[28] Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la _Revue
du Monde catholique_.
On dit généralement que le fétichisme est la religion des noirs; le
fétichisme, c’est-à-dire l’adoration des objets naturels, animaux,
plantes, rivières, etc.
Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels; par
peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se prosternent devant
la créature; mais on a tort de supposer qu’ils ignorent le Créateur.
Nous ne nions pas que ce culte soit grossier, très-grossier; cependant,
il ne nous est pas possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que
l’élément grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matière; on
est injuste à leur égard, lorsque, par légèreté ou parti pris, on en
veut faire une espèce d’_hommes primitifs_ que des transformations
successives ont distingués de l’animal, sans les rendre semblables
encore à l’homme blanc; on est injuste à leur égard lorsqu’on prétend
que leur culte exclut l’idée de Dieu et les tient à genoux devant la
matière pure.
Ils n’ont pas besoin d’_arriver_ à l’idée de Dieu. Cette idée, ils
l’ont; et, dans leur cœur, un sentiment domine toutes les aspirations:
le sentiment religieux. Cette idée s’est obscurcie; ce sentiment s’est
corrompu; l’esprit a eu ses défaillances, le cœur a eu ses faiblesses;
malgré tout, le noir n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire
disparaître cette idée qui prime toutes les autres dans l’esprit humain;
il n’a pu se dégrader au point de perdre le sentiment religieux.
Cicéron disait: «Il n’existe pas de peuple, si barbare et si sauvage
qu’on le suppose, qui n’ait la pensée d’un Dieu, quoiqu’il ignore sa
nature[29].» Depuis Cicéron, des peuples, en grand nombre, sont entrés
dans l’histoire, et la parole du philosophe romain est demeurée toujours
vraie. Ce n’est pas en parlant des noirs de la côte des Esclaves qu’on
pourra lui donner un démenti.
[29] CICÉRON, _De leg._, I, 24.
Qu’on me permette de citer des observations fort justes de M. Léonce de
la Rallaye[30]: «On se fait d’habitude une idée fausse du paganisme
antique, surtout aux premiers âges du monde. Le paganisme n’a été dans
l’origine _qu’une altération de la vraie doctrine_ révélée de Dieu à
Adam et aux patriarches, altération coupable, sans doute, dans son
principe, puisqu’elle émanait de l’orgueil de l’esprit et de la
faiblesse des sens, mais _qui laissait néanmoins subsister un grand fond
de vérité_. La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en
quelque sorte, de _déplacer_ Dieu et de prétendre voir une vertu divine
résider essentiellement dans des êtres qui n’étaient que de pures
créatures... Mais l’idée même de Dieu demeurait profondément empreinte
dans l’humanité primitive.»
[30] _Revue du Monde catholique_, 10 juin 1877, p. 677.
Alors même que «tout était Dieu, si ce n’est Dieu lui-même[31]», on
conserva le souvenir d’«un être au-dessus des autres êtres, Père des
dieux et des hommes... maître des vents et des tempêtes, etc...»
Toujours l’homme adressa ses sacrifices, ses offrandes et sa prière à un
pouvoir supérieur. L’antiquité éleva des temples «_au Dieu inconnu_» que
son esprit dévoyé n’avait pu oublier en entier; et en même temps, elle
imaginait des dieux à sa façon.
[31] BOSSUET.
Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre époque, l’esprit de révolte
poussé à l’excès, pour qu’on ait follement rêvé de supprimer l’idée de
Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers, on s’efforce de tout
expliquer sans Dieu. Cependant, comme Dieu est présent partout et que
partout il se manifeste dans ses œuvres, la science ou plutôt
l’_invention_ moderne a dû le remplacer par quelque chose. Après avoir
supprimé d’un trait de plume le sublime récit de la création, elle a
imaginé la sélection naturelle et autres systèmes que Quenstedt
résume[32] en ces termes avec ironie: «Alors grouillaient toutes les
ordures de la vie organique, et la toute-puissance de la terre inerte ne
pouvait se lasser de créer.»
[32] QUENSTEDT, _Géologie_, I, p. 169.
Les noirs n’ont pas une théogonie nettement formulée; ils n’ont pas (le
peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. Des notions éparses,
des connaissances sans liaison et environnées de mille obscurités
suffisent à ces peuples mous, sans souci d’autre chose que des besoins
et des jouissances du moment. Attachés superstitieusement à de certaines
pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans réfléchir. Quand ils
redoutent les effets de leur infidélité ou de leur négligence, ils
cèdent, inconscients, au besoin de se soumettre au pouvoir supérieur qui
régit tout. Et ils se soumettent à ce pouvoir qu’ils ne se donnent même
pas la peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte à
la multitude des _orichas_ auxquels ils l’attribuent.
En théorie, le noir est théiste, _monothéiste_ même, dans ses croyances.
Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement des objets communs et
profanes, mais encore des orichas, qui sont l’objectif de son culte.
Dieu est au-dessus de tout, disent les Nagos; il est créateur, _Eledda_;
roi de gloire, _Oga-Oga_; maître de la bonne terre, _Olodoumayé_; maître
du ciel, _Oloroun_; maître par essence, _Olouwa_.
_Oloroun_ est l’appellation ordinaire par laquelle on désigne Dieu en
nago; les Djedjis et les Minas le nomment _Maou_.
Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien; c’est à lui qu’il le
rapporte. Si un danger grave le menace; s’il est injustement attaqué ou
opprimé, il élève ses regards vers le ciel et il invoque Dieu; il
s’écrie: «_Oloroun! Maou!_» Un proverbe qui a cours parmi les Dahoméens
montre la foi de ces peuples en Dieu et dans sa providence: on dit sous
forme de salutation: «Dieu aide celui qui travaille.»
Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible sur la
pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait point de lui ou
comme s’il n’existait pas. Semblable aux païens de l’antiquité, aux
Grecs et aux Romains dont parle saint Paul[33], «ayant connu Dieu, ils
ne l’ont point glorifié comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces; mais
ils se sont perdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été
obscurci... Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible contre une
image représentant un homme corruptible, des _oiseaux_, des
_quadrupèdes_ et des _reptiles_. Aussi, Dieu les a livrés aux désirs de
leurs cœurs, à l’impureté, en sorte qu’ils ont déshonoré leur propre
corps en eux-mêmes; eux qui ont transformé la vérité de Dieu en
mensonge, _adoré et servi la créature au lieu_ du Créateur, qui est béni
dans les siècles.»
[33] _Saint Paul aux Romains_, c. I, ℣ 21 à 25.
Nous pourrions continuer notre citation; car saint Paul semble avoir eu
les noirs de la côte des Esclaves en vue, quand il traçait le tableau
des égarements de l’antiquité païenne.
Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant il demande
tout à l’_oricha_: «_Il déplace Dieu_», selon l’expression heureuse de
M. Léonce de la Rallaye. Dans la pratique, il ne voit pas Dieu où il
est, et il le cherche où il n’est pas: dans l’_oricha_ qu’il a fabriqué.
Il estime que Dieu est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est
déchargé sur l’oricha du soin des noirs. _Maître du ciel_, Dieu jouit de
l’abondance et des douceurs du repos, réservant ses faveurs aux blancs.
Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. Pour les noirs, ils ne
doivent qu’à l’_oricha_ leurs sacrifices, leurs offrandes et leurs
prières. Dieu le veut ainsi; il dédaigne leurs hommages, et tous leurs
efforts doivent tendre à se rendre l’_oricha_ favorable.
Ainsi raisonne le noir.
_Qu’est-ce que l’oricha?_
Il importe peu qu’on fasse dériver le mot fétiche de _fictitius_,
artificiel, imaginaire, ou de _fatum_, destin; peu importe que les
blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou telle façon. Nous
voulons savoir comment les noirs eux-mêmes l’entendent.
Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment _oricha_,
c’est-à-dire, en s’en tenant à l’étymologie, celui qui mérite, _qui voit
le culte_: l’_oricha_ voit le culte, tandis que Dieu y est insensible.
On l’appelle aussi _alayibawi_, celui qui gronde, qui châtie, _qui
malmène_. Dans l’esprit du noir, l’oricha est une puissance, quelle
qu’elle soit, supérieure à l’homme, à laquelle l’homme est soumis. N’en
demandez pas davantage à l’homme du peuple: il ne saurait comprendre
qu’on puisse pousser plus loin ses investigations. Il honore cette
puissance, parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour conjurer
sa funeste influence. Donc, il est idolâtre; car «celui-là est idolâtre
qui rend à des images le culte dû à Dieu seul[34]».
[34] SAINT AUGUSTIN, _De Trinitate_, I.
Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches: plusieurs sont
déclarés tels par leur nature, comme le serpent fétiche de Wydah, le
caïman à Abomey, etc. Tout objet devient oricha, dès qu’il a reçu la
consécration d’usage: ce bâton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre
le deviennent quand ils sont consacrés.
Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matière? que l’objet
matériel est la puissance qu’il adore?--Nullement; l’objet oricha est
pour le noir un objet inerte et vulgaire, tout le temps qu’il est privé
de la consécration d’usage. Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert
une espèce de personnalité: ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer...
devient oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine.
En réalité, ce n’est pas la matière pure qui reçoit les hommages du
noir; celui-ci les dirige à un pouvoir supérieur, et l’on ne saurait
dire que la religion des Dahoméens et des Nagos est un véritable
fétichisme tel qu’on le comprend habituellement. «On avait, dit
très-bien M. J. E. Bouche dans le _Contemporain_[35], on avait regardé
le fétichisme comme étant le fond de cette religion; tout, à
l’extérieur, était de nature à le faire croire; on voit les nègres
s’agenouiller devant les caméléons, les statuettes et les arbres, leur
offrir des présents, leur adresser des prières et négliger pour eux le
Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais qui visitèrent la côte
occidentale ne balancèrent pas à traiter de fétichisme une semblable
religion, et ils donnèrent à ses prêtres le nom de féticheurs. A partir
de ce moment, on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs
était le culte de la matière: les voyageurs ne prirent pas la peine
d’examiner la chose de plus près.»
[35] _Contemporain_, Novembre 1874, page 857.
Puisque nous voilà avertis de ne point juger par les apparences,
défions-nous de la traduction que les interprètes donnent du mot
_oricha_. Les interprètes noirs visent moins à être exacts qu’à ne pas
mécontenter le blanc, et ils ne se font pas défaut de le flatter par des
interprétations qu’ils savent être de son goût ou du moins dans ses
idées. C’est ainsi qu’ils appellent les orichas des _saints_, sans
savoir ce qu’est un saint.
Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermédiaire, un intercesseur entre
Dieu et l’homme; il est le terme final du culte; c’est à lui que
s’adressent l’offrande et la prière; de lui, et non de Dieu, on attend
ce que l’on demande, quoiqu’on reconnaisse à Dieu le pouvoir de
l’accorder. Tout se termine à l’oricha dans le culte; il y est l’alpha
et l’oméga, le principe d’où tout découle en pratique et la fin à
laquelle s’arrêtent toutes les cérémonies et tous les rites.
L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les mêmes
traits caractéristiques; Ozanam[36] les résume en deux mots: «C’est
l’aveu des sages du polythéisme, dit-il, que les idoles furent
considérées comme des corps où les puissances supérieures descendaient
quand elles y étaient invitées selon les rites requis[37]. On croyait
les y retenir par la fumée des victimes; elles se nourrissaient de la
graisse dont on arrosait les statues. Quelquefois le prêtre désaltérait
leur soif en leur jetant à pleine coupe le sang... Des hommes
raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à Jupiter les
services que les clients rendent à leur patron; l’un le parfumant, un
autre lui annonçant les visiteurs...»
[36] OZANAM. _Histoire de la civilisation chrétienne au cinquième
siècle_, Ve leçon.
[37] «Les païens transforment des pierres, du bois, de grossières
statues en divinités qu’ils y _enferment_ comme dans une prison.»
SAINT JEAN CHRYSOSTOME, _Hom. sur la nativité de Jésus-Christ_.
Les prêtres sont plus avancés dans leurs mystères et admettent une
espèce de dualisme, non pas dans la création précisément, mais dans le
gouvernement du monde. Plus éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans
l’initiation une idée claire, nette, du démon; ils avouent qu’ils
servent cet archange déchu; que leur religion, en bien des points, est
pure _démonolâtrie_.
Un jour, je conversais avec un des prêtres les plus influents de Chango
(oricha de la foudre). C’était à Porto-Novo. L’onichango[38] avait dit
«que Dieu a tout créé; qu’il est grand, très-grand; que les blancs ont
raison de le servir, puisqu’il les comble de bienfaits; que les noirs
n’ont rien à en attendre, parce qu’il dédaigne de s’occuper d’eux et
qu’il les a abandonnés à l’oricha.»--L’oricha est-il Dieu? demandai-je à
mon interlocuteur.--Point du tout! me répondit-il; l’oricha, c’est le
démon.--Comment! répliquai-je; tu connais donc le démon?--Le démon! me
dit-il avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par Dieu; il
s’est révolté contre Dieu son créateur, contrariant ses vues et se
plaisant à faire du mal; il est plus faible que Dieu; Dieu est son
supérieur; mais Satan persévère dans sa révolte contre Dieu et ne cesse
de lui résister. Je demandai à mon interlocuteur:--Puisque le démon est
révolté et méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte?--Et
l’onichango:--C’est précisément parce que le démon est méchant qu’il
nous importe de prévenir et de détourner ses coups. Dieu est bon et ne
nous sera point nuisible; mais le démon est terrible par sa malice; il
est bon de le calmer par des présents et de se le rendre favorable par
des sacrifices. En outre, le démon est très-puissant; bien des choses
impossibles à l’homme, il peut les faire, lui; c’est pourquoi nous lui
demandons d’exercer en notre faveur sa puissance surhumaine.
[38] Onichango, sectateur du Chango, littéralement: celui qui a
Chango.
Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour laisser place au
moindre doute: les orichas des noirs, comme les dieux des autres nations
païennes, sont les démons, _omnes dii gentium dæmonia_. (Ps. XCV, 5.)
Les prêtres païens, à la côte des Esclaves, ne l’ignorent pas: ils
adressent un culte direct au démon; ils se courbent volontairement sous
le joug de Satan; Satan est leur maître.
Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le démon est un
des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait douter que la magie joue
un grand rôle dans les pratiques superstitieuses des noirs. Tous sont
unanimes à affirmer que l’oricha, très-souvent, fait des choses que
l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux moyens
naturels employés pour les produire.
Le _nombre des orichas_ n’est pas facile à déterminer. En supposant même
qu’on puisse fixer celui des orichas qui se partagent les honneurs et la
confiance des noirs à un moment donné, rien ne s’oppose à ce que ce
nombre ne varie dans la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter
les orichas, même d’une manière approximative. Burton, qui donne un
chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude.
Je me bornerai à donner le nom des principaux orichas: je dirai leurs
attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est épars et sans ordre dans
la croyance populaire.
On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers: celui de prévenir
et de guérir les maladies, aussi bien que celui de les donner; celui de
préserver des accidents et des blessures, comme celui de tuer; le
pouvoir de donner bonne chasse, la victoire dans les combats; celui de
détourner les voleurs, de tromper la vigilance du maître qu’on veut
surprendre ou voler, etc., etc.
Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas: il y a
l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des rivières, de la mer...
Là où se produit un effet favorable ou contraire, le noir a imaginé,
comme cause, un oricha bon ou mauvais. _Chango_ est celui de la foudre;
_oricha’ko_, celui des champs... et ainsi du reste. Les noirs adorent
des animaux auxquels ils attribuent un pouvoir bienfaisant ou
malfaisant: le serpent, le caïman, l’once, l’_eddoum_, petit singe que
l’on vénère comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres du
corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et même le membre viril.
Le culte du phallus s’étale avec effronterie. On voit partout l’horrible
instrument que Liber inventa pour servir aux abominables manœuvres de sa
passion: dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques. On
le trouve isolé; les phallophores le portent quelquefois avec grande
pompe, dans certaines processions, l’agitent avec ostentation et le
dirigent vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de
rire d’une populace sans pudeur. Les noirs sont bien inspirés quand ils
font de cet instrument l’attribut d’_Élegbara_, personnification du
démon.
Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer une
_triade sacrée_; Burton, peu suspect de préoccupations religieuses, ne
manque pas de la signaler dans son ouvrage sur Abéokouta. Du reste,
voici un fait qui vient bien à l’appui de ce que nous avançons.
C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme avancée en âge
et infirme, se voyant rejetée des siens, alla se réfugier à la mission
catholique. Elle élut domicile sous un palmier, ne délogeant que quand
la pluie la forçait à chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors
sous la galerie de l’habitation. Jamais on ne put la décider à
s’installer à l’intérieur dans une chambre de l’hôpital, où les
missionnaires recueillent les infirmes et les malades: la pauvre vieille
était convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle habitât dans la
maison des blancs. En présence de sa superstitieuse obstination, il
fallut céder et la laisser à la belle étoile sous son palmier.
Je voulus faire à l’âme de cet hôte singulier le bien que Dieu me
permettait de lui faire, et je chargeai un catéchiste de l’instruire.
Celui-ci faisait de son mieux pour développer les premières vérités de
la religion, lorsqu’il s’entendit apostropher en ces termes: «Tu es bien
jeune pour prétendre m’enseigner des choses de ce genre. Création!
Trinité! Crois-tu que j’ignore ces choses? Et certainement ils étaient
trois qui m’ont créée: _Obbatalla_, _Chango_ et _Ifa_.»
Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.
_Obbatalla_.--Que signifie ce nom d’après son étymologie propre? Veut-il
dire _grand roi_? (_Obba ti nla_, roi qui est grand?) On pourrait le
croire, d’autant mieux qu’on donne à ce même oricha la dénomination de
_oricha-nla_ ou grand oricha. Cela étant, qu’est-ce qui a fait donner ce
titre? Obbatalla est-il une personnification de l’Être suprême? Est-ce
un personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et que
l’on a divinisé, à cause de ses grandes qualités? Je ne donnerai pas
carrière à mon imagination, afin de chercher à expliquer ce que peut
être le grand roi placé à la tête des orichas.
Une seconde interprétation prête à des digressions qui ne sont pas sans
originalité. Obbatalla signifierait _roi du pagne blanc_. La légende
donne à cet oricha un pagne blanc, et le pagne blanc rentre dans le
costume religieux de ses adeptes.
Les deux explications précédentes ont leur raison d’être. Cependant, je
crois mieux traduire le nom qui nous occupe en me basant à la fois, et
sur l’étymologie du mot, et sur les attributs de l’oricha auquel on
l’applique. Obbatalla voudrait dire _roi des visions_ (obbat’ala).
Obbatalla pénètre les plus secrets mystères; il rend des oracles, prédit
l’avenir et dévoile les choses cachées.
C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et qui forme celui
de l’enfant dans le sein de la mère. On lui donne le nom de _alamoréré_,
maître de la bonne terre, parce qu’il forma de terre le corps du premier
homme; et parce que lui-même façonna cette terre, on l’appelle
_oricha-kpokpo_, l’oricha qui pétrit l’argile.
Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de ces œuvres?
Nullement. Malgré ce qu’on dit de la puissance et des œuvres de ce grand
oricha, on ne cesse pas de le distinguer de Dieu qui, seul, est
_eledda_, créateur, parce que seul il donne à tous l’âme et la vie.
Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement chômé par les noirs.
Ils consentent difficilement à travailler ce jour-là. Pour les y
décider, en un cas pressant, on est obligé de leur offrir du tafia et un
salaire plus élevé.
La femme d’Obbatalla est _Iyangba_, dont nous parlerons ailleurs.
_Chango_.--_Chango_ est le «Jupiter tonans» des Nagos, l’oricha de la
foudre, de la destruction. On l’appelle aussi _Jakouta_, «_jactator
lapidum_».
Il naquit à _Ifé_[39] d’_Oroun-gan_, midi, et de _Yémodja_, petite
rivière qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’_Agandjou_,
l’espace. Il eut deux frères: _Dada_, la nature, son aîné, et _Ogoun_,
son puîné. Ses femmes sont trois rivières: _Oya_, _Osoun_ et _Oba_.
[39] Voir _Revue du monde catholique_, nº du 25 avril 1877, page 175.
Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait donner le nom
de roi de Kouso, _obba-Kouso_. Ce qu’on raconte de ses richesses et du
luxe qui éclatait dans son palais dépasse tout ce que l’imagination
aurait pu trouver, si elle ne s’était inspirée des souvenirs d’un autre
pays. Ainsi, on donne à _Obba-Kouso_ un palais de cuivre ou d’or tout
étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.
Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur oricha. Les
récits que M. J. E. Bouche leur attribue[40] sont loin d’être
imaginaires ou exagérés. «Le premier auquel Dieu donna l’être, dit-il,
fut le saint[41] de la foudre, qui est appelé Chango par les Nagos, et
Khévioso par les Djedjis. Il l’emmena bien haut dans les airs, racontent
les prêtres dans leurs chants, et lui dit:--Laisse la terre à tes pieds
et règne au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que j’ai
créé pour te servir. _Aïdo-Khouédo_ (l’arc-en-ciel), t’apportera les
eaux de l’Océan dans ton céleste séjour...
[40] _Contemporain_, novembre 1874.
[41] Qu’on n’oublie pas nos réserves sur ce mot.
«... Tu seras le maître de la nature, et la terre tremblera devant toi.
Prends en main ces pierres ardentes: qu’elles servent également à ta
justice et à ta colère: les arbres qu’elles toucheront seront fendus et
brisés; à leur contact, un feu rapide et dévorant s’étendra sur les
prairies et les forêts; les animaux qu’elles toucheront cesseront
aussitôt de vivre.
«Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance contre ses
ennemis au moment des orages, et l’on voit, au milieu des nuages
sombres, leurs traînées lumineuses qu’on nomme des éclairs.»
Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès éclatants; la
chasse, où il était toujours heureux, et le pillage, qui fut son plus
doux passe-temps.
Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui regarde le pillage.
La besace rentre dans le costume religieux. A ce signe caractéristique,
on reconnaît l’admiration qu’ils portent aux appétits insatiables de
leur oricha de prédilection.
Au ciel, Chango possède un immense royaume; il a une grande quantité de
chevaux; il habite un palais splendide, etc., etc.
Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent si
enthousiastes? On est, sans doute, curieux de le savoir. On suppose bien
qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement platonique; s’ils
s’appliquent à inculquer la terreur au peuple, ils doivent avoir leur
motif; le motif religieux est-il le seul?
La foudre est tombée sur une maison! _Chango a lancé une de ses pierres
embrasées_: n’est-il pas naturel que ses disciples se mettent
religieusement à la recherche de la pierre sainte?--Les voilà qui se
précipitent. La pierre! où est la pierre? La trouvent-ils? ne la
trouvent-ils pas? Du moins ils ont trouvé l’occasion d’imiter leur
oricha: et ils pillent et dévalisent la maison foudroyée.
Le maître de la maison n’a rien à dire, rien à faire: Chango l’a frappé,
Chango peut-il avoir tort? On le voit: les attentions du terrible oricha
sont fort déplaisantes: deux et trois fois déplaisantes. Outre que la
foudre a ses fureurs, il faut subir encore celles des onichangos. Ce
n’est pas tout: voici venir l’amende, les confiscations, la prison
peut-être, peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée? Au
Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître, femmes,
enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au roi ou aux
onichangos.
Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des _noires_ exactions,
après que Chango les a visités. Le noir se montre alors d’une rapacité
au-dessus de sa rapacité ordinaire, et ce n’est pas peu dire.
La mission catholique eut à ses débuts la persécution de Chango. La
foudre étant tombée sur l’habitation des missionnaires, commit d’autant
plus de dégâts que les noirs, même les serviteurs de la maison,
n’osaient, dès l’abord, s’opposer aux ravages du feu:--Chango l’avait
allumé: pourraient-ils l’éteindre? leur était-il permis d’y toucher?
Quand on se fut rendu maître des flammes, on vit venir les hauts
dignitaires du pays. Au _nom de l’oricha_ et au nom du roi, en vertu des
coutumes du pays, les chefs condamnèrent les missionnaires à payer une
forte amende. «S’ils nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M.
Laffite[42], l’un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs
prétentions, afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen; mais
_ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre conscience nous
faisait un devoir de refuser énergiquement_[43].
[42] V. _Dahomey_, p. 219.
[43] Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience.
On a taxé la conduite des missionnaires d’intolérance et de ridicule
entêtement. C’est faire bon marché de sa foi et de sa conscience.
«Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mécontente, proférant
mille menaces. Son échec ne l’empêcha pas de revenir vers dix heures
pour tenter une seconde épreuve, qui ne lui réussit pas mieux que la
première.
«A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro[44] que son
maître désirait le voir. Quoiqu’il soupçonnât un piége, M. Borghéro
n’hésita pas à se rendre à la case du gouverneur. A son arrivée, on le
somma d’accepter les propositions que nous avions rejetées le matin; sur
son refus d’y accéder, il fut mis en prison.
[44] Supérieur de la Mission. (_Note de l’auteur._)
«Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et malpropre dans
lequel ils avaient renfermé le supérieur de la Mission abattrait bien
vite sa constance, et le Yévogan attendait de minute en minute le bon
effet de ses rigueurs; mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours
aussi ferme, il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il
prit le parti le plus sage, celui des concessions.
«Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite en partie,
et notre supérieur sortit sain et sauf des mains de son terrible
geôlier.»
Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en criant, comme des
loups affamés qui hurlent en cherchant leur proie. C’est que la foudre
peut leur procurer quelque bonne aubaine: ils auront garde de ne pas
négliger l’occasion de piller et de faire valoir leur oricha.
Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon chercher la pierre
embrasée? De savoir si Chango en a lancé une, on n’en a cure: il n’y a
que l’espoir d’une amende. On s’empare du cadavre, et il sera privé de
sépulture, à moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte
rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille
occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre.
C’était... qu’on ne m’accuse pas de poétiser la scène, car je resterai
certainement au-dessous de la réalité;--c’était pendant l’horreur d’une
profonde nuit. Les ténèbres étaient épaisses, et l’éclair les déchirait
de ses lueurs sinistres; le grondement du tonnerre éclatait par moments
en coups secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant;
la terreur était dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre dans la
rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre coins de la ville:
«Une personne a été foudroyée!...» Un silence de mort succède bientôt à
ce cri, et rien ne répond plus à l’anxiété des habitants, rien que les
coups de foudre.
Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, et l’âme
encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin, le bruit confus des
voix perce à travers les éclats du tonnerre; bientôt on entend les cris
sauvages des féticheurs assez distinctement pour comprendre: «Un homme
est tombé foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable! cet
infâme! Chango l’a tué. O Chango, terribles sont tes coups! Le voilà
mort, celui que tu as frappé, ce misérable! cet infâme!»
On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de palmier, et
on le traîna par les pieds jusqu’à la grande place d’Agoué. (C’est à
Agoué que ceci se passait, dans les premiers mois de 1875.) Tout à côté,
on dressa un échafaud sur lequel on exposa la victime de la foudre à
découvert. Pendant une dizaine de jours, un millier de féticheurs se
livrèrent, dans la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes
où le grotesque n’était surpassé que par la sauvagerie. C’étaient de
véritables scènes de cannibalisme.
Un jour, je passais sur la place au moment où une violente agitation
animait la foule. Un groupe de féticheurs, abrité sous un appentis,
s’abandonnait à une agitation extrême. Je demandai ce qu’ils faisaient
là, et l’on me répondit qu’ils délibéraient. Or, voici de quoi il
s’agissait: il était question de manger le cadavre. Je ne saurais dire
si l’on discutait sérieusement, ou bien si l’on voulait influencer les
parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, plutôt que
de laisser les féticheurs commettre de tels excès sur une personne qui
leur était chère. Une chose certaine, c’est qu’on avait pris toutes les
précautions afin d’empêcher les onichangos d’exécuter les projets qu’ils
manifestaient.
Au milieu des ténèbres, la foudre semble plus terrible, les éclairs plus
brillants. C’est pour cela, sans doute, que les Nagos donnent à Chango,
pour esclave, _Biri_, les ténèbres.
Le samedi est consacré à Chango et chômé par ses disciples, qui passent
cette journée à boire, manger et danser. Dans leurs repas sacrés, ils
affectionnent surtout le mouton et le _kola_[45] mâle. Ils immolent à
leur oricha assez fréquemment des poules auxquelles ils arrachent la
tête et dont ils se plaisent à répandre le sang sur l’idole et tout
autour par terre.
[45] Espèce de noix qui a un goût très-âpre. On distingue le kola mâle
et femelle.
Les onichangos sont cruels et redoutés.
_Ifa._--Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses prêtres sont
des devins: on les appelle _babbalawo_, pères du secret, du mystère
(_awo_).
Ifa est né, comme Chango, dans la ville d’Ifè. Il a reçu le surnom de
_Banga_ ou fétiche des amandes de palme, parce que les _babbalawos_ se
servent ordinairement dans leurs pratiques de divination de seize
amandes de palme qu’ils jettent à terre. Ils augurent par la position
dans laquelle tombent ces amandes.
La fécondation est l’attribut spécial d’Ifa. Aussi lui fait-on des
offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable; il préside
aux enfantements, et les femmes lui demandent le privilége de la
maternité. N’avoir pas d’enfants est réputé une honte: nous le voyons
par le nom même qu’on donne aux femmes qui n’en ont point; on les
appelle _agan_, de _gan_, être méprisable.
Le lundi, consacré à Ifa, est nommé _ojo-awo_, jour du secret. Que
d’ignominies couvrent ces mystères! Les grands qui honorent Ifa chôment
le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent à personne avant d’avoir rendu
leurs devoirs à l’oricha et de l’avoir invoqué. Ils lui immolent de
préférence des chèvres, des poules, des pigeons...
Après la triade sacrée, viennent au premier rang _Elegbara, Egoungoun,
Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé_, etc.
_Elegbara_ est l’esprit du mal, le Béelphégor des Moabites, le Priape
des Latins, _Deus turpitudinis_, comme dit Origène.
La statue qui le représente n’a rien que de grotesque: c’est un amas de
terre pétrie et grossièrement façonnée, représentant plus ou moins la
tête et le buste d’un homme. Deux gros cauris font l’office des yeux;
deux rangées de dents de chien ou de petits coquillages forment les
mâchoires; des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.
La statue que j’ai dépeinte est achevée dans son genre; le plus souvent,
on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux mâchoires; ce qu’on n’oublie
jamais, ce qui est essentiel au personnage, c’est un bâton semblable à
celui dont l’ancien Liber se servit pour ses infâmes manœuvres.
C’est ainsi que les noirs représentent l’_esprit immonde_. Ils
n’hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante
impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom d’_échou_, qui veut
dire excrément, ordure?
En vérité, on a raison d’immoler à cet oricha des boucs et des cochons,
et de lui pendre au cou des chiens morts; ces victimes sont dignes d’un
tel oricha.
La vue de l’idole dit assez ce que doit être son culte. Il n’est pas
facile de savoir à quels excès on se laisse emporter en secret dans les
mystères d’Elegbara. Les noirs, peu suspects de délicatesse et de
retenue; les noirs eux-mêmes hésitent à avouer ce qui se passe dans ces
mystères. J’ai questionné plusieurs fois, et toujours je me suis heurté
aux mêmes réticences: «Elegbara est très-mauvais, me répondait-on; il
fait du mal beaucoup, beaucoup de choses mauvaises, _de choses que l’on
ne peut dire_.»
Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais convenable de ne
pas hasarder d’autres questions; je gémissais sur les désordres que l’on
tenait sous le voile. Comment aurais-je osé insister?
Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions; car ils
l’appellent ordinairement _Elegbara_, c’est-à-dire celui qui s’empare de
nous. Non-seulement ils reconnaissent la possibilité de la possession,
mais ils l’admettent comme pratique religieuse; ils évoquent l’esprit du
mal, se livrent, s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre
possession d’eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre
s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrême, avec mille grimaces
et mille contorsions, avec des cris aigus et des gémissements bestiaux.
Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards: «l’oricha est
en lui, il le possède, il le maîtrise, il l’agite.» Ce que le féticheur
fait alors est mis sur le compte de l’oricha: c’est l’oricha qui parle,
c’est l’oricha qui agit en lui. Dans ces circonstances, si tout n’est
pas saint, tout du moins est légitimé. Il est aisé de comprendre que les
noirs même répugnent à dévoiler ce qui se passe dans ces _mystères_
d’iniquité.
On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants que M. J. E.
Bouche publia dans le _Contemporain_ (novembre 1874, page 868). Le récit
est caractéristique et complet.
_Egoungoun_ et _Oro_ sont deux orichas que j’appellerais volontiers
d’_utilité publique_. Ces policiers ne manquent pas d’autorité; surtout,
la superstition leur donne un grand prestige. L’attouchement
d’Egoungoun, un simple contact communique un germe de mort prochaine:
malheur à celui que touche Egoungoun! Une des plus formidables
imprécations est:--_Egoungoun tcha o!_ Qu’Egoungoun te hache!
Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous les riches
étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent jusqu’à terre,
déguisant même les pieds? Ils parlent peu et en contrefaisant leur voix.
C’est _Egoungoun_, ce sont, dit-on, les âmes des morts. A les voir
folâtrer, gambader, faire des sauts périlleux, on se croit en présence
de bateleurs qui amusent le public. Des chutes un peu lourdes,
accueillies par l’hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous
le masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer à
l’approche de l’Egoungoun redouté; ces _âmes des morts_ inspirent la
frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant elles. Cependant on
sait que ce ne sont pas des revenants: «point de végétation au
firmament, dit un adage, et point de mort qui vienne au bord du chemin
voir ce qui s’y passe.»
Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu’il n’a pas besoin que les
ombres de la nuit favorisent ses apparitions de leur mystère. Terrible
de jour aussi bien que de nuit, il se montre en plein soleil dans les
rues et sur les places publiques; et toujours il sème l’effroi, et
toujours on appréhende ses atteintes.
A Agoué, j’ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations qui
rappellent une cérémonie des funérailles chez les Romains. A Rome,
pendant que les pollincteurs embaumaient le cadavre, ils appelaient
plusieurs fois le défunt. On donnait à cet appel, auquel la superstition
n’était pas sans doute étrangère, on lui donnait le nom de
_conclamation_.
A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après les funérailles,
et la conclamation a lieu publiquement et avec solennité. Les Egoungouns
sortent de nuit et se rendent à la plage. Le peuple accourt en foule sur
leurs pas, tandis que par leurs allures et leurs gestes ils captent
l’attention générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en
contrefaisant leur voix: ils appellent le mort. On le devine aisément,
malgré cette espèce de conclamation ou d’évocation, comme on voudra
l’appeler, le mort ne se presse pas de répondre. Cependant la multitude
superstitieuse attend en suspens, et les cris continuent mêlés de chants
et de discours propres à aiguillonner la curiosité.
Derrière ce taillis se lève un revenant. «C’est lui! le voilà! le défunt
qui revient!» On se précipite pour le voir, mais les Egoungouns courent
sur les curieux trop empressés et se délivrent de leurs importunités. Le
nouveau venu se joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison
mortuaire, où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs:
par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement
indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, ces honneurs sont
réservés à ceux dont la famille les peut payer.
Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. Oro est le
grand policier de la société. Quand la justice a exigé la mort d’un
coupable, on dit qu’_il a été livré à Oro_. C’est pourquoi l’on a peur
de lui. Si les chefs veulent délibérer en secret, Oro parcourt les rues,
et chacun se renferme dans l’intérieur de sa maison. L’indiscrétion
alors pourrait être mortelle.
Une languette de bois, attachée à l’extrémité d’un cordon et agitée avec
force en tournoyant, produit un bruit sourd et prolongé: c’est Oro, le
terrible Oro, qui glace les cœurs d’épouvante.
_Chacpana_, oricha de la petite vérole, n’est pas des moins redoutés.
Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la foule pusillanime.
_Boukou_, son compagnon, étouffe les malades atteints de petite vérole.
_Danbé_ est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.
Je nommerai seulement _Igbedgi_ et _Edoun_, _Dada_, patron des
nouveau-nés; _Odoua_, la nature; _Oricha-ko_, patron des champs; _Oyé_,
l’harmattan ou vent du désert, géant qui habite une caverne entre Igboho
et Ilorin; un autre oricha que les Nagos nomment _Chougoudou_, et les
Djédjis _Adjiralazin_, qui donnent des révélations sur les événements
lointains. M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que les
_Missions catholiques_ reproduisent avec un dessin dans le numéro du 10
décembre 1875.
Je dois une mention spéciale à _Ogoun_, patron des forgerons et des
chasseurs. Cet _Ogoun_ est peut-être le frère de Chango.
Le mardi est _Ojo-Ogoun_, le jour d’Ogoun, jour chômé par ses adeptes et
consacré à l’honorer. Ce jour-là, les forgerons abandonnent l’enclume et
le marteau; les chasseurs n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils
puissent continuer une chasse déjà commencée.
On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, du maïs
grillé arrosé d’huile de palme, des _igbins_, espèces d’hélices
terrestres dont le pays abonde. On lui immole même des victimes
humaines. On coupe la tête à la victime, et on la pend à un arbre,
tandis que les entrailles sont étalées devant l’oricha. Les féticheurs
mangent le cœur de la victime.
Il ne faut pas confondre les orichas avec les _ondés_ (en mina _éka_).
Les _ondés_ ne sont pas des puissances; ce sont simplement des objets
superstitieux auxquels on attribue une vertu quelconque: celle d’écarter
les maléfices, de guérir, de détourner un malheur, etc. Ondé traduit
exactement notre mot français _ligature_ (du latin _ligatura_, formé de
_ligare_, lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états
du corps ou de l’âme).
La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup. On y fait
rentrer principalement des plumes de perroquet, des poils de certains
singes, des griffes ou des dents d’animaux, de petits bâtons, des
cordes, des cauris, des pailles et mille autres saletés.
On porte l’ondé sur soi, attaché autour de la tête, au cou, au poignet,
au bras, à la jambe, noué aux cheveux... ou bien on le dépose en un coin
avec tout un cérémonial de momeries.
Beaucoup d’objets placés dans les champs, pour éloigner les voleurs et
protéger les récoltes contre les intempéries de l’air ou l’incursion des
oiseaux, sont moins des orichas que des ondés. On n’adresse pas de
prières, on ne fait pas d’offrandes à l’_ondé_; c’est un instrument, et
non un pouvoir actif; c’est un signe qui agit _ex opere operato_.
L’oricha, qui n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu
avoir ses sacrements: ce sont les ondés.
Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les goûts: une
certaine poudre jetée sur les traces d’un ennemi le rend fou; une autre
le guérit. Le _damèkè_ des Minas soulage les maux de tête; le bracelet
que les Nagos appellent _awo-rè_ donne la vertu de pacifier les
personnes divisées. Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes
qui, comme le _tiboulè_ mina, endorment le maître qu’ils dévalisent ou
les rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur crime.
Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une énumération
approximative des ondés.
Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s’occupe plus de se
charger d’ondés que de s’assurer l’approvisionnement. Je dis: _se
charger_... le mot n’est pas trop fort, car il en est littéralement
couvert. Une de ces amulettes mérite un regard de préférence: c’est une
queue de cheval, de vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et
agite devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail
pour chasser des volatiles importuns.
On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a dans ses ondés.
Tel est son superstitieux attachement à son amulette qu’il la suppose
même à l’abri des atteintes du feu.
_Oloricha_, maître de l’oricha, est le prêtre des idoles. En mina, on
l’appelle _danwé_.
«Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du fétichisme sont
organisées d’une manière compacte. Les femmes y prennent part au moins
autant que les hommes[46].»
[46] _Annales de la propagation de la foi_.
Ailleurs, le même missionnaire parle de la _puissante hiérarchie_ des
féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut «homicide dès le
commencement», et lui attribue une influence capitale dans la politique
du roi. Il nous montre Ghézo empoisonné pour s’être montré trop peu
sanguinaire au gré des féticheurs, et il ajoute: «Le prince Badou, fils
de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes lois
reprirent toute la vigueur sanguinaire que _les féticheurs
demandaient_.» Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le roi même est
obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le rôle important des
olorichas dans la société.
Qu’est-ce qui donne à l’oloricha le prestige et l’autorité dont il
jouit? Tout concourt à faire de lui un être à part, distinct de la
foule, supérieur aux autres.
Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible
pour le vulgaire, langue sacrée qu’il est obligé de parler; il a été
formé à des manières habiles qui en imposent aux gens grossiers qui
l’entourent; il a étudié les recettes de remèdes, poisons et
contre-poisons que chaque caste conserve cachées et dont la connaissance
donne une certaine supériorité sur le vulgaire ignorant; il a appris
l’art des évocations, des sortiléges, de toutes les opérations magiques.
Ajoutez à cela qu’une longue habitude du vice et de la cruauté le
rendent excessivement redoutable, d’autant plus redoutable, qu’il a le
droit de tout oser, _lorsque le fétiche est en lui_.
Ce n’est pas tout: la personne des olorichas est sacrée, et l’on doit
avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est pas assez de ne les
pas frapper, de ne pas les insulter; il faut être attentif à ne pas les
heurter ou simplement les toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par
mégarde dans ces cas; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une impiété
digne de châtiment, et de quel châtiment!
Me trouvant en visite chez le souverain d’Agoué, je vis entrer une femme
accompagnée de quatre ou cinq féticheuses qui la menaient comme une
criminelle. La pauvre femme avait le visage ensanglanté; les écorchures
qui paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’être
rudement fouettée. C’était une des femmes du souverain que je visitais;
elle avait commis une irrévérence envers une danwé, et les danwés l’en
avaient punie. Le monarque leur donna, _comme amende_, une bouteille de
tafia, et, dans l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces
simples paroles: «Je ne saurais tolérer chose semblable que de
l’oricha.»
Sait-on quel fut le crime de la coupable? une politesse sacrilége: elle
avait eu le tort d’adresser à une danwé une de ces excuses que l’on se
doit entre profanes. La femme du monarque, pressée par la foule à la
foire, posa le pied sur le pied d’une danwé. Elle se releva à l’instant,
disant: «Oh! pardon!» Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi
ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.
Puisque je parle des féticheuses d’Agoué, qu’on me permette de
reproduire quelques notes qui les feront connaître. J’ai déjà dit qu’on
les désigne sous le nom de danwés.
Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans d’initiation,
dans des espèces de couvents où elles sont toujours en grand nombre.
Tout le temps qu’elles _sont dans le fétiche_, il leur est défendu
d’entrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari; tout le
temps aussi, leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert
parfois à l’opprimé pour se mettre à l’abri de la persécution. Une
esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du
mari, _elle entre dans le fétiche_, c’est-à-dire elle cherche asile au
couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier: elle n’a
qu’à pousser le cri de convention qui annonce que le _fétiche est entré
en elle_, et la voilà dans le fétiche.
On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe d’huile de
palme; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif
qu’elles portent habituellement sur elles, c’est l’_adounka_, collier de
cordes très-fines faites avec des filaments de feuilles d’un certain
palmier.
Leur costume est trop simple pour être convenable: un petit _acho_ ou
pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus du genou. A l’époque où
elles subissent les épreuves, celles qui ont eu des succès ajoutent
quelques ornements qui ne les habillent pas davantage. Ce sont des
cordons de cauris passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de
cauris et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la
cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en
forme de ruban, tissu de filaments de palmier, comme l’adounka.
Si léger que soit leur _acho_, il gêne encore leur immodestie. Quand on
les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare de les voir tenir
leur pagne en arrière et se montrer à découvert sans la moindre pudeur.
Lorsqu’il pleut, elles mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il
ne se mouille pas.
Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt en bande,
tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en courant ou criant à
tue-tête. On les rencontre à l’angle d’une rue ou à l’entrée des
maisons, debout ou à genoux, attendant qu’on leur donne quelque chose.
Elles ne reçoivent rien dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent
sur la voie publique pour quêter.
Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez les
particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle
lune, elles parcourent les rues de la ville en criant: on dit qu’_elles
cherchent la lune_, c’est-à-dire qu’elles en annoncent le retour.
Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement elles sont très
pacifiques; mais malheur à celui qui provoque leur colère, par ses
paroles ou par ses actes! L’avez-vous blessée en quelque chose, elle
pousse un cri. En un clin d’œil, ce cri répété par ses compagnes les a
toutes réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers
votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, poussant des
hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard, les traits bouleversés.
Tous les noirs de la maison s’enfuient et se cachent de peur de tomber
sous les coups des danwés. Cependant, celles-ci grimpent sur les murs,
arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture... Si vous ne
les arrêtez au plus tôt; si vous n’entrez en composition avec elles; si
vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre maison sera découverte,
et puis, qui sait le reste?
Il semble impossible d’arrêter ces énergumènes, de se mettre à l’abri de
leurs assauts destructeurs. Cela pourtant est bien aisé: il n’y a qu’à
leur _mettre la paille_. Mettre la paille, dans ce cas, c’est tendre des
feuilles de palmier en travers du chemin et des rues qui aboutissent à
la maison que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette faible
barrière: loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hâte. Leur
course furibonde s’arrête quand on leur a donné satisfaction seulement.
D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces frénétiques excès.
Les usages du pays interdisent aux Minas de manger d’une qualité de
poisson. Or un étranger, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en
vente sur le marché mina[47]. Il n’en fallut pas davantage pour que ce
pauvre homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît
poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur fureur, la foule
l’ignore; et chacun cherche à éviter de tomber sous leurs coups; et
chacun de crier: «_Ago! ago!_ Éloignez-vous! éloignez-vous!»
[47] A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre
pour celui des Nagos.
Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna cette
intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se
réfugier dans une maison, où il resta caché jusqu’à ce qu’il eût payé
l’amende voulue. Sans cela, on l’aurait bel et bien roué de coups.
Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de cas, sont de vrais
agents de police et peuvent facilement devenir de terribles instruments
de vengeance.
Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu’on leur donne, qu’on
les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui se passe à Agoué
lorsqu’on en frappe un à la tête. Frapper un féticheur à la tête est
partout une énormité, un sacrilége; c’est ce qu’on appelle _perdre le
fétiche_. La danwé qui _a perdu le fétiche_ disparaît pendant une
quarantaine de jours, et l’on _appelle_ le fétiche. Les tam-tams
résonnent, les chanteurs débitent leurs hymnes... aux frais, bien
entendu, de celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.
Quand l’oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé d’où il avait
délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement et avec une
physionomie tels qu’on est porté à croire que le démon est de moitié
dans ce qui se passe alors. Sa figure hâve, son regard égaré, sa
démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son
extérieur enfin est d’une possédée. Un costume en feuilles de palmier la
couvre des pieds à la tête; elle porte au côté un sac en bandoulière, et
dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs de cinquante à
soixante centimètres. Elle tient un des bâtons à la main, en menace les
passants qu’elle fixe d’un œil hagard; et, de fait, elle le lance contre
ceux qui se rient d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en
menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de
fendre la tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus
légère émotion.
Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de son costume.
On se les dispute et on les achète, comme on fait, en quelques contrées,
des morceaux de la corde d’un pendu. La superstition y voit un précieux
préservatif.
Le _culte_, pour les olorichas, consiste dans les divers ministères
qu’ils exercent et qui les rendent encore plus redoutables.
Ce sont eux qui président aux ordalies; eux qui _font boire l’oricha_;
eux qui font subir l’épreuve par l’eau; eux qui lancent des sorts et des
maléfices; eux aussi qui se livrent aux opérations de divination et de
nécromancie; eux qui sont chargés des exécutions capitales, dans
lesquelles on a à craindre tous les raffinements d’une cruauté calculée;
eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, comme celle
des sacrifices humains où des milliers de victimes sont immolées
quelquefois.
Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus rassurant.
Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes humains incrustés
dans les murs et dans les colonnes; dans les bois sacrés, au milieu des
ossements; partout, dans le sang et le crime.
Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un des rouages
de l’organisation _politique_.
Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en offrandes et
en prières que l’on adresse aux orichas, soit dans les temples, soit
dans les bois sacrés ou ailleurs. Le sanctuaire, quel qu’il soit, d’un
oricha est signalé par de longues bandelettes qui pendent au haut des
arbres ou à l’extrémité de grandes perches.
Voici de la farine, de l’huile répandue par terre, des œufs cassés, des
cauris, des plumes, des écuelles, des vases de forme variée, des
bouteilles en terre... Évidemment, nous sommes sur un terrain sacré: ces
vases sont des vases sacrés ou le symbole des mystères; ces divers
objets, des offrandes ou les restes du sacrifice. Ici, la victime
immolée pend à un arbre; là, elle gît sur le sol; plus loin, il ne reste
que les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups n’a
pas encore détruits.
Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, on a
conservé jusqu’à présent un usage qui régnait jadis à Lagos et ailleurs:
celui d’empaler une jeune fille, au commencement de la saison des
pluies, afin de rendre les orichas propices aux récoltes.
On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. Le 20 octobre
1874, je voyais des fenêtres de la mission les grands d’Agoué se diriger
vers la plage, à l’endroit où se trouve l’idole d’Avrékété. Ils
mangeaient _avec le fétiche_. Ils n’avaient pas terminé encore, qu’une
troupe de gamins se rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de
citrons, etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.
Singulier oricha que cet Avrékété!
«Dans l’intérieur du Yoruba, les gardes préposés aux portes des villes
obligent assez fréquemment les voyageurs européens qui se présentent
pendant le jour à attendre jusqu’à la nuit close, avant de leur
permettre l’entrée de la cité. Telle est la superstition des habitants,
qu’ils craindraient, en les laissant entrer de jour, que les démons n’en
profitassent pour y pénétrer à leur suite.
«On croit que, la nuit, les démons se retirent dans l’Océan.»
(COURDIOUX.)
Notons, en terminant, qu’il est défendu chez les noirs, comme chez les
anciens, de voir le fétiche.