrétiens aux lions.
La _prison_! «Dans l’antiquité et bien longtemps encore dans les temps
modernes, la prison a été considérée, non comme un moyen de correction,
mais comme un lieu de supplice et de vengeance: les prisonniers étaient
enfermés dans un espace étroit, privés d’air et d’exercice, et livrés à
la brutalité des geôliers. Avec le christianisme, on commença de
s’occuper d’améliorer le sort des prisonniers.» Ainsi parle
Bachelet[72]. En traitant la question à un autre point de vue qu’au
point de vue simplement historique, il aurait pu dire: Dans l’antiquité
et partout où le christianisme n’a pas fait sentir ses bienfaisantes
influences, la prison est et _sera_ considérée... Après ces
déclarations, je puis parler sans ambages.
[72] _Dictionnaire des lettres, des beaux-arts_...
A la côte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits longs de 2 ou
3 mètres, un peu moins larges, creusés en terre, sans fenêtres et sans
jour. Là se trouvent pêle-mêle plusieurs détenus, enchaînés, couchant
dans leurs ordures, à côté peut-être du cadavre de quelque compagnon
d’infortune qui a succombé sous le poids de la misère. Ils ont au cou un
collier en fer auquel est rivée une chaîne qui passe par un trou du mur
et est fortement attachée au dehors. On peut, de l’extérieur, tirer la
chaîne vivement, et le prisonnier est étranglé, sans s’être douté du
danger et sans avoir vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont
tenus dans l’isolement; que la nourriture leur est distribuée avec
parcimonie; qu’ils sont toujours menacés de mort. En vérité, «la prison
n’est pas un moyen de correction, mais un lieu de supplice et de
vengeance». Puisse le christianisme modifier bientôt ce lamentable état
de choses! puisse-t-il bientôt _régénérer_ le noir!
Le _fouet_ et les _amendes_ sont les moindres châtiments.
A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des amendes; c’est ce
qu’en style du pays on appelle _manger_. Les chefs, toujours avides, ne
laissent passer aucune occasion de _manger_, et, si l’occasion ne
s’offre pas d’elle-même, ils mettent tout en œuvre pour la soulever.
Le _kpachan_ est le châtiment des esclaves et de ceux qui ne peuvent
payer des amendes. On appelle _kpachan_ une lanière de cuir
d’hippopotame, un nerf de bœuf, une cravache, une houssine, un fouet
quelconque. Les nègres ont une manière de s’en servir qui rend encore
plus terrible cet instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et
vifs, en traînant le _kpachan_ sur le corps. Au premier coup, la peau
part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des contorsions
affreuses, tandis que le maître ou le chef ordonnateur ricane avec ceux
qui l’entourent, et se fait un jeu de contempler les grimaces du
supplicié.
La torture du _kpachan_ est souvent infligée pour obtenir des aveux d’un
prévenu ou d’un homme simplement suspect. Le maître a-t-il été volé, la
coutume l’autorise à jeter dans les fers les gens de sa maison et à les
fouetter pour leur arracher quelque révélation.
Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez les noirs
païens, alors qu’elle a été en usage chez nous jusqu’en 1780. Mais
plutôt, étonnons-nous de ce que les procédés appliqués furent chez nous
plus barbares que chez les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du
patient; ils ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le
faisait à Paris; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la
question sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres d’un
feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en Bretagne.
L’_impôt_, à la côte des Esclaves, n’est point destiné à couvrir les
dépenses des services publics; il n’est pas, non plus, proportionné aux
revenus de chacun. En matière d’impôt comme dans tout le reste,
l’arbitraire du roi et des chefs est la règle, leur intérêt est le but
vers lequel ils dirigent tout. Sans souci de l’utilité générale, le roi
et les chefs exploitent le pays pour leur bénéfice privé. _C’est
l’égoïsme païen_ qui rapporte tout à soi.
On prélève une part des revenus du sol, de la pêche, du commerce: huile
de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, tout paye. Les blancs, en
guise d’impôts, payent des droits d’importation et des cadeaux. Ces
revenus ne sont pas les revenus de l’État, mais les revenus du roi et
des chefs: seuls, le roi et les chefs en profitent. «Les prétentions, au
Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et les grands
cabécères s’arrogent le droit de s’emparer de tout ce qui leur plaît:
passent-ils sur les marchés, ils prennent, sans rien payer, ce qui leur
convient. Sous les anciens rois avait lieu une autre espèce de pillage
bien plus singulier; voici la chose: quand le monarque voulait
approvisionner sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les
villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque maison,
d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de l’expédier à la
capitale. Ghézo avait presque aboli cet abus; mais, en l’année 1861[73],
le roi voulut y revenir. Il y a près d’un mois, un dimanche matin, je
vois un grand nombre d’habitants apporter dans le fort toutes sortes
d’objets: des provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des étoffes, de
la poterie, etc.--Pourquoi ce déménagement général? C’est que, ce
jour-là, on avait commencé à faire la visite de la ville et à ramasser
pour le roi tout ce que les envoyés jugeaient propre à son service. Ceux
qui furent assez heureux pour déposer leurs effets dans l’enceinte
inviolable de notre fort sauvèrent leur mobilier. Leur cauchemar dura
trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable
quantité d’objets dont nous ignorons les maîtres.»
[73] Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.
Les impôts ordinaires sont portés au roi, au moment de la fête des
coutumes; ils sont aussi perçus par les _onibodés_. _Onibodé_ veut dire,
en s’en tenant à l’étymologie, qui se tient dehors (_oni_, qui
a,--_ibi_, sa place,--_odé_, dehors). Ce nom convient bien à ces
collecteurs des revenus; on les rencontre au dehors, assis à la porte
des négociants, dans la rue, sur les places, au bord des chemins ou près
de la lagune; ils regardent partout où peuvent passer les produits
divers.
On traduit mal _onibodé_ par _décimère_: ce dernier mot suggère des
idées qui n’ont pas le moindre rapport avec la réalité des choses.
Les _onibodés_ sont d’une exigence outrée. Leur personne étant
inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation, molestant
les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, les arrêtant sur la lagune et
menaçant de ne pas les laisser passer, s’ils ne subissent leurs
exigences. Quand un Européen entreprend un voyage, il compte combien
d’_onibodés_ il rencontrera sur son chemin, et il emporte pour chacun
une bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs ne
lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si on ne les
rencontrait qu’à l’arrivée et au départ! mais on les trouve partout. A
peine fermez-vous les yeux que les canotiers vous réveillent: «Voilà
l’_onibodé_!» Au milieu de la nuit, «l’_onibodé_!» Avant la première
lueur du jour, encore «l’_onibodé_!» Terrible allié des moustiques,
l’_onibodé_ semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser
aucun repos.
La _propriété_ souffre, comme les personnes, du caractère despotique de
l’autorité. Ce n’est pas seulement chez les nègres qu’on voit l’autorité
se déclarer seule propriétaire du sol. En Grèce, cela existait déjà, et
Platon disait en termes formels[74]: «Je vous déclare, en ma qualité de
législateur, que je ne vous considère pas, ni vous, ni vos biens, comme
étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à votre famille, et votre
famille entière avec ses biens comme appartenant encore plus à l’État.»
[74] _Lois_, l. XI.
Au Dahomey, le roi dit: «L’État, c’est moi; je suis seul maître, la
propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire du sol dont je
dispose à ma guise.» En principe, tout appartient au roi. Les sujets
peuvent posséder; ils possèdent, en effet, utilisant les produits
spontanés du sol, cultivant à leur avantage les terrains demeurés
libres; mais ils possèdent et ils exploitent, sans autres titres que la
tolérance ou la permission du roi, qui est maître et qui peut dire seul
que la chose est à lui _en propre_.
Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait vendre, par suite
de l’impuissance où sont les sujets de donner, en prix, quelque chose
qui soit à eux. Le roi _donne_. Lorsque, par _donation_, il cède une
portion de terrain à quelqu’un, il lui reconnaît le droit de n’être pas
troublé dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il
complétement à ce terrain? Nul n’osera le lui demander. Du reste, il
semblerait absurde à ce despote qu’il y eût quelque bien auquel il ne
pourrait pas toucher.
Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de propriété.
Mais, d’après les _coutumes_ du pays, il peut défaire ce qu’il a fait et
reprendre ou donner à un second ce qu’il avait d’abord donné au premier.
En d’autres termes, il ne cède pas son droit de propriété, il ne cède
que l’usufruit.
Le terrain qui n’a été donné à personne est une espèce de _res nullius_
dont chacun peut jouir, sans toutefois en devenir même simple
possesseur. Celui qui cultive ce terrain n’en est que le détenteur. Or,
si la possession est si précaire, combien plus ne le sera pas la
détention! Le jour où il plaira au roi de disposer du sol, le
cultivateur n’aura pas même le droit d’enlever la récolte, fruit de ses
labeurs.
En dehors du Dahomey, les principes sont les mêmes. Cependant, le
despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et la propriété est à peu
près reconnue et constituée. A Porto-Novo, État djédji comme le Dahomey,
on a vu le roi payer à ses sujets des terrains qu’il prenait pour
lui-même. Chez les Nagos, on peut considérer la propriété privée comme
définitivement acquise.
Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que nous allons
dire s’applique en général à toute la côte des Esclaves.
Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation et par
vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraînent pas les mêmes
conséquences.
1º La donation ne donne pas, à celui qui reçoit, le droit de donner ou
de vendre. Dès qu’il abandonne le terrain reçu, le donateur peut, s’il
le veut, en revendiquer la possession.
2º La vente d’un terrain n’entraîne pas celle des objets qui s’y
trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les arbres, mâts et
autres objets qui se trouveraient fixés au sol d’un terrain vendu
appartiennent toujours au vendeur, même quand il n’a pas mentionné de
réserve en vendant.
Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que j’avance par un
fait.
En 1874, M. Planque, supérieur _non résidant_ de la Mission des côtes du
Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. Celui-ci décida de
fonder une résidence à Agoué, petite république _mina_, à l’ouest du
Dahomey. Afin de donner un logement aux missionnaires, M. Cloud acheta
une habitation à la maison Cyprien Fabre et Cie de Marseille. Avec
l’habitation, régulièrement _achetée_ par cette maison, l’agent de M.
Fabre vendit un terrain attenant _acquis par donation_.
Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi, afin de commencer
les travaux de la Mission. Nous nous installâmes comme nous pûmes dans
l’étroit local qui nous était destiné, y cherchant tant bien que mal
l’espace suffisant pour faire l’école et soigner les malades.
Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter la
bienvenue, nous vîmes un certain _Kouasi-Gazouzo_, cabécère des Anglais.
Ce personnage me dit, une première fois: «Le terrain attenant à ton
habitation _m’appartient_; je l’ai _donné_ à la maison Fabre, et je te
le _donnerai_.» Plus tard, modifiant ses paroles, il me dit: «Je l’ai
donné à la maison Fabre, et je _puis te le donner_.»
Du moment où il m’eut parlé de la sorte, je ne me fis pas illusion sur
l’intention de Gazouzo: évidemment il voulait soulever des difficultés,
nous troubler dans la possession de notre immeuble et nous extorquer
tout ce qu’il pourrait. J’avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant
de prendre des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se
faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce genre et
des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre mes conseils en
considération; il m’écrivit froidement: «On a l’air de vous faire des
misères pour le terrain que la Mission a acheté, je veux bien espérer
que ce n’est pas sérieux.»
Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon, pourri au
pied, que nous dûmes descendre, de peur que les enfants ne le fissent
tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut à terre, Gazouzo fit dire que le
mât était à lui; en même temps, il se déclara propriétaire du terrain.
J’en informai M. Cloud, auquel je disais en termes formels: «De fait,
voici la position: d’après les lois d’Agoué, la maison Fabre n’a pas eu
le droit de vendre; donc, le terrain n’est pas à nous, qu’on nous y
tolère ou non pour un temps plus ou moins long.»
Réponse: «_Je vais en écrire à M. le Supérieur._» On pense bien que les
nègres n’attendirent pas que M. Planque, _résidant à Lyon_, eût donné
son avis. Les prétentions de Gazouzo furent déclarées légitimes; les
lois locales eurent leur effet, avant même que la lettre de M. Cloud eût
annoncé l’affaire en France.
Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre que le noir ne
peut guère s’attacher qu’à sa ville; là seulement il est chez lui; pour
lui, la ville, c’est la patrie; en dehors de la ville il n’a rien en
propre: le champ qu’il cultive n’est qu’un lieu d’approvisionnement
(_oko_), et la partie inculte de la campagne ne lui appartient pas
davantage; c’est l’_igbè_, le fourré, le désert, le _res nullius_.
Chaque chef de famille ou _ballé_ a plusieurs cases.
La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle s’élève au fond
de la cour. Sur sa façade règne un auvent, qui sert de salle de
réception ou de _palavres_.
Puisque le mot de _palavres_ est tombé de notre plume, parlons-en, avant
d’abandonner la peinture de l’état politique des noirs.
Au lieu de _palavre_, les Nagos disent _oran_, affaire, contestation,
démêlé. Les Portugais ont traduit par _palavra_, probablement parce
qu’on dépense beaucoup de discours dans toute affaire, chez les nègres.
De _palavra_, les Français qui sont à la côte occidentale d’Afrique ont
fait _palavre_, mot que nous conservons et qui se trouve déjà dans les
récits de quelques voyageurs.
On _fait palavre_, pour discuter les questions d’intérêt public ou
privé, pour juger les prévenus, pour lancer une condamnation. Le _ballé_
siége pour les affaires de sa maison; les chefs, assistés de leurs
_moces_, pour les affaires qui sont de leur ressort; le roi, entouré de
ses _laris_, quand il veut prendre ou communiquer une décision
importante, ou bien lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain.
Souvent le peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les
blancs, dans les villes où il y en a.
Lorsqu’un voyageur demande à traverser le pays, on décide dans une
palavre s’il est opportun de l’autoriser, à quelles conditions on lui
_ouvrira les chemins_, quels guides on lui donnera, quels cadeaux on
exigera de lui, etc., etc.
Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir la foule, on
se réunit sur la place publique; en certains cas même, on se transporte
hors de la ville, en rase campagne.
On convoque le peuple en battant le _goungoun_, petite clochette en fer
dont se sert le crieur public pour réclamer l’attention. Les
particuliers sont invités à la palavre par des messagers spéciaux.
Ceux-ci portent le bâton du roi ou du chef qui convoque, afin de montrer
leur mission. Ne pas se rendre à une invitation faite avec ce cérémonial
serait une injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas
longtemps impunie.
Au jour et à l’heure indiqués, chacun se rend au lieu de la palavre. On
se range auprès du président, par ordre de dignités; on s’assied... _par
terre_; la palavre commence.
Le président expose le cas; les conseillers se concertent, parlent,
gesticulent; observations et répliques se croisent, au milieu des
murmures et des exclamations de toute sorte. Le cri «_oh!--oh!_» (non!)
de temps en temps répété avec un accent brusque, donne au débat les
apparences d’une dispute des plus animées.
_Daké!_ (Silence!) A ce cri, tout le monde écoute, et l’orateur prend la
parole. Il s’interrompt par moments pour dire à ses auditeurs: «_Ogbo?_
avez-vous compris? entendez-vous?» Et les auditeurs de dire: «_Oh!_
oui!» Ou bien ils relèvent la tête en reniflant en signe d’assentiment.
Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur _acho_. Chacun
ouvre le sien et le vide devant lui: celui-ci étale des cauris, celui-là
des graines, un autre des petits morceaux de pots cassés. On se concerte
à voix basse, on compte en chuchotant.
Les débats sont terminés; le condamné peut lire sa sentence à terre; ce
tas représente des _piastres de cauris_ ou des _galons_ d’huile; le
second, des pièces d’étoffe, etc., etc.
Les _palavres_ fournissent aux noirs l’occasion de montrer leur
éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de finesse. Habiles,
rusés, pleins de bon sens, ils savent donner l’apparence de l’équité à
leurs prétentions les plus exorbitantes. Ils ont de piquantes
comparaisons, des peintures vives et imagées. Dans la conversation, ils
aiment les sentences, les proverbes, les dictons.
Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la route par des
monologues à haute voix.
Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée se
présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On ne l’admet pas
toujours à parler directement au roi. Un des _laris_ reçoit les
communications et les transmet au souverain, dans l’intérieur du palais.
Ce mode de palavre n’est pas bien sûr: le _lari_ peut parfaitement ne
rien dire au roi et décider lui-même l’affaire comme il l’entend.
Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un certain
_Togonou_, à Porto-Novo; nous pourrions dire comment, s’étant constitué
maire du palais, sous le règne d’un roi ivrogne, il entretenait ce roi
en état d’ivresse et expédiait lui-même toutes les affaires qui se
présentaient à la cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos
un _alo_ qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera que la
justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne manque pas d’y faire
appel aux sentiments de la nature.
«Mon _alo_ a trait à un homme qui épousa deux femmes. La première n’eut
pas d’enfant; la seconde, appelée _Réré_, en eut un, ce qui lui conquit
les faveurs du mari.
«Cependant, l’_iyallé_[75] simula une grossesse. Puis, un jour que la
mère avait quitté son enfant pour aller à la foire, cette même _iyallé_
fit semblant d’avoir enfanté, prit l’enfant et le présenta comme sien.
Et tous de la féliciter.
[75] Première femme.
«A son retour, la mère cherche partout; elle cherche en vain: son enfant
est perdu.
«L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une pintade et se
mit à chanter. Il disait:--_Réré o! Réré!_ j’ai tué une pintade: _agba
mi réré_[76]; celle qu’on a crue enceinte ne m’a pas conçu, _agba mi
réré_; celle qu’on a prise pour ma mère ne m’a pas enfanté, _agba mi
réré_.
[76] Refrain.
«La mère court prendre son enfant. L’_iyallé_ se récrie:--C’est mon
fils, dit-elle. Et l’enfant:--Non, non! tu m’as volé, pendant que ma
mère était à la foire.
«On saisit le roi de l’affaire; on fait palavre. Toute la ville se
réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l’enfant de répéter son
chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant répète son chant dans les mêmes
termes.--Voyons, dit le roi à l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta
mère. L’enfant se lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se
détourne et va s’asseoir aux pieds de sa mère Réré.
«Pressée de confesser la vérité, l’_iyallé_ dit avec confusion:--C’est
vrai! je l’ai volé. Et le roi:--Qu’on la prenne, dit-il, et qu’on la
mette à mort; qu’on porte ma sentence à la connaissance de tous les
habitants de la ville.»