LES RIVALES

Tu auras des rivaux; ne l’inquiète pas d’eux; muni de mes conseils, ta

victoire est assurée. Mais redoute les rivales! à moins que tu ne te

connaisses la frénétique vigueur d’un Tatar mangeur de viandes crues.

Une fois quelqu’un disait:

«Oui, cela est vrai, cette chose absurde et abominablement infâme existe

pour la honte de l’Amour et la joie de l’Enfer! Le regard des épouses

convoite le sourire des vierges; le monstrueux plaisir rit et sanglote

sur l’oreiller des damnées. L’heure prédite par le mélancolique Voyant

est arrivée pour d’exécrables créatures: je ne sais si l’homme a Sodome,

mais la femme a Gomorrhe; tombe le feu du ciel sur la Ville adorable et

maudite: les ruines incendiées des boudoirs et des alcôves emporteront

dans les torrents de bitume des cadavres d’amoureuses pâles, à peine

désenlacées.

Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje, celle qui ose tout dire,

s’écria, la pourpre de la colère aux joues:

--Mensonge! folie! chimère! L’oisiveté des sots et la malice des

libertins calomnie l’innocence des tendres amitiés; d’ailleurs si elles

étaient criminelles,--elles ne le sont pas!--ces tendresses que l’on

jalouse, les femmes n’en seraient pas moins presque innocentes; et,

c’est l’homme, l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable en effet de

l’abjection féminine!

Elle continua:

«Des êtres simples, ayant, malgré les rêves ou les mauvaises pensées

acquises, toute la bestialité ingénue de l’instinct, voilà ce que sont

les femmes. Jeunes filles, épouses, courtisanes aussi, toutes, par une

fatalité commune, sont amoureuses de l’amour, et veulent, éperdument et

naïvement, le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez pas garde aux vaines

apparences de nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus tard, de nos

mépris fanfarons; nous sommes, en dépit des modesties, des gravités ou

des cynismes, vos compagnes toujours prêtes; celles-là même qu’une

ambition virile tourmente et qui, par le génie et la gloire, semblent

devenues pareilles aux plus hautains d’entre vous, subissent, avec une

douceur intime contre laquelle elles feignent en vain de se révolter, la

prédestination sacrée d’être vos heureuses esclaves; Corinne, qui

vainquit Pindare, n’eût pas refusé d’être vaincue par un beau bouvier

aux flancs bruns, ignorant l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô

maîtres indignes de vos servantes, nous vous aimons naturellement, avec

obstination, comme les roses fleurissent, comme les oiseaux chantent; et

les plus fières comme les plus humbles, les plus pures comme les plus

déchues, poursuivent avec une candeur passionnée l’éternel et unique

rêve de dormir sur un sein mâle qui bat fort et d’être bien étreintes

entre des bras robustes.

«Mais, le Mâle convoité, le vrai époux, le vrai amant dû à notre

légitime attente, lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de vous, ô

corps veules, oserait se vanter de l’être? Nous avons depuis longtemps

renoncé à vous demander la beauté, et c’est sans espoir d’échange que

nous vous livrons la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être hideux avec vos

cheveux courts pareils à des brosses hérissées et vos mentons bleus

comme ceux des vieux pères nobles; nous avons renoncé, amèrement

résignées, à la délectation des longs baisers, puisque vos lèvres

mêleraient au parfum des nôtres l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du

moins, vous pourriez, étant les hommes, être des hommes en effet? Vous

pourriez, n’ayant pas la grâce, avoir la force, suppléer à la caresse

d’Adonis par l’embrassement d’Hercule? Hélas! c’est à toutes les choses

fragiles ou brisées que votre vigueur ressemble et vos bras ont peine à

se rejoindre dans l’enlacement, qui défaille. Jeunes hommes! dans

quelles précoces débauches, dans quels boudoirs de filles, où la volupté

n’a rien qui ressemble à l’amour, vous êtes-vous faits pareils aux

vieillards dont la virilité s’abandonne comme une branche morte?

Cependant vous osez entrer dans le lit nuptial où attend, rougissante,

avec toutes les ignorances et toutes les espérances, l’épousée qui ne

sera pas l’épouse. A l’enfant qui veut devenir la femme, dont la pudeur

qui tremble exige et redoute une ardente violence, qu’enseigneras-tu,

mari incapable de l’entier et soudain baiser, sinon les vaines délices

où se déguise ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son innocence?

Tremble, car l’heure est prochaine où, devinant ton mensonge, ta victime

t’interrogera d’un regard qui s’étonne et qui méprise, vierge encore,

souillée! Et, dans l’étreinte aussi des libres amoureuses longtemps

suppliées et qui cédèrent enfin, crédules, la méprisable atonie de vos

désirs, ô vains amants, demande au souvenir des libertinages

d’hypocrites ressources. Mais notre incomplète joie constate et bafoue

vos lâches stratagèmes: nous berçons avec pitié votre faiblesse de femme

dans nos bras plus virils!

«Eh bien! puisque vous êtes des femmes en effet, pourquoi n’avez-vous

point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent ou sous l’emmêlement des

chevelures brunes, la rondeur lisse des épaules et la palpitation de

colombe des deux seins qui s’effarent? Pourquoi vos lèvres, où ne

s’attarde guère le baiser, ne sont-elles pas roses et mieux odorantes

qu’une éclosion de fleur? De quel droit, si elles serrent nos mains avec

mollesse, les vôtres sont-elles rudes au lieu d’être légères et satinées

comme des doigts d’enfant? Pourquoi, de tout votre corps, n’émane-t-il

pas, comme d’un buisson de citronnelle fleurie ou de l’alcôve

entr’ouverte d’une jeune fille, un frais parfum de renouveau? Pourquoi

enfin puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas jolies comme des femmes?

O cheveux durs sous la caresse, ô bouches que le cigare a jaunies, ô

mentons bleus où la joue se pique, ô bras en vain velus, ne serait-il

pas absurde de vous subir, sans espoir de compensation, et n’est-il

point permis à celles que l’amour a déçues de chercher quelque

consolation dans les familiarités renouvelées des pures et caressantes

enfances? Qui donc s’étonnera,--en ce temps où ceux qui feignent de nous

aimer n’ont de viril que la laideur,--qui donc s’étonnera que, hier

soir, au bal de l’ambassade d’Autriche, madame de Ruremonde ait si

longtemps parlé tout bas à mademoiselle Suzanne d’Elys, et que j’aie

caché dans les dentelles de mon corsage une violette tombée des cheveux

de celle que je ne nomme point? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère pas

les manquements même les plus légers à tes lois éternelles, nous

n’ignorons pas que tu t’irrites à cause du chuchotement des lèvres

sœurs, redoutant, bien à tort, que le murmure ne se meure en baiser.

Mais considère, ô équitable tyran, que la douce et vénielle faute de ces

chastes accords ne doit pas nous être imputée tout entière, et que nous

ne saurions être punies sans miséricorde d’une erreur où d’abord nous

n’étions pas enclines. Veuille ta providence qu’un jour prochain, ainsi

qu’au temps des invasions barbares, une race d’hommes farouches, montée,

comme les anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles étalons aux

encolures rases, barbue et chevelue de crins roux, vêtue de peaux de

bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante, se rue à travers les

villes où s’étiolent nos amants alanguis: tu verras si madame de

Ruremonde ne se hâte pas, pour sourire à la troupe qui passe, de laisser

dans un coin du boudoir la petite Suzanne étonnée, et si moi-même, de la

fenêtre, je ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la violette

tombée, pendant une valse, d’une chevelure d’enfant!»

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 24 / 38 题