LA SCIENCE INTERDITE

Garde-toi également, comme de la plus sotte des présomptions, de jamais

croire que tu as deviné ce qui se passe dans le cœur de ta maîtresse.

Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le saurons jamais, nous ne pouvons

pas le savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses, nous en sommes

certains, mais quelle est leur angoisse ou quelle est leur joie, en quoi

leur façon de ressentir la douleur, de savourer l’ivresse, ressemble à

la nôtre ou en diffère, c’est ce que nous sommes condamnés à ignorer

éternellement. Nous constatons leurs émotions sans en discerner la

qualité; l’intimité de leur âme et de leurs sens échappe à notre

attention méthodique ou passionnée; à la regarder de trop près, le plus

acharné observateur aveuglerait sans profit ses bésicles, et, chose

épouvantable entre toutes, l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer de

plaisir entre ses bras et défaillir d’extase, ne saurait imaginer la

sorte de délice qu’il lui donne.

Car la différence des sexes implique fatalement chez l’un

l’impossibilité de concevoir ce qui se produit chez l’autre.

Tu t’en vas à travers bois, par un matin de juin. L’amour est partout,

triomphant, dans les calices charmés qui s’épanouissent, dans les herbes

où pullulent les mouches, dans les branches pleines de gazouillis et de

becquettements. Que l’instinct de se joindre en de mystérieux baisers

tourmente et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et chante, tu le

vois, et tu admires le rut universel des végétations et des ailes. Mais

oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner la joie qu’éprouvent les

anthères des roses à émettre le pollen, les lucioles à s’allumer, les

fauvettes à froisser leurs plumes? Comment l’aurais-tu appris, n’étant

ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau? L’analogie vient à ton aide; te

souvenant de tes désirs et de les bonheurs, tu les attribues aux êtres

qui t’environnent: l’églantine donne sa semence comme, toi, tu donnes ta

vie; l’abeille qui baise un œillet, et ta bouche qui baise une bouche,

c’est le même baiser; le rouge-gorge ramage au bord du nid ce que tu

chuchotes dans l’alcôve. Pour la comprendre, tu humanises la nature.

Mais tu reconnais bien, au fond de toi, la tricherie de ton

raisonnement; tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se satisfait à

bon compte, acceptant pour des identités d’apparentes similitudes ou des

réminiscences de métaphores. En réalité, tu es incapable de t’expliquer

tout autre amour que le tien, incapable de connaître de quelle

convoitise les ailes palpitent sur les ailes, ou les lions se ruent à la

croupe des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en douter, tu diffères de la

femme, malgré l’unité de l’espèce, presque autant que de la plante et de

la bête, presque autant que des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent

la courtoisie d’une telle assimilation); et c’est ton sort adorable et

cruel, jusqu’à la fin des jours, de la voir sourire et pleurer sans

qu’il te soit, en aucune façon, révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi

elle pleure.

Tu objectes:

«Quand même la différence des sexes établirait entre nous et les femmes

une si parfaite impossibilité d’entente, quand même il nous serait

interdit de découvrir, par nous-mêmes, le «comment» de leur «autrement»,

nous n’en serions pas moins instruits de ce qu’elles éprouvent; car leur

chère hypocrisie ne va pas jusqu’à nous dérober toujours leurs

sentiments et leurs sensations; elles consentent parfois aux abandons

qui révèlent; il y a des heures pour la nudité de leurs âmes, comme pour

celle de leurs corps.»

La réponse est médiocre.

Jamais la femme ne s’avoue d’une façon entière, ni à son mari, ni à son

amant, ni à son confesseur, et c’est précisément ce qu’il nous

importerait surtout de savoir qu’elle nous cache le plus jalousement.

Que ce soit pudeur innée ou pudeur acquise, crainte d’affaiblir notre

adoration en se montrant trop humaine ou de la décourager par trop de

divinité, n’importe! elle réserve en tout cas une part intime de

soi-même, où il nous est défendu de nous insinuer; ce qu’il y a de plus

féminin dans la femme nous échappe. Écoute près du grillage de tous les

confessionnaux ou parmi les rideaux de tous les lits d’amour: la

pénitente ne célera aucun de ses péchés, les détaillera minutieusement;

l’amoureuse balbutiera, éperdue, toutes les tendres paroles, mais, avec

cette ingénuité où excelle son mensonge, la femme, dans l’aveu qui sauve

comme dans l’aveu qui damne, aura d’insaisissables réticences, voiles si

diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent pourtant à dérober le

mystère de son être derrière l’impénétrabilité irritante de leur

transparence. Elle confessera sa faute, soupirera son amour, sans jamais

laisser entendre de quelle amertume est faite son repentir, de quelle

joie est faite son ivresse! et, en fin de compte, le directeur de mille

et trois consciences féminines en saura tout autant que Don Juan sur

l’éternel secret d’Eve; c’est-à-dire rien du tout.

D’ailleurs, je vais plus loin: voulût-elle être sincère, la femme ne

pourrait pas l’être.

J’accorde que mainte amoureuse, dans le franc élan de sa tendresse, n’a

pas de plus violent désir que de se livrer entière, avec toutes ses

pensées et tous ses instincts à celui qu’elle adore; cependant où est

l’homme qui peut dire: «Rien de ce qu’est ma maîtresse ne m’est

étranger?» Je suis bien obligé d’admettre que les illustres poétesses,

Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore, grandes âmes conscientes, ont

essayé de nous révéler les vierges, les amantes, les épouses; elles ont

tenté d’exprimer, candeurs, rêveries, amours, haines, remords, toute la

féminilité; et si des êtres humains le pouvaient faire, c’étaient elles

sans doute! Cependant qu’avons-nous appris de la femme dans les poèmes

et dans les romans où elle a voulu nous montrer, tout saignant, son

cœur, et, grand ouverte, son âme? Notre ignorance est demeurée la même,

un peu plus tourmentée, voilà tout, du désir de connaître. Ah! c’est que

la femme ne saurait dire ce qu’elle est! et cela par l’excellente raison

qu’il n’y a pas de mots pour le dire. Quel que soit le secret de nos

inconcevables sœurs, il est à coup sûr d’une infinie ténuité, d’une

subtilité incomparable, si léger que tout vent l’emporte, si furtif

qu’aucun éclair ne serait assez soudain pour l’atteindre, et, surtout,

étant la femme elle-même, il doit être si essentiellement féminin qu’il

faudrait, pour le manifester, les paroles d’une langue, plutôt

susurrements que paroles, plutôt silence que bruit, n’ayant jamais été

chuchotée que par des vierges amantes dans une île interdite même aux

dieux, très lointaine, sans écho! Le langage que nous parlons, net,

direct, va droit au but, dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait ce

dont il s’agit, proclame que deux et deux font quatre, affirme, définit,

conclut, exprime tout, sauf l’inexprimable; si doucereux qu’il se fasse

parfois, il est homme! et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise ses

pensées. Pour faire entendre l’inconnu de son sexe, il lui faudrait des

mots aussi délicats, aussi fuyants, aussi vagues que cet inconnu

lui-même, et, comme elle ne saurait les trouver, elle se résigne à se

taire; elle s’isole dans l’impossibilité d’être comprise. De sorte

qu’elle demeurera perpétuellement ignorée de l’homme! Et c’est pourquoi

je prends en pitié les vains analystes qui se targuent d’avoir mis à nu

le cœur des jeunes filles, des matrones ou des courtisanes; c’est

pourquoi je vous plains, ô amants dévorés d’une irréalisable espérance,

qui serrez contre votre poitrine la neige frémissante des seins sans

jamais comprendre le pourquoi de leurs battements, et qui, penchés vers

vos bien-aimées, sûrs de leur joie, mais de quelle joie? interrogez

vainement le mutisme de leurs aveux!

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 16 / 38 题