LE DROIT DE L’AMIE

Madame de Fleurence n’a pas tout dit; n’envisageant qu’un côté de la

question. Il faut voir les choses de plus haut et d’une façon plus

générale.

Toi qui veux devenir Amant, cher élève! si j’ai gardé pour l’un des

derniers l’avis que tu vas entendre, garde-toi d’en conclure que je le

juge moins utile que les autres. Le plus important de tous, quoique

banal en apparence, voilà ce qu’il est en effet. Je me sentirais plein

d’une pitié méprisante pour l’homme qui, ayant assumé la responsabilité

terrible d’aimer, ne se conformerait pas à ce conseil d’une façon

absolue. Et je te le donne ici, par dessus beaucoup d’autres, afin que

toujours il s’offre à toi d’abord, lorsque tu ouvriras ta mémoire.

Comprends, et soumets-toi.

Du jour où tu as baisé les lèvres consentantes de l’Amie, tu ne dois

plus, quels que soient le lieu, le temps, le cas,--fût-ce en la rapide

seconde d’un aparté de comédie,--t’aviser jamais de songer à toi-même,

mais il te faut dorénavant n’avoir aucune pensée, ne proférer aucune

parole, ne faire aucun geste, qui n’aient pour but immédiat le bonheur

toujours plus parfait de celle que tu aimes.

L’amour implique un échange. C’est un contrat sans paperasses où chaque

conjoint offre et reçoit un apport. Que donne la femme? Elle-même. Que

doit-on lui donner? Tout. S’il lui manque une parcelle de ce «Tout»

comme elle le conçoit,--tout l’or pour la courtisane, tous les triomphes

pour la mondaine, tous les baisers pour l’amoureuse,--si même tu

n’ajoutes pas au Tout particulier réclamé par celle-ci ou par celle-là,

une bonne partie des autres Touts exigés par toutes les autres, tu ne

fais pas honneur à ton engagement formel quoique tacite, tu es un voleur

et un traître, et c’est de plein droit que la femme se reprend,

c’est-à-dire retire son apport que le tien n’a pas compensé. «Quoi! Si

je suis pauvre?» N’aime pas. «Si je n’ai pas le haut rang,

l’illustration, les éclats dont s’amuse la vanité des marquises ou des

duchesses?» N’aime pas. «Si je ne sens point dans mes bras la vigueur

des étreintes toujours prêtes?» N’aime pas, n’aime pas, te dis-je! à

moins que les providences, parfois clémentes, t’élisant entre tous, ne

t’aient donné de rencontrer l’inestimable cœur de quelque pure enfant,

ou de quelque bonne fille, qui aime parce qu’on l’aime, sans s’inquiéter

d’autre chose. Mais évite la redoutable femme consciente de son droit,

lorsque tu ne connais point la puissance de réaliser pleinement son

espérance, car tu ne tarderais pas à subir le désespoir d’un juste

abandon, ou bien, si sa pitié te souffrait auprès d’elle, tu serais

pareil à ces maris qui, ayant affirmé, le jour du contrat, une opulence

imaginaire, confondus maintenant, humiliés, bafoués, assis au bas bout

de la table et couchant du côté de la ruelle, vivent, l’opprobre au

front et la rage aux dents, des aumônes de la dot. Et surtout ne crois

pas que j’exagère le moins du monde par un vain amour du paradoxe! Telle

est l’imperturbable estime qu’elles font, nos amies, de leurs corps même

souillés, que la plus laide pécore ou la plus méprisable gaupe, en

daignant mettre le genou, le soir, au bord des draps, s’étonne de ne

point voir le lit se changer en un autel fleuri de lys et de roses et

plein de musiques chantant des louanges dans une brume d’encens. Elle

existe, plus impitoyable que la créance de Shylock, cette exigence de la

femme qui veut tout en échange de soi-même. On peut s’y dérober par la

fuite, mais quiconque ne fuit pas, s’y doit soumettre, en ayant reconnu

la légitimité par l’acceptation redoutable du baiser. Et n’est-elle pas

légitime en effet, puisque l’homme, depuis l’heure immémoriale où sa

bouche s’extasia pour la première fois sur la rose en fleur de la bouche

d’Eve, a cherché en vain un autre délice qui valût d’aimer la vie et de

haïr la mort?

Maintenant que tu as cessé d’ignorer à quoi l’amour t’engage, tu ne

t’étonnes plus d’être obligé au complet oubli de toi-même, à la

préoccupation, unique et incessante, de l’objet aimé. Mais, outre le don

même du prodige, quelle acharnée absorption de tout ton être dans une

pensée unique ne te faudra-t-il pas pour réaliser le miracle de l’Amie

toujours satisfaite! Ce sont les autres hommes qui connaîtront le

sommeil paisible après une journée de labeur; toi, tu ne dormiras plus,

jamais plus, jamais plus, car ne se peut-il point qu’après trois nuits

de veille passées à attendre des ordres qu’elle n’a pas daigné donner, à

l’heure où brisé, vaincu, tremblant la fièvre, il semblerait qu’enfin il

t’est permis de clore, un instant, les paupières, ne se peut-il point

que justement à cette heure la maîtresse exige que tu sois là pour lui

ramasser l’un des douze boutons de son gant ou lui dire le temps qu’il

fera demain? Ouvrir un livre, recevoir une visite, serrer la main d’un

ami, suivre le convoi d’un parent, t’asseoir à une table pour écrire ou

pour manger, entendre ce qu’on te dit, regarder ce qui se montre,

tourner la tête parce que quelqu’un a crié au secours derrière toi, ce

sont des choses dont tu n’auras plus le loisir. Eternel qui-vive! tu

devras être, à toute minute, matin, jour, soir, nuit, prêt à une action

inconnue, soudaine, qui te sera commandée sans avertissement, sans

explication; tu ressembleras à un voyageur qui attendrait toujours,

toujours, la valise à la main, sur le bord de la voie, un train express

qui passera peut-être, à toute vitesse, on ne sait quand, et dans lequel

il devrait se jeter, d’un bond, à travers la vitre de la portière! Et

c’est surtout des mille petites obéissances, sur-le-champ, dès la

parole, dès le signe, que se montre jalouse la tyrannie féminine.

N’espère pas la rassasier, en quelques fois, par d’héroïques dévouements

après lesquels elle pourrait, semble-t-il, n’avoir plus rien à demander;

elle accepte,--sans reconnaissance, puisqu’ils lui sont dûs!--les

sublimes sacrifices, mais elle veut l’esclavage continu, attentif,

occupé des moindres vétilles; il ne servira de rien que tu montres la

magnanimité amoureuse des Lancelot ou des Amadis si tu n’as point le

zèle méticuleux d’un bon valet de chambre; tu ne feras que ton devoir,

si, pour ton amie, tu quittes ton pays, brises ton avenir, compromets

ton honneur, et tu seras impardonnable si tu ne lui apportes pas à

l’heure convenable une avant-scène pour la première représentation où

elle a cent fois déclaré pourtant qu’elle ne voulait pas aller. La fuite

d’un banquier vient de t’enlever ta fortune? Songe au bal où, ce soir,

tu verras celle que tu aimes. Ta mère se meurt? Pense au bouquet de

gardenias que tu enverras à ta maîtresse. Une femme, miséricordieuse

entre toutes, a chassé de sa présence,--et comme elle a eu

raison!--l’amant qui avait renoncé pour elle à toutes les joies, à

toutes les gloires, mais qui, un jour, le pied lui ayant manqué sur le

bord d’un précipice où elle lui avait fait signe de cueillir une rose

des Alpes, roula jusqu’au fond de l’abîme, déchiré, sanglant, presque

mort, sans songer à cueillir la petite fleur, en passant.

Mais,--chose plus épouvantable encore,--toi qui, pour le Baiser, consens

à l’oubli de toi-même, tu n’obtiendras jamais dans sa plénitude

l’enchantement du Baiser. Ah! véritablement, parce que ta maîtresse,

belle entre les belles, a les lèvres roses et les bras blancs et les

seins frais comme les fleurs, parce qu’elle se livrera plus désirable

que les déesses et les houris des rêves, tu l’imagines, pauvre niais,

que tu vas connaître, entières, incomparables, les extases de la

possession? Tu crois que tu trouveras, dans l’amour, le bonheur? Laisse

cette espérance au seuil de l’infernal empyrée. Il s’agit bien de ton

bonheur, à toi. Est-ce que tu existes? Pousserais-tu l’infatuation,

misérable égoïste, au point de prétendre à une part de l’ivresse où tu

concours? Penses-tu être, à l’heure même des intimes abandons, autre

chose que le méprisable prétexte de la joie dûe à l’Amie? Fou! triple

fou! considère ton néant. Non seulement, avant le suprême soupir que

vont peut-être exhaler ses lèvres, le soin de trouver les louanges où se

complaira la vanité de son apparente défaite, la stratégie savante des

caresses, où pas une faute ne doit être commise, absorberont ton

attention jusqu’à t’interdire tout plaisir personnel malgré la neige

tiède des bras mouillés qui t’enlacent et malgré l’or parfumé des

mystérieuses chevelures; mais encore, quand ses yeux pleureront de

douces larmes sous les paupières battantes, quand votre étreinte

resserrée semblera l’union parfaite de vos deux êtres, tu ne pourras pas

un instant, non, pas une minute! t’abandonner au frisson du paradisiaque

achèvement; car, songes-y, qu’arriverait-il, malheureux! et de quel œil

chargé de mépris et de colère, de quel œil pareil à celui d’Aphrodite

outragée par la maladresse d’Héphaïstos elle glacerait ton inopportune

ferveur et te ferait rentrer dans la gorge l’infâme aveu de ton délice

trop prompt, si, par un étourdi consentement à ton propre désir, par un

glissement instinctif dans la pâmoison, tu lui avais ravi, éperdu, le

prix de ses miséricordieuses condescendances?

Tu es pâle, jeune homme, à cause de ces mystères, comme si tu revenais

d’un antre plus effrayant que celui de Trophonius. Je t’ai révélé les

implacables lois de la mauvaise Déesse. Cependant persévère dans la voie

ardue, ô tremblant initié! Au prix de mille abnégations, au prix de

mille angoisses, deviens l’Amant. Car, après tant d’efforts, une

récompense sans pareille t’est promise. Elle sont des clémences, celles

que nous savons aimer, d’adorables clémences! Et il se peut qu’un jour,

après tous tes sacrifices, après toutes ses trahisons, la femme à qui tu

auras voué ton âme, ta vie, pour qui tu auras renoncé à la joie même de

sa possession, se souvienne de toi sans trop de ressentiment ni

d’amertume et n’ait pas un rire de dédain quand on prononcera ton nom

devant elle.

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 34 / 38 题