M. EMILE GEBHART

Le nouvel académicien dont, au nom de ses collègues, M. Paul Hervieu

saluait hier officiellement rentrée sous «la coupole» est un Nancéien de

soixante-six ans, à qui l'on chanterait volontiers le refrain de Nadaud:

«Vous n'êtes pas vieux, grand-père», car M. Emile Gebhart est resté

jeune en dépit des années. Il appartient à cette élite heureuse de

laborieux bien portants, qui savent enseigner avec bonne humeur, à la

française, des choses graves, et les enseignent fort bien. Il est le

type de l'érudit souriant; quelqu'un disait un jour de M. Gebhart: «Il

serait illustre, si Renan n'avait pas existé.» Et, sous cette

restriction, il y a un éloge dont beaucoup se contenteraient.

Il s'en contente aussi, probablement, car ce savant est un modeste, qui

n'a jamais cherché, hors de son métier, les succès bruyants où se

complaisent les ambitions de certains maîtres. Il avait grandi dans

l'Université; il a voulu mûrir et vieillir là où il avait grandi; c'est

un professeur, dont l'unique souci est de bien professer.

Ancien élève de l'École normale, M. Emile Gebhart a passé par l'École

d'Athènes et, bien qu'un proverbe (faux comme la plupart des proverbes)

affirme que nul n'est prophète en son pays, il a été un peu prophète

dans le sien: on l'avait installé de bonne heure en l'une des

principales chaires de l'université de sa ville natale, et c'est

là--comme professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres

de Nancy--que M. Emile Gebhart commença d'attirer sur ses travaux

l'attention du monde savant. L'agrément de sa parole, l'originalité de

son enseignement, la haute valeur de ses premiers ouvrages, le

désignaient pour un poste encore plus haut: à quarante ans, il était

appelé, pour y occuper la chaire de littérature méridionale, à la

Faculté des lettres de Paris. Voilà juste un quart de siècle qu'il

occupe cette chaire et qu'un public d'année en année plus nombreux vient

l'y applaudir.

M. Emile Gebhart entretient ses auditeurs, cette année, de Dante et de

Machiavel: deux leçons par semaine sur des sujets qui n'ont rien de très

actuel et qu'aucune mode ne désigne à nos préférences. Les habitués de

la Sorbonne savent cependant que, si l'on veut trouver, ces deux

jours-là, un peu de place sur les banquettes de l'amphithéâtre Turgot,

il faut y venir de bonne heure...

[Illustration: M. Gebhart en habit d'académicien.]

[M. Gebhart faisant son cours à la Sorbonne.--_Croquis d'après nature de

Malteste._]

Assis derrière le gros livre qu'il commente, le professeur parle

lentement, d'une voix profonde, à la fois rauque et douce. Sa leçon a

l'attrait d'une conversation familière; et l'homme lui-même a, si l'on

peut dire, la figure de sa conversation: sous un crâne rond tout chauve,

une face large et ronde aussi, barrée d'une moustache grise de vieux

soldat et plantée sur de robustes épaules; et sous l'arcade sourcilière

un peu forte, la petite flamme d'un oeil rieur et bon. Supprimez cette

moustache et voilà la tête de soldat devenue tête de moine, d'un moine

charmant qui aurait sur les choses et les hommes des temps passés toutes

sortes d'histoires délicieuses à raconter.

Il parle de Dante et de Machiavel. Mais, de ces vieux textes, il excelle

à dégager des idées générales qui n'ont point d'âge et des leçons de

sagesse très modernes... Il est surtout charmant dans l'anecdote.

Personne n'en sait plus que lui et ne les conte mieux. Et c'est pour

cela qu'il y a toujours tant d'auditeurs aux soutenances de thèse de

doctorat quand M. Emile Gebhart est du jury. M. Gebhart n'a point, en

effet, comme certains membres de ces aréopages, la coquetterie d'en

«remontrer» au candidat docteur qu'il écoute; il se dit qu'il y a bien

des chances pour qu'un homme très instruit, qui a consacré plusieurs

années de sa vie à faire un livre, en sache beaucoup plus, sur le sujet

qu'il a traité, que les maîtres qui l'examinent. Alors, au lieu de

présenter des objections, il raconte des histoires, et c'est un régal

pour tout le monde.

Car M. Emile Gebhart raconte comme pas un ces histoires-là. Il les a

généreusement semées à travers une dizaine de volumes dont quelques-uns

sont des chefs-d'oeuvre: dans ses _Essais sur l'art antique_, dans son

_Rabelais_, dans ses _Origines de la Renaissance en Italie_, dans son

_Italie mystique_, un livre admirable; dans _Moines et Papes_, dans ses

_Conteurs florentins du moyen âge_... je ne cite que les plus connus.

Cette riche et obscure période de la Renaissance en Italie, en France,

en Espagne, a eu en M. Gebhart un historien dont on ne surpassera point

l'érudition, la clairvoyance et la verve. Il l'a étudiée en savant, il

la _sent_ en artiste, et c'est en moraliste qu'il la raconte.

Il y a dix ans, l'Académie des sciences morales et politiques lui

offrait un de ses sièges; le voilà donc deux fois de l'Institut.

On se souvient de la façon brillante dont sa seconde victoire y fut

remportée. Le fauteuil d'Octave Gérard était vacant: il se présenta pour

l'occuper et toutes les candidatures, aussitôt, s'effacèrent devant la

sienne. L'élection de M. Emile Gebhart à l'Académie française fut donc

la plus heureuse des candidatures: elle n'a pas d'histoire. Personne ne

s'en plaindra, pas même M. Gebhart, historien.

L'Illustration, No. 3235, 25 Février 1905 · 第 11 / 23 题