Jeune homme, puisque tu daignes écouter mes leçons, je dois te donner un
conseil qui te surprendra sans doute par son air d’étrangeté paradoxale
et par l’impossibilité apparente de s’y soumettre. Ecarte tout d’abord
l’idée d’impossibilité. Dans les choses de l’Amour comme dans les choses
de l’Art,--plus je songe, plus je trouve de frappantes analogies entre
les devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste,--c’est l’impossible
qu’il faut surtout vouloir et réaliser; l’amoureux ou le poète qui ne
porte pas en soi l’ambition et la puissance des accomplissements
sublimes, qui ne se sent point capable, dans l’espoir de la perfection,
de vaincre tous les obstacles, d’affronter tous les martyres, est un
homme pareil à la plupart des hommes: qu’il se hâte d’aimer aux
Folies-Bergère ou d’écrire des romans-feuilletons. Pour les cœurs, pour
les esprits soucieux et dignes d’égaler le rêve, les difficultés, même
insurmontables, ne sont que des échelons vers la chimère;
l’impossibilité est une raison de plus.
Ce conseil, que dis-je! cet ordre, le voici:
L’amant qui entre pour la première fois dans le lit de la bien-aimée,
doit être vierge, d’âme et de corps, absolument.
Quoi! misérable! celle qui va être tienne t’attend et te sourit, prête à
ne plus rien refuser; jeune fille, elle ignore et espère; jeune femme,
elle oublie, dans la griserie du désir, tout ce qui n’est pas toi-même;
elle est chaste ou le redevient pour cesser de l’être; elle veut, elle a
raison de vouloir la joie, l’extase, le divin étonnement! et, ce que tu
apporterais dans son alcôve, ce seraient les sales réminiscences de tous
les sophas de naguère, de tous les soupers de jadis? Tu l’enlacerais
avec des bras qui ont étreint les cocottes vite déshabillées dont la
peau, près des hanches, garde les traces du corset dix fois ragrafé dans
la même soirée? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient sur la bouche le
maquillage des baisers récents? Tu lui dirais des mots que tu as déjà
dits, tu ressemblerais, dans l’ardente nuitée, à ces hommes politiques
qui, voyageant de ville en ville, font à chaque banquet le même
discours, avec un air d’improviser? Misérable, te dis-je! N’avoir gardé,
pour celle qu’on a si longtemps suppliée et qui enfin s’abandonne,
aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau; heureux avec un air
d’accoutumance, faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure de n’en
éprouver aucune surprise, et, à sa faim ingénue de délices, n’offrir que
le menu des amours de la veille, des amours à prix fixe,--c’est la plus
condamnable des fautes! et je prétends que tu t’en gardes. Tu répliques
que, en dehors de l’hymen sacré, les cas sont assez rares où l’on baise
des lèvres qui ne furent jamais baisées; que ta maîtresse, le plus
souvent, n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle ne peut pas exiger
de ton amour une candeur que tu ne saurais sans absurdité demander au
sien. Mauvais raisonnement! La femme, même la plus entendue aux choses
de la passion, est douée d’une étrange faculté de recommencement; c’est
avec la sincérité la plus parfaite qu’elle croit éprouver pour la
première fois ce qu’elle a vingt fois éprouvé; l’oubli lui est naturel,
toutes ses amours sont de premières amours! et, puisque son bonheur est
ta fonction unique, ce n’est pas à toi qu’il appartient de la désabuser
sur son propre compte, de lui rappeler son indignité par l’évidence de
la tienne. D’ailleurs ne fût-elle pas innocente avec bonne foi, tu
devrais te prêter au caprice de son hypocrisie: car il convient que tu
l’acceptes, non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui plaît de se
montrer.
Donc, jeune homme, à l’heure initiale de l’amour, sois vierge.
Ou, du moins,--car la rigidité de mon conseil ne va pas jusqu’à exiger
que tu te sois conservé intact pour la première minute d’une tendresse
unique,--tâche de paraître vierge et de croire que tu l’es en effet.
Tu as peut-être entendu dire que les artistes les plus inspirés ne
tardent guère à se faire par le travail, par l’habitude de la production
quotidienne, je ne sais quelle froide méthode de composition et
d’exécution, appelée de ce mot ignoble: le métier; que, grâce à un
ensemble de procédés acquis, dus à leur propre tempérament ou à l’étude
assidue des maîtres, ils deviennent capables de chanter, s’ils sont
poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans connaître désormais les
angoisses et les enthousiasmes des vocations juvéniles. Ceux qui parlent
ainsi, sache-le, se trompent! Humble ou sublime, l’artiste aborde chaque
jour sa besogne comme si jamais il n’avait mené à bien aucune besogne
encore; il n’est pas de labeur qui ne lui paraisse nouveau, non
expérimenté; il connaît, après vingt ans, après trente ans d’efforts,
les inquiétudes, les doutes, les tortures, les extases aussi, des jeunes
tentatives; homme fait, vieillard même, il a toutes les maladresses,
toutes les ingénuités qu’il avait, adolescent. En vérité, je te
l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui, dans la plénitude
triomphante de son génie, entreprend quelque poème, il éprouve
d’abord,--lui qui sait tout, lui qui peut tout!--ce trouble et ce charme
qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle, quand il bégayait ses odes
premières.
Cette naïveté de l’artiste en présence de l’œuvre prochaine, l’amant
digne de ce nom doit l’avoir, plus virginale encore, auprès de la
nouvelle amie.
Ne te souviens de rien! Ignore tout! Ce n’est pas vrai qu’à seize ans,
la joue rose de peur et le cœur tremblant comme la feuille, tu aies
cueilli avec ta petite cousine la violette grêle des bois, que tu aies
guetté, derrière la haie du jardin, la fille du voisin, qui se mettait à
la fenêtre pour babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai que tu aies
bu sur de rouges lèvres, dans les nuits qui chantent et s’enivrent, la
mousse du champagne ou la mousse du baiser. Qui donc prétend que tu as
raffolé de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au genou, sa jambe, un jour
qu’elle monta sur les chevaux de bois à la fête de Bougival, et que tu
as failli mourir de tristesse à cause des flirtations prometteuses et
menteuses de madame de Portalègre ou de madame de Ruremonde? C’est une
erreur étrange de croire que tu as porté, pendant trois ans, au plus
profond de ton cœur, le souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue
dans un bal d’ambassade, puis disparue sans retour, et que tu as cherché
en vain dans les baisers qui viennent au devant des lèvres l’oubli d’une
adorable image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je. Tu dois ne te
souvenir de rien! Depuis que tu as vu celle à qui tu appartiens
maintenant, ton cœur est pareil à une fleur qui s’entr’ouvre à peine et
sur laquelle aucune abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu des
jours, autrefois? C’est une chose qui ne te semble pas probable. Tu
viens de naître, tu ne crois pas que tu vivais hier. Ce qui
t’étonnerait, ce serait d’avoir un passé. Des délices que tu n’as jamais
connues t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée pour la première fois.
Jamais d’autres bras ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre.
Cette bouche te révélera le baiser! Tu t’étonneras, comme Chérubin, de
la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en touffe sous le satin de la
peau, et, avec des candeurs instruites par le seul désir, non par
l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune femme n’a entendues, tu
donneras et tu recevras les inoubliables leçons,--que tu oublieras, dès
un autre amour, pour les donner et les recevoir encore,--tu connaîtras
dans une délicieuse surprise l’extase jusqu’alors inéprouvée.
Que cet oubli profond des joies antérieures, de tout le soi-même
d’autrefois, que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des adolescences,
soit une chose aisée, c’est ce que je ne me hasarderai pas à dire.
N’importe. La virginité de l’âme et du corps à chaque étreinte nouvelle
est indispensable à l’amant doué de quelque délicatesse qui veut
ressentir et faire ressentir, totalement, la seule joie qui vaille la
peine de vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi, avec une généreuse
obstination, vers cet idéal; et sans doute tu deviendras capable d’y
atteindre, si, plein d’élans sincères mais toujours maître de toi,
inspiré mais volontaire, tu t’adonnes patiemment à la pratique du Divin
Mensonge, qui cesse bientôt d’être le mensonge, étant l’art de devenir
ce qu’on voudrait être en effet.