PROJET DE LOI

Tu demeures perplexe. Tu redoutes de ne pas être égal à ton devoir. Tu

t’interroges: «Parviendrai-je à rejeter avec mes vêtements, à l’heure

d’entrer dans le lit de l’amie, le souvenir des amours anciennes? Quelle

eau lustrale me lavera de tant de caresses, de tant de souillures,

hélas?» Et tu songes surtout, avec amertume, avec la crainte aussi de ne

jamais pouvoir te l’arracher de la mémoire, à la plus vieille de ces

souillures, à celle que tu as subie le jour de ton initiation au

plaisir. Tu as raison. C’est le premier baiser qu’il est le plus

difficile d’oublier; et, chose épouvantable, il est presque impossible,

dans l’état actuel de nos mœurs, que la réminiscence de ce baiser

révélateur de la vie ne soit un infâme relent d’abjection et

d’ignominie.

L’histoire que tu vas lire est la tienne, celle de ton voisin, celle de

ton camarade, celle de la plupart des jeunes hommes.

«C’était l’heure du soir,--tout à l’heure la retraite sonnerait,--où les

familles de la ville et les officiers de la garnison prennent le frais

sur la promenade. Il y a des traînements de robes sur les petits

cailloux de l’allée, et des heurts sonores de sabres quand, arrivés au

rond-point, les militaires, qui vont deux par deux ou trois par trois,

tournent sur eux-mêmes avec une précision de manœuvre. Quelques groupes

bourgeois, assis en demi-cercle sur des chaises de paille, observent les

gens qui passent, font des remarques, à voix sourde, le mouchoir devant

les lèvres ou la pomme de la canne aux dents, dans des chuchotements de

mystère. Entre les arbres grêles, dont la lueur des réverbères, blanche

dans le crépuscule, diaphanise les feuilles poussiéreuses, des grisets

et des grisettes, par couples, se serrent sur les bancs de pierre,--les

chaises, cela coûte de l’argent,--et, le chapeau rond incliné vers la

toque de fausse loutre ou le bonnet de batiste tuyautée, restent

longtemps sans parler, le genou du garçon montant peu à peu sur celui de

la fille, l’étreinte de son bras, autour d’une taille sans corset,

s’étrécissant de plus en plus. Sur tout cela, sur cette paix d’ennui

interrompue par de brusques envolées de moineaux qui se querellent bec à

bec ou par le gros bruit d’un baiser goulu, planent entre le bleu encore

cru du ciel de grands nuages blancs, salis par la pénombre; un ciel

banal d’aquarelle, comme en peignent de jeunes personnes, dans les

pensionnats, en province. Je ne prenais pas garde à ce spectacle

familier, et je me promenais seul, dans la monotonie d’une rêverie

accoutumée. Je vis à quelques pas devant moi un jeune homme qui marchait

lentement, s’arrêtait, suivait son chemin, avec l’air de chercher

quelqu’un ou quelque chose qu’il ne trouvait jamais. Je le reconnus;

c’était le fils de la brave femme chez qui j’avais loué un appartement;

dans la maison, tout le monde l’appelait le petit Lucien. Un très jeune

homme, presque un enfant. Il m’avait souvent intéressé à cause de sa

physionomie pensive et de son attitude un peu farouche; il était d’une

santé chétive, toussait quelquefois avec des rougissements aux joues;

mais la virilité prochaine renforcerait ce corps frêle comme un

arbrisseau de mars; il était à l’âge indécis où les jeunes garçons

ressemblent à des fillettes, avec leur pâleur veloutée, leur sveltesse

malingre, et cette timidité de gestes, ce recul dans les coins après un

pas en avant, qui sont comme la pudeur de vivre. D’ailleurs, dans ses

grands yeux d’un bleu pâle, sous le voile des longs cils, s’allumait une

lueur très vive dès qu’il voyait une femme. J’avais remarqué qu’il

suivait longtemps du regard,--quand il ne se croyait pas observé,--la

servante basque qui tournait autour de la table pour changer les

assiettes. Puis il prenait très vite son verre, et buvait lentement: un

prétexte pour baisser la tête, pour cacher un trouble qu’il devinait

visible. Parfaitement pur,--cela était évident,--il avait déjà ce besoin

de ne plus l’être, qui est la loi des adolescences. La nubilité dans la

virginité. Une fois, il m’avait emprunté un volume d’Alfred de Musset,

et ne me l’avait pas rendu. Il m’avait volé un peu d’idéal. Je l’aimais

à cause de cela. D’abord je ne compris rien à son manège sur la

Promenade. Il allait de groupe en groupe, avec des saluts timides,--dans

ces petites villes, tout le monde se connaît,--s’asseyait, quand il y

avait une chaise libre, ne soufflait mot, le chapeau sur les genoux, se

penchait brusquement vers quelque femme ou quelque jeune fille, mais

rétractait vite cette audace d’un instant. On ne prenait pas garde à

lui. Un enfant. La femme coquetait avec quelque bel officier accoudé à

un arbre; la jeune fille, le buste très droit, regardait les nuages qui

avaient peut-être la forme de son rêve. Alors, il s’éloignait, à la

dérobée, comme on s’échappe. Quand il allait passer devant les bancs où

s’enlacent impudemment les couples, il faisait un détour, peut-être pour

ne pas les voir. Cependant il s’approcha, presque au bout de l’allée,

d’une fille qui était seule, assise sur la pierre. Quelque couturière à

la journée, ou quelque «lisseuse» qui se reposait là de l’ennuyeuse

besogne. Jeune, très brune, assez jolie, avec des cheveux drus qui

bouffaient sous le bonnet et un petit signe noir au coin de la lèvre.

Après avoir regardé autour de lui,--craignant d’être aperçu,--il

s’approcha encore, s’assit sur le banc, laissa tomber son chapeau, sans

doute pour attirer l’attention. Mais la grisette n’avait pas l’air de

savoir qu’il y avait quelqu’un là. Il resta immobile assez longtemps.

Enfin, il eut un geste résolu, et sans doute il allait parler, quand

tout à coup la fille se leva pour courir à la rencontre d’un griset

endimanché dont elle prit le bras en lui tendant la joue. Le petit

Lucien se leva à son tour, et marcha vers le rond-point, la tête basse.

Je pensai qu’il allait revenir sur ses pas, comme les autres promeneurs.

Non, il s’était arrêté, avec un air d’hésitation. J’eus cette pensée

qu’il se livrait en lui quelque combat. Il y a toujours une minute, dans

les premières années de la jeunesse, où le choix est offert entre

diverses routes. Rien de plus inquiétant que ces carrefours. Après un

mouvement vers la promenade, il hésita encore; puis, dans la brusquerie

d’un parti pris, il se mit à courir vers le côté déjà obscur de la

ville, où sont les bâtiments lourds de la caserne et de la manutention.

Je pressai le pas pour le suivre. Il traversa un quartier presque

désert, où l’herbe pousse entre les dalles des trottoirs défoncés,

s’engagea dans une rue aux maisons basses, qui fut bientôt une ruelle.

Ici, c’était déjà la nuit. Des cabarets étroits, aux vitrines tendues de

cotonnade rouge, mettaient des flaques de lumière sale sur le

miroitement boueux des pavés. Des bruits de gros rires et de verres

reposés sur la table sortaient par les portes entre-bâillées, où se

montrait parfois une tignasse rousse avec des rubans dessus et du fard

dessous. Il y avait aussi des maisons aux volets clos, silencieuses,

d’où venaient de la lumière, qui rayait le mur d’en face, et des

bouffées de muse, dans des disparitions de blancheurs vagues, quand,

au-delà de la première porte jamais fermée, battait au vent une autre

porte de moleskine verte, cloutée de cuivre. Je me détournai pour

repousser une vieille servante en bonnet à fleurs qui m’avait pris par

le bras. Quand je le cherchai des yeux, devant moi, le petit Lucien

avait disparu.»

Or ce qui arriva à Lucien arrive à presque tous les adolescents. Cela

est affreux et fatal.

A quoi donc pensent les Lycurgues? et le premier devoir des républiques,

soucieuses d’être aimées par des cœurs sans remords et d’être défendues

par des bras sans souillures, ne devrait-il pas être la sauvegarde des

pures adolescences viriles?

Oh! le beau rêve, et que n’est-il une réalité!

Dans des sites adorables, au pied de collines fleuries et dorées de

soleil, près d’une rivière où fleuriraient des lauriers roses

transplantés de Corinthe à Bougival, ce seraient de vastes demeures,

tout de marbre au dehors, tout de dentelle et de soie au dedans;

religieuses comme des temples et charmantes comme des boudoirs! Là, des

Parisiennes,--on en enverrait à l’étranger, si la noble utopie était

acceptée au-delà des frontières!--là, des Parisiennes, choisies entre

les plus jolies et les plus savantes, vivraient dans les luxes et les

délices, entendant tout le jour des poèmes et des musiques, et couchées

sur des lits de pourpre rose, sous des plafonds peints de mythologies

amoureuses. Au charme de l’heureuse vie, s’ajouterait en elles l’orgueil

d’être élues pour une mission sacrée; et, quand elles iraient par la

ville, les passants, pleins de respects, contempleraient avec

reconnaissance et salueraient d’acclamations enthousiastes la troupe

auguste des Initiatrices. Car elles seraient celles qui, des enfants,

feraient des hommes! Chaque fois qu’un adolescent serait reconnu

désireux et capable du Baiser, on le conduirait dans l’une des demeures,

au pied des collines. Et ce seraient de beaux jours, alors, et des nuits

plus belles! Avec toutes les ingénuités d’un premier amour,--qu’elles ne

feindraient pas! car elles pousseraient l’art jusqu’à la sincérité

parfaite,--avec toutes les ardeurs de la passion, avec toutes les

délicates caresses graduées jusqu’au plus intense paroxysme, les

Initiatrices accueilleraient, envelopperaient, extasieraient le cœur,

l’âme et le corps de l’éphèbe! Pas une dissonance dans le concert de ses

joies. Tout ce que l’amour a d’exquis ou de sublime lui serait révélé,

peu à peu, en d’inoubliables leçons; il conserverait à jamais,--baisers

furtifs, innocences lentement effeuillées, inquiétudes prolongées sans

excès, espérances, refus proches du consentement, des aventures aussi,

et, enfin les abandons éperdus,--il conserverait, de l’initiation à la

vie, le souvenir d’une entrée au ciel, et toute son existence serait

comme un de ces ruisseaux qui, prenant sa source, au penchant des

ravines, sous des buissons de roses, en conserve jusque dans la plaine

l’impérissable parfum.

Chimère, hélas!

C’est dans quelque couloir de bonnes que l’adolescent se glisse, le

soir, avec le tremblement d’un désir qui a toutes les bassesses d’un

rut; c’est sur le lit de sangle qu’ont défoncé des pesées de grooms ou

de valets de chambre, que Rosette ou Rosalie, avec des facéties d’office

et des propos de loges de concierges, dans des odeurs de draps rarement

changés et sous des éparpillements de couvertures en coton, révèlent à

l’adolescent le plus sacré des mystères! à moins que, à la nuit

tombante, il n’ait répondu aux psitt! psitt! éhontés de quelque fille

obèse qui se penche à la fenêtre, en peignoir blanc, sous un rideau de

mousseline où transparaît une lampe à globe dépoli; à moins que, plus

misérable encore, il ne soit entré, au crépuscule, en cachette,--comme

le petit Lucien,--dans l’une des maisons aux volets clos, silencieuses,

d’où sortent des puanteurs de musc. Chose absurde et féconde en

résultats exécrables! La société qui, de toutes ses pudeurs, de toutes

ses clôtures, défend, avec raison, la pureté des jeunes filles et ne

permet qu’à l’époux de cueillir la divine fleur de neige des fiancées,

offre, abandonne, prostitue à toute venante la virginité de l’homme,

plus sacrée que l’autre, peut-être, puisqu’elle est absolument

immatérielle! «Bah! un garçon! qu’importe?» Ignorez-vous donc que

l’adolescent, dans la première ivresse, apporte toutes les candeurs de

son âme, toutes les illusions de son rêve? Il vous paraît

indifférent,--parce que cela ne se voit pas!--qu’il soit jeté, tout à

coup,--la première fois!--dans les plus sales bassesses; que la première

expérience de l’amour lui soit une nausée; et, qu’il emporte, du baiser

initiateur, le mépris de la bouche? Qui vous dit qu’il s’en lavera, de

cette souillure? Etes-vous certains qu’il pourra jamais retrouver la foi

dans la tendresse, dans la beauté, dans la pudeur des femmes? Et qui

sait même si ce désabusement, bientôt généralisé,--car, dans les

consciences, tout n’est qu’un,--n’enfantera pas en lui le dédain

railleur de toutes ces augustes idées: gloire, honneur, patrie?

C’est pourquoi, ô belles jeunes femmes,--puisqu’on n’élèvera pas de si

tôt au bord de la rivière fleurie les palais de l’Initiation!--c’est

pourquoi je vous conjure de ne point être trop cruelles envers les

tendres jeunes hommes qui vous supplient avec des mains de fillettes et

vous implorent avec des bouches encore sans moustache. En attendant que

la société fasse son devoir, songez que vous en avez un à remplir: celui

de préserver de la vilenie et du remords des immondes étreintes tant de

frêles êtres ingénus. Laissez dire vos maris et vos amants, ces

égoïstes, qui, pour vous garder à eux seuls, n’hésiteraient pas à

compromettre l’avenir de l’humanité tout entière. Par des

condescendances, qui, à cause de leur but généreux, ne sauraient être

des fautes, sauvez le fragile idéal des hommes futurs. Est-ce un

sacrifice? Eh bien, sacrifiez-vous. Ce lycéen, qui vous convoite avec

des yeux affolés, il dépend de vous, madame, d’en faire un cœur

triomphant, peut-être un héros, un poète peut-être; laisserez-vous votre

femme de chambre en faire un malheureux, un couard, et un imbécile? La

comtesse Almaviva eût été criminelle d’abandonner Chérubin à Fanchette!

et encore Fanchette sentait-elle la lavande du jardin et non le vinaigre

de Bully des cuvelles mal lavées. Pour l’amour de l’humanité! soyez

clémentes aux petits, et, en dépit du ridicule momentané, des

railleries, des médisances,--qu’importe aux consciences sûres

d’elles-mêmes!--ne craignez pas d’avoir, dans votre boudoir devenu

vénérable, le mystère câlin et parfumé d’une tendre nursery.

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 20 / 38 题