ACCOMMODEMENTS AVEC L’AMOUR

J’avais bien résolu de ne plus t’adresser aucun conseil, jeune homme

doué d’une amativité persévérante! car ces sortes de leçons,

publiquement données, ne vont point sans une divulgation fâcheuse des

stratégies que les parfaits amants sont tenus d’employer; elles

déconcertent l’illusion des âmes ingénues et peuvent mettre sur leurs

gardes les belles personnes qu’elles ont précisément pour but de

conquérir et de charmer. Le non-plus-ultra de l’habileté en toutes

choses, est de cacher ses moyens d’action; faire mystère de sa force,

c’est la doubler. Les poètes jaloux de leur prestige dérobent leur

dictionnaire de rimes dans le plus secret des tiroirs, et les généraux

évitent avec soin de communiquer leur plan de campagne. Qu’ordonne la

Kabale? Savoir, se taire. Amant, sache, et tais-toi. Mais tu te sens,

dis-tu, si perplexe depuis mon dernier conseil, la clause du contrat

d’amour, par laquelle on accepte de sacrifier tout souci de soi-même à

l’ingratitude des sourires, de ne jamais avoir, en aucun cas, en aucun

temps, d’autre volonté que le caprice de l’Amie, te paraît si cruelle,

si inexécutable même, que pour un peu tu abandonnerais ton magnanime

dessein d’affronter le cœur de la femme. Je dois donc le

révéler,--arcane dernier, au-delà duquel la Connaissance n’aurait plus

où se prendre,--l’art qui te permettra d’accomplir ton devoir sans un

trop immense effort, ou de paraître l’accomplir, ce qui est absolument

la même chose! Avec l’amour, qui est le plus doux des ciels, il est

aussi des accommodements.

Un point dont il convient en premier lieu que tu te persuades, c’est que

la femme n’est pas le moins du monde l’être complexe qu’ont pensé

trouver en elle des observateurs superficiels. Il faut être niais comme

Arnolphe pour se laisser duper par Agnès, et je voudrais bien voir ce

qu’il adviendrait de Célimène aux prises avec don Juan. O filles d’Eve

ou de Pyrrha! les poètes et les romanciers ne vous ont pas donné

seulement l’or brun des yeux et l’or roux des chevelures, la rose du

sourire, l’ivoire des dents, la neige incomparable des seins et toutes

les beautés avec toutes les grâces,--c’était donner des étoiles au ciel,

comme dit le récipiendaire de la Cérémonie--mais ils se sont plu encore

à vous prêter la science infinie du mensonge et de l’embûche,

l’infaillibilité dans la ruse. Et vous n’avez-point repoussé cette

calomnie qui vous parut une louange, puisqu’elle affirmait, en

l’expliquant, votre universel triomphe; tandis que l’homme lui-même n’y

contredisait pas, content de trouver dans l’ingéniosité que l’on vous

attribuait l’excuse de son imbécillité réelle. Ce n’est point une honte

que d’être soumis à des irrésistibles; Samson se console de ses cheveux

coupés par la pensée qu’aucun autre à sa place n’eût été moins tondu que

lui-même; il n’y a rien d’humiliant à subir les fantaisies de madame de

Ruremonde ou de Lila Biscuit, quand on songe qu’Hercule tourna la

quenouille aux pieds d’Omphale, reine de Lydie; et, dans le lit d’une

fille de brasserie, à l’heure des cours où il n’alla jamais que dans ses

songes du matin, l’étudiant de septième année se rappelle avec

satisfaction Renaud captif des enchantements dans les jardins d’Armide.

Cependant, ô simples cœurs! ô femmes! l’art des combinaisons profondes

vous est plus étranger que ne l’est à l’agnelle la férocité des

tigresses. Vous m’en voudrez peut-être d’arracher à votre couronne ce

diamant noir, l’instinct raffiné des perfidies? Mais, bien plus qu’elle

n’obligeait le vieux Job à reconnaître l’empereur d’Allemagne, la vérité

me pousse à proclamer votre entière candeur. Les poètes ont menti, les

romanciers ne savent ce qu’ils disent. Que ce soit par le voisinage

encore peu lointain de la bête d’où vous êtes à peine sorties,--oh!

pardon, chairs divines!--ou par votre proximité de l’ange, ainsi qu’aime

à le croire mon adoration agenouillée, vous êtes, quoi qu’il semble et

quoi qu’on dise, dépourvues de toute complexité, je le jure! et vous

avez cette infériorité sacrée de ne jamais penser qu’à une seule chose à

la fois. Vainement, dans la conviction, que l’on vous a inculquée, de

votre subtilité sans égale, vous vous efforcez d’être subtiles en effet;

vainement, après avoir été la jeune fille imperturbablement innocente en

dépit des livres lus à la dérobée ou des causeries à voix basse dans la

cour du couvent, vous croyez devenir ces perverses mondaines que

divinise la chronique d’à-présent, ou, pis encore, ces terribles

Marneffe qu’inventa le grand Balzac: stérile espoir! légende! chimère!

Qu’il y ait en vous un vague instinct de l’hypocrisie, je l’accorde:

mais vos mensonges les plus laborieux sont pareils à ces menteries

d’enfant qui surprennent un instant par leur naïveté même, par

l’invraisemblance d’une telle simplicité dans la ruse; un esprit viril

s’en dépêtre vite, à moins que, s’y plaisant, il ne feigne de s’y

laisser prendre; et les toiles d’araignées ne sont dangereuses que pour

les mouches. Votre loup ne tient pas, dominos bleus et roses de la

mascarade humaine! nous aurions toujours le droit de vous dire: «Je te

connais, beau masque». Quand vous nous croyez enveloppés de vos

stratagèmes,--ah! ces sournoiseries de petite fille,--nous rions, à part

nous, de votre foi en notre crédulité. Triomphantes, votre pied sur nos

nuques, et les ongles rouges encore du sang de nos cœurs,--car il nous

plaît que vous les déchiriez!--vous songez plus d’une fois: «Celui-ci

est vaincu enfin! je ne l’aime pas et il croit que je lui suis fidèle. A

force de faux serments, de faux baisers, de fausses larmes, je le tiens

là, charmé et trompé!» Charmé, oui; trompé; non. Même dans l’extase de

l’étreinte, nous démêlons fort bien vos petits complots. Seulement, nous

nous gardons bien d’en rien faire paraître, parce que vous nous fuiriez

sans retard, pleines d’un dépit courroucé, si nous ne vous laissions pas

l’orgueil de l’hypocrisie victorieuse, et parce que notre bonheur est le

prix de noire feinte ignorance. Ah! croyez-le, chères âmes, tout homme

qui n’est point un sot ne sera jamais votre dupe que s’il lui est doux

de l’être. A la plus adroite d’entre vous,--fut-elle convaincue qu’elle

a acquis enfin la parfaite expérience,--il échappe à tout propos, à tout

moment, une parole, un geste, qui la fait apparaître telle qu’elle est

en effet, c’est-à-dire aussi naturellement ingénue que la fillette de

village, ouvrant à chaque chose qu’elle voit sa petite bouche étonnée,

et n’ayant jamais épelé que la première page de son paroissien. Vous

êtes l’innocence obstinée. Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi j’encours

votre colère! Retenez-la, de grâce; songeant qu’il n’est point

indispensable à la fauvette babillarde des buissons d’avoir l’esprit

d’intrigue de Figaro, et que la rose épanouie, qui a toujours raison

puisqu’elle est parfumée, n’a que faire d’être plus ingénieuse que

Jocrisse.

Maintenant, jeune homme,--étant données la simplicité persistante de

l’âme féminine et la fausseté de sa fausseté,--tu pressens sans doute

quel sera le dernier conseil que tu réclames.

Oui, l’Amant,--comme la plume au souffle,--sera soumis à tous les

caprices de l’Amie; il accomplira ce qu’elle veut et ne fera rien

qu’elle n’ait voulu.

Mais il ne t’est pas interdit, et il t’est possible, d’arriver peu à

peu, après quelques tâtonnements, à ce résultat, prodigieux en

apparence, qu’elle n’ait pas d’autre volonté que la tienne, qu’elle

exige précisément ce dont tu as la fantaisie, que son ordre, en un mot,

soit la parole ou le geste de ton propre désir.

Et cela, naturellement, doit se produire sans qu’elle s’aperçoive jamais

de la substitution de ta pensée à la sienne! Il importe avant tout

qu’elle croie t’imposer, et que tu lui offres, comme le plus méritoire

sacrifice, la réalisation de ton vœu le plus cher.

Difficile? Possible, te dis-je.

Enveloppe-la d’adorations, cerne-la d’obéissances. Qu’elle se croie bien

sûre de ta soumission entière! Si elle n’était entièrement persuadée que

tu passes ta vie à guetter sa velléité la plus fugace pour t’y conformer

avec enthousiasme, que tu t’oublies toi-même, éperdument, pour

t’abandonner à elle seule, la plus furtive échappée de ta personnalité

suffirait à éveiller dangereusement sa défiance. Réussis à faire d’elle

la captive de ta servitude. Elle doit être si habituée à la simultanéité

de son désir et de l’accomplissement, que n’importe quel accomplissement

implique pour elle,--sans lui laisser le temps de la réflexion,--un

désir qu’elle a eu, certainement, il n’y a pas une minute. Mais, de la

sorte, tu n’obtiendrais encore que la réalisation, à son insu, de

quelques-uns de tes caprices; il te resterait toujours à faire aussi sa

volonté dès qu’il lui arriverait de vouloir; et cela tournerait le dos à

ton but, qui est, au contraire, de n’obéir qu’à toi-même. Les

incitations à convoiter telle ou telle chose par la difficulté de

l’obtenir, ne sont pas des moyens à dédaigner; il est banal--tant cela

est évident--de dire que la femme a surtout envie de ce qui lui est

interdit; use donc de l’obstacle, avec une grande modération! et sans

aller jamais jusqu’à l’apparence du refus, ton devoir primordial étant

de ne jamais refuser. Mais la méthode sûre, la méthode directe, qui

produit, au lieu de résultats momentanés après lesquels tout est à

recommencer, un effet général et durable, consiste à insinuer ton âme

lentement, tout entière, dans l’âme de celle que tu adores, de telle

façon que bientôt ta maîtresse, ou ta femme, ne pourra plus distinguer

sa pensée de la tienne, qu’elle s’étonnera, avec reconnaissance

peut-être, de ta promptitude à deviner ses désirs,--tes désirs!--et

qu’elle te remerciera de tes fantaisies satisfaites. N’objecte pas que

tu ne te sens point capable d’une telle prise de possession! Est-ce

qu’il te paraîtrait impossible de modifier, de développer à l’image du

tien le souple esprit d’un enfant? et n’as-tu pas cessé d’ignorer qu’en

dépit des romanciers et des poètes, en dépit de la fausse subtilité dont

elle s’enorgueillit, la femme, toujours naïve, reste prompte à recevoir

les impressions, docile aux conseils qui feignent d’en demander,

malléable aux commandements dissimulés dans des condescendances,

pareille enfin à une petite écolière qui saurait tout de suite sa leçon

si on l’avait écrite sur les papiers à devise d’une boîte de bonbons?

Rien que par ta voix, longtemps entendue, et dont elle imitera, peu à

peu, jusqu’à l’identité parfaite, les inflexions coutumières, l’Amie

apprendra, sans s’en apercevoir, la langue de ta volonté. Fais donc

qu’Elle soit toi-même! tu le peux; et désormais,--sans déroger au

principe absolu de l’obédience qui te fut imposée,--tu domineras

pleinement celle à qui tu es soumis; tu connaîtras, dans l’humilité de

l’esclavage, les joies triomphales de la tyrannie.

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 36 / 38 题