PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.

Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices du paradis.

Dégradé par le péché, condamné aux privations, à la douleur physique et

à la souffrance morale, l’homme cherche toujours le plaisir, parce que

le plaisir est l’avant-goût du bonheur céleste pour lequel il est créé.

Tous les hommes poursuivent le plaisir; s’ils ne vivent pas dans un

accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir dans les

mêmes choses: l’un aime l’argent, l’autre se plaît à le dépenser;

celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté, celui-là les transports

de la joie.

Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où il cherche son

plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue: voyons-les dans la joie,

dans le jeu et dans les fêtes.

Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et suivies avec

ses semblables; il confesse dans ses adages «qu’il ne dit jamais «à

demain» à son voisin» d’une façon absolue: c’est-à-dire que le moindre

motif le fera courir encore chez lui. «On ne peut vivre sous le même

toit sans se parler, dit-il; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne

sauraient s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent.» Il méprise

ceux qui fuient la société: «Après avoir mangé, la chèvre rentre à la

maison; après avoir mangé, la brebis rentre à la maison; le porc mange

et ne rentre pas: c’est pour cela qu’il est si méprisable.»

Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas en commun,

c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le commerce avec ses semblables.

Il le déclare lui-même: «Nous allons avec nos amis manger l’_éfo_ chez

les autres, afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de

nourriture chez nous.--Malgré le nombre considérable des absents, on ne

regrette que l’absence de celui qui réjouit la société.»

Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit: proposer et deviner des

énigmes est un divertissement cher aux nègres, même aux enfants; ils se

livrent des heures entières à ces badinages spirituels. Ils ont des

énigmes fort bien réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la _pirogue_:

«Je suis longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive

jamais au marché.»

Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles propres à

égayer les longues méridiennes et les soirées plus longues encore; elles

offrent même beaucoup moins d’intérêt que les _alos_, récits

allégoriques et populaires qui circulent de bouche en bouche. Les _alos_

constituent la littérature des nègres: l’_akpalo_ ou conteur d’_alos_

est recherché dans les cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de

ces conteurs se font un métier de débiter des contes: on les nomme pour

cela _akpalo kpatita_. Il ne faut pas confondre l’_akpalo_ avec

l’_ologbo_. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la légende des

ancêtres du roi; tandis que le premier est un véritable rapsode, allant

de ville en ville, de cercle en cercle.

Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement ordinaire dont le

rapsode se sert pour agrémenter son récit. «L’_ogidigbo_», dit un adage

dont l’harmonie imitative ne peut se rendre dans la traduction,

«l’_ogidigbo_ l’emporte sur tous les autres tam-tams: si une parabole

est rendue sur l’_ogidigbo_, celui qui saisit le mouvement se met à

danser: _Vieillis, Ajagbo, vieillis; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir

aussi!_» Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent

en battant le tam-tam; elles sont là moins pour le sens que pour marquer

la mesure; nous le répétons: elles ont en nago une harmonie que la

traduction ne peut rendre: «GBO, AJAGBO; GBO, OBBA, GBO; KI ÉMI KI O SI

GBO.» Prononcé vite et en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé

à la danse par l’_ogidigbo_.

Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les _alos_ fort

attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, le rapsode annonce

qu’il va commencer: «_Alo!_» s’écrie-t-il, et tous de répondre avec

vivacité: «_Alo!_» L’_akpalo_ annonce alors le sujet d’une manière

vague, disant simplement qui sera le héros de son récit: «_Alo mi

DA-FIRI-GBAGBO l’éri_... Mon alo a trait à...» Cette manière d’annoncer

le sujet est plus singulière que compréhensible; et pourtant il est rare

que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible «_da

firi-gbagbo_».

Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le:

«Mon conte a trait à tous les animaux.

«Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour danser:

«Allons, dansons», se dirent-ils.

«Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam; l’éléphant est

aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il fait preuve d’une insigne

maladresse. On danse toujours. Voici venir l’oiseau appelé _liri_; il se

juche sur le tam-tam, il bat ainsi:

Tinlégué-Tinlégué

Tingué-ti-ooun!

«L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué

Tingué-ti-ooun!

«Le daim bat, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué

Tingué-ti-ooun!

«Le buffle bat, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué

Tingué-ti-ooun!

«L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient: «Qui donc nous

raille ainsi?» Et ils courent sus à l’oiseau, qui s’enfuit.

«Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, saute sur

l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux voulurent savoir

ce qu’était devenu l’oiseau: «Je m’en suis léché les lèvres», repartit

le chat.--«Ce voleur! répliquèrent les animaux; il volera toujours

jusqu’à ce qu’il en meure.»--Et le chat répétait: «Gnaou! gnaou!»

Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en les

entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme auquel il est

toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam sans tressaillir de

joie; aussi, jamais il n’y a de fête sans tam-tam. C’est l’instrument

national. Il prend des formes et des grandeurs diverses; il varie depuis

le tout petit tam-tam placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au

tam-tam énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier, gros

et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, telles que les

font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse caisse, quoiqu’il en

tienne lieu, à certain point de vue. Il s’appelle le _gbédou_: on le

rencontre dans les cours intérieures du palais, dans la case des grands

cabécères, auprès de certains temples. On s’en sert dans les

réjouissances publiques, dans les fêtes religieuses et dans les

funérailles des personnes de distinction. A chaque fête on répand du

sang des victimes sur les symboliques images qui ornent le _gbédou_

(têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.): «On les arrose aussi

d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre de plumes des poules

offertes en sacrifice. C’est un objet qui devient hideux et repoussant;

quand les féticheurs, les yeux hagards et injectés de sang, viennent en

tirer des sons caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique;

l’âme est sous l’impression d’une mystérieuse terreur.» (Courdioux.)

Signalons en outre le _kosso_, l’_agbé_, le _gangan_, l’_ogboun_... Le

joueur assied l’_akpinti_ à terre entre ses jambes; il tient le _gbata_

sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le _doundoun_ est chargé de

grelots; le _dchéckéré_ se manie comme le tambour appelé tambour de

basque: on l’agite et l’on glisse le pouce sur la peau.

Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens et des

Chinois: ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est un tronc d’arbre

ou une branche creusés et couverts d’une peau à une ou aux deux

extrémités. La peau frappée à l’aide d’une baguette produit un son à peu

près uniforme. Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la

mesure et la cadence; toutefois chaque espèce de tam-tam a son rhythme

particulier; chacun imprime à la danse un mouvement qui lui est propre.

Aussi dit-on: _danser le gbata, danser le doundoun, danser le gangan_...

Le _kalara_ est le mouvement le plus accéléré.

_Ilou_, nom générique désignant tous les tam-tams en général, a pour

racine le verbe _lou_, frapper. On frappe sur cette peau retentissante;

on frappe, on frappe toujours: tant et si fort que le tympan de

l’oreille en est brisé. Néanmoins tout ce bruit n’est pas sans avoir une

certaine harmonie passionnée, délirante.

Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le soldat nègre a un

culte semblable à celui que nos soldats professent pour le drapeau de

leur corps. Le tam-tam de guerre enlevé à l’ennemi est un trophée

glorieux que le vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est

orné de crânes humains.

Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de musiciens qui les

honorent du bruit assourdissant de leurs instruments. Les musiciens font

à qui mieux mieux pour augmenter le vacarme: ils frappent à coups

redoublés sur les tam-tams; ils font rendre à leurs fifres leurs sons

les plus criards; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes

qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis produit

par la grenaille de fer agitée dans une gourde. Cette musique sauvage ne

saurait être riche qu’en discords.

Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres deux

graines creuses dans lesquelles ils ont mis de la grenaille de fer; ils

frappent ces deux graines l’une contre l’autre en cadence, comme on fait

avec des castagnettes.

La clochette de fer est employée par les féticheurs; le crieur public

s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi.

Le _dourou_ est peu répandu sur la côte. C’est une espèce de mandoline,

composée d’une calebasse recouverte d’une peau, et d’un manche sur

lequel sont tendus des filaments de palmier, ou de longs crins. Le son,

frêle et nasillard, ne manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu

quelquefois jouer du _dourou_ avec un archet. Les proverbes nagos nous

apprennent combien les nègres aiment la musique du _dourou_, et combien

ils sont passionnés pour la danse: «Vous n’avez pas encore entendu

résonner le _dourou_, et déjà vous dansez gaiement», dit un de ces

proverbes.

La danse des nègres se fait remarquer par une mimique érotique analogue

au zambacueca des créoles; la passion s’y exalte souvent jusqu’au

paroxysme. Dès qu’il se livre à cet amusement chéri, le noir ne se

possède plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tête, tout en lui

entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer, ses coudes se

touchent; il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la

poitrine; il se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur

s’affiche souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement

aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en groupe ou par

essaims. Les hommes seuls exécutent les danses de guerre; ils dansent en

faisant la parade; ils font des décharges de mousqueterie et brandissent

le sabre en dansant; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la

surprise, la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant,

reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.

On voit des danseurs de profession aller de case en case, de village en

village, et se donner en spectacle. Les spectateurs battent des mains

pour accompagner la musique et le chant.

Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions

pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent de cette manière les

fêtes prescrites; les Minas font de grandes réjouissances à l’occasion

de la récolte des ignames. Hélas! pourquoi faut-il donner le nom de

fêtes aux dégoûtantes orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces

réjouissances?

Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées religieuses:

ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches... Les prêtres ont des

chants et des danses d’une monotonie fatigante. Les jeunes filles

enrôlées dans la féticherie répètent, durant de longues heures, en

refrain, sur deux tons différents, ces deux exclamations: «AH! HAN!»

Puis elles poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer

celui de «KYRIE». Ce cri revient souvent.

On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles, les

anniversaires des morts... Dans toutes ces fêtes, du reste, la musique,

le chant, la danse, les libations et les festins constituent les

principaux divertissements. On y prodigue la poudre en fusillades

nombreuses. Je ne dirai rien ici des réjouissances sanglantes et

inhumaines qui souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au

Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte[26], pour nous

raconter comment on se comporta dans une simple parade qui eut lieu à

Wydah, durant son séjour dans cette ville. Gréré, roi de Dahomey,

préparait une expédition contre Abéokouta, la ville inexpugnable des

Egbas. «Mais, avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le

comble à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les

blancs de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, et

par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière expédition.

De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait sur tout le littoral et

porterait la terreur jusque dans Abéokouta...

[26] _Le Dahomey_, page 133.

«... Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays que des

merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les blancs, convoqués par

invitation royale, devaient ajouter par leur présence aux splendeurs de

la fête...

«Vers dix heures du matin, les sons d’une musique infernale, les cris et

les hurlements d’une foule en délire, nous annoncèrent que le premier

point du programme, le défilé, était en voie d’exécution.

«A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place du fort

portugais: c’étaient des femmes vêtues de pagnes neufs, marchant une à

une et portant, posée sur leurs cheveux crépus, une bouteille de _gin_:

elles longèrent l’extrémité de la place et se rangèrent en cercle.

D’autres femmes suivaient, chargées d’objets divers capturés sur

l’ennemi; elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une

multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur avais jamais

vu; ils se placèrent devant les femmes et mirent leurs fusils au repos.

Un grand nombre de nègres de tout âge, de tout sexe, les mains derrière

le dos, venaient après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours,

rehaussaient la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant un sort

plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une morne résignation

faisait mal à voir; un long jeûne avait épuisé leurs forces, et la

maigreur de leur corps était à peine cachée par des haillons souillés de

sang et de boue. De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce

qui se passait autour d’eux; le plus souvent leurs regards se portaient

vers la terre et y restaient fixement attachés.

«Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus qu’un petit

espace libre au milieu de la place.

«Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient en laisse; ces

chevaux avaient appartenu aux chefs d’un village détruit. Les têtes de

ces chefs, exécutés quelques jours auparavant, en présence du roi,

étaient fixées au bout de longues perches que les porteurs agitaient à

tout instant. Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées

planaient au-dessus de la foule; quatre ou cinq, plus féroces, rasaient

les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris poussés par la

populace, que pour revenir encore. La musique, qu’on entendait déjà

depuis longtemps, fit enfin son apparition, et avec elle se montrèrent

le méhou, les grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton, le

yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du vulgaire occupaient

les rues adjacentes. Un hourra formidable s’éleva au milieu de la foule,

et l’exhibition prit un caractère nouveau.

«Jusque-là chacun était resté immobile à son poste; mais alors

commencèrent les danses extravagantes mêlées de clameurs sinistres. Les

captifs, enchaînés, qui pouvaient à peine se mouvoir, furent forcés de

prendre part au mouvement général; leurs gardiens brandissaient

au-dessus de leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de

pointes de fer.

«Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs mit seule un

terme, dura près d’une heure.»

Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête fétiche. Lui

aussi raconte ce qu’il a vu et entendu; écoutons-le:

«Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, un

caractère de fête populaire; les nègres y accourent de plusieurs lieues

à la ronde. Chaque idole a son _azâ-dahô_ (jour de fête). Les cérémonies

en sont réglées par les féticheurs. Trois choses sont indispensables: un

sacrifice, de copieuses libations et des danses interminables. On se

réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux temples.

Tout se passe en plein air.

«Le grand _voduno_ asperge d’eau lustrale l’idole et la foule. La

victime est amenée: tantôt un mouton, tantôt des poules ou des pigeons,

tantôt une chèvre ou un bouc, plus rarement un bœuf. Le sang humain ne

coule plus guère qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas! qui

pourrait compter les victimes humaines offertes encore actuellement en

public ou en secret, dans les palais des rois et des princes du Dahomé

et de Porto-Novo?

«Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par intervalles les

péripéties du sacrifice. Cependant la foule demeure grave, silencieuse

et recueillie. De temps en temps quelques _hou! hou!_ prononcés en

frappant de la main sur la bouche, sont un indice pour le voduno que

tous les assistants lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses _hou!

hou! hou!_ saluent le moment où le féticheur répand le sang sur la tête

de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois les assistants.

«On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs de la

victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une sorte de ragoût,

chacun peut en avoir une part. Un Brésilien se crut obligé, un jour, à

la cour du roi de Dahomé, de goûter (il me le raconta avec horreur) à un

brouet de haricots au sang humain.

«Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et l’animation

dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam, tous trépignent, tous

sont prêts, et la danse commence pour finir quelquefois huit jours plus

tard. Quelques tam-tams et le bruit de centaines de mains se frappant la

poitrine en cadence tiennent lieu d’orchestre.

«Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée vraiment

diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face de Porto-Novo sur

la rive opposée de la lagune Osa. Je passais dans les épaisses forêts de

palmiers qui couvrent tout ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais

sourde et précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers les

arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait me dit:

«--Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur du démon;

ils ont la réputation d’être de grands adorateurs du diable. On raconte

toutes sortes d’horreurs de leurs cérémonies.

«--Allons de ce côté-là, lui dis-je; je tiens à en juger par moi-même.

«--Non, non, Père, s’écria l’enfant; ces gens-là sont méchants, surtout

quand ils sont sous l’influence de leur mauvais esprit; n’y allez pas,

ils vous maltraiteront.

«--N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. Suis-moi et

avançons avec prudence.

«Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté où le tam-tam

continuait à se faire entendre de plus en plus distinctement. Nous

étions sur le bord d’une clairière. Un grand arbre, un bombax de Guinée,

en ombrageait une partie. A la lisière du bois, du côté opposé où nous

nous trouvions, était adossé un vieux temple fétiche.--Voilà la maison

du diable, s’écria mon petit nègre; ne nous montrons pas.

«On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres et de négresses

exécutaient une ronde devant l’image de Satan, un gros fétiche accroupi

à l’entrée du temple, et tout rougi du sang qu’on venait de répandre en

son honneur. Ils se suivaient les uns derrière les autres, sans mot

dire, le corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau

ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme huilés.

Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés et empreints d’un

ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi depuis des heures et

peut-être depuis des jours et des nuits. Je fus pris d’un profond

sentiment de pitié, et, levant les mains au ciel, je demandai à Dieu

pardon et miséricorde pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre

compte du danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je

m’avançai de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en

arrière.

«Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit entendre, le tam-tam

parut hésiter d’abord et se mit bientôt à battre plus fort et plus

rapidement que jamais. La ronde continua avec un redoublement de

vitesse. Un fervent disciple du _legba_ (démon) ne doit s’arrêter qu’à

bout de forces et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou

trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et vinrent, avec

un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. Ils ne parlaient pas.

Ils se contentaient de me faire des signes expressifs. Ils étaient

possédés; j’eus peur. Toute la troupe des énergumènes fit mine de venir

de mon côté. Je me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de

ces pauvres victimes de la rage et de la haine du démon[27].»

[27] _Missions catholiques_.

Nous aurons plus tard occasion de parler des _Egoungoun_ et des

_Zambétos_, et des représentations qu’ils donnent afin de réjouir le

public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu de combinaison fort à

la mode à la côte des Esclaves. On trouve ce jeu ou des jeux analogues

chez la plupart des peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom

d’AYO; ailleurs on l’appelle _ouari_; les Fulbés le nomment _ouri_; les

Niam-Niams, _mangala_. D’après Schweinfurth, la Nubie et l’Égypte ont

emprunté le mangala à l’Afrique centrale; ce jeu est connu aussi des

Wolofs et des Mandingues. On le joue habituellement sur une planche

longue et épaisse, dans laquelle sont creusés des trous, disposés sur

deux rangs égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout: le

_tschela_ des Kimbundas en a quarante; le mangala des Niam-Niams, seize,

celui des Nubiens, douze. L’_ayo_ de la côte des Esclaves en a douze

aussi. La partie se joue à deux: les joueurs ont vingt-quatre graines

servant de jetons; ils les distribuent par quatre dans les trous, de

leur côté; puis chacun à son tour prend les jetons d’une case et les

place un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans les

cases de son adversaire un ou deux jetons seulement s’en empare, et la

partie continue jusqu’à ce que l’un des deux ait tout pris à l’autre.

Les combinaisons de ce jeu, souvent fort compliquées, exigent une grande

tension d’esprit.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 19 / 101 题