CÔTE DES ESCLAVES: PHYSIONOMIE GÉNÉRALE.--CLIMAT.--SAISONS.--TORNADES.

Le 24 décembre 1865, je pris passage à bord d’un steamer anglais, allant

de Liverpool à la côte occidentale d’Afrique.

Le 1er janvier suivant, en vue de Ténériffe, je saluai avec émotion la

terre d’Afrique à laquelle je consacrais ma vie et mes travaux d’apôtre;

où j’eus l’honneur de travailler et de souffrir durant sept années, et

où il ne m’a pas été permis de mourir, ainsi que je le désirais.

Je ne perdrai pas le temps à raconter les péripéties et les épreuves de

la traversée; j’ai hâte d’arriver chez mes chers nègres de la côte des

Esclaves. Après un mois de navigation, nous jetons l’ancre en rade de

Lagos. Bientôt, un petit bateau à vapeur sort de la rivière de Lagos. Il

accoste notre navire, prend le courrier et repart, emportant cinq ou six

passagers venus avec nous. Mon confrère et moi, peu habitués aux usages

du bord, ne crûmes pas pouvoir profiter de ce bateau, à ce moment-là,

pour descendre à terre. Nous attendions qu’il revînt prendre les

passagers et les marchandises. Un jour, deux jours passent, point de

vapeur!

Il venait bien de grandes chaloupes; mais le passage de la barre est

périlleux, et l’on nous avait recommandé de ne rentrer en rivière

qu’avec le vapeur.

Le troisième jour, fatigué d’attendre, je dis à mon confrère, aussi

impatient que moi de prendre possession du sol africain: «Après tout,

ces chaloupes vont et viennent sans cesse; un accident n’est pas chose

ordinaire; risquons-nous dans une de ces embarcations.» Ainsi dit, ainsi

fait. Nous prîmes terre, et nous reçûmes à la factorerie de M. V. Régis,

de Marseille, l’hospitalité la plus empressée.

Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir que j’arrivais dans un pays

tout différent de celui qui m’avait vu naître et grandir; dans un pays

où j’irais de nouveautés en nouveautés et de surprise en surprise.

J’étais sur le portail extérieur, n’ayant pas assez d’yeux pour

contempler ce qui était devant moi. Un nègre passait. Quel ne fut pas

mon étonnement, en le voyant s’étendre tout du long, se relever aussitôt

et s’éloigner, en frappant des mains et en faisant claquer les doigts!

Il fit tout cela prestement, sans contrainte, avec aisance même, comme

une chose naturelle qu’il était accoutumé de faire. On m’expliqua qu’il

venait tout simplement de me saluer; les Nagos saluent de la sorte les

personnes à qui ils témoignent un profond respect. Je me laissai

préoccuper tellement par les évolutions opérées sous mes yeux, que je

n’eus ni le temps ni l’idée d’observer le costume et la figure de celui

qui était passé. Rien pourtant ne me choqua.

_La côte des Esclaves a une physionomie particulière._

Vue du large, elle est, dit très-bien M. le docteur Féris[1], d’une

«_désespérante monotonie_: pas un golfe, pas une baie, pas une crique;

sa direction est presque rectiligne. Cette forme est due sans doute à

l’existence du courant de Guinée, qui agit à peu près constamment et

avec une certaine force dans la direction de l’ouest à l’est, et qui,

comblant les enfoncements, effaçant les promontoires, tend à égaliser

cette interminable plage de sable qui offre une si faible résistance à

l’action des flots.

[1] _Archives de médecine navale._

«La côte est partout basse et plate; l’œil n’aperçoit, dans le lointain,

aucune trace de colline. Ce qui, dans les instructions et sur les

cartes, porte le nom de monts, ne sont que des bouquets d’arbres

touffus.

«A peu de distance de la terre, une ligne blanche et écumeuse indique la

situation de la barre.»

Les voyageurs ont dépeint souvent le curieux phénomène connu sous le nom

de _barre du golfe de Guinée_; nul, dans ses descriptions, n’a été plus

heureux que M. le docteur Féris. Voici comment il s’exprime dans les

_Archives de médecine navale_:

«Pendant neuf mois de l’année, les vents du sud-ouest règnent dans le

golfe de Guinée. Ils y sont attirés, selon quelques savants, par la

raréfaction de l’air, due à l’influence des rayons solaires répercutés

par les sables brûlants du vaste continent africain. Sous leur action

incessante, l’Océan se creuse en longues ondulations qui viennent se

briser sur sa plage sablonneuse, dont la déclivité vers la haute mer est

presque insensible. Ces gigantesques lames (quelques-unes atteignent 40

à 50 pieds de hauteur) sont arrêtées brusquement à leur base par le peu

de profondeur du fond, tandis que leur partie supérieure, obéissant à

l’impulsion reçue, et continuant sans obstacle leur course furieuse, se

roule en énormes volutes, qui viennent déferler sur la plage avec un

bruit terrible.

«Elles forment ainsi en rebondissant trois lignes de brisants, à peu

près également espacés, et dont la première est à 300 mètres environ du

rivage. C’est un spectacle qu’on n’oublie plus dès qu’on l’a une fois

contemplé; et si quelque chose peut ajouter à l’impression qu’il cause,

c’est de voir l’homme se jouer, dans une frêle embarcation, de ces

colères de la nature, et en triompher à force de courage et d’adresse.»

Tel est le phénomène en lui-même. Pour franchir les brisants, il faut

des embarcations et des rameurs spéciaux que l’on _engage_ à la côte

d’Or et à la côte de Krou, près du cap des Palmes.

«Quand les noirs veulent passer la barre, dit encore avec la même

exactitude M. Féris, ils roulent leur pirogue sur le sable jusqu’au bord

de l’eau et la font entrer dans la mer par secousses successives,

profitant chaque fois de l’arrivée de lames qui s’étendent sur la plage

en formant une écume bouillonnante.

«Enfin, la pirogue est mise à l’eau, et tous les noirs s’embarquent

prestement, pendant que le féticheur, debout sur le rivage, cherche à

calmer le démon de la barre par des gestes et des invocations.

«L’équipage de ces embarcations est généralement composé de douze à

seize hommes, dont dix ou quatorze rameurs, plus l’homme de barre qui

est armé d’un aviron de queue, en guise de gouvernail. Les hommes sont

assis sur le bord du canot, et, munis de pagayes, ils nagent en cadence

et avec un ensemble parfait. Chaque fois qu’ils plongent la palette dans

les flots, ils font une profonde inspiration, et, en se relevant, ils

expirent bruyamment, et en mesure, en faisant passer l’air entre leurs

dents entr’ouvertes, et produisant ainsi un sifflement prolongé. Dans

les moments périlleux, ils s’excitent mutuellement en poussant de grands

cris.

«Le passage de la barre étant toujours dangereux, ils obéissent

ponctuellement au moindre signe du pilote. Celui-ci veille l’instant

propice pour en sortir avec les meilleures chances; aussi la pirogue

reste-t-elle souvent stationnaire pendant quelques minutes en dedans de

la barre, laissant passer les lames sous sa quille, à mesure qu’elles se

présentent. Puis, tout à coup, à un indice particulier, le pilote,

reconnaissant un moment favorable, pousse un cri, et toutes les pagayes

frappent violemment les ondes furieuses. Les noirs, animés par leurs

exclamations inarticulées, font des efforts si vigoureux qu’ils

paraissent surhumains. Pendant ce temps, le pilote, debout et regardant

la haute mer, donne des ordres, en même temps qu’il fait des gestes de

la main droite, comme pour calmer les vagues frémissantes. Dès que la

barre est passée, les noirs lèvent leurs pagayes en l’air, puis se

mettent à ramer de la façon tranquille et cadencée qui leur est

habituelle.

«Généralement l’obstacle est plus facile à franchir lorsqu’on vient de

terre que lorsqu’on veut débarquer. Il arrive souvent, surtout dans la

mauvaise saison, qu’une lame vient balayer la pirogue et tremper

entièrement le malheureux passager.

«Lorsqu’il atterrit, les derniers rouleaux poussent l’embarcation avec

une rapidité vertigineuse sur la plage. Dès que l’avant a touché, toutes

les pagayes sont vivement lancées à terre, les noirs se jettent à l’eau,

prennent rapidement l’Européen par la ceinture et le transportent sur le

sol.»

A Lagos, les difficultés se compliquent par la présence de bancs de

sable qui se trouvent en face de la rivière. Les navires ne calant pas

trop peuvent être remorqués en rivière. Le remorqueur, au lieu de mettre

le cap sur l’embouchure, va à l’est, puis revient vers l’entrée, voguant

parallèlement à la côte, entre les bancs de sable et la terre ferme.

Plusieurs navires ont péri, par suite d’une fausse manœuvre, dans ce

passage.

A Lagos et à Wydah, les requins pullulent dans la barre. En cas

d’accident, on risque fort d’être la proie du requin qui, en ces

endroits, rôde sans cesse, «menaçant, comme dit Lacépède, de sa gueule

énorme et dévorante les infortunés navigateurs exposés aux horreurs du

naufrage».

La barre était mauvaise lorsque je la passai. Grâce à Dieu, qui protége

les siens, l’habileté de nos rameurs nous sauva du danger, et nous en

fûmes quittes pour quelques éclaboussures lancées par la vague

courroucée.

Lagos est bâtie sur une île formée par l’Ogoun et par la lagune. Nous

parlerons de la ville plus tard; pour le moment, bornons-nous à quelques

considérations géologiques.

Le sol de l’île est un mélange de sable fin et de bourbe desséchée,

dénotant un terrain d’alluvion. Il est marécageux en bien des endroits,

même au centre de la ville. Partout, sur cette côte, on retrouve les

mêmes éléments; il est facile de constater qu’une large bande du

littoral est de formation relativement récente. Évidemment le continent

empiète ici sur l’Océan. M. Freeman, ancien gouverneur de Lagos, disait

à M. Borghéro «qu’en comparant les cartes de cette côte dressées par les

Portugais au temps de la découverte, avec les observations actuelles,

l’ancien littoral correspondrait à présent au milieu de la lagune de

Badagry à Lagos, environ _deux milles plus au nord_». (BORGHÉRO.)

Pour se rendre compte de ce que la nature a dû produire en ces lieux, il

n’y a qu’à faire attention au travail incessant de la mer et des

rivières; travail qui a certainement amené des résultats considérables

dans le cours des siècles passés.

Si l’on creuse à quelque profondeur, sur le rivage, on s’assure que le

sous-sol de la côte actuelle a pour base des bancs de madrépores. Sur

ces bancs, les vagues de l’Océan ont accumulé le sable; et ainsi s’est

formée à la longue une bande de terrain, souvent très-étroite, qui

constitue aujourd’hui le littoral.

Dès que cette bande exista, les eaux des rivières n’eurent plus

d’écoulement vers la mer; elles inondèrent les plaines basses qui

formaient l’ancienne côte. Peu à peu, les charriages de ces mêmes

rivières apportèrent un commencement de végétation; les marécages et les

lagunes devinrent tels que nous les voyons.

Le travail des rivières continue toujours. Tous les ans, quand les

pluies ont grossi leurs eaux, elles soulèvent le sol sur la rive, dans

les contrées de l’intérieur, en détachent des parties plus ou moins

considérables et les charrient vers la côte. On voit alors des masses

d’herbes et d’arbustes descendre le cours de la lagune, sous forme

d’îles flottantes, et aller s’ajouter aux autres herbes qui forment

ainsi de vastes plaines marécageuses. Buffon semble avoir voulu peindre

la côte des Esclaves, lorsqu’il a écrit: «Dans toutes les parties

basses, des eaux mortes et croupissantes, faute d’être conduites et

dirigées, des terrains fangeux, qui, n’étant ni solides ni liquides,

sont inabordables et demeurent également inutiles aux habitants de la

terre et des eaux; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques et

fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux et servent de repaire

aux animaux immondes... Plus loin s’étendent des espèces de landes, des

savanes qui n’ont rien de commun avec nos prairies; les mauvaises herbes

y surmontent, y étouffent les bonnes; ce n’est point ce gazon fin qui

semble faire le duvet de la terre, ce n’est point cette pelouse émaillée

qui annonce sa brillante fécondité; ce sont des végétaux agrestes, des

herbes dures, épineuses, entrelacées les unes aux autres, qui semblent

moins tenir à la terre qu’elles ne tiennent entre elles, et qui se

dessèchent et repoussent successivement les unes sur les autres, forment

une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route... La

nature brute...»

La plaine s’étend à perte de vue vers le nord, avec de légères

ondulations. Pas de montagnes, pas de collines, pas de pierres même

jusqu’à une grande distance de la côte. M. Borghéro signale le point où

il remarqua la première roche, en se rendant à Abomey. C’est au delà de

Toffo, par 7° 10′ de latitude nord. «Depuis la mer jusqu’à cet endroit

on ne trouve pas une seule pierre, dit-il. Le terrain est toujours

d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des montagnes

encore inexplorées; mais dans le lit de ce ruisseau l’on découvre une

espèce de roche volcanique, qui reparaît plus loin en avançant vers le

nord.»

On ne rencontre d’élévation importante que vers le huitième degré.

Un coup d’œil jeté sur la carte nous montre le rivage formant une digue

aux eaux venues de l’intérieur, et ne leur laissant que trois issues

vers l’Océan: l’une située à l’est de Grand-Popo; la seconde, à Lagos;

la troisième, à l’est de Léké. Les légendes et les chants populaires du

Dahomey supposent qu’il en existait une autre jadis à Kotonou.

Du Volta au Niger, la lagune court parallèlement à la côte, sur toute la

longueur. Autrefois elle continuait partout sans interruption.

Aujourd’hui, par suite de charriages et d’atterrissements successifs, il

y a solution de continuité entre Flaoué et Porto-Ségouro, ainsi qu’à

Godomé. Ce dernier barrage est de date récente; des blancs m’ont raconté

qu’ils étaient allés de Porto-Novo à Wydah sans quitter la pirogue, le

barrage n’interceptant pas encore les communications par la lagune.

Le travail de transformation qui s’opère sur la côte par le charriage

des rivières explique comment ont dû s’établir ce barrage et celui qui,

à Kotonou, a séparé la lagune de la mer. Il explique aussi le phénomène

dont mon frère parle dans le _Contemporain_:

«Un soir, dit-il, Aboupo et sa suite (ils venaient d’arriver sur le

territoire où ils fondèrent Porto-Novo) entendirent un fracas

épouvantable; ils se crurent attaqués par le roi d’Ardres et s’enfuirent

en toute hâte vers Ajjéra. Pendant deux jours, ils n’osèrent pas

reparaître: un noir se hasarda enfin à travers les hautes herbes, se

glissa dans la ville (Porto-Novo) qu’il trouva déserte, et vit avec

surprise la rivière large et profonde qui passait tout auprès; il

rapporta la nouvelle à Aboupo, et cette lagune fut appelée

Ahouan-ga-gi.» Évidemment, les anciens passages s’étaient obstrués, et

la lagune venait de se créer un nouveau déversoir.

Toutes ces observations appellent la conclusion que Buffon donne à la

description citée plus haut. «Desséchons ces marais, dit le savant

naturaliste, animons ces eaux mortes en les faisant couler; formons-en

des ruisseaux, des canaux... Mettons le feu à cette bourre superflue...

bientôt, au lieu du jonc, du nénufar dont le crapaud composait son

venin, nous verrons paraître les herbes douces et salutaires.»

La lagune s’élargit en certains endroits de manière à former de

véritables lacs, présentant des nappes d’une étendue de plusieurs

kilomètres. Elle s’étend de la sorte: 1º près de Quittah; 2º au nord de

Porto-Segouro, où on lui donne le nom d’Hacco; 3º près de Grand-Popo; 4º

au nord de Kotonou (grand lac ou Nokhoué); 5º à l’ouest de Porto-Novo;

6º à Lagos...

Il faut noter avec M. Borghéro que les lagunes, à l’est de Lagos,

diffèrent notablement de celles qui sont à l’ouest. En général, les

premières sont beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles

se rétrécissent et n’offrent plus qu’un étroit canal. Au lieu d’avoir,

comme les autres, des bords inaccessibles, la terre est ici facile à

aborder. Des arbres gigantesques poussent jusqu’auprès de l’eau et

maintiennent le sol ferme.

* * * * *

CLIMAT. Le climat du pays que nous étudions est chaud et humide:

insalubre par conséquent. M. le docteur Féris dit, avec l’autorité de

son savoir et de son expérience, que «la côte des Esclaves est pour

l’Européen _un des pays les plus malsains de l’univers_».

Voici, en résumé, les conditions climatériques: humidité considérable,

électricité développée, élévation de température; et cela, non pas un

jour et durant une saison seulement, mais constamment, toute l’année.

Cette constance de la chaleur et des autres phénomènes atmosphériques

impressionne l’organisme et lui devient fatale. Des Européens que j’ai

vus arriver à la côte, quelques-uns succombèrent après peu de jours;

d’autres, après quelques mois; ceux qui résistaient aux épreuves de

l’acclimatation voyaient leurs forces baisser et leur sang s’appauvrir;

finalement, après quatre ou cinq ans, ils étaient obligés d’aller

demander à l’air natal de nouvelles forces pour subir de nouvelles

épreuves.

La température moyenne de l’année est de 26° environ. Elle est

inférieure à celle des tropiques, mais beaucoup plus fatigante; car elle

se fait sentir constamment avec intensité: ce qui n’a pas lieu sous les

tropiques. A la côte des Esclaves, la moyenne des écarts journaliers ne

dépasse qu’exceptionnellement 3 ou 4°; nuit et jour, constamment, le

thermomètre reste, à peu de chose près, entre 25 et 35°.

La brise de mer souffle régulièrement de neuf heures du matin jusqu’au

soir et rend la chaleur supportable. Ce sont les brises du sud-ouest qui

dominent. Quand elles manquent, on étouffe.--La nuit, la brise vient de

terre.

* * * * *

SAISONS. Immédiatement sous les tropiques, il n’y a que deux saisons: la

saison sèche, quand le soleil est au zénith, et la saison des pluies,

quand, le soleil s’éloignant, les vapeurs se condensent dans l’air et se

réduisent en pluie.

Le soleil, dans sa marche sur l’écliptique, passe deux fois par an au

zénith des contrées plus rapprochées de l’équateur, et produit deux

saisons sèches, que suivent deux saisons humides. Il en est ainsi à la

côte des Esclaves. Le soleil y arrive au zénith vers le 11 ou 12 mars;

il y revient le 1er ou le 2 septembre. De là quatre saisons:

1º _Grande saison des pluies_: du 15 mars au 15 juillet;

2º _Petite saison sèche_: du 15 juillet au 15 septembre;

3º _Petite saison des pluies_: du 15 septembre à décembre;

4º _Grande saison sèche_: du commencement de décembre au 15 mars.

La grande saison des pluies est l’époque des tornades et des mauvaises

barres, surtout en avril et mai. La fin de la petite saison des pluies

est signalée aussi par quelques orages. Les noirs distinguent ces deux

saisons; ils appellent la première: la saison proprement dite des pluies

(en nago _ako odjo_, saison de la pluie), et la seconde: saison de

petites pluies (_arokouro_, pluies insignifiantes, pluie quelconque).

Les noirs parlent aussi de la saison sèche (_éwo éroun_); et, dans la

saison sèche, ils distinguent la période durant laquelle souffle

l’harmatan (_éwo oye_). Cette brise du nord-est se fait sentir surtout

en janvier et en février, desséchant tout, jusque dans l’intérieur des

maisons, où l’on entend craquer les portes, les fenêtres et les bambous.

Les feuilles des arbres se crispent et tombent comme grillées. Les

lèvres se dessèchent, ainsi que la bouche et la gorge; une soif

intolérable tourmente sans cesse, la peau se gerce. Et pourtant c’est la

saison la plus favorable à la santé. C’est aussi le moment des belles

barres, car alors la mer est presque plate.

L’approche de l’harmatan est annoncée par un épais brouillard de

poussière qui, jusqu’à dix ou onze heures, cache les rayons du soleil.

Cet astre s’entrevoit comme un disque rouge à travers la brume: on le

distingue à peine.

L’harmatan est chassé par des brises de sud-ouest dont la fraîcheur est

d’autant plus sensible que le corps, étant desséché, en est devenu bien

plus impressionnable. «Quand le vent souffle, on a froid», disent les

nègres. Sous l’influence de ces variations du vent, je les ai vus

grelotter par 25° au-dessus de zéro. Je suis assuré que, si on leur

demandait quelle saison on peut appeler la saison froide, ils

nommeraient celle de l’harmatan.

* * * * *

TORNADES. La mer n’est pas seule à avoir des emportements: à l’époque où

elle inspire les plus cruelles appréhensions par les mauvaises barres,

en avril et en mai, le vent a des fureurs terribles dans ces ouragans

que l’on est convenu de désigner par le nom particulier de _tornades_,

nom qui indique le mouvement giratoire du vent et des nuages, tournant

du nord-est à l’est et au sud, et revenant souvent au nord-est après

avoir fait un tour complet du compas.

Avant l’orage, l’air est lourd, la chaleur accablante; un calme

léthargique règne dans l’atmosphère; «on dirait que l’univers, cet

immense géant, fatigué par l’élévation constante de la température, n’a

même plus la force de respirer[2]».

[2] FÉRIS.

Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un point noir

apparaît. Ce point s’élève au-dessus de l’horizon; il s’accroît

rapidement, prend une forme circulaire; il s’étend en tournant; le vent

se déchaîne avec violence; la pluie tombe à torrents. On entend dans le

lointain comme le bruit strident des grelots, au milieu d’un sourd

murmure: ce sont les frémissements de la tempête qui se précipite à

travers les forêts. Et les grondements prolongés du tonnerre

s’interrompent à court intervalle, par des coups brusques, saccadés et

retentissants; et de brillants éclairs sillonnent la nue, ou répandent

une nappe lumineuse sur les nuages épais. Toutes les forces de la nature

semblent s’être déchaînées avec fureur: c’est un bouleversement

tumultueux et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures de temps.

Bientôt le ciel s’éclaircit, et un calme réparateur succède à la

tourmente. L’air est plus frais et plus agréable; on respire plus à

l’aise; le corps, aussi bien que la nature, goûte un repos dont il avait

grand besoin.

Après la tornade, on constate les désastres. Je ne citerai qu’un exemple

de ce qui arrive parfois.

«Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée de coups de

tonnerre effrayants, s’abattit sur cette maison (habitation des

missionnaires à Porto-Novo), sur la chapelle et sur l’école, souleva les

toitures et en emporta les débris à plusieurs centaines de mètres. En

quelques minutes, nous nous trouvâmes sans abri et exposés à une pluie

diluvienne. Un missionnaire et un frère contractèrent, en cette

circonstance, de dangereuses maladies. Les dégâts furent considérables.»

M. Courdioux, supérieur de la mission, écrivait cela de Porto-Novo même.

Pour bien comprendre la nouvelle qu’il annonce, il faut savoir que la

maison dont il s’agit est longue d’une trentaine de mètres, et qu’elle

était couverte de tôles gondolées, clouées aux solives de la charpente.

Les solives furent en partie brisées et arrachées; les plaques de tôle,

arrachées aussi et tordues, volèrent dans les champs environnants.

D’ordinaire, il est vrai, on n’a pas à déplorer des accidents de cette

gravité; mais peu de maisons sont aussi solidement installées. On

imaginera aisément en quel triste état les tornades mettent les toitures

en feuilles de palmier des cases des nègres. Heureusement, les tornades

très-violentes ne sont pas nombreuses, bien qu’on en compte huit ou dix

tous les ans, capables de causer de grands ravages.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 6 / 101 题