Vous cependant,--tandis qu'une pompe sacrée

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

POÉSIE

X

TOUS DROITS RÉSERVÉS

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE

D'APRÈS LES DESSINS DE

FRANÇOIS FLAMENG

POÉSIE

X

LA LÉGENDE DES SIÈCLES

IV

[Illustration]

PARIS

ÉDITION HETZEL-QUANTIN

LIBRAIRIE L. HÉBERT

ALEXANDRE HOUSSIAUX, SUCCESSEUR

7, RUE PERRONET, 7

XLV

CHANGEMENT D'HORIZON

Homère était jadis le poëte; la guerre

Était la loi; vieillir était d'un cœur vulgaire;

La hâte des vivants et leur unique effort

Était l'embrassement tragique de la mort.

Ce que les dieux pouvaient donner de mieux à l'homme,

C'était un grand linceul libérateur de Rome,

Ou quelque saint tombeau pour Sparte et pour ses lois;

L'adolescent hagard se ruait aux exploits;

C'était à qui ferait plus vite l'ouverture

Du sépulcre, et courrait cette altière aventure.

La mort avec la gloire, ô sublime présent!

Ulysse devinait Achille frémissant;

Une fille fendait du haut en bas sa robe,

Et tous criaient: Voilà le chef qu'on nous dérobe!

Et la virginité sauvage de Scyros

Était le masque auguste et fatal des héros;

L'homme était pour l'épée un fiancé fidèle.

La muse avait toujours un vautour auprès d'elle;

Féroce, elle menait aux champs ce déterreur;

Elle était la chanteuse énorme de l'horreur,

La géante du mal, la déesse tigresse,

Le grand nuage noir de l'azur de la Grèce;

Elle poussait aux cieux des cris désespérés;

Elle disait: Tuez! tuez! tuez! mourez!

Des chevaux monstrueux elle mordait les croupes,

Et, les cheveux au vent, s'effarait sur les groupes

Des hommes dieux étreints par les héros titans;

Elle mettait l'enfer dans l'œil des combattants,

L'éclair dans le fourreau d'Ajax, et des courroies

Dans les pieds des Hectors traînés autour des Troies;

Pendant que les soldats touchés du dard sifflant,

Pâles, tombaient, avec un ruisseau rouge au flanc,

Que les crânes s'ouvraient comme de sombres urnes,

Que les lances trouaient son voile aux plis nocturnes,

Que les serpents montaient le long de son bras blanc,

Que la mêlée entrait dans l'olympe en hurlant,

Elle chantait, terrible et tranquille, et sa bouche

Fauve bavait du sang dans le clairon farouche;

Et les casques, les tours, les tentes, les blessés,

Les noirs fourmillements de morts dans les fossés,

Les tourbillons de chars et de drapeaux, les piques

Et les glaives, volaient dans ses souffles épiques.

La muse est aujourd'hui la Paix, ayant les reins

Sans cuirasse et le front sous les épis sereins;

Le poëte à la mort dit: Meurs, guerre, ombre, envie!--

Et chasse doucement les hommes vers la vie;

Et l'on voit de ses vers, goutte à goutte, des pleurs

Tomber sur les enfants, les femmes et les fleurs,

Et des astres jaillir de ses strophes volantes;

Et son chant fait pousser des bourgeons verts aux plantes,

Et ses rêves sont faits d'aurore, et, dans l'amour,

Sa bouche chante et rit, toute pleine de jour.

*

En vain, montrant le poing dans tes mornes bravades,

Tu menaces encor, noir passé; tu t'évades!

C'est fini. Les vivants savent que désormais,

S'ils le veulent, les plans hideux que tu formais

Crouleront, qu'il fait jour, que la guerre est impie,

Et qu'il faut s'entr'aider, car toujours l'homme expie

Ses propres lâchetés, ses propres trahisons;

Ce que nous serons sort de ce que nous faisons.

Moi, proscrit, je travaille à l'éclosion sainte

Des temps où l'homme aura plus d'espoir que de crainte

Et contemplera l'aube, afin de s'ôter mieux

L'enfer du cœur, ayant le ciel devant les yeux.

XLVI

LA COMÈTE

--1759--

Il avait dit:--Tel jour cet astre reviendra.

Quelle huée! Ayez pour Vishnou, pour Indra,

Pour Brahma, pour Odin ou pour Baal un culte;

Affirmez par le fer, par le feu, par l'insulte,

L'idole informe et vague au fond des bleus éthers

Et tous les Jéhovahs et tous les Jupiters

Échoués dans notre âme obscure sur la grève

De Dieu, gouffre où le vrai flotte et devient le rêve;

Sur les Saint-Baboleyns et sur les Saint-Andrés

Soyez absurde et sombre autant que vous voudrez;

Dites que vous avez vu, parmi les mouettes

Et les aigles, passer dans l'air des silhouettes

De maisons qu'en leurs bras tenaient des chérubins;

Dites que pour avoir aperçu dans leurs bains

Des déesses, rondeurs célestes, gorges blanches,

On est cerf à jamais errant parmi les branches;

Croyez à tout, aux djinns, aux faunes, aux démons

Apportant Dieu tremblant et pâle sur les monts;

Soyez bonze au Tonkin, mage dans les Chaldées;

Croyez que les Lédas sont d'en haut fécondées

Et que les cygnes font aux vierges des enfants;

Donnez l'Égypte aux bœufs et l'Inde aux éléphants;

Affirmez l'oignon Dieu, Vénus, Ève, et leur pomme,

Et le soleil cloué sur place par un homme

Pour offrir un plus long carnage à des soldats;

Inventez des korans, des talmuds, des védas,

Soyez un imposteur, un charlatan, un fourbe,

C'est bien. Mais n'allez pas calculer une courbe,

Compléter le savoir par l'intuition,

Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon

Passe, astre formidable, à travers les étoiles,

N'allez pas mesurer le trou qu'il fait aux toiles

Du grand plafond céleste, et rechercher l'emploi

Qu'il a dans ce chaos, d'où sort la vaste loi;

Laissez errer là-haut la torche funéraire;

Ne questionnez point sur son itinéraire

Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu;

Ne lui demandez pas: Où vas-tu? D'où viens-tu?

Ne faites pas, ainsi que l'essaim sur l'Hymète,

Rôder le chiffre en foule autour de la comète;

Ne soyez pas penseur, ne soyez pas savant,

Car vous seriez un fou. Docte, obstiné, rêvant,

Ne faites pas lutter l'espace avec le nombre;

Laissez ses yeux de flamme à ce masque de l'ombre;

Ne fixez pas sur eux vos yeux; et, ce manteau

De lueur où s'abrite un sombre incognito,

Ne le soulevez pas, car votre main savante

Y trouverait la vie et non pas l'épouvante,

Et l'homme ne veut point qu'on touche à sa terreur;

Il y tient; le calcul l'irrite; sa fureur

Contre quiconque cherche à l'éclairer, commence

Au point où la raison ressemble à la démence;

Alors il a beau jeu. Car imagine-t-on

Rien qui semble ici-bas mieux fait pour Charenton

Qu'un ascète perdu dans des recherches sombres

Après le chiffre, après le rêve, après des ombres,

Guetteur pâle, appliquant des verres grossissants

Aux faits connus, aux faits possibles, au bon sens,

Regardant le ciel spectre au fond du télescope,

Chez les astres voyant, chez les hommes myope!

Quoi de plus ressemblant aux insensés que ceux

Qui, voyant les secrets d'en haut venir vers eux,

Marchent à leur rencontre et donnent aux algèbres

L'ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres,

Et, sondant l'infini, mer qui veut se voiler,

Disent à la science impassible d'aller

Voir de près telle ou telle étoile voyageuse,

Et de ne revenir, ruisselante plongeuse,

De l'abîme qu'avec cette perle, le vrai!

D'ailleurs, ce diamant, cet or, ce minerai,

Le réel, quel mineur le trouve? Qui donc creuse

Et fouille assez avant dans la nature affreuse

Pour pouvoir affirmer quoi que ce soit? Hormis

L'autel connu, les jougs sacrés, les dieux permis,

Et le temple doré que la foule contemple,

Et l'espèce de ciel qui s'adapte à ce temple,

Rien n'est certain. Est-il rien de plus surprenant

Qu'un rêveur qui demande au mystère tonnant,

A ces bleus firmaments où se croisent les sphères,

De lui conter à lui curieux leurs affaires,

Et qui veut avec l'ombre et le gouffre profond

Entrer en pourparlers pour savoir ce qu'ils font,

Quel jour un astre sort, quel jour un soleil rentre,

Et qui, pour éclairer l'immensité de l'antre

Où la Pléiade avec Sirius se confond,

Allume sa chandelle et dit: J'ai vu le fond!

Un pygmée à ce point peut-il être imbécile?

Oui, Cardan de Pavie, Hicétas de Sicile

Furent extravagants; mais, parmi les songeurs

Qui veillent, épiant les nocturnes rougeurs,

En est-il un, parmi les pires, qui promette

Le retour de ce monstre éperdu, la comète?

La comète est un monde incendié qui court,

Furieux, au delà du firmament trop court;

Elle a la ressemblance affreuse de l'épée;

Est-ce qu'on ne voit pas que c'est une échappée?

Peut-être est-ce un enfer dans le ciel envolé.

Ah! vous ouvrez sa porte! Ah! vous avez sa clé!

Comme du haut d'un pont on voit l'eau fuir sous l'arche,

Vous voyez son voyage et vous suivez sa marche;

Vous distinguez de loin sa sinistre maison;

Ah! vous savez au juste et de quelle façon

Elle s'évade et prend la fuite dans l'abîme!

Ce qu'ignorait Jésus, ce que le Kéroubime

Ne sait pas, ce que Dieu connaît, vous le voyez!

Les yeux d'une lumière invisible noyés,

Pensif, vous souhaitez déjà la bienvenue

Dans notre gouffre d'ombre à l'immense inconnue!

Vous savez le total quand Dieu jette les dés!

Quoi! cet astre est votre astre, et vous lui défendez

De s'attarder, d'errer dans quelque route ancienne,

Et de perdre son temps, et votre heure est la sienne!

Ah! vous savez le rhythme énorme de la nuit!

Il faut que ce volcan échevelé qui fuit,

Que cette hydre, terreur du Cancer et de l'Ourse,

Se souvienne de vous au milieu de sa course

Et tel jour soit exacte à votre rendez-vous!

Quoi! pour avoir, ainsi qu'à l'épouse l'époux,

Donné vos nuits à l'âpre algèbre, quoi! pour être

Attentif au zénith comme au dogme le prêtre,

Quoi! pour avoir pâli sur les nombres hagards

Qui d'Hermès et d'Euclide ont troublé les regards,

Vous voilà le seigneur des profondes contrées!

Vous avez dans la cage horrible vos entrées!

Vous pouvez, grâce au chiffre escorté de zéros,

Prendre aux cheveux l'étoile à travers les barreaux!

Vous connaissez les mœurs des fauves météores,

Vous datez les déclins, vous réglez les aurores,

Vous montez l'escalier des firmaments vermeils,

Vous allez et venez dans la fosse aux soleils!

Quoi! vous tenez le ciel comme Orphée une lyre!

En vertu des bouquins qu'on peut sur les quais lire,

Qui sur les parapets s'étalent tout l'été

Feuilletés par le vent sans curiosité,

Vous atome, âme aveugle à tâtons élargie,

De par Bezout, de par l'X et l'Y grec, magie

Dont l'infâme grimoire emplit votre grenier,

Vous nain, vous avez fait l'Infini prisonnier!

Votre altière hypothèse à vos calculs l'attelle!

Vous savez tout! Le temps que met l'aube immortelle

A traverser l'azur d'un bout à l'autre bout,

Ce qui, dans les chaos, couve, fermente et bout,

Le bouvier, le lion, le chien, les dioscures,

La possibilité des rencontres obscures,

L'empyrée en tous sens par mille feux rayé,

Les cercles que peut faire un satan ennuyé

En crachant dans le puits de l'abîme, les ondes

Du divin tourbillon qui tourmente les mondes

Et les secoue ainsi que le vent le sapin,

Vous avez tout noté sur votre calepin!

Vous êtes le devin d'en haut, le cicérone

Du pâle Aldebaran inquiet sur son trône!

Vous êtes le montreur d'Allioth, d'Arcturus,

D'Orion, des lointains univers apparus,

Et de tous les passants de la forêt des astres!

Vous en savez plus long que les grands Zoroastres

Et qu'Esdras qui hantait les chênes de Membré;

Vous êtes le cornac du prodige effaré;

La comète est à vous; vous êtes son pontife;

Et vous avez lié votre fil à la griffe

De cet épouvantable oiseau mystérieux,

Et vous l'allez tirer à vous du fond des cieux!

Londre, offre ton Bedlam! Paris, ouvre Bicêtre!

Tout cela s'écroula sur Halley.

Votre ancêtre,

O rêveurs! c'est le noir Prométhée, et vos cœurs,

Mordus comme le sien par les vautours moqueurs,

Saignent, et vous avez au pied la même chaîne;

L'homme a pour les chercheurs un Caucase de haine;

Empédocle est toujours brûlé par son volcan;

Tous les songeurs, marqués au front, mis au carcan,

Râlent sur l'éternel pilori des génies

Et des fous. Ce Halley, certes, qu'aux gémonies

Rome eût traîné, qu'Athène au cloaque eût poussé,

Était impie, à moins qu'il ne fût insensé!

Jamais homme ici-bas ne s'était vu proscrire

Par un si formidable et sombre éclat de rire;

Tout l'accabla, les gens légers, les sérieux,

Et les grands gestes noirs des prêtres furieux.

Quoi! cet homme saurait ce que la bible ignore!

La vaste raillerie est un dôme sonore

Au-dessus d'une tête, et ce sinistre mur

Parle et de mille échos emplit un crâne obscur.

C'est ainsi que le rire, infâme et froid visage,

Parvient à faire un fou de ce qui fut un sage.

Halley morne s'alla cacher on ne sait où.

Avait-il été sage et fut-il vraiment fou?

On ne sait. Le certain c'est qu'il courba la tête

Sous le sarcasme, atroce et joyeuse tempête,

Et qu'il baissa les yeux qu'il avait trop levés.

Les petits enfants nus courant sur les pavés

Le suivaient, et la foule en tumulte accourue

Riait quand il passait le soir dans quelque rue,

Et l'on disait: C'est lui! chacun voulant punir

L'homme qui voit de loin une étoile venir.

C'est lui! le fou! Les cris allaient jusqu'aux nuées;

Et le pauvre homme errait triste sous les huées.

Il mourut.

L'ombre est vaste et l'on n'en parla plus.

L'homme que tout le monde insulte est un reclus,

On l'évite vivant et mort on le rature.

Ce noir vaincu rentra dans la sombre nature;

Il fut ce qui s'en va le soir sous l'horizon;

On le mit dans un coin quelconque d'un gazon

A côté d'une église obscure, vraie ou fausse;

Et la blême ironie autour de cette fosse

Voleta quelque temps, étant chauve-souris;

Un mort donne fort peu de joie aux beaux esprits;

Un cercueil bafoué ne vaut pas qu'on s'en vante;

Ce qui plaît, c'est de voir saigner la chair vivante;

Contre ce qui n'est plus pourquoi s'évertuer,

Et, quand un homme est mort, à quoi bon le tuer?

Que sert d'assassiner de l'ombre et de la cendre?

Donc chez les vers de terre on le laissa descendre;

La haine s'éteignit comme toute rumeur;

On finit par laisser tranquille ce dormeur,

Et tu t'en emparas, profonde pourriture;

Ce jouet des vivants tomba dans l'ouverture

De l'inconnu, silence, ombre où s'épanouit

La grande paix sinistre éparse dans la nuit;

Et l'herbe, ce linceul, l'oubli, ce crépuscule,

Eurent vite effacé ce tombeau ridicule.

L'oubli, c'est la fin morne; on oublia le nom,

L'homme, tout, ce rêveur, digne du cabanon,

Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage

Des astres qui n'ont point d'orbite et n'ont point d'âge,

Ces soleils à travers les chiffres aperçus;

Et la ronce se mit à pousser là-dessus.

Un nom, c'est un haillon que les hommes lacèrent,

Et cela se disperse au vent.

Trente ans passèrent.

On vivait. Que faisait la foule? Est-ce qu'on sait?

Et depuis bien longtemps personne ne pensait

Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe.

Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe,

A l'heure où sous le grand suaire tout se tait,

Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était

Dans l'année annoncée et prédite, et la cime

Des monts eut un reflet étrange de l'abîme

Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur,

Et la blancheur devint lumière, et dans l'azur

La clarté devint pourpre, et l'on vit poindre, éclore,

Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore

Qui se mit à monter dans le haut firmament

Par degrés et sans hâte et formidablement;

Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent

Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent;

Et soudain, comme un spectre entre en une maison,

Apparut, par-dessus le farouche horizon,

Une flamme emplissant des millions de lieues,

Monstrueuse lueur des immensités bleues,

Splendide au fond du ciel brusquement éclairci,

Et l'astre effrayant dit aux hommes: Me voici!

XLVII

UN POËTE EST UN MONDE

Un poëte est un monde enfermé dans un homme.

Plaute en son crâne obscur sentait fourmiller Rome;

Mélésigène, aveugle et voyant souverain

Dont la nuit obstinée attristait l'œil serein,

Avait en lui Calchas, Hector, Patrocle, Achille;

Prométhée enchaîné remuait dans Eschyle;

Rabelais porte un siècle; et c'est la vérité

Qu'en tout temps les penseurs couronnés de clarté

Les Shakspeares féconds et les vastes Homères,

Tous les poëtes saints, semblables à des mères,

Ont senti dans leurs flancs des hommes tressaillir,

Tous, l'un le roi Priam et l'autre le roi Lear.

Leur fruit croît sous leur front comme au sein de la femme.

Ils vont rêver aux lieux déserts; ils ont dans l'âme

Un éternel azur qui rayonne et qui rit;

Ou bien ils sont troublés, et dans leur sombre esprit

Ils entendent rouler des chars pleins de tonnerres.

Ils marchent effarés, ces grands visionnaires.

Ils ne savent plus rien, tant ils vont devant eux,

Archiloque appuyé sur l'iambe boiteux,

Euripide écoutant Minos, Phèdre et l'inceste.

Molière voit venir à lui le morne Alceste,

Arnolphe avec Agnès, l'aube avec le hibou,

Et la sagesse en pleurs avec le rire fou.

Cervantes pâle et doux cause avec don Quichotte;

A l'oreille de Job Satan masqué chuchote;

Dante sonde l'abîme en sa pensée ouvert;

Horace voit danser les faunes à l'œil vert;

Et Marlow suit des yeux au fond des bois l'émeute

Du noir sabbat fuyant dans l'ombre avec sa meute.

Alors, de cette foule invisible entouré,

Pour la création le poëte est sacré.

L'herbe est pour lui plus molle et la grotte plus douce;

Pan fait plus de silence en marchant sur la mousse;

La nature, voyant son grand enfant distrait,

Veille sur lui; s'il est un piége en la forêt,

La ronce au coin du bois le tire par la manche

Et dit: Ne va pas là! Sous ses pieds la pervenche

Tressaille; dans le nid, dans le buisson mouvant,

Dans la feuille, une voix, vague et mêlée au vent,

Murmure:--C'est Shakspeare et Macbeth!--C'est Molière

Et don Juan!--C'est Dante et Béatrix!--Le lierre

S'écarte, et les halliers, pareils à des griffons,

Retirent leur épine, et les chênes profonds,

Muets, laissent passer sous l'ombre de leurs dômes

Ces grands esprits parlant avec ces grands fantômes.

XLVIII

LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Dors! nous t'irons chercher!--Ce jour viendra peut-être!

Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître;

Car notre œil s'est mouillé de ton destin fatal,

Et, sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme,

Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme

Qui t'arrache à ton piédestal.

Oh! va, nous te ferons de belles funérailles!

Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles,

Nous en ombragerons ton cercueil respecté.

Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie,

Et nous t'amènerons la jeune poésie

Chantant la jeune liberté.

_Ode à la Colonne._--Octobre 1830.

LE RETOUR DE L'EMPEREUR

I

Après la dernière bataille,

Quand, formidables et béants,

Six cents canons sous la mitraille

Eurent écrasé les géants;

Dans ces jours où caisson qui roule,

Blessés, chevaux, fuyaient en foule,

Où l'on vit choir l'aigle indompté,

Et, dans le bruit et la fumée,

Sous l'écroulement d'une armée,

Plier Paris épouvanté;

Quand la vieille garde fut morte,

Trahi des uns, de tous quitté,

Le grand empereur, sans escorte,

Rentra dans la grande cité.

Dans l'ancien palais Élysée

Il s'arrêta, l'âme épuisée;

Et, n'attendant plus de secours,

Repoussant la guerre civile,

Avant de sortir de sa ville,

Triste, il la contempla trois jours.

Sa tête enfin était courbée.

Plus de triomphes! plus de cris!

Sa popularité tombée

Couvrait sa gloire de débris.

Partout l'abandon et la haine!

Le soir, quelque passant à peine,

S'arrêtant, mais sans approcher,

Dans le palais cherchant le maître,

A travers la haute fenêtre

Regardait son ombre marcher.

Durant ces heures solennelles,

Tandis qu'il sondait son malheur,

L'œil des muettes sentinelles

L'interrogeait avec douleur.

Soldats toujours prêts pour la lutte,

Hélas! ils comptaient de sa chute

Chaque symptôme avant-coureur;

Et, comme un jour qui se retire,

Ils voyaient s'effacer l'empire

Dans le regard de l'empereur!

Adieu ses légions sans nombre!

Adieu ses camps victorieux!

Il se sentait poussé vers l'ombre

Par un souffle mystérieux.

La nuit, sa fièvre était sans trêves;

Il voyait flotter dans ses rêves

Le spectre d'un rocher lointain.

Déjà, l'âme d'angoisses pleine,

Il entrevoyait Sainte-Hélène

Dans les brumes de son destin.

Le jour, en proie à la pensée,

L'œil fixé sur le sol sacré,

Le front sur la vitre glacée,

Il disait: «--Oh! je reviendrai!

Je reviendrai! toujours le même,

Seul, sans pourpre et sans diadème,

Sans bataillons et sans trésors;

Je veux, proscrit, chassé, qu'importe?

Choisir, pour rentrer, cette porte,

Cette porte par où je sors.

«Une nuit, dans une tempête,

Rapporté par un vent des cieux,

Avec des éclairs sur la tête,

Je surgirai, vivant, joyeux!

Mes vieux compagnons d'aventure

Dormiront dans la brume obscure,

Et tout à coup à l'orient

Ils verront luire, ô délivrance!

Mon œil rayonnant pour la France,

Pour l'Angleterre flamboyant!

«J'apparaîtrai dans les ténèbres

A ce Paris qui m'adora;

Le jour succède aux nuits funèbres,

Et mon peuple se lèvera!

Il se lèvera plein de joie,

Pourvu que dans l'ombre il me voie

Chassant l'étranger, vil troupeau,

Pâle, la main de sang trempée,

Avec le tronçon d'une épée,

Avec le haillon d'un drapeau!»

*

Sire, vous reviendrez dans votre capitale,

Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur,

Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale,

En habit d'empereur!

Par cette même porte, où Dieu vous accompagne,

Sire, vous reviendrez sur un sublime char,

Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne

Et grand comme César!

Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule,

On verra resplendir votre aigle au bec vermeil,

Et sur votre manteau vos abeilles en foule

Frissonner au soleil.

Paris sur ses cent tours allumera des phares;

Paris fera parler toutes ses grandes voix;

Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares,

Chanteront à la fois.

Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence,

Ému comme le prêtre au seuil du lieu sacré,

Sire, on verra vers vous venir un peuple immense,

Tremblant, pâle, effaré;

Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte,

Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom,

Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte

Au vieux Napoléon.

Une nouvelle armée, ardente d'espérance,

Dont les exploits déjà sèmeront la terreur,

Autour de votre char criera: Vive la France!

Et vive l'empereur!

En vous voyant passer, ô chef du grand empire!

Le peuple et les soldats tomberont à genoux.

Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire:

Je suis content de vous!

Une acclamation douce, tendre et hautaine,

Chant des cœurs, cri d'amour où l'extase se joint,

Remplira la cité; mais, ô mon capitaine!

Vous ne l'entendrez point.

De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire,

Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas;

Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire,

Vous ne le verrez pas.

Car, ô géant! couché dans une ombre profonde,

Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami,

S'éveilleront Paris, et la France, et le monde,

Vous serez endormi!

Vous serez endormi, figure auguste et fière,

De ce morne sommeil, plein de rêves pesants,

Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre,

Dort depuis six cents ans.

L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue

Par le dernier baiser de Bertrand éperdu,

Dans un lit où jamais le dormeur ne remue

Vous serez étendu.

Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles,

Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout,

Et qui, touchés un soir par le vent des batailles,

Se couchaient tout à coup.

Leur attitude grave, altière, armée encore,

Ressemblait au sommeil, et non point au trépas;

Mais la diane, hélas! cette voix de l'aurore,

Ne les réveillait pas.

Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire,

Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer,

Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire,

Ne pourra que pleurer.

Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume

Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel;

Les nations feront asseoir votre fantôme

Au trône universel.

Les poëtes divins, élite agenouillée,

Vous proclameront grand, vénérable, immortel,

Et de votre mémoire, injustement souillée,

Redoreront l'autel.

Les nuages auront passé dans votre gloire;

Rien ne troublera plus son rayonnement pur;

Elle se posera sur toute notre histoire

Comme un dôme d'azur.

Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne,

Pour la France un proscrit magnanime et serein,

Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne,

Un colosse d'airain.

Vous cependant,--tandis qu'une pompe sacrée

Mènera par la ville un cortége inouï,

Et que tous croiront voir revivre à votre entrée

Un monde évanoui;

Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres

Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient,

Rugir les vieux canons comme des dogues sombres

Quand le maître revient;

Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface,

Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau,--

Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face

Par le ver du tombeau!

*

Sombres événements, hérauts aux noirs messages!

Masques dont le Seigneur connaît seul les visages,

Que vous parlez parfois un langage effrayant!

Oh! n'arrachez-vous pas au livre de Dieu même

Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème,

Que vous nous jetez en fuyant?

Rien n'est complet; à tout il manque quelque chose;

L'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose.

Ces héros sont trop grands! un même sort les suit.

Hélas! tous les Césars et tous les Charlemagnes

Ont deux versants, ainsi que les hautes montagnes;

D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit.

Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère!

Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire.

Oh! que d'écroulements! tout chancelle à la fois,

Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines,

Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines

Sous le poids des divines lois!

Rien de ces noirs débris ne sort--que toi, pensée!

Poésie immortelle à tous les vents bercée!

Ainsi, pour s'en aller en toute liberté,

Au gré de l'air qui souffle ou de l'eau qui s'épanche,

Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche

Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté.

II

Sainte-Hélène!--leçon! chute! exemple! agonie!

L'Angleterre, à la haine épuisant son génie,

Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour;

Et l'univers revit ce spectacle homérique:

La chaîne, le rocher brûlé du ciel d'Afrique,

Et le titan--et le vautour!

*

Cependant ces tourments, cette auguste infortune,

Cette rage punique, implacable rancune,

Faisant saigner d'en bas le grand crucifié,

Ces affronts qui tombaient sur toute âme hautaine,

Comme un vase profond où coule une fontaine,

Emplissaient lentement le monde de pitié.

Pitié des nobles cœurs! cri de toute la terre!

Qui t'irritaient dans l'ombre, ô geôlier d'Angleterre!

Car l'admiration, de son feu souverain,

Endurcit l'homme vil, amollit la grande âme.

Hélas! où pleure un brave, un lâche rit. La flamme

Sèche la fange et fond l'airain.

*

Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte.

On l'entendait parler dans son île à voix haute.

Il rêvait; il dictait d'illustres testaments;

Il repoussait l'oubli dont l'exil s'enveloppe;

Et, quand son œil parfois se tournait vers l'Europe,

Il en venait encor de grands rayonnements.

Un jour,--Lanne assoupi tressaillit sous son dôme;

Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme

Frémirent en voyant passer un noir corbeau.

On regarda; la nuit était sur Sainte-Hélène.

Un guichetier anglais sous son impure haleine

Avait éteint le grand flambeau.

*

Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine!

Dans les monts, près d'un saule, au bord d'une fontaine,

Sans affront, sans honneur;

Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure,

Seul avec l'océan, seul avec la nature,

Seul avec vous, Seigneur!

Là, dans la solitude, après tant de tempêtes,

Tandis que son esprit revivait dans nos têtes,

Que l'Europe indignée exécrait sa prison,

Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles,

Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles

Gronder confusément encore à l'horizon.

Durant les nuits, à l'heure où l'âme dans l'espace

N'entend que l'eau qui fuit, le cormoran qui passe,

Le flot des flots heurté,

L'air balayant les monts que la nuée encombre,

Et ce que dit tout bas à l'éternité sombre

La sombre immensité;

Quand la forêt frissonne au front de la colline;

Quand le ciel lentement vers l'océan s'incline;

Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons,

La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre,

Semble écumer dans l'ombre

Au choc étincelant des constellations;

Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées,

Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées,

Chantant un divin chœur,

Couvrant d'oubli sa tombe aux bruits humains murée,

Ensemble accomplissaient la fonction sacrée

De calmer ce grand cœur.

III

Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville,

Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville,

Vienne l'austère, ou Naple au soleil radieux,

Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale!

Alors tout était dit. La garde impériale

Faisait trois pas comme les dieux.

Vos batailles, ô roi! comme des mains fatales,

L'une après l'autre, ont pris toutes les capitales;

Il suffit d'Iéna pour entrer à Berlin,

D'Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme!

Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome,

La Moskova mène au Kremlin!

Paris coûte plus cher! c'est la cité sacrée!

C'est la conquête ardue, âpre, démesurée!

Le but éblouissant des suprêmes efforts!

Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire,

Sire, il faut revenir de la sombre victoire

Qu'on remporte au pays des morts!

Il faut avoir forcé toute haine à se taire,

Rallié tout grand cœur et tout grand caractère,

S'être fait de l'Europe et l'âme et le milieu,

Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple,

Être pour l'univers, qui de loin vous contemple,

Plus qu'un fantôme et presque un dieu!

Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres;

Il faut, héros accru même par les désastres,

Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau,

Sortir du fond des mers où l'autre ciel commence,

Et mêler la grandeur de l'océan immense

A la majesté du tombeau!

IV

Oh! t'abaisser n'est pas facile,

France, sommet des nations!

Toi que l'idée a pour asile,

Mère des révolutions!

Aux choses dont tu fais le moule

Tout l'univers travaille en foule;

Ta chaleur dans ses veines coule;

Il t'obéit avec orgueil;

Il marche, il forge, il tente, il fonde;

Toi, tu penses, grave et féconde...--

La France est la tête du monde,

Cyclope dont Paris est l'œil!

Te détruire?--audace insensée!

Crime! folie! impiété!

Ce serait ôter la pensée

A la future humanité!

Ce serait aveugler les races!

Car, dans le chemin que tu traces,

Dans le cercle où tu les embrasses,

Tous les peuples doivent s'unir;

L'esprit des temps à ta voix change;

Tout ce qui naît sous toi se range!--

Qui donc ferait ce rêve étrange

De décapiter l'avenir?

Te bâillonner?--Rois! Dieu lui-même

Pourra vous le prouver bientôt,

Ce siècle est un profond problème

Dont la France seule a le mot.

Ce siècle est debout sur la rive,

D'une voix terrible ou plaintive,

Questionnant quiconque arrive,

Tribuns, penseurs,--ou rois, hélas!

Il propose à tous, dès l'aurore,

L'énigme inexpliquée encore,

Et, comme le sphinx, il dévore

Celui qui ne le comprend pas!

T'insulter?--mais, s'il se rencontre

Des rois pour courir ce danger,

Vois donc les choses que Dieu montre

A ceux qui voudraient t'outrager!

Vois, sous l'arche où sont nos histoires,

Wagram les mains de poudre noires,

Ulm, Essling, Eylau, cent victoires,

Défiler au bruit du tambour!

Dieu, quand l'Europe te croit morte,

Prend l'empereur et te l'apporte,

Et fait repasser sous ta porte,

Toute ta gloire en un seul jour!

T'insulter! t'insulter! ma mère!

Mais n'avons-nous pas tous, ô ciel!

Parmi nos livres, près d'Homère,

Quelque vieux sabre paternel?

Nos pères sont morts, France aimée!

Mais de leur foule ranimée

Peut-être on ferait une armée

Comme on en fait un Panthéon!

Prêts à surgir au bruit des bombes,

Prêts à se lever si tu tombes,

Peut-être sont-ils dans leurs tombes

Entiers comme Napoléon!

*

Toi, héros de ces funérailles,

Roi! génie! empereur! martyr!

Les temps sont clos; dans nos murailles

Rentre pour ne plus en sortir!

Rentre aussi dans ta gloire entière,

Toi qui mêlais d'une main fière,

Dans l'airain de ton œuvre altière,

Tous les peuples, tous les métaux;

Toi qui, dans ta force profonde,

Oubliant que la foudre gronde,

Voulais donner ta forme au monde

Comme Alexandre au mont Athos!

Tu voulais, versant notre sève

Aux peuples trop lents à mûrir,

Faire conquérir par le glaive

Ce que l'esprit doit conquérir.

Sur Dieu même prenant l'avance,

Tu prétendais, vaste espérance!

Remplacer Rome par la France

Régnant du Tage à la Néva;

Mais de tels projets Dieu se venge.

Duel effrayant! guerre étrange!

Jacob ne luttait qu'avec l'ange,

Tu luttais avec Jéhovah!

Nul homme en ta marche hardie

N'a vaincu ton bras calme et fort;

A Moscou, ce fut l'incendie;

A Waterloo, ce fut le sort.

Que t'importe que l'Angleterre

Fasse parler un bloc de pierre

Dans ce coin fameux de la terre

Où Dieu brisa Napoléon,

Et, sans qu'elle-même ose y croire,

Fasse attester devant l'histoire

Le mensonge d'une victoire

Par le fantôme d'un lion?

Oh! qu'il tremble, au vent qui s'élève,

Sur son piédestal incertain,

Ce lion chancelant qui rêve,

Debout dans le champ du destin!

Nous repasserons dans sa plaine!

Laisse-le donc conter sa haine

Et répandre son ombre vaine

Sur tes braves ensevelis!

Quelque jour,--et je l'attends d'elle!

Ton aigle, à nos drapeaux fidèle,

Le soufflettera d'un coup d'aile

En s'en allant vers Austerlitz!

LE 15 DÉCEMBRE 1840

ÉCRIT EN REVENANT DES CHAMPS-ÉLYSÉES

Ciel glacé, soleil pur.--Oh! brille dans l'histoire,

Du funèbre triomphe impérial flambeau!

Que le peuple à jamais te garde en sa mémoire,

Jour beau comme la gloire,

Froid comme le tombeau!

XLIX

LE TEMPS PRÉSENT

LA VÉRITÉ

--_Voir page 7._--

La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite,

Evitant on ne sait quelle obscure poursuite,

Après s'être montrée un instant, disparaît.

Ainsi qu'une clarté passe en une forêt,

Elle s'en est allée au loin dans l'étendue,

Et s'est dans l'infini mystérieux perdue,

Mêlée à l'ouragan, mêlée à la vapeur,

Sombre; et de leur côté les hommes ont eu peur.

Peur d'elle, comme elle a peur des hommes peut-être.

Son effacement laisse obscure la fenêtre

Ouverte dans notre âme et béante au milieu

De l'ombre où l'épaisseur du temple cache Dieu.

Maintenant il fait nuit, le mensonge est à l'aise.

Cependant, par moments, sur la noire falaise,

D'où l'on voit l'inconnu sans borne, et les roulis

Du firmament tordant les astres dans ses plis,

Sommet d'où l'on entend Dieu tourner son registre,

Et d'où l'on aperçoit le modelé sinistre

Des mondes ignorés, des vagues univers,

L'un pour l'autre effrayants parce qu'ils sont divers,

Faîte où les visions se confrontent entre elles,

Où les réalités, pour nous surnaturelles,

Semblent avoir parfois la figure du mal,

Du haut de cette cime appelée Idéal,

Par instants un chercheur fait l'annonce sacrée,

Et dit:--La Vérité, qui guide, échauffe et crée,

Haute lueur par qui l'âme s'épanouit,

Vivants, va revenir bientôt dans votre nuit;

Attendez-la. Soyez prêts à la voir paraître.--

La terre alors se met à rire; alors le prêtre,

Alors le juge, alors le reître, alors le roi,

Quiconque vit d'erreur, d'imposture et d'effroi,

Dracon au nom des lois, Tibère au nom des hommes,

Caïphe au nom du ciel, tout ce que les Sodomes

Contiennent de plus sage et de plus vertueux,

Tous les cœurs nés, ainsi que l'hydre, tortueux,

Les frivoles, les purs, les doctes, les obscènes,

Tout le bourdonnement de ces mouches malsaines,

S'acharne; un homme est fou du moment qu'il est seul.

On rit d'abord; le rire a fait plus d'un linceul;

Puis on s'indigne:--Il faut qu'un tel forfait s'expie;

L'homme osant n'être pas aveugle, est un impie!

Quoi! celui-ci prétend qu'il voit de la clarté!

Il dit qu'il voit de loin venir la vérité!

Il sait l'heure, il connaît l'astre, il a l'insolence

D'être une voix chez nous qui sommes le silence,

D'être un flambeau chez nous qui sommes la noirceur!

Il vit là-haut! il est ce monstre, le penseur!

Quoi! sa prunelle est sainte, et serait la première

Qu'éblouirait l'auguste et lointaine lumière!

L'abîme est noir pour nous et pour lui serait bleu!

Si ce n'est pas un fou, ce serait donc un dieu!

A bas!--Et cris, fureur, sarcasme, affronts, supplices!

Les ignorants naïfs et les savants complices,

Tous, car c'est l'homme auquel on ne pardonne point,

Arrivent, et chacun avec sa pierre au poing.

--Ah! tu viens annoncer la vérité! prédire

La fin de la bataille et la fin du délire,

La fin des guerres, plus d'échafaud, le grand jour,

Le plein midi, la paix, la liberté, l'amour!

Ah! tu vois tout cela d'avance! Plus d'envie,

L'homme buvant la joie aux sources de la vie,

Et la fraternité, de ses larges rameaux

Laissant tomber les biens en foule et non les maux.

Pour avoir de tels yeux il faut être stupide!

A mort!--Et chacun grince, et trépigne, et lapide;

Avec tout ce qu'on a sous la main, fouets, bâtons,

On frappe, on raille, on tue au hasard, à tâtons,

Tant les âmes ont peur de manquer de ténèbres,

Et tant les hommes sont facilement funèbres!

L'ennemi public meurt. Bien. Tout s'évanouit.

Nous allons donc avoir tranquillement la nuit!

La sainte cécité publique est rétablie.

On boit, on mange, on rampe, on chuchote, on oublie.

L'ordre n'est plus troublé par un noir songe-creux;

On est des loups contents et des ânes heureux;

Le bonze met son masque et le temple son voile;

Quant au rêveur marchant en avant de l'étoile,

Qui venait déranger Moïse et Mahomet,

On ne sait même plus comment il se nommait.

Et qu'annonçait-il donc? La vérité? Quel songe!

Au fond, la vérité, vivants, c'est un mensonge;

La vérité n'est pas. Fermons les yeux. Dormons.

Tout à coup, au milieu des psaumes, des sermons,

Des hymnes, des chansons, des cris, des ironies,

Quelque chose à travers les brumes infinies

Semble apparaître au seuil du ciel, et l'on croit voir

Un point confus blanchir au fond du gouffre noir,

Comme un aigle arrivant dont grandit l'envergure;

Et le point lumineux devient une figure,

Et la figure croît de moment en moment,

Et devient, ô terreur, un éblouissement!

C'est elle, c'est l'étoile inouïe et profonde,

La Vérité! c'est elle, âme errante du monde,

Avec son évidence où nul rayon ne ment,

Et son mystère aussi d'où sort un flamboiement;

Elle, de tous les yeux le seul que rien n'endorme,

Elle, la regardée et la voyante énorme,

C'est elle! O Vérité, c'est toi! Divinement,

Elle surgit; ainsi qu'un vaste apaisement

Son radieux lever s'épand dans l'ombre immense;

Menace pour les uns, pour les autres clémence,

Elle approche; elle éclaire, à Thèbes, dans Ombos,

Dans Rome, dans Paris, dans Londres, des tombeaux.

Une ciguë en Grèce, une croix en Judée,

Et dit: Terre, c'est moi. Qui donc m'a demandée?

Tout était vision sous les ténébreux dômes,

J'aperçus dans l'espace étoilé trois fantômes;

Les deux premiers très loin et le dernier plus près.

Le premier spectre dit:--Mané Thécel Pharès.

Son doigt levé montrait l'obscurité maudite;

Il ressemblait au sphinx monstrueux qui médite

Dans Assur, accroupi parmi les dieux camards.

Le second murmura ce mot:--Ides de Mars.

Et le troisième esprit cria:--Quatrevingt-treize.

Devant mes yeux erraient des lueurs de fournaise;

Et, par je ne sais quel étrange changement,

Chacun de ces trois mots, au fond du firmament,

Était une des trois syllabes redoutables

D'un autre mot, écrit par Aron sur les tables,

Et que, longtemps avant que Jésus triomphât,

Les gouffres répétaient aux gouffres:--Josaphat.

[Illustration: MORT DE JEAN CHOUAN.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios.

L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

JEAN CHOUAN

Les blancs fuyaient, les bleus mitraillaient la clairière.

Un coteau dominait cette plaine, et, derrière

Le monticule nu, sans arbre et sans gazon,

Les farouches forêts emplissaient l'horizon.

En arrière du tertre, abri sûr, rempart sombre,

Les blancs se ralliaient, comptant leur petit nombre,

Et Jean Chouan parut, ses longs cheveux au vent.

--Ah! personne n'est mort, car le chef est vivant!

Dirent-ils. Jean Chouan écoutait la mitraille.

--Nous manque-t-il quelqu'un?--Non.--Alors qu'on s'en aille!

Fuyez tous!--Les enfants, les femmes aux abois

L'entouraient, effarés.--Fils, rentrons dans les bois!

Dispersons-nous!--Et tous, comme des hirondelles

S'évadant dans l'orage immense à tire-d'ailes,

Fuirent vers le hallier noyé dans la vapeur;

Ils couraient; les vaillants courent quand ils ont peur;

C'est un noir désarroi qu'une fuite où se mêle

Au vieillard chancelant l'enfant à la mamelle;

On craint d'être tué, d'être fait prisonnier!

Et Jean Chouan marchait à pas lents, le dernier,

Se retournant parfois et faisant sa prière.

Tout à coup on entend un cri dans la clairière,

Une femme parmi les balles apparaît.

Toute la bande était déjà dans la forêt,

Jean Chouan restait seul; il s'arrête, il regarde;

C'est une femme grosse, elle s'enfuit, hagarde

Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons;

Elle est seule; elle crie: A moi, les bons garçons!

Jean Chouan rêveur dit: C'est Jeanne-Madeleine.

Elle est le point de mire au milieu de la plaine;

La mitraille sur elle avec rage s'abat.

Il eût fallu que Dieu lui-même se courbât

Et la prît par la main et la mît sous son aile,

Tant la mort formidable abondait autour d'elle;

Elle était perdue.--Ah! criait-elle, au secours!

Mais les bois sont tremblants et les fuyards sont sourds.

Et les balles pleuvaient sur la pauvre brigande.

Alors sur le coteau qui dominait la lande

Jean Chouan bondit, fier, tranquille, altier, viril,

Debout:--C'est moi qui suis Jean Chouan! cria-t-il.

Les bleus dirent:--C'est lui, le chef! Et cette tête,

Prenant toute la foudre et toute la tempête,

Fit changer à la mort de cible.--Sauve-toi!

Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur!--Folle d'effroi,

Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde.

Comme un pin sur la neige ou comme un mât sur l'onde,

Jean Chouan, qui semblait par la mort ébloui,

Se dressait, et les bleus ne voyaient plus que lui.

--Je resterai le temps qu'il faudra. Va, ma fille!

Va, tu seras encor joyeuse en ta famille,

Et tu mettras encor des fleurs à ton corset!

Criait-il.--C'était lui maintenant que visait

L'ardente fusillade, et sur sa haute taille,

Qui semblait presque prête à gagner la bataille,

Les balles s'acharnaient, et son puissant dédain

Souriait; il levait son sabre nu...--Soudain

Par une balle, ainsi l'ours est frappé dans l'antre,

Il se sentit trouer de part en part le ventre;

Il resta droit et dit:--Soit. _Ave Maria!_

Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria:

--Mes amis! mes amis! Jeanne est-elle arrivée?

Des voix dans la forêt répondirent:--Sauvée!

Jean Chouan murmura: C'est bien! et tomba mort.

Paysans! paysans! hélas! vous aviez tort,

Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France;

Vous fûtes grands dans l'âpre et sinistre ignorance;

Vous que vos rois, vos loups, vos prêtres, vos halliers

Faisaient bandits, souvent vous fûtes chevaliers;

A travers l'affreux joug et sous l'erreur infâme

Vous avez eu l'éclair mystérieux de l'âme;

Des rayons jaillissaient de votre aveuglement;

Salut! Moi le banni, je suis pour vous clément;

L'exil n'est pas sévère aux pauvres toits de chaumes;

Nous sommes des proscrits, vous êtes des fantômes;

Frères, nous avons tous combattu; nous voulions

L'avenir; vous vouliez le passé, noirs lions;

L'effort que nous faisions pour gravir sur la cime,

Hélas! vous l'avez fait pour rentrer dans l'abîme;

Nous avons tous lutté, diversement martyrs,

Tous sans ambitions et tous sans repentirs,

Nous pour fermer l'enfer, vous pour rouvrir la tombe;

Mais sur vos tristes fronts la blancheur d'en haut tombe,

La pitié fraternelle et sublime conduit

Les fils de la clarté vers les fils de la nuit,

Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre,

Moi, soldat de l'aurore, à toi, héros de l'ombre.

APRÈS LA BATAILLE

Mon père, ce héros au sourire si doux,

Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous

Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,

Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.

Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.

C'était un espagnol de l'armée en déroute

Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,

Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,

Et qui disait:--A boire, à boire par pitié!--

Mon père, ému, tendit à son housard fidèle

Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,

Et dit:--Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.--

Tout à coup, au moment où le housard baissé

Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,

Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,

Et vise au front mon père en criant: Caramba!

Le coup passa si près que le chapeau tomba

Et que le cheval fit un écart en arrière.

--Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.

_LES PAROLES DE MON ONCLE_

LA SŒUR DE CHARITÉ

J'avais vingt ans, j'étais criblé de coups de lance,

On me porta sanglant et pâle à l'ambulance.

On me fit un lit d'herbe, on me déshabilla.

J'avais sur moi des vers; j'étais, dans ce temps-là,

Poëte, comme Horace amoureux de Barine.

Les lances qui m'avaient fort piqué la poitrine

Avaient aussi troué mes quatrains à Chloris.

Tout manquait; on n'est pas soigné comme à Paris

Dans ces vieilles forêts du pays de Thuringe;

Le chirurgien dit:--Nous n'avons pas de linge.

Il lut mes vers et dit:--C'est un païen, je crois.

La sœur de charité fit un signe de croix.

Et le docteur reprit:--Pas de linge! que faire?--

Ah! cette guerre était grande, et je la préfère

A votre paix. Quel temps! je suis un des témoins.

J'ai des grades de plus et des cheveux de moins,

Le vieux général songe au jeune capitaine,

Et l'envie. Ah! l'aurore est charmante, et lointaine!--

Donc je perdais mon sang, j'étais évanoui.

J'étais jeune, blessé, mourant, mais vivant; oui,

Très vivant! Le docteur disait:--La mort est sûre

Si l'on ne parvient pas à bander la blessure;

Du linge! ou dans une heure il est mort!--Cependant

Il partit. La bataille autour de nous grondant,

Pleine de chocs, de meurtre et d'ombre, et des haleines

De l'immense agonie éparse dans les plaines,

L'appelait de sa voix formidable au secours;

On ne donne aux blessés que des instants très courts.

J'étais seul, et mon flanc saignait, et mon épaule

Ruisselait, et la sœur de Saint-Vincent de Paule,

Très jeune, pâle, et rose à travers sa pâleur,

Me veillait. Elle dit:--Sauvons-le! quel malheur!

S'il mourait, il serait damné, ce pauvre impie!--

Elle arracha sa guimpe et fit de la charpie.

Tout entière à ses soins pour le jeune inconnu,

Elle ne voyait pas que son sein était nu.

Moi, je rouvrais les yeux...--O muses de Sicile,

Dire à quoi je pensais, ce serait difficile!

LE CIMETIÈRE D'EYLAU

A mes frères aînés, écoliers éblouis,

Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis,

Qui me disait à moi, de sa voix la plus tendre:

--Joue, enfant!--me jugeant trop petit pour comprendre.

J'écoutais cependant, et mon oncle disait:

--Une bataille, bah! savez-vous ce que c'est?

De la fumée. A l'aube on se lève, à la brune

On se couche; et je vais vous en raconter une.

Cette bataille-là se nomme Eylau; je crois

Que j'étais capitaine et que j'avais la croix;

Oui, j'étais capitaine. Après tout, à la guerre,

Un homme, c'est de l'ombre, et ça ne compte guère,

Et ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Donc, Eylau

C'est un pays en Prusse; un bois, des champs, de l'eau,

De la glace, et partout l'hiver et la bruine.

La Légende des siècles tome IV · 第 1 / 11 段