Jeune homme épris de l’amour et qui veux réaliser par lui ton rêve de
bonheur, je ne crois pas que le mariage te doive être interdit. Nier la
possibilité, dans l’hymen, des parfaites liesses, serait aussi absurde
que de les juger impossibles hors de l’hymen; le fruit permis a ses
douceurs; les lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir les lèvres que
l’on usurpe, et l’honnêteté du baiser n’en exclut pas l’extase. Que
l’amour perde, à se rendre légitime, un peu de son aventure et de son
mystère, ces deux incitations exquises, cela est évident; mais il y
gagne, outre une probabilité de paix et de durée, qui plaît aux âmes
fidèles, l’orgueil de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune homme, si
les bonnes providences mettent sur ton chemin,--comme une rose blanche,
à portée,--l’enfant pure qu’imagina ton espoir, ne t’avise pas, dans la
niaiserie d’un vulgaire donjuanisme, de répudier cette rare faveur. Ose
préférer aux adultères les épousailles, ton lit au lit des autres.
Dédaigne les railleries faciles des libertins, leurs prophéties
surannées; et, niant le bonnet de coton, sûr de toujours objecter à la
flanelle prédite l’emportée passion des étreintes nues, entre
résolument, avec la foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial.
Seulement, mon apprenti, sois instruit d’une chose:
L’homme, mari depuis une heure, qui baise,--ô divin premier soir!--les
lèvres effarées de l’épouse encore intacte, assume, quant à elle et
quant à soi, la plus effrayante des responsabilités; et il n’est pas de
précieuse verrerie diaphane, éthérée, presque ailée, plus prompte à
s’émietter en irrémédiables désastres que la fragilité auguste d’une
vierge.
Tremble! Que vas-tu faire? Cette innocence qui craint et qui veut, qui
frissonne et s’abandonne, alarmée et charmée par tous les effrois et par
toutes les espérances des curiosités, cette ignorance que trouble
l’instinct d’un inconnu peut-être charmant, peut-être affreux, exigent
de ta caresse, ô patient et tendre initiateur, le vol à peine posé d’un
duvet sur un brin d’herbe, la légèreté furtive, qui passe et qui
revient, d’un souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de ton
étreinte, cet attentat,--car c’en est toujours un!--quelque chose de
presque pas senti, de délicieux pourtant, quelque chose qui ressemble à
un frôlement de plumes. Il faut que tu triomphes! mais sans bataille;
que tu prennes! mais sans saisir; que tu brises! mais sans rompre. Tu
dois être le bourreau qui ne fait point de mal. O contradiction de deux
devoirs également urgents: avoir la soudaineté presque brutale avec tout
l’atermoiement des miséricordieuses attentes; être formidable et ne pas
effrayer; être la force douce à la faiblesse; effleurer, profondément!
Cela est impossible, penses-tu? Impossible, soit, mais indispensable; et
si tu ne te connais point capable de cette fureur délicate, de ce modéré
déchaînement, de cette tyrannie obéissante, qui épargne à la fois et
subjugue, si tu n’es pas de ceux qui savent voiler de charme et de
pudeur la suprême impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches
immaculées, retourne aux expertes alcôves qui reçoivent moins de leçons
qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te l’affirme, de la minute où
s’entr’ouvre pour la première fois la fleur virginale des lèvres dépend
tout l’avenir, adorable ou exécrable, des baisers conjugaux; et jamais
l’épouse ne cessera de te mépriser ou de te haïr en de sourdes rancunes
si tu as déshonoré l’illusion de son timide instinct.
Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve du premier enlacement, un autre
danger, bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité! Ici, jeune
homme, je parlerai tout bas; écoute, en te penchant, et m’entends, à
demi-mot.
Si câline, si retardée qu’ait su être ta brutalité initiale, de quelque
chasteté que tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as pas pu,
dès la nuit de miel, obtenir que l’épouse partageât tes transports. Elle
demeure étonnée, sinon épouvantée; et cet étonnement tardera longtemps
peut-être à devenir de la joie; il s’atténue, dans son cœur, à cause de
sa tendre confiance, mais il se complique, dans son corps, d’un
endolorissement qu’avouent des reculs et des rongeurs. Si les parfums
parlaient, les roses pourraient dire le mal que cela leur fait d’éclore,
et combien de temps leur en dure le déchirant souvenir. Seul, le
peu-à-peu des baisers renouvelés, des instances qui se prolongent,
révélera lentement, très lentement, à la mariée à peine femme le mystère
qui, dans ses bras, te met aux yeux d’étranges larmes. Toi, cependant, toi
qui l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu de la serrer contre
ton cœur, si belle, si pure, sous le déroulement de ses cheveux qu’une
main d’homme avant la tienne n’avait jamais dénoués; toi qui exultes
dans le triomphe de la possession récente, tu l’enveloppes, tu la
berces, tu l’emportes dans ton ivresse, sans repos! Il n’est de belles
heures que celles où tu presses entre les tiennes ses petites mains
d’enfant, où tu regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes le voile
dont s’abritent ses jeunes seins effarés, où tu baises le joli signe
qu’elle a parmi la mousse d’or de la nuque; et durant bien des mois, tu
ignores qu’autour de toi, dans le monde, d’autres hommes et d’autres
femmes vont et viennent, se tourmentent ou se réjouissent, s’occupent de
leurs affaires ou de leurs amours; tu vis dans l’enchantement de votre
chère solitude! De sorte qu’enfin, à cause de tant de caresses assidues,
elle se sent troublée d’un trouble charmant, encore inéprouvé; elle
sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu; elle comprend un peu,
puis tout à fait; elle naît, elle vit, elle est femme, étant heureuse;
ses consentements, qui acceptaient, désirent; ce que tu veux, elle le
veut; et tu baises sur ses lèvres la gratitude du baiser. Mais cette
heure, si douce, où l’hymen s’accomplit définitivement par un égal
échange d’extase, peut être suivie, bientôt, d’heures funestes au
matrimonial amour; car c’est trop souvent quand l’épouse a connu enfin
l’émotion parfaite du plaisir, que l’époux, moins violemment épris,
s’abandonne aux paresses! Le désir, qui s’exaspère en elle, se ralentit
en lui. Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve moins de charme; sa
passion s’est alanguie dans le tous-les-jours du contentement; il aime
moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui va s’endormir chez l’homme vient de
s’éveiller chez la femme. Désaccord cruel, et naturel, hélas! Dans la
furie des nouvelles amours, il a employé aux satisfactions le temps où
elle ne les concevait pas encore; une fin qui coïncide avec un
commencement; il s’est éteint à l’allumer; et il n’est plus que cendres
à présent qu’elle est flamme. Heure formidable entre toutes! d’où peut
résulter, chez la femme, le mépris du lit qui n’a pas tenu en ivresse
les promesses du tourment; d’où peut résulter la trahison d’abord rêvée,
puis désirée, puis voulue, l’adultère acquittant la dette du mariage.
Jeune homme! elles ne suffiront pas à assurer la longévité de ton
bonheur, les délicatesses et les pudeurs des nuits premières. A moins
que tu n’aies en toi l’héroïsme persistant des étreintes toujours
disposes, sois l’époux qui s’épargne en épargnant l’épouse; réserve-toi
pour le moment où elle ne se réservera plus; et sois capable, quoi qu’il
arrive,--si tu veux éviter la maison déserte ou souillée,--d’être
l’amant de la femme, le jour où elle consentira à être ta maîtresse!