Hélas! si amères que soient les pages que je viens d’écrire, elles sont
trop douces encore. J’ai menti en te laissant entrevoir dans l’hymen
l’accord possible des âmes et des sens.
Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer sans effroi les
épouvantements de la réalité.
Ainsi, tu es heureux? Parce que tu épouses, toi vingt ans, elle
dix-sept, une jeune fille que tu adores, et qui t’adore, parce qu’elle a
la grâce avec la pureté, parce que tu es sûr d’être le seul homme pour
qui son cœur ait tressailli, parce que vous avez eu, avant le
consentement officiel des familles, les adorables fiançailles des mains
serrées à l’écart, des marguerites interrogées, des rubans volés et
baisés, tu es heureux? Et dans le triomphe des noces, tu exultes, sûr de
l’avenir, persuadé qu’aucun événement humain,--sinon la mort, terreur
lointaine,--ne pourra entraver ni interrompre ta joie éternisée? Tu as
la certitude, en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui, d’être aimé
demain, après-demain, toujours, par elle?
Je te plains.
Oh! combien je me désole de vous flétrir d’un souffle amer, roses
blanches de l’illusion, qui fleurissez au seuil du mystère nuptial! Mais
c’est la loi de notre temps que toute main pleine de vérités, même
funestes, doit s’ouvrir.
Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce soir, dans la chambre où une
vierge t’attendra, pleine de rêves comme toi-même, apprends, hélas!
qu’aucune femme ne saurait aimer l’homme qui lui révéla les arcanes
abjects de l’amour, et que ton baiser, déception subie, et
haïe,--haïssable en effet!--n’aura d’autre résultat que de disposer
l’épouse naguère ignorante à un autre baiser, consciemment désiré cette
fois.
Tu m’entends mal? Je m’explique. Frémis.
Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne, mondaine ou ramasseuse de
bouts de cigares en compagnie de son père, ancien chiffonnier, se fait
du mariage un idéal tel que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es, je
l’accorde, jeune et beau comme les Hylas des poèmes; tu es robuste, j’y
consens, comme les Héraklès triomphateurs des Omphales; je vais plus
loin: ayant longuement médité sur les conseils que je t’adressai
naguère, tu détestes les brutalités soudaines de l’hymen, tu es résolu
aux atermoiements subtils, aux délicatesses qui épargnent et consolent,
à toutes les ouates sous la chute; enfin, tu es parfait. N’importe! Il
demeure impossible que la vierge devenant épouse te juge équivalent à
son rêve; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses, toujours elle
songera, déchirée: «Eh! quoi? c’était cela?» Si elle était (comme je le
pense, voulant le penser) aussi immaculée de l’âme que du corps; si,
n’ayant rien lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un prolongement des
immatérielles tendresses; si elle croyait que l’on fait les draps
conjugaux avec les nuées du paradis ou la nappe blanche des autels, oh!
de quel recul elle frissonnera devant l’abominable chose! Conçois-tu,
homme, qui par la longue coutume des lits résignés ne crois plus aux
rébellions de la pudeur; qui, à force de roses effeuillées, suspectes
les sensitives, conçois-tu l’épouvante de la jeune fille quand, après la
maladresse des habits tombés et le ridicule de la virilité à demi
dévêtue, s’impose à elle, subitement, sous la toile encore froide où se
glissent des approches velues, l’arrogance bestiale de ta victoire,
quand tu lui révèles, hélas! ce qu’elle désirait elle-même,
inconsciente, les nuits où, ne dormant pas, elle songeait à la nuit de
noces? T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos, son haut-le-cœur
sous ta lèvre? Car enfin, si spirituel que tu sois devenu à force de
sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt ou tard, tu le pousses, frère
de l’animal, ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser que l’amour
dont elle fut charmée l’aveuglera sur la bassesse de sa réalisation. A
cause des conseils maternels qui recommandèrent l’obéissance, à cause
d’une pudeur si jalouse qu’elle préfère le silence du martyre à la
plainte de s’avouer souillée, la victime te cachera peut-être l’horreur
dont elle frissonne, le dégoût qui la navre; mais, en dépit d’elle-même,
malgré ses sourires après la peur, malgré ses regards attendris où tu
iras jusqu’à lire, imbécile, de la reconnaissance, elle ne te pardonnera
jamais, sache-le, le désespoir et la honte de son illusion déçue. Tu
souris? tu hausses l’épaule? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse à
peine vraisemblable de la jeune fille absolument ignorante, uniquement
éprise d’idéal? tu prétends épouser une femme, non un ange? Allons,
soit, puisque tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré ses
innocences, n’a pas été sans comprendre ce que ta passion réclamerait
d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche pas ensemble pour relire
_Paul et Virginie_. Il se peut que ses parents l’aient conduite à
l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos d’amour,--si paisibles, mais,
enfin, des duos,--et il se peut même qu’elle ait envoyé sa femme de
chambre acheter chez le libraire de la rue de Sèze les petits livres qui
viennent de Belgique. Eh bien! après? Parce qu’elle a prévu, parce
qu’elle a désiré,--libertine, je l’accorde,--la matérialité de
l’étreinte; parce qu’elle s’attend à des béatitudes qui n’ont rien
d’angélique, oseras-tu te vanter de réaliser son rêve? Pauvre homme!
Dans sa demi-science compliquée de rêverie et dont l’ingénuité, dépravée
de chimère en chimère, conclut aux plus étranges aberrations, elle a
espéré de tels contentements au prix de quelques effrois, que tu seras
incapable de t’abaisser jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable, par
une raison contraire, de te hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. «Quoi!
c’était cela?» eût dit l’ignorante vierge; la vierge savante dit: «Quoi!
ce n’était que cela?» Et que tu aies épousé l’une ou l’autre, c’est d’un
regard méprisant que, le matin, l’amoureuse d’hier considérera, éveillée
la première, l’inutile fatigue de ton sommeil.
Or, bientôt, qu’adviendra-t-il?
Déçue,--n’importe de quelle façon, mais, quoi qu’il soit arrivé,
déçue,--ta femme se sentira envahie d’une tristesse profonde. Ne crois
pas à ses aveux charmants! ne crois pas à ses caresses! Elle souffrira,
te dis-je, et elle haïra en toi ses espérances bafouées. Une chance te
reste, non pas la chance d’être aimé,--car de quel droit formerais-tu ce
rêve, toi, le tueur de songes?--mais celle de ne pas avoir quelque rival
heureux; écœurée d’une première épreuve, l’épouse peut se résoudre à
n’en point tenter d’autres, si elle est de celles qu’une ferme vertu
défend des viles faiblesses, sans être aimante, elle sera fidèle. Qu’il
se réjouisse en ce cas, celui à qui suffit, pour être heureux, que
personne n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si, pareille à la
plupart des femmes, elle sent persister en elle, malgré ton baiser
détesté, malgré tout! une vie qui se refuse à demeurer inutile, tremble,
misérable mari! Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance du
plaisir; elle n’a plus d’illusions, elle sait ce que lui demandent les
yeux qui s’allument à ses yeux, ce que tiendront les promesses des
agenouillements; pas plus que de toi elle n’attend des autres la
réalisation de son rêve chaste comme une idylle ou immodeste comme une
atellane: eh bien, puisqu’il le faut, elle se résignera, peu à peu,
après de longues amertumes, à l’humanité telle que tu la lui as révélée;
elle acceptera, en place de l’impossible, qu’elle voulait, le possible,
qui s’offre; elle consentira à des nuits d’amour pareilles à sa nuit de
noces! Tu demandes: «Pourquoi n’oublierait-elle point dans mes bras les
désespoirs de sa chimère inassouvie? Pourquoi me préférerait-elle ceux
qui sont semblables à moi-même?» Parce que tu es toi! parce que tu es
l’impardonnable à qui elle doit la déception initiale; parce que, dans
l’amour d’un autre, elle peut trouver, sans la colère et la honte des
premiers déboires, tout ce que, maintenant, grâce à toi, elle s’est
résignée à espérer. Révolte-toi, crie et sanglote, souffre! Telle est,
malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité qui pèse sur toi. L’hymen
n’est que le précurseur de l’amour; et l’époux, tremblant, extasié, qui
s’approche du lit nuptial, fait la couverture de l’amant.