Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner des résultats
qu’il n’a jamais su donner, même au contact des lumières de la
philosophie. Le païen, quel qu’il soit, _déplace Dieu_. Il l’admet, _en
théorie_, comme principe de tout bien, et, _en pratique_, il ne le
reconnaît nulle part. En pratique, la création est sans Dieu, la famille
et la société se meuvent sans Dieu; l’homme païen s’estime et se conduit
comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui. Aussi, il
n’a pas, il ne peut avoir des principes, des règles de conduite dignes,
nobles, capables de le faire marcher dans la voie des nobles sentiments
et du vrai progrès.
Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille: Rome païenne n’a
point connu cet esprit, que le christianisme seul donne à la terre. Dans
l’état domestique des païens, le père n’est point le protecteur des
membres de la famille, la providence assise visiblement au foyer; c’est
un maître. Ce maître est-il doux, humain, bon, bienfaisant?--Hélas!
comment le serait-il? Il ne voit pas dans les siens des enfants de Dieu,
et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en retire. La charité,
vertu essentiellement chrétienne, n’a point régénéré l’âme de ce maître,
et il est ce qu’est tout homme qui demeure dans la dégradation du péché:
un être égoïste se complaisant en lui seul.
Dans la _maison_ du noir nous voyons plusieurs personnages: le maître,
les femmes, les enfants, les esclaves.
I.--Le _maître_, _olouwa_, _dominus_, est le propriétaire, avec droit
d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui appartient:
femmes, enfants, esclaves, tous sont à lui, au même titre que les
animaux et autres biens; il use et abuse de tout avec un droit égal.
Son pouvoir à l’intérieur est à peu près indépendant; il n’a d’autre
règle que sa volonté; il ne doit compte à personne de sa bonne ou
mauvaise administration, de ses vexations, de sa cruauté: il est
_bâllé_, _roi_ de la maison, c’est-à-dire qu’il a dans la maison un
pouvoir souverain. Le maître seul a des droits dans la maison; il n’en
reconnaît pas à ses gens. Les gens de la maison sont _siens_. Je dis
_siens_, en laissant à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez
les peuples du paganisme, même chez ceux qui furent les plus civilisés,
même à Athènes, même à Rome.
On aurait tort de se faire des mœurs barbares des noirs un principe pour
argumenter contre cette race, ou un motif de la classer en dehors de
l’espèce des blancs. En fait d’atrocités, est-il possible d’aller plus
loin qu’un Vedius Pollio jetant ses esclaves dans un vivier de murènes?
qu’un Valerius Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de
hache trois cents hommes en un jour?
Les droits du maître n’ont rien de plus exorbitant chez les noirs que
chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le maître n’avait-il pas le
droit de vie et de mort sur son esclave? Faudra-t-il nous étonner que le
maître noir puisse livrer le sien à une mort à peu près certaine, en
l’abandonnant à l’oricha ou en le donnant au roi? Sans doute, l’oricha
le tuera; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains sacrifices de
la _fête des coutumes_; mais n’est-il pas presque surprenant que les
usages refusent au maître le droit direct et personnel de vie et de mort
que Rome lui accorda?
Pourvu que le maître ne tue pas son esclave, il peut, au gré de son
humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les vexer, les accabler de
mauvais traitements; et cela, pour un rien, avec impunité. Consultons,
là-dessus, les _alos_ ou contes qui ont cours dans le pays; écoutons
parler les noirs eux-mêmes.
«Mon conte a trait à une femme.
«Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant pour
les champs, elle leur laissa trois kokos (espèce de patate
noire).--Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en deux et gardez le
troisième pour moi.
«Pendant qu’elle était aux champs, la guerre désola le pays; les deux
enfants prirent la fuite. L’aîné porta le plus jeune sur son dos jusqu’à
ce que, épuisé de fatigue, sentant que les forces l’abandonnaient, il le
délaissa au milieu du chemin et partit seul.
«Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.
«Cependant, l’aîné des deux alla dans un pays lointain dont il devint le
roi. Son frère, vendu, tomba entre ses mains. Il lui coupa une oreille,
la grilla et la mangea. Puis il envoya le pauvre esclave aux champs,
afin qu’il chassât les oiseaux et les détournât du maïs qu’on avait
semé.
«Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans ses chants il
répétait souvent le nom de son frère aîné, de celui qui était roi.
«Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrèrent avertir le
roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur auprès de lui.
Quand il fut arrivé, le roi lui ordonna de lui faire entendre ce qu’il
chantait à la campagne. Et l’esclave chanta; et le roi se montra surpris
d’apprendre qu’il avait coupé l’oreille à son frère.»
Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet _alo_? La voici dans toute
sa crudité: «_C’est pourquoi_, disent-ils en terminant le récit, si l’on
achète un esclave, qu’on y regarde à deux fois _avant de lui faire
mal_.» Ils ne condamnent pas les mauvais traitements; ils recommandent
seulement de savoir à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à
malmener ses proches.
Pour peindre le maître tel qu’il est chez les noirs, inutile de rien
changer dans le portrait que Sénèque a tracé du maître romain: la
ressemblance est parfaite dans l’ensemble. Sénèque dit, dans le livre
_De ira_: «_D’honnêtes gens_ (remarquez de qui il s’agit), _d’honnêtes
gens_ se mettent en colère si l’eau chaude n’est pas bien préparée, si
un verre a été brisé, si un esclave n’est pas assez prompt, si le
breuvage qu’il apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la
table mal dressée.--Qu’un esclave tousse ou éternue pendant le repas,
qu’il chasse négligemment les mouches, qu’il laisse tomber une clef avec
bruit, _nous entrons dans une véritable rage_.--S’il répond un peu trop
haut, si son visage exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots
qui n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire fouetter,
de le mettre à la chaîne?--Le voilà devant nous, lié, exposé sans
défense aux coups; souvent nous frappons trop fort et nous rompons un
membre, nous brisons une dent; voilà un homme estropié, parce que nous
avons suivi l’impulsion de la colère là où il était si facile d’avoir un
peu de patience.--N’y a-t-il pas de honte à détester un esclave novice,
parce que, libre peut-être hier, il conserve dans une servitude récente
des restes encore mal effacés de son ancienne liberté? parce qu’il
n’embrasse pas avec assez d’empressement de vils et pénibles travaux?
parce que, habitué à une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner en
courant le cheval de son maître?--Pourquoi, vous écrierez-vous, pourquoi
cette fureur? pourquoi au milieu d’un repas faites-vous apporter des
fouets? Parce que vos esclaves ont dit un mot et que, pendant les
conversations bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardé un silence
absolu[48].»
[48] SÉNÈQUE, _De ira_, passim.
Le maître que Sénèque caractérise de la sorte est un maître blanc,
citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait qu’il en fait convient
parfaitement au noir barbare de la côte des Esclaves; le maître païen
nègre n’est pas plus irascible, plus capricieux, plus despotique, plus
absolu dans ses moindres désirs que le maître païen de Rome, tout blanc
et civilisé qu’il est.
Les Nagos eux-mêmes vont nous dire dans leurs alos que le pouvoir du
maître est arbitraire, despotique.
«Mon _alo_ a trait à un homme du nom d’Ondéré.
«Ondéré avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait d’une manière
indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour mort.
«Cet enfant n’avait plus ni père ni mère; la mort les lui avait enlevés.
«Or, un jour, Ondéré dit à cet enfant d’aller sur un rocher faire des
tas de terre, semer du maïs, le faire germer et mûrir, et de le lui
apporter ensuite. L’enfant part, il arrive près du rocher.--S’il est
vrai que mon père et ma mère soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra
fertile par mon travail. Je sèmerai mon maïs, et le maïs germera
aussitôt, et il mûrira, et je le porterai à mon maître.
«Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que l’eau. En un
instant le sol est prêt; le maïs à peine semé germe et mûrit, et
l’enfant le porte à Ondéré. Ondéré en fut tout désappointé:--Avec un tel
enfant, que faire? murmura-t-il.
«Et il dit au jeune esclave:--Va, allume du feu sur l’eau et fais
attention qu’il brûle. Nous verrons!... L’enfant s’éloigne et appelle sa
mère une seconde fois:--S’il est vrai, dit-il, que vous soyez au ciel,
quoique j’allume le feu sur l’eau, faites qu’il brûle. Et le feu brûla
sur l’eau. Et Ondéré vint et dit avec dépit:--C’est bien!
«Or, Ondéré vit un grand arbre et donna ordre à l’enfant de le couper
avec une aiguille. L’enfant se dirige vers l’arbre et, derechef, invoque
son père et sa mère. Cependant Ondéré s’assied devant l’arbre. L’enfant
prend une aiguille; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa
chute, l’arbre frappe Ondéré, le jette à terre et le tue.
«Ondéré étant mort, l’enfant rentra à la maison et avertit d’aller
chercher le cadavre. Et l’enfant chantait:--Ondéré, ô Ondéré-Moja! Le
malheur l’a surpris, Ondéré-Moja! Il m’a ordonné de défricher le rocher.
Ondéré-Moja! Le malheur l’a frappé, Ondéré-Moja!--Il m’a dit d’allumer
du feu sur l’eau, Ondéré-Moja!--Le malheur a surpris Ondéré-Moja!--Il
m’a dit: Coupe cet arbre avec une aiguille, Ondéré-Moja! Le malheur a
surpris Ondéré-Moja!
«L’enfant étant venu à la maison et ayant parlé ainsi, on enleva le
corps d’Ondéré et on l’ensevelit.
«La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde d’être méchant.»
L’alo qui précède nous montre le maître poursuivant l’esclave de ses
vexations, sans que les hommes l’en empêchent ou le menacent de la
justice. Le suivant nous révèle les excès du pouvoir paternel à l’égard
des enfants. Ici encore, le maître ne rend compte à personne de sa
conduite odieuse.
«Mon alo a trait au roi Laran.
«Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde à défricher un
terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin.
«Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent à l’œuvre; ils défrichèrent
un espace de terrain comme d’ici[49] à Aggéra.
[49] Le conteur parlait à Porto-Novo.
«Au milieu du terrain, il y avait un _odan_[50]. A midi, quand tous les
oiseaux eurent achevé leur tâche, _Kiyin-Kiyin_ vint se jucher sur
l’arbre et se mit à chanter:--Le roi Laran, disait-il, a convoqué mes
camarades, _Kiyin-Kiyin!_ Il a convoqué la marmaille de la gent ailée,
Kiyin-Kiyin! Herbe, pousse, lève-toi, _Kiyin-Kiyin!_ Partons, allons à
la maison, _Kiyin-Kiyin!_ Allons danser le _bata, Kiyin-Kiyin!_ Si le
bata ne résonne pas, dansons le _doundoun, Kiyin-Kiyin!_ Si le doundoun
ne résonne pas, dansons le _gangan, la-lala-la!_
[50] Espèce de bananier.
«Quand les oiseaux arrivèrent, le lendemain matin, ils virent le terrain
défriché tout envahi par l’herbe. Ils courent chez le roi l’en
avertir.--C’est bien! dit le roi, cela n’est rien; allez de nouveau
défricher le terrain.
«A midi, l’oiseau revient à son poste et recommence ses chants. Et
derechef l’herbe envahit le terrain défriché. On revient au palais en
avertir le roi. Et le roi Laran:--C’est bien! dit-il, défrichez encore
le terrain.
«Pour la troisième fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupée repoussa. On
avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux s’assemblèrent et, d’un
commun accord, demandèrent au roi qu’il les autorisât à se saisir du
mauvais plaisant qui se jouait d’eux de la sorte.--C’est bien! dit le
roi Laran.
«Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent beaucoup de glu
sur l’arbre et rentrent chez eux.
«Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient; il se juche sur la glu, il chante.
Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler, il se trouve englué.
«Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent à l’arbre voir l’endroit
où ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est là. On s’empare de lui, on le
mène au roi, disant:--Le malfaiteur qui nous a tant contrariés, le
voilà. Le roi le fait approcher:--Que t’ai-je donc fait? lui
demanda-t-il. Le prisonnier répond:--Lorsque tu convoquas tous mes
camarades pour les travaux des champs, tu me laissas de côté. C’est
pourquoi je me suis vengé.
«A ces mots, le roi lève la main sur Kiyin-Kiyin et le menace d’une
chiquenaude.--Grâce! dit l’oiseau; si je trouve des cauris, je te les
donnerai; je te donnerai des noix de kola, dès que j’en aurai. Le roi
Laran donna une chiquenaude à l’oiseau, et l’oiseau _laissa échapper de
son corps_[51] tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine.--Ah!
dit Laran tout ébahi.
[51] Manière polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop
crûment.
«Une seconde fois le roi lève la main sur le captif et le menace d’une
chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci.--Si je trouve des cauris, je te
les donnerai, disait-il, je te donnerai des noix de kola, dès que j’en
aurai. Encore une fois le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse
échapper de son corps encore plus de cauris que la première fois.
«Le roi Laran dépêcha ses envoyés dans tout le pays et manda tous ses
sujets pour le cinquième jour, promettant de leur faire voir une
merveille. Tout le monde dit:--C’est bien!
«Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier qu’il eut soin de
couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son fils, curieux de donner sa
chiquenaude, va ouvrir le panier. Le prisonnier s’envole.
«Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne trouvant
plus l’oiseau, il appela son fils.--Où est l’oiseau? lui dit-il. Le fils
répondit qu’il avait voulu le prendre pour jouer, et que l’oiseau
s’était envolé. Le roi Laran prit l’enfant et le battit, le battit...
Dans son emportement, il lui coupa une oreille.--Pars vite, lui dit-il,
et trouve l’oiseau. Allons! qu’on se presse!--C’est bien! répondit
l’enfant.
«Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour aller s’asseoir
à l’endroit où les oiseaux avaient coutume de se tenir. Il
commence à battre son tam-tam; son tam-tam résonne ainsi:
_Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin_, l’enfant est triste et se
chagrine, _bourou-chinguin_. Et tous les oiseaux d’accourir, et tous de
danser. Tous avaient pris part à la danse; le tour de Kiyin-Kiyin
arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour
le presser de danser. Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe
sans relâche, il frappe, il frappe... Les oiseaux redoublent leurs
instances, leurs sollicitations deviennent plus vives.
«Enfin, voilà Kiyin-Kiyin qui entre en danse; il s’agite, il s’anime au
point de venir par trois fois tournoyer sur la tête de l’enfant.
Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et continue, et l’oiseau rentre
en danse. Il tourne, tourne, tourne, et vient jusque sur le tam-tam.
L’enfant allonge le bras et le saisit par la patte, tandis que les
autres oiseaux prennent la fuite.
«Le petit garçon rapporte l’oiseau à son père:--Le voilà, s’écrie-t-il,
je l’ai repris; ne ferez-vous rien pour me rendre l’oreille? Le roi
Laran, à ces mots, se leva, détacha une feuille sèche et la mit à la
place de l’oreille. Aussitôt la feuille sèche se ramollit et se changea
en oreille.»
La morale de cet alo n’est pas plus sévère que celle du précédent contre
les excès du maître. Les droits de l’opprimé sont également méconnus. La
voici, froide et décolorée comme on la donne: «Si vous avez un fils et
qu’il fasse quelque chose, ne vous emportez pas.»
A la côte des Esclaves, les _gens de la maison_ donnent au maître le
titre de père, _babba_. L’affection est en général étrangère à cette
appellation: on n’a pour l’_olouwa_ ni le respect filial, ni la
tendresse et l’attachement qui forment l’auréole de la paternité; du
reste, on ne saurait compter sur l’amour et le dévouement d’un maître
qui, trop souvent, ne s’inspire que de son intérêt propre et de son bon
plaisir. Le mot _babba_ exprime moins un sentiment réel qu’il n’est un
souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps heureux où la
famille moins dégradée n’avait pas encore un _maître_, mais un _père_.
II.--La _femme_, dans le plan divin, est la compagne de l’homme,
_adjutorium simile sibi_, dit la Genèse. (II, 18.)
«L’homme est le centre et le but de tout ce monde visible, nous dit
saint Jean Chrysostome[52]. Après avoir créé pour lui ce magnifique
séjour, ainsi que les animaux qui devaient le nourrir ou le servir,
comme il manquait encore à l’homme un cœur avec lequel il pût entrer en
rapport et qui fût lui-même en état de contribuer à sa félicité par
l’identité de nature, Dieu façonne cet être raisonnable avec une légère
portion de sa substance; la puissance et la sagesse infinies amènent cet
être à sa perfection, le rendent en tout semblable à l’homme, possédant
comme lui la raison, pouvant dès lors _partager avec lui les besoins et
les joies_ de la vie présente.»
[52] SAINT CHRYSOSTOME, _Homélie XVe sur la Genèse_.
Adam, voyant la femme, s’écria: «Voici l’os de mes os et la chair de ma
chair... et ils seront deux dans une seule chair.» C’était le cri de la
nature qui veut que la femme, semblable à l’homme, soit admise à
«_partager avec lui_ les besoins et les joies de la vie présente.»
En s’éloignant de Dieu, les païens en vinrent jusqu’à méconnaître les
lois de la nature. Ils ne virent plus dans la «femme l’os de leurs os et
la chair de leur chair»; ils cessèrent de la considérer comme
_semblable_ à l’homme. Dès lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le
sexe faible fut opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul,
et la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des êtres de
simple utilité ou de simple agrément.
Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme les joies de la
vie présente; l’homme n’en partage pas les travaux et les peines avec
elle. Chez les païens, de tout temps et partout, la femme n’a été qu’une
servante, un auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un
simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné à la femme
sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée constamment. Cette
dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient, exigerons-nous que le noir
barbare la lui ait conservée?
La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de l’homme, et le
Romain parlait du _sexus imbecillis, impar laboribus_, par opposition au
_majestas virorum_. Troplong a peint les mœurs romaines en deux
mots[53]: «Je n’ignore pas, dit-il, ce que méritent d’admiration Porcia
et la mère des Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et
nobles figures pour le type des femmes romaines. La conjuration des
bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la paix publique,
les divorces indécents, les adultères audacieux, tout ce débordement des
mauvaises mœurs dont les historiens, les philosophes et les poëtes
satiriques nous font le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de
chercher un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois
domestiques n’en offraient plus aucun: voilà des signes plus certains de
l’état général de la société romaine.» L’homme violait impunément le
mariage[54]; les divorces étaient faciles et très-fréquents[55]; et
puis, c’étaient le meurtre et l’exposition des enfants: _Liberos, si
debiles monstrosique sunt, mergimus. Nous noyons les enfants, s’ils sont
infirmes ou difformes_[56]; c’étaient encore les avortements provoqués,
la pédérastie dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec
indifférence, comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.
[53] _L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains._
[54] SAINT JÉROME, Ép. LXXVII. AUGUSTIN, serm. CCXXIV.
[55] SENEC., _Octav._, c. XXXIV.
[56] SENEC., _De ira_, I, 15.
La polygamie est générale chez les noirs; aussi, prendre femme est un
trafic pour l’homme. Comme le dit très-bien Portalis, «la polygamie
répugne à l’essence même du mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat
par lequel deux époux se donnent tout, le corps et le cœur». Le polygame
prend et possède d’une manière tout arbitraire; il ne donne rien, ni le
corps, ni le cœur. La femme dès lors est le jouet de l’intérêt, de la
passion, du caprice. Elle est perdue dans l’estime, asservie au bon
plaisir de l’homme, n’ayant aucun droit qu’on lui reconnaisse, pas même
celui de se donner à qui elle voudra ou d’accepter un maître de son
choix.
L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la femme, que
l’amour seul peut cimenter d’une manière solide et durable. Aussi cette
union est faible, fragile; elle dépend de la seule volonté de l’homme.
_Aimer_ et _vouloir_ s’expriment par le même terme, dans la langue des
nègres. On ne dit pas: «J’aime cette femme; je la recherche en mariage»;
on dit tout simplement: «Je la _veux_.» Ce mot _vouloir_ dit tout.
Pourquoi le noir veut-il une femme? Souvent, il la veut comme Pyrrhus,
épousant en même temps trois filles de prince, «_pour augmenter sa
puissance et ses richesses_ par ces alliances»; comme Denys de Syracuse,
épousant la fille d’un ancien rival dont il veut se faire un appui;
comme Démétrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour
l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est fréquemment
un accessoire: on recherche des influences et l’on subit la femme comme
moyen.
Quelqu’un _veut_-il une femme, il se présente aux parents et formule sa
demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux agréés, on lui livre la
femme, qui ne peut se refuser à tomber en son pouvoir. Le père ou le
maître la livre à qui il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre
son consentement. Dans ces conditions, il n’y a pas de véritable
mariage. Propriété des parents d’abord, elle devient ensuite celle du
mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier prend toutes les
femmes du défunt, moins sa propre mère.
Le mariage est accompagné de danses, de festins et de libations: on
donne un air de fête à la livraison immorale de la femme. Du reste, tout
se passe entre parents et amis, sans que la loi civile ni la religion
interviennent d’une manière sérieuse.
Livrée de la sorte, la femme ne saurait donner son cœur à celui qui sera
son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce maître d’avoir autant
de femmes qu’il voudra, d’accorder ses faveurs à d’autres, de la donner
au roi, quand il sera dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et
pour peu que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de
lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne verra qu’une
légitime vengeance, le seul soulagement permis à son infortune. Alors
viennent les infanticides. L’usage veut que la femme reste éloignée de
l’homme durant la lactation; c’est pourquoi l’épouse mécontente
allaitera son enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir
loin de son époux.
Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque dans une
case séparée, et lorsqu’il demande ses services, elle se présente dans
une humble posture, à genoux ou prosternée, avec les démonstrations
d’une soumission servile.
La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de qui elle est. On
ne respecte pas même en elle la conscience et la pudeur.
Dans une maison, il y a les épouses, _iyas_, les esclaves _concubines_
et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune achète des femmes
esclaves en aussi grand nombre que ses richesses le lui permettent. Le
premier mobile qui le pousse à agir de la sorte n’est pas, comme on
pourrait le supposer, un motif de débauche. Il achète des femmes parce
qu’on les conduit plus facilement que les hommes, et parce que leurs
services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout par intérêt que
le noir achète des femmes.
Comme à Rome, à la côte des Esclaves, on ne considère pas comme un
véritable mariage l’union d’un homme libre et d’une esclave. Cette union
toutefois n’est pas taxée d’immoralité; l’usage l’excuse et l’admet
comme il admettait le _concubinatus_ romain. L’esclave concubine jouit
du privilége de ne pouvoir être vendue, du moment où elle a eu un enfant
de son maître; mais le titre et les prérogatives d’_iya_ ou épouse lui
sont refusés.
Il règne entre les _iyas_ d’une maison une certaine hiérarchie, un
certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas la confusion non
plus. Malgré des tiraillements incessants, malgré les jalousies, les
rancunes, les haines, on n’a pas trop de désordre à constater. Une des
épouses, la première ordinairement, a le nom de _iya’llé_, maîtresse de
maison. Cela ne veut pas dire que le maître l’admette à traiter avec lui
sur le pied d’égalité. Elle approche le maître de plus près que les
autres, prépare et sert les repas de l’olouwa, range tout à l’intérieur
et veille à la bonne administration de la maison; elle a sur les autres
femmes une préséance réelle; jusqu’à un certain point, elle entre dans
les secrets et les plans du maître dont elle est la servante habituelle
et immédiate. Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue
toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le maître,
obligée à se tenir dans une posture servile en sa présence, servant son
mari à genoux et goûtant les mets avant de les offrir, comme si elle
était soupçonnée de vouloir empoisonner celui qu’elle sert.
Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on voit quelques
_iyas’llé_, par leurs qualités de l’intelligence et par l’énergie du
caractère, acquérir un tel ascendant sur le maître qu’elles peuvent, en
bien des cas, lui imposer leurs vues ou le détourner de l’exécution des
projets qu’il avait lui-même conçus.
A part ces rares exceptions, l’_iya’llé_, ainsi que les autres femmes de
la maison, est dans un état de véritable servitude.
La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans la maison,
reçoit la dénomination d’_orogoun_, querelleuse. Le mot est piquant et
bien propre à nous donner une idée de ce que doit être une femme
humiliée de se voir en sous-ordre, malgré ses longs services et des
faveurs souvent acquises et souvent perdues. C’est la jalousie
personnifiée que cette _orogoun_, mais la jalousie dépitée, hargneuse.
L’_orogoun_ est assez maltraitée dans les _alos_. Elle y est présentée
comme un être dont on se doit beaucoup défier et qui n’a que de mauvais
procédés.
«Mon _alo_ a trait à une femme.
«Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt. Et l’enfant
passa entre les mains de l’_orogoun_. Or, quand l’_orogoun_ mangeait des
_ékos_[57], elle passait les feuilles à l’enfant pour toute nourriture.
L’enfant se mourait de faim et n’avait rien à manger. Un jour, il prit
des pepins d’orange et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits.
Les oranges ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.
[57] L’_éko_ ou _acassa_ est une petite boule de pâte faite avec de la
farine de maïs. On vend l’_éko_ enveloppée dans des feuilles.
«L’_orogoun_ étant montée sur l’arbre, l’enfant s’écria:--Oranger, ah!
puisses-tu l’enlever! A l’instant, l’oranger se trouva démesurément
grandi. Et l’enfant de chanter:--L’oranger a enlevé Aloumo là-haut.
Aloumo! Fourbe Aloumo! Est-ce ainsi que tu me traites? L’oranger a
enlevé Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo! elle est tombée
des nuages à terre.
«Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale qui
termine l’_alo_. Ne soyez pas dur pour les petits enfants.»
Le conseil est bon et très-important dans un pays où l’abus est si
commun. Notons cependant que ce conseil est bien froid, et que, si
l’usage d’agir comme Aloumo était moins général, le narrateur ne
manquerait pas de blâmer cette femme inhumaine et sans cœur.
Les _alos_ sont de véritables scènes de la vie réelle. C’est pourquoi
nous aimons à les citer: ils expliquent notre pensée, en même temps
qu’ils rendent témoignage des vérités que nous avançons. Tous les _alos_
que nous reproduisons, nous les avons reçus textuellement de la bouche
des noirs.
Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons à connaître davantage
cette _orogoun_.
«Mon _alo_ a trait à une femme.
«Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une _orogoun_. Voulant se
rendre dans le pays d’Ojèjè, elle laissa pour son enfant six œufs de
poule gros comme le poing. La vilaine _orogoun_ prit les œufs et les
mangea, ne donnant à l’enfant qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant,
dévoré par la faim, maigrissait à vue d’œil. Bientôt, il n’eut plus que
les os et la peau.
«Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin d’Ojèjè:
peut-être pourrait-il avoir des nouvelles de sa mère.--C’est bien! dit
l’enfant; et il alla s’asseoir sur le bord du chemin. Et, quand
passaient des voyageurs se rendant à Ojèjè, il chantait et
disait:--Voyageurs qui allez à Ojèjè, dites à ma mère que les œufs
qu’elle m’avait laissés, l’_orogoun_ les a mangés; que pour toute
nourriture elle m’a donné une igname pourrie. Et l’enfant chantait,
chantait toujours.
«Voici venir sa mère; elle est déjà auprès de lui. Lui, recueille ses
souvenirs et raconte à sa mère tout ce qu’il eut à souffrir de
l’_orogoun_.
«Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant à l’_orogoun_.»
En dehors de l’_iya’llé_ et de l’_orogoun_, toutes les épouses sont
confondues sous la dénomination d’_iyas’wo_, iyas de commerce. A elles
sont dévolus le soin du commerce (_owo_), la fabrication et la vente des
pots de terre, du savon, des nattes, de la farine de maïs ou de manioc,
des _ékos_ et autres mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles
lavent, etc., etc.
L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des relations avec des
personnes libres sans qu’on y trouve à redire. Mais l’iya qui aurait des
relations étrangères serait coupable du crime d’adultère.
L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et la femme
surpris en adultère étaient attachés l’un en face de l’autre sur un
bûcher et brûlés vifs, après avoir été horriblement torturés et mutilés.
Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à Rome, dans
l’antiquité. On la croit bien peu répréhensible, si toutefois on suppose
qu’elle soit un mal. Les noirs, dans leurs _alos_, la laissent impunie
et la montrent même triomphante. En voici un exemple:
«Mon _alo_ a trait à Téréboudjé.
«Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que tout le monde
_voulait_. Les riches la _veulent_,--elle refuse; les rois, les chefs la
_veulent_, elle s’obstine à refuser.
«La tortue se présente au roi et dit:--Celle que vous _voulez_ tous sans
pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le roi:--Si tu parviens à
l’avoir, dit-il, je partage ma maison en deux et t’en donne une part.
«Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de l’eau. La tortue,
l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer le chemin de la
fontaine. Elle rencontra un serpent, et, l’ayant tué, elle le mit au
milieu du sentier.
«Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent.--Au secours! s’écrie-t-elle,
viens tuer ce serpent. La tortue accourt, armée de son coutelas; elle
frappe et se blesse à la jambe. Aussitôt:--Téréboudjé m’a tuée,
s’écrie-t-elle; je défrichais son champ, j’appropriais son chemin; elle
m’a dit de tuer le serpent; je me hâte; Téréboudjé, Téréboudjé, j’ai tué
le serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, ô
Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant; prends-moi sur ton
dos, serre-moi bien[58].
[58] Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la négresse le porte sur
son dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu
par un _acho_ solidement roulé sous les bras de la mère.
«Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé prit la
tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action mauvaise sur
Téréboudjé.
«Dès qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant:--Ne t’avais-je pas
dit que j’épouserais Téréboudjé? Convoque la ville pour le cinquième
jour, et vous m’entendrez parler.
«Le cinquième jour venu, le roi fit agiter sa sonnette pour convoquer le
peuple.--Téréboudjé, s’écria la tortue, Téréboudjé que tout le monde
voulait a repoussé tout le monde. Moi, certes, je l’ai eue.
«Le roi prit son bâton et manda querir Téréboudjé. Dès qu’elle parut, on
l’interrogea:--Nous avons ouï, lui dit-on, que la tortue est ton
époux?--Téréboudjé confuse resta sans réponse; elle se couvrit la tête
et s’enfonça dans les bois. Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle
_boudjé_.»
Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique des dégoûts
d’un mariage de caprice. Le même _alo_ nous montre un des moyens par
lesquels la femme mécontente se soustrait à une union qui lui est
désagréable.
«Mon _alo_ a trait à une femme du nom d’Adiélou.
«Cette femme, dont la beauté ravissait tout le monde, n’opposa que refus
aux demandes dont elle était l’objet constamment.
«Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des bras à l’un, des
jambes à l’autre, un corps à un troisième, s’affuble de toutes pièces et
se rend à la foire. Il veut Adiélou, il l’aura. Quoiqu’il fût d’un pays
éloigné, Adiélou consentit à le suivre et le _présenta à ses mères_ qui
lui dirent:--C’est bien; pars avec lui.
«Ils partent. En route, le maître des bras reprend ses bras, le maître
des jambes prend les jambes, le maître du corps prend le corps, et il ne
reste que la tête, et la tête avance, avance, tandis qu’Adiélou
demi-morte ne sait fuir en arrière. On arrive ainsi à la maison de la
tête.
«Le lendemain, la tête, avant d’aller aux champs, dit à la tortue:--Si
Adiélou cherche à s’enfuir, sonne de la trompe pour m’avertir.»
«La tête eut à peine disparu, qu’Adiélou attacha son paquet et prit la
fuite. Aussitôt, la tortue sonne de la trompe:--Tête, tête,
s’écrie-t-elle, Adiélou s’en va. Elle a attaché ses calebasses, elle a
ramassé ses plats. La tête accourt, fait les gros yeux:--Où vas-tu?
dit-elle.--Je vais vaquer à des besoins naturels[59], répond
Adiélou.--Tu fuis, réplique la tête.
[59] Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais
ils disent la chose, comme Cambronne, sans recourir à des termes
voilés.
«Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de succès. Elle alla
consulter le _babbalawo_. Celui-ci lui dit:--Va acheter des _ékourous_
(espèce de croquettes faites de haricots blancs appelés _éré_),
prends-en une suffisante quantité, trempe-les dans l’huile de palme et
bourres-en la trompe de la tortue.--Bon!» dit Adiélou.
«Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et part. La
tortue saisit la trompe. Les _ékourous_ lui rentrent dans la bouche.
Elle mange, mange... Et Adiélou de fuir.
«La voilà à la douane du crapaud, sur un sol étranger où elle n’a plus
de poursuites à redouter.»
On objectera peut-être à ce que j’ai exposé plus haut qu’Adiélou donne
son consentement: qu’elle choisit elle-même son mari. Cela est vrai,
mais on doit observer qu’il ne paraît pas de maître ni de père ici, et
qu’Adiélou agit avec l’assentiment de _ses mères_ (mère, grand’mère,
iyas supérieures à sa mère dans la maison).
III.--Des _enfants_ nous avons peu de chose à dire. «On conçoit, dit M.
Borghero, on conçoit que les liens de famille n’existent pas, et l’on
comprend pourquoi dans le droit domestique c’est à la mère et non pas au
père que l’enfant appartient. La mère seule en supporte la charge,
jusqu’à ce qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie.» Il ne
faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit de disposer
de son enfant: celui-ci est à la charge de la mère, au profit du père,
s’il y a quelque profit.
Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à peu près nul.
L’esclave, appartenant au maître, produit pour le maître, ainsi que nous
le verrons bientôt. Dès lors, c’est le maître, et non les parents, qui a
quelque pouvoir sur l’enfant né d’esclaves.
IV.--L’_esclavage_, qui fut une des plaies sociales de l’antiquité, est
toujours en vigueur sur le continent africain en général, et en
particulier dans ces pays qui ont le triste surnom de _côte des
Esclaves_, et où la traite vint longtemps s’alimenter.
La condition des esclaves n’est pas aussi misérable dans les contrées
dont nous parlons qu’elle le fut à Rome ou même dans quelques-unes de
nos colonies européennes. Là, du moins, il n’est ni complétement rejeté
au rang des «choses», ni assimilé, dans l’estime publique, à l’animal:
_servus vel animal aliud_[60]. Sa vie n’est pas directement et
immédiatement abandonnée au bon plaisir du maître. Il n’est pas tout à
fait exclu de la famille, où on lui reconnaît le droit d’être, en
certains cas, l’héritier du maître, même quand celui-ci a des enfants.
[60] ULPIEN au Dig., VI, I, 15, S. III.
Il est vrai, cependant, qu’au point de vue légal l’esclave n’a aucune
prétention à opposer aux volontés du maître. Il dépend totalement de
celui-ci, en ce qui regarde ses travaux et le fruit de ses labeurs,
aussi bien qu’en ce qui concerne sa propre personne, celle de sa femme
et de ses enfants.
L’enfant suit la condition de sa mère et est esclave comme elle: c’est
la _loi du ventre_, expression brutale de la brutale application de ce
principe des légistes: _Res fructificat domino_. L’esprit de calcul du
maître pénètre quelquefois jusqu’au plus intime de la vie domestique de
ses esclaves; celui-ci défend à son esclave d’avoir des enfants; un
autre spécule sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que
Marcien, à Rome, appelait brutalement _ventrem cum liberis_. En voilà
assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.
Quelles sont les causes diverses d’esclavage? M. Borghero[61] les résume
en ces termes: «Il y en a qui sont nés en servitude; il y en a aussi qui
deviennent esclaves par condamnation. Un coupable qui a commis quelque
grand crime, celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en
esclavage, vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour
toute une famille. Quand celle-ci déclare qu’elle ne peut payer ses
dettes, un des membres est fait esclave, et toutes les dettes sont
remises, quelle qu’en soit la somme. On voit que c’est une espèce de
banqueroute. Ce moyen se pratique surtout chez les Minas.
[61] _Annales de la propagation de la foi_.
«L’enlèvement ou le vol fournit aussi son contingent à l’esclavage; car
ici, et assez généralement en Afrique, l’homme est volé comme on ferait
d’une marchandise. On saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit
au loin et on le vend. Je connais à Wydah un individu qui vola un jeune
homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, fut à son tour volé
avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. Ce moyen n’est pas en usage au
Dahomey, du moins sensiblement, à cause des difficultés qu’il y a pour
franchir les limites du royaume.
«Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les esclaves. Un
prince est-il en force, il se dirige vers une ville, l’entoure de ses
troupes, l’emporte et emmène tous les habitants. C’est la principale
occupation du Dahomey[62]. Les Nagos se battent souvent entre eux dans
le même but; et dans le Bénin, les villages quelquefois de la même tribu
se livrent à ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent la
propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent chez leurs
vainqueurs ou dans les pays voisins; mais le très-grand nombre est vendu
aux négriers, qui les transportent en Amérique.»
[62] V. _Revue du monde catholique_, avril 1877.
Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractère du maître, et l’on
pourra comprendre aisément combien misérable est le sort des esclaves
soumis à ses caprices et à ses emportements.
Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle est en
général. Nous ne ferons pas ressortir le malheur extrême de ceux qui
tombent entre les mains de certains maîtres plus cruels. Il y a des
maîtres qui se mettent dans une position où ils sont à peu près assurés
de l’impunité. Ceux-là ne connaissent pas de bornes. Il leur est
difficile d’être plus exigeants que les autres, parce qu’en fait
d’exigence ils se valent tous; mais ils sont plus cruels. On a vu, il y
a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui avait un bourreau
à ses ordres dans sa propre maison. Je dis bourreau, c’est-à-dire un
homme spécialement chargé d’infliger les corrections et auquel on
mettait quelquefois le glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce
négrier recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un des
jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui se cassa. Ce
garçon avait sa mère dans la maison, esclave comme lui. Le maître la
fait appeler, mande en même temps l’exécuteur des hautes œuvres et lui
ordonne de tuer, à l’endroit même et sous les yeux de la mère, l’enfant
dont le crime était une simple maladresse.
De tels faits sont heureusement fort rares; aussi nous n’insistons pas.
L’esclave, chez les noirs, a rang de _personne_. De fait, on lui
reconnaît la faculté d’acquérir, d’hériter, de posséder, d’avoir même
des esclaves et de se libérer et de prendre rang parmi les hommes
libres. On a vu des hommes naître esclaves et arriver au pouvoir, même
au pouvoir souverain. Cela répugne si peu aux idées reçues qu’il en est
fait mention dans les _alos_.
Nous ne devons pas trouver étrange que les noirs n’aient point de
l’esclave cette méprisante opinion qu’en eurent les Romains. A Rome,
tout étranger était barbare, tout barbare était digne de mépris; il
n’est pas étonnant, dès lors, qu’on eût en plus petite estime l’esclave.
On ne pouvait guère l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut,
un être inférieur à l’homme libre et citoyen de la grande ville de Rome.
A la côte des Esclaves, on n’a point les préjugés qui inspiraient ce
mépris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est esclave, non par infériorité
de nature, mais seulement par accident, parce qu’on se laissa surprendre
ou voler, parce qu’on fut trop faible pour résister à son ennemi, etc.
Tout le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme comme les
autres; qu’il ne diffère de son maître que par la condition à laquelle
il se trouve réduit de fait, condition malheureuse, mais jugée
nécessaire et autorisée par la coutume.
Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa source dans
un abus de la force, mais on ne les fera pas renoncer à cet abus, parce
que la coutume l’a, pour ainsi dire, consacré. «Il y a eu toujours des
esclaves, donc il est légitime et bon d’en avoir. On a gouverné les
esclaves d’une manière despotique en tout temps, donc on le peut faire
sans être blâmable pour cela.» Ainsi raisonne le noir. Et il a des
esclaves et il les traite avec rigueur.
L’esclave ne s’appartient pas: il n’est pas libre d’aller où il veut, de
s’unir à qui il veut, de travailler comme il l’entend, de se dévouer à
sa femme, à ses enfants. A la merci d’un maître capricieux, que le
pouvoir de tout exiger rend irritable, dur et cruel, il est toujours
exposé à se voir violemment arraché aux tendres embrassements d’une
épouse, aux caresses d’un enfant qu’il aime; car toujours il peut
craindre que la vente ou l’éloignement le force à une séparation
cruelle.
Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des vexations de
tout genre. A la moindre faute, le _kpachan_ l’attend. Le kpachan est un
nerf de bœuf ou une lanière en cuir d’hippopotame avec laquelle on
fustige les esclaves.
J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux esclaves. Pour
de légers motifs aussi on les charge de chaînes; comme les _compediti_,
les _vincti_ de Rome, ils travaillent enchaînés et couchent dans les
fers. Ces traitements sont réservés à l’esclave qui cherche dans la
fuite un soulagement à des maux trop réels, à celui qui s’est rendu
coupable ou qui simplement a mécontenté son maître. Le maître n’admet
pas que l’esclave puisse ne pas se résigner à son sort malheureux, et il
l’opprime avec d’autant plus de rigueur qu’il paraît tenir davantage aux
bienfaits de la liberté. Le maître exige qu’on se livre à lui à
discrétion, qu’on soit «souffre-plaisir et souffre-douleur[63]» avec une
égale indifférence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit de dire
non; il ne lui reconnaît pas même celui d’avoir une famille assurée,
alors que l’usage, seule loi en cette matière, l’autorise à arracher la
femme à son mari, la mère à l’enfant. Disons tout: les esclaves n’ont à
eux ni leur pudeur, ni celle de leurs enfants.
[63] SÉNÈQUE, _De Providentia_, 3.
Le maître trop préoccupé de trouver dans l’esclave un instrument passif
en vient à redouter les qualités même qu’il remarque en lui. Il se sent
moins menacé, moins exposé à des dégoûts avec un esclave inintelligent
et mou qu’avec un autre doué d’intelligence et d’énergie. Comme
Columelle (1, 8), il a remarqué que «les esclaves les plus intelligents
sont les plus mauvais», ou, comme Palladius, écrivain païen du quatrième
siècle, «que le caractère des esclaves est de donner toujours dans les
extrêmes. Tant il est vrai que dans cette condition les meilleurs
penchants se dénaturent, et qu’il n’est de qualité qui n’y puisse
devenir un défaut. Une nature prompte chez eux est toujours près du mal.
La paresse, du moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent
à l’indolence, et moins ils sont portés au crime[64].»
[64] PALLADIUS, _De re rustica proœmium_.
Un maître ayant de tels sentiments traite son esclave de manière à
effacer en son âme les caractères de noblesse et de virilité. Tous ses
efforts tendent à «user de lui comme on use des animaux[65]».
[65] SÉNÈQUE, _Ép._ XLVII.
On dira peut-être: Comment les noirs peuvent-ils, sans réagir, accepter
un sort aussi lamentable?
Outre qu’on peut rétorquer l’argument aux ennemis de la race nègre, je
dirai que l’esclave réagit, autant qu’il le peut, contre le sort qu’on
lui fait. C’est même pour cela que son intelligence et son énergie
deviennent un danger et une source de déboires pour son oppresseur.
Palladius aurait pu dire et peut-être il aurait mieux dit: «Une nature
prompte chez lui (chez l’esclave) est toujours près de _s’indigner_...
plus ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés à _réagir_.»
Cela est vrai du noir autant que du blanc.
Hélas! que peut faire l’esclave? Peut-il raisonnablement espérer quelque
résultat heureux d’une résistance que tout lui conseille? Ne doit-il pas
craindre que son sort devienne pire? S’il subit les exigences du maître,
il évite, du moins, sa colère, ses emportements. De deux maux ne faut-il
pas choisir le moindre?
Deux partis s’offrent au noir esclave: la mort et la fuite, une
résistance utile étant impossible.
La mort est un parti extrême auquel la nature répugne et que l’on adopte
avec répugnance tant que la voix de la raison se fait entendre. C’est,
partant, un procédé exceptionnel que la généralité n’adoptera pas.
Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas? Quiconque connaît le Dahomey
ne saurait poser la question sérieusement pour ce pays. Entouré presque
de tous côtés de vastes marécages et de forêts de palétuviers, le
Dahomey offre à ses frontières peu de passages praticables, en sorte que
la garde en est facile.
A peine un esclave a-t-il disparu, le maître avise les autorités, et
celles-ci envoient en tous sens des émissaires, afin que _l’on ferme les
chemins_, c’est-à-dire afin qu’on surveille tous les passages. Ces
précautions n’empêchent pas en entier les tentatives d’évasion;
cependant elles les rendent beaucoup moins fréquentes qu’elles ne sont
dans les contrées voisines; elles les rendent surtout d’une exécution
plus difficile. Au Dahomey, l’esclave est plus maltraité, à raison même
de la difficulté plus grande qu’il y a pour lui à se soustraire par la
fuite aux mauvais traitements dont on l’accable. Des contrées voisines,
de Porto-Novo et d’Agoué, par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves
dont on est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on les
donne au roi.
Les esclaves redoutent d’être vendus de cette façon. On conçoit aisément
qu’ils redoutent davantage d’être livrés au roi.
En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la même difficulté
matérielle, mais elle est loin d’être sans danger. Un esclave fuira dans
l’espoir de recouvrer sa liberté; s’il n’est pas sûr d’être libre,
s’exposera-t-il à tomber entre les mains d’un nouveau maître qui sera
peut-être plus cruel que le premier? Supposons qu’il réussisse à
s’échapper; où ira-t-il? Il est éloigné de sa patrie, sans ressource
d’aucune sorte, sans amis, sans influence; ne va-t-il pas être volé par
quelqu’un, dans le pays où il passe? Il n’est pas rare que cela arrive.
Pendant que j’étais à Porto-Novo, un esclave partit de la maison d’un
Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais avertit le roi, on
ferma les chemins, on battit la campagne; ce fut peine inutile:
l’esclave avait déjoué la surveillance, il était sorti du royaume et ne
craignait plus qu’une chose, c’est que son maître le fît arrêter dans
l’intérieur par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il était encore
dans le royaume de Porto-Novo, il appréhendait d’être repris; maintenant
l’espoir l’animait, et il avançait confiant dans le succès de son
entreprise.
Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec lui. Notre
esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon tomba sur lui et
l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il passa au pouvoir de
plusieurs acheteurs, pour être finalement ramené à Porto-Novo, où il fut
acheté par un noir qui le maltraitait sans ménagement.
Cet esclave regretta bientôt son premier maître, qui avait toujours agi
avec bonté à son égard. Il se lamentait continuellement d’avoir eu la
malencontreuse idée de fuir; il aurait voulu rentrer chez le Portugais;
mais comment faire? Il alla trouver les amis de son ancien maître, les
priant d’intercéder en sa faveur.
Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au change et
court à un pire destin. Encore faut-il qu’il réussisse à se mettre hors
de la portée du maître qu’il abandonne. Sinon, aux périls de la fuite
s’ajoutent bientôt les colères et la vengeance du maître. La vie alors
est bien amère. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé avec
un gros cadenas; à ce collier est attachée une longue et lourde chaîne
en fer aussi. Ainsi chargé, signalé à l’attention publique, surveillé,
épié, le captif est assujetti aux plus rudes travaux, à des corrections
cruelles. C’est beaucoup, si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne
l’envoie pas au fond d’un cachot infect, où on le laissera sans
nourriture se débattre dans les transes d’une longue agonie.
Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature; la fuite, une
tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, un remède pire que
le mal, peut-être.
Malheur à l’esclave qui se révolterait! La révolte ne saurait aboutir
qu’à une répression d’une affreuse rigueur. On attachera le mutin à un
piquet, on lui ouvrira la poitrine et les entrailles, on lui coupera la
tête et on l’exposera publiquement sur un pieu, etc., etc.
Le noir esclave doit subir son sort. Je dis _subir_, parce que,
l’esclavage étant contraire à la nature, il répugne essentiellement à
l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme, s’apprivoise et accepte le
joug que l’homme lui impose. Quant à l’homme, Dieu l’a créé intelligent
et libre, capable de se conduire lui-même, responsable de sa conduite
personnelle, maître de sa personne et de ses actions.
Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent «_dominium sui_,
_l’empire de soi_». Ce qui contrarie cet empire est opposé à la nature
de l’homme; partant, cela ne saurait en aucun cas lui agréer. Comment
donc l’esclavage plairait-il à l’homme? comment pourrait-il ne pas lui
être à charge, puisqu’il est la négation formelle de l’empire de soi?
L’esclave est sous la puissance d’un maître et lui appartient, en sorte
qu’il n’a plus le «_dominium sui_». Le maître peut le vendre et disposer
de sa personne, de son industrie, de son travail, sans qu’il puisse rien
faire, rien avoir, ni rien acquérir qui ne soit à son maître. Dans cet
état contraire à la nature humaine, où l’on ne reconnaît pas à l’esclave
plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins homme certainement.
Le sentiment de sa dignité ne s’éteindra pas en lui, et il s’indignera
de se voir ravalé dans l’estime; l’instinct de la possession survivra
dans son âme, malgré les exigences de la cupidité du maître, et il
s’étudiera à tromper la vigilance du maître. Et il verra dans ce maître
un ennemi qui le méprise et qui l’opprime.
L’esclave s’endurcit sous les coups; les mauvais traitements le jettent
dans une torpeur morale qui tient de celle de la brute. La nécessité de
tout souffrir en silence énerve la vigueur de ses facultés; il tombe
dans une somnolence qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver
au point où les calculs du maître tendent à l’amener, pour avoir la
souplesse et la flexibilité qu’exige le maître, l’âme de l’esclave doit
se briser, être indifférente à tout. Si l’espoir d’un affranchissement
plus ou moins probable ne soutient ce pauvre esclave, c’en est fait de
sa valeur physique et morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se
vautrer dans les plaisirs des sens: dans l’ivrognerie et la crapule. Il
s’abrutit alors; il se plie sans résistance à tous les caprices; au
maître qui le frappe, il dit froidement: «_Je suis à toi, tue-moi._»
Le même intérêt qui rend le maître exigeant lui ordonne d’avoir quelques
ménagements et lui fait craindre de perdre les travaux de l’esclave,
s’il l’exténue. Du reste, beaucoup de maîtres, obéissant à la voix de
l’humanité, usent de condescendance avec les gens qui sont en leur
pouvoir. En sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves
sont tous réduits à l’extrémité dont nous venons de parler. Il y en a
qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses porte les maîtres à
les y réduire tous. Cependant, en général, soit calcul, soit respect
instinctif de l’homme, le maître laisse à l’esclave une certaine liberté
d’action. Certains ne demandent à leurs esclaves qu’une somme déterminée
de services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mêmes.
Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent à faire ce
que l’on peut appeler une petite fortune. Par son commerce ou son
industrie, il parvient à pouvoir acheter un esclave qu’il met en son
lieu et place auprès de son maître, tandis que lui est laissé dans une
indépendance relative. Il peut aussi se racheter, si son maître y
consent.
J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, étaient de simples
domestiques. En dehors du service auquel on les obligeait, ils se
livraient à un petit négoce qui n’était pas toujours des moins
lucratifs; ils réunissaient leurs amis pour se réjouir avec eux; ils
avaient leurs relations établies, leur petit centre d’où ils exerçaient
leur influence.
Un d’entre eux, nommé Okoutolou, sut se créer une honnête aisance, dans
le temps même où il était esclave, à Wydah. Ce jeune homme avait une
petite case à lui; il avait gagné l’affection d’une fille libre et riche
pour un esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il
s’est fait dans le commerce une position très-avantageuse. Comme je
rentrais en France, je passai dans la ville où il était établi. Les
chefs des comptoirs français de l’endroit me dirent qu’Okoutolou était
leur traitant le plus actif.
A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les plus influents
est esclave. Son maître est moins riche que lui; mais il ne lui permet
pas de se racheter. Il a un très-grand avantage à ne pas l’affranchir.
Malgré toute la bonté dont le maître entoure son esclave, quoiqu’il le
comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en obtienne la confiance.
L’esclave se cache du maître dont il se défie; s’il a quelques
économies, il les porte dans une maison étrangère. Il a en ville ce
qu’il appelle _sa mère_; c’est chez _sa mère_ qu’il porte tout ce qu’il
possède, ne laissant dans la maison de l’_olouwa_ que des objets sans
valeur. L’_olouwa_ peut changer de dispositions à son égard; peut-être
s’il était volé, confisquerait-il les biens de ses gens, par système de
compensation ou pour un autre motif quelconque. Qui sait ce qui peut
arriver?
L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de misère, il est
encore et surtout une vie de labeurs, quand les esclaves ne sont pas
trop nombreux; et, quand le nombre est considérable, une vie d’oisiveté
triste, mélancolique.
Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des travaux
domestiques; le transport des fardeaux ou des voyageurs leur est aussi
dévolu.
Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte, défriche, cultive,
ramasse la récolte et la renferme. Pour tout cela le travail est
d’autant plus pénible que l’homme le supporte seul: les bœufs ne sont
pas soumis au joug, les rares chevaux que l’on voit dans le pays sont
des objets de luxe: bœufs et chevaux ne sont utilisés ni pour la
culture, ni pour les transports.
A la maison, la simplicité des mœurs n’admet ni beaucoup d’employés, ni
beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel n’y a qu’une utilité: flatter
l’amour-propre de l’olouwa. Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup
d’esclaves. Quand il sort, il s’en fait suivre, et cette suite
chatouille agréablement sa vanité. Du reste, il n’a nul souci de savoir
si l’oisiveté dans laquelle il les laisse croupir leur pèse ou non.
Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est relatif en
fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, des valets, des
_hamaquaires_. L’office des valets consiste à tout ranger dans les
appartements (!) du maître, à servir à table, à répondre au moindre
appel du maître, à lui rendre les services qu’il demande. Ce sont les
valets qui sont dépêchés pour saluer les amis ou remplir les divers
messages. Le maître se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il
le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées? Cet
usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent sans vergogne.
A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. Ceux-là sont
considérés comme attachés à leur métier pour toute la vie: le maçon
n’aura d’autre tâche que de maçonner, le charpentier de charpenter. Sans
doute, le maître demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le
valet de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. Mais
s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le droit, le
loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi que celui pour lequel
il a été loué. C’est plutôt le droit du maître que celui de l’esclave
qui est ici protégé; l’esclave en profite et refuse de sortir de ses
attributions.
La même chose existait à Rome: «Celui qui possède des esclaves à titre
d’usufruit, dit Ulpien[66], doit user de chacun d’eux selon sa
condition.» Il ajoute qu’agir autrement «serait un abus de jouissance».
[66] ULPIEN, au Dig. VII, I.
L’esclave ne reçoit du maître que le vêtement et la nourriture. Pour
vêtement, deux _chocotos_ et un _acho_ suffisent et au delà. Le
_chocoto_ est un petit caleçon qui descend jusqu’aux genoux; l’_acho_,
une longue pièce d’étoffe de deux à trois mètres, large environ d’un
mètre cinquante centimètres. La dépense totale pour le vêtement d’une
année ne dépasse pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à
soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous aurez ce que
coûte d’entretien un esclave.
Il est vrai qu’il peut être l’occasion de quelques amendes et de
beaucoup d’ennuis; car le maître est responsable de ses crimes et
délits, et même de ses dettes; mais le maître a la faculté d’abandonner
le délinquant à la justice ou aux créanciers, jusqu’à ce qu’il ait
satisfait.