APRÈS LE BAISER

En amour, il y a un moment terrible. La plupart des hommes paraissent

n’y point prendre garde et s’en remettent au hasard du soin de les tirer

d’affaire. Le hasard! banal et humiliant recours des gens qui n’ont pas

en eux la puissance de dominer les conjonctures et de créer leur destin.

Mais les amoureux parfaits, les amoureux conscients de la fonction

auguste qu’ils remplissent en baisant les lèvres d’une femme, ingénue ou

fille folle, ceux pour qui l’amour est un art, comme la poésie--un art

plus difficile encore!--ceux qui, tout en faisant le plus grand cas de

la passion sincère, aussi indispensable aux amants que l’inspiration

l’est aux poètes, croient et affirment qu’elle servirait de peu si elle

n’était dirigée, développée, affinée par une science patiemment

acquise,--on apprend à aimer, comme on apprend à rimer!--ceux qui

veulent, en un mot, qu’aucune fausse note, qu’aucune dissonance, à moins

qu’elle ne soit nécessaire et voulue, ne trouble le parfait unisson des

mutuelles délices,--ceux-là, malgré leur expérience du péril et leur

coutume de la victoire, se sentent pris d’épouvante, quand il arrive, ce

moment!

Quel moment? demandes-tu, jeune homme bien doué, mais encore inhabile

aux délicats artifices de l’amour?

Celui où, après le baiser définitif, après toutes les caresses données

et reçues, l’amant et la maîtresse, cœurs et bras défaillants, éprouvent

enfin cette infinie lassitude, cette vacuité profonde, qui ne sont

douces qu’aux âmes dépourvues de tout sentiment de l’idéal. O déboires

de la satisfaction suprême! O funérailles du désir! «La femme se repose

et l’homme se repent», a dit Théophile Gautier. Tous deux ils sont

pleins d’une rancœur fade, d’un mépris de soi-même et de l’autre, qui

est peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est plus désiré avec tous

les emportements des sens exaspérés, le baiser semble odieux et vil; son

souvenir est presque une nausée. C’est alors qu’on fait ce rêve

abominable: coucher seul! et c’est alors que tout est perdu, c’est alors

que Roméo et Juliette s’endorment du sommeil ignoble des bêtes

repues,--ils dorment pour ne pas penser,--si l’amant, dans une admirable

maîtrise de soi, révolté et triomphant, n’appelle à son aide le divin

Mensonge!

Ah! vraiment, jeune homme, tu crois que tout est dit, que l’amour n’a

plus rien à te demander, que tu es quitte envers lui, quand celle que tu

adores, attendrie par tes larmes et vaincue par la violence de ta

passion, a soupiré dans tes bras le soupir qui avoue l’extase?

Malheureux enfant! quelle erreur est la tienne! C’est justement après

cette exquise minute,--si tu tiens à ne pas laisser à ta maîtresse le

souvenir du plus morne des désenchantements,--que commence pour toi le

difficile devoir. Je suis loin de contester qu’il faille une assez

grande dose, déjà, de science et de «métier», pour conduire une femme,

sans heurts, sans désillusion, du premier trouble au dernier abandon,

pour lui voiler les vilenies dont s’accompagne inévitablement, hélas! le

peu-à-peu ou la brusquerie du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir

réussi à lui épargner les peurs ou les dégoûts de la chute; et si tu

parviens à faire d’elle la plus éperdue des libertines, sans qu’elle

croie avoir cessé d’être un ange, c’est que tu es un malin, d’autant

plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience naturelle de tes

convoitises, et contre ce fâcheux besoin de sincérité, qu’émousse seule

une pratique prolongée et réfléchie. Mais, enfin, à considérer

sérieusement les choses, un tel résultat pourrait être obtenu par des

artistes d’une valeur médiocre ou même par des amoureux qui ne seraient

pas artistes du tout. Le désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi

l’aveugler sur les maladresses du tien; dans bien des cas, il peut

suffire, pour que la joie ne soit souillée d’aucune déception, des

emportements ingénus de Chérubin ou de la vigueur dix fois renouvelée du

grand Casanova! Au contraire, après les délices dernières, pendant

l’ensommeillement des sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence ni

sur la complicité de ta maîtresse. Elle est devenue, tout à coup,

effroyablement lucide et personnelle. Malgré ses yeux à demi clos et la

défaillance de son être, elle voit tout, se rend compte de tout, avec la

perspicacité d’une malveillance que lui inspire contre toi la mésestime,

momentanée, de soi-même. Que feras-tu? que diras-tu? quelle attitude

oseras-tu prendre? Tremble, jeune homme! Si, par l’imprudence du geste

le plus furtif ou de la plus vague parole, tu laisses soupçonner, ne

fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu es envahi,--dont elle sait bien

que tu es envahi, comme elle!--elle ne te pardonnera jamais; et c’est

précisément parce qu’elle comprend et partage ton affaissement moral et

physique, c’est parce qu’elle en connaît toute la tristesse et toute

l’injure, que tu dois le lui cacher à n’importe quel prix. Ne t’avise

pas cependant de demeurer silencieux! elle devinerait bien

vite,--concluant d’elle à toi,--que ce mutisme n’est que la peur de trop

dire, et même elle en viendrait à croire que ton «repentir» est beaucoup

plus amer et outrageant qu’il ne l’est en effet, puisque tu tiens tant à

ne pas le laisser voir! Je te dis, jeune homme bien doué, mais inexpert

encore, qu’il n’est pas, entre toutes les heures d’amour, de moment plus

périlleux que celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme que possède

l’ambition magnanime d’ajouter à l’ivresse de l’étreinte, après les bras

dénoués, les délices d’un regret sans désillusion.

Silvère d’Espagnac,--bien qu’il fût un amoureux fort remarquable et

fécond en subtilités courtoises,--n’avait trouvé qu’un moyen de sortir

d’embarras. Et quel médiocre moyen! A peine sa maîtresse avait-elle

défailli dans une langueur mourante, qu’il sursautait en poussant des

cris aigus, mordait les oreillers, arrachait les rideaux, défonçait à

coups de talon la boiserie du lit. Oui, il feignait une épouvantable

attaque de nerfs, avec des torsions de lèvres et des roulements d’yeux

affolés. Il était ridicule, certes, mais en tant qu’homme, non pas en

tant qu’amoureux! L’imprévu de cette crise détournait les idées de sa

belle amie. Tandis que, charitable, elle s’inquiétait affreusement,

voulait le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer chercher le docteur,

de courir chez le pharmacien, il s’apaisait peu à peu; et, le moment du

danger franchi, son malaise d’un instant expliquait un repos et un

silence que rien, sans cela, n’aurait pu excuser. Il avait le droit de

pousser l’hypocrisie jusqu’à dire en s’endormant: «Quel dommage! nous

étions si heureux!» D’autres ont imaginé des moyens analogues. Un très

habile homme, que j’ai connu, apostait sous la fenêtre une douzaine de

gamins, qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient à crier: «Au

feu!» Mais les procédés de cette sorte ne sauraient être employés

fréquemment avec la même personne; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant

qu’ils confessent la crainte d’affronter le péril; ils tournent la

difficulté plutôt qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune homme!

n’esquive pas la lutte; et apprends à trouver, dans le danger même, la

victoire.

Sois sublime! D’un héroïque effort, secoue toutes les paresses et tous

les alanguissements! Ne te permets pas une rêverie! Plus tu défailles,

plus il convient que tu te redresses et t’emportes! Entendons-nous bien:

je ne te demande pas l’impossible; tu peux espérer, à un certain point

de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné. Mais que l’âme,

furieusement, survive au corps vaincu. Tu voudrais dormir? veille. Tu

voudrais te taire? parle. Les passionnés bégayements du premier désir,

retrouve-les, plus ardents. Sois abondant en métaphores, en exclamations

de délire. Tous les cris de triomphe, pousse-les! tous les cantiques de

reconnaissance, chante-les! Ne perds pas le temps à choisir les

expressions qui remercient et qui admirent. «Je t’adore! Que tu es

belle! Je suis le plus heureux des hommes!» Sois banal, mais sois

excessif. Une tempête de madrigaux et d’adorations! Et joins les gestes

aux discours. Saisis, enlace, étreins, en évitant, cependant, les

caresses qui t’obligeraient peut-être à un éveil plus spécial ose toutes

les brutalités enthousiastes! C’est en vain que tu voudrais être loin de

celle qui t’est chère, et que tu sens, comme l’a dit un auteur

dramatique, «le besoin de fumer un cigare». Il s’agit bien de tes aises,

à toi! Le devoir avant tout. Il faut que tu étonnes, charmes,

étourdisses, éblouisses la jeune femme presque prise de peur.

Quelquefois même, tu pourras aller jusqu’à la battre dans un accès de

jalousie habilement imitée! L’important, c’est de ne pas lui laisser le

temps de se reconnaître. Oh! ne lui accorde aucun répit; et, par le

tumulte de ton extase, tâche de lui ravir la possibilité de penser.

D’ailleurs, n’espère pas un seul instant l’abuser sur le véritable état

de ton âme; ce que tu éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle

l’éprouve, elle aussi, malgré tout; mais, enfin, elle feindra

probablement de l’ignorer; et, non sans reconnaissance, elle répondra

par la courtoisie de sa crédulité à celle de ton mensonge.

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 22 / 38 题