J'écoute avec curiosité ce qui se dit, à Paris, des gens et des choses
de mon pays et, parmi tant d'opinions contradictoires, mon esprit
s'embrouille un peu. Que dois-je penser du malheureux prince dont la
bombe d'un révolutionnaire fit, il y a huit jours, sauter le corps en
morceaux? C'était, écrivent les uns, le plus dangereusement
réactionnaire des chefs... ennemi du peuple, opposé aux plus nécessaires
réformes, il a subi le sort terrible auquel l'exposait depuis longtemps
son imprudente politique; suivant la formule orientale, «il a trouvé ce
qu'il cherchait». A quoi d'autres répondent: «Vous vous trompez. Ce
hautain n'était qu'un timide et que ceux qui le condamnent n'ont pas
compris. Ce «réactionnaire» ne méprisait point la liberté; mais il avait
d'autres idées que nous sur la façon dont il convient d'en faire usage.
Il méritait de vivre...»
Et Stoessel, méritait-il de vaincre? Là-dessus non plus je ne sais plus
trop que penser. Pendant six mois, les journaux ont vanté l'héroïsme des
combattants de Port-Arthur et le génie de leur chef. Un célèbre poète
français, aux applaudissements de l'Académie, a chanté ce soldat; un
journal a consacré le produit d'une souscription publique, ouverte tout
exprès, à faire ciseler pour lui une épée d'honneur.
Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un vaincu qu'on discute. Sur les bateaux
qui ramenaient Stoessel et sa fortune du Japon à Port-Saïd et de
Port-Saïd à Odessa, maints reporters ont interrogé le général ou bien
ont incité ceux qui l'entouraient à des confidences; et le bruit
commence à courir que le vrai héros de ce siège fabuleux, ce ne fut pas
lui; que Stoessel eut des défaillances, et que sa science militaire,
notamment, fut pleine de lacunes. Qui croire? Qui a tort ou raison? Je
ne sais pas. Mais nos arrière-neveux sauront. Nous, nous ne pouvons pas
savoir, parce que nous sommes trop pressés de savoir. Nous vivons trop
vite; nous bâtissons nos convictions sur des télégrammes; nous demandons
des leçons d'histoire--et de philosophie--à des journaux où se rédigent
et s'impriment en deux heures des choses pensées en dix minutes. Ce
n'est pas notre, faute; c'est la faute du progrès qui nous pousse, nous
donne le goût, le besoin de l'existence au grand galop. Tout se tient.
Malheureusement, l'histoire ne se fait que tout doucement et, si la
vapeur, le pétrole et l'électricité aident les hommes à faire voyager
leurs pensées beaucoup plus rapidement qu'autrefois, la science de la
raison instantanée n'est pas découverte encore. Il nous faut autant de
temps pour apercevoir une vérité qu'il en fallait aux contemporains de
Montaigne et de Pascal; et c'est à cela justement que ne peuvent se
résigner nos âmes d'électriciens et d'automobilistes...
Un _gala_ place d'Italie, à six cents mètres des fortifications. Mon
vieil ami Bizeneuille, ex-professeur, ancien pensionnaire de l'Odéon,
présentement mêlé à diverses entreprises théâtrales, a voulu que je
connusse l'oeuvre des «Trente Ans de théâtre» et ses «galas». La bonne
soirée et la jolie idée!
Au profit de braves gens que trente années de vie théâtrale ont usés
sans les enrichir, un homme de coeur, entouré d'amis que son projet
séduisait, s'est avisé de promener autour de Paris les chefs-d'oeuvre de
la scène française et leurs interprètes ordinaires. Il y a, loin du
centre de cette ville dont nous ne voulons, nous autres étrangers,
connaître et fréquenter que les boulevards, une population de braves
gens qui vivent retirés dans leurs quartiers comme en de petites
provinces et que les grands théâtres attirent peu, parce qu'ils coûtent
trop cher et que, de si loin on perd bien du temps à les atteindre. On a
donc entrepris de leur porter, à bon marché, de la bonne littérature et
de la bonne musique à domicile. Le domicile, c'est le minuscule théâtre
du quartier, qu'on loue pour ce soir-là; ou bien, c'est une salle
publique, meublée d'un piano et où, sur une estrade, un décor sommaire
s'improvise, devant la chaise d'un souffleur de bonne volonté
Montmartre, Batignolles, Ménilmontant, Belleville, Grenelle, la Villette,
ont reçu la visite de ces prêcheurs de bonnes paroles; hier, c'était le
tour des Gobelins. La mairie nous ouvrait sa salle, des fêtes; à huit
heures du soir, on n'y trouvait plus une chaise, à occuper. Public
familial de petits fonctionnaires, de petits marchands, d'ouvriers
aisés; public honnête, avide de s'amuser proprement. Au programme:
_Tartuffe_, des fragments d'_Aida_, quelques chansons; non pas de ces
chansons «rosses» ou d'effarante obscénité, que le boulevard et les
cabarets de Montmartre ont mises à la mode; mais de vraies chansons,
telles qu'on les aimait en France il y a un demi-siècle et dont les
auteurs semblent aujourd'hui très vieux jeu; des chansons où la satire
s'enveloppe de bonhomie, où la grivoiserie reste pudique... Et cela
parut charmant. Les Français mettent une coquetterie singulière à se
diffamer: ils ne parlent qu'avec mépris de ces «romances» où se
complaisait l'ingénue gaieté de leurs grands-pères; ils se proclament
trop corrompus pour s'y amuser; on les leur chante: les voilà pris; ils
trépignent de joie! Mais Molière, Racine, Corneille, restent les dieux
de ces auditoires populaires. Sans interruption, les cinq actes de
_Tartuffe_ furent joués devant une assemblée dont ces deux heures de
récitation ne lassèrent point l'attention une minute. Et je pensais, en
écoutant Molière, que ces vieux maîtres furent des génies deux fois
bienfaisants: ils firent des comédies admirables où n'interviennent ni
machinistes ni tapissiers; ils créèrent le chef-d'oeuvre économique et
portatif; et nous devons à leur mépris du décor cette chose délicieuse:
la pièce _sans entr'actes nécessaires_... c'est-à-dire l'ouvrage
reposant, devant lequel il est permis de, se recueillir, de rêver, et
que n'interrompent point, toutes les demi-heures, le désarroi d'une
salle en fuite, les bousculades de petits bancs, l'invasion des courants
d'air à travers cinquante portes ouvertes, et puis les rentrées
bruyantes de spectateurs retardataires qui gagnent leurs places en me
marchant sur les pieds, pendant que se disent sur la scène des choses
qu'à cause d'eux je n'entends pas!
Rien que cela devrait suffire à rendre les «classiques» chers aux
femmes...
Paisible séance de lecture, _at home_. Le _Temps_ m'apporte, sur deux
pages (et quelles pages!) le texte des deux discours qu'«échangèrent»
tout à l'heure, sous la coupole du palais Mazarin, deux immortels. Je
vais les lire doucement, sous la lampe, en buvant du thé rose,--du thé
de chez moi; j'en goûterai les finesses et les rosseries gentiment
dissimulées sous la plus jolie des langues; je m'instruirai et je
m'amuserai. Et je n'envierai pas les femmes qui, pour bien jouir de ce
régal ont cru nécessaire de l'aller savourer sur place.
Car elles y mettent un empressement furieux; et, de toutes les fêtes de
Paris, une réception académique est celle, peut-être, qu'une Parisienne,
vraiment soucieuse de son prestige mondain, se consolerait le moins
d'avoir manquée.
Pourquoi? Je me rappelle une de ces réceptions où j'accompagnai, il y a
deux ans, une très élégante amie--cliente ordinaire de ces spectacles.
Il lui avait fallu faire auprès de je ne sais quel homme puissant, pour
obtenir les deux cartes qu'elle désirait, une démarche dont je vis bien
que sa fierté souffrait un peu; nous dûmes, en outre, l'heure venue,
faire queue très longtemps devant une porte qui ne s'ouvrait pas, et mon
amie y prit une migraine.
Nos places étaient médiocres et, du fond de l'espèce d'amphithéâtre à
plafond bas où nous étions blotties, on ne voyait qu'une partie de
l'assemblée qui s'entassait là. Les sièges étaient durs et l'atmosphère
était devenue, au bout d'une heure, irrespirable. Au-dessous de nous; un
étroit parterre, une tribune encadrée de sièges en hémicycle, et partout
l'écrasement... l'écrasement silencieux, avec des bonjours à distance,
des sourires des appels discrets de la main. Mon amie se plaignait de ne
pas trouver dans cette foule les grands hommes dont elle cherchait les
figures, et quand, debout devant son petit pupitre et flanqué de ses
parrains en habit vert, le récipiendaire (qui était-ce? je l'ai oublié)
commença de lire son discours, mon amie me confia qu'elle s'amusait peu;
que, du reste, elle entendait mal et qu'elle avait très chaud.
N'importe, il fallait bien qu'elle fût là, qu'elle pût dire le
lendemain: «Comme on s'est ennuyé hier à l'Académie!» Elle y était donc
tout à l'heure... voilà quinze jours qu'elle m'avouait son impatience
d'y retourner. Mon amie est une vraie Parisienne.