Garde-toi, jeune homme, comme de la pire des niaiseries, d’éprouver
jamais le moindre sentiment de fierté parce qu’une femme s’est donnée à
toi! Réjouis-toi de posséder celle que tu aimes, mais n’en conçois aucun
orgueil, eût-elle été, avant de défaillir dans tes bras, la plus chaste
des vierges ou la plus austère des épouses. Car, sache-le,--et le
contraire est une exception si rare qu’il ne vaut point la peine d’en
parler,--ce n’est pas à toi qu’elle a cédé, mais à elle-même, à elle
seule, ou à un concours de circonstances auxquelles tu es demeuré
presque totalement étranger. Ton adoration, ton dévouement, tes longues
prières, tes sacrifices n’ont été pour rien dans la chute où elle a
consenti; elle regardait sans vertige la profondeur de ta tendresse; et,
si elle s’est abandonnée, c’est par suite de quelque état de son être,
intime, tout personnel, ou sous une poussée qui ne vint pas de ton
amour. Tu es pareil, dans ton triomphe, à un chef militaire qui voit se
soumettre un ennemi décimé par la fièvre ou la famine bien plus que par
les combats; tu es vainqueur, tu n’as pas vaincu. Remercie, si ta
maîtresse est belle, le temps qu’il faisait,--orage de crépuscule ou
après-midi d’été,--le lieu solitaire, l’heure opportune, la page d’un
livre d’amour; bénis le sang chaud de ses veines, la vibration
coutumière de ses nerfs ou la mollesse de ses sens qui l’incline à
l’ensommeillement sous la caresse; félicite-toi du hasard qui lui a
offert l’occasion d’une vanité satisfaite ou de quelque rancune
assouvie; mais si tu n’es pas un sot, ne l’attribue en aucun
cas,--fusses-tu le plus beau et le plus passionné des hommes qui
s’agenouillèrent jamais!--le mérite d’avoir conquis celle qui s’est
donnée. En vérité, il y a mille à parier contre un que n’importe qui, à
ta place, dans des circonstances semblables, n’eût pas été moins
favorisé que tu l’as été toi-même. Même la stupidité ou la laideur
incomparable de l’amant ne sont pas toujours des obstacles à son
bonheur. Si cela n’était pas vrai, si la femme qui se livre n’obéissait
pas à des mobiles particuliers, indépendants de l’amour qu’elle inspire
et même de l’amour qu’elle éprouve, comment expliquerais-tu l’absurdité
fréquente de ses choix, les mondaines affolées qui accrochent les
boucles de leurs cheveux aux boutons d’une livrée, les impératrices
éprises des nains d’Afrique, ou Titania caressant avec délices les
oreilles d’âne de Bottom?
Aimée Henriot était une honnête fille; cousant dès le matin dans un
atelier de confection, rue du Quatre-Septembre, attentive à sa besogne,
ne riant guère des jacasseries, et, le soir, marchant ni trop vite ni
trop lentement le long des murs, sans regarder à droite ni à gauche, ne
s’arrêtant que dans sa rue, chez la fruitière et chez le boucher, pour
acheter le petit repas qu’elle faisait cuire elle-même sur un réchaud,
dans la chambre carrelée, au cinquième étage. Puis elle s’endormait,
sans rêverie. Et comme elle avait sur le visage cette honnêteté avec un
air de froideur et de résolution, elle paraissait peu jolie, étant très
belle. Elle pouvait sortir seule sans être suivie; on la regardait à
peine, ou on cessait vite de la regarder; «rien à faire», c’était ce que
disait le sourire des roquentins en quête. Il est très facile de ne pas
être insultée dans les rues. Une fois, cependant, un homme se mit à
marcher derrière elle en disant des paroles à voix basse. Elle pressa le
pas, se hâta de rentrer. Le lendemain, à sa sortie de l’atelier, elle se
trouva face à face avec l’impertinent,--point jeune, bien vêtu, grand,
gros, du ventre, l’air de quelqu’un qui est riche. Elle détourna la tête
et suivit son chemin. Mais dix soirs de suite, à la même heure, il
l’attendit devant la porte du magasin; et, enfin, d’une voix tranquille,
comme accoutumée à de pareils propos, il lui parla nettement, d’un air
de certitude. Elle lui plaisait, et il la voulait. Il était décidé aux
plus grands sacrifices. Il n’était plus un jeune homme, mais il avait
beaucoup d’argent. (Il tirait de sa poche un portefeuille, le montrait
plein de billets de banque.) Et il était très sérieux. Ce qu’il
promettait, il le tiendrait. Elle n’avait qu’à dire oui pour avoir des
meubles, des toilettes, une voiture, si elle voulait, et des sommes dans
les tiroirs. Il aurait pu lui faire parler par quelque vieille; il
préférait s’adresser à elle, directement, avec franchise; il ajouta: «Ce
qui vous arrive, c’est un bonheur inattendu», et attendit la réponse
avec une confiance évidente.
Elle l’avait écouté sans trouble, elle répondit simplement: «Monsieur,
vous vous trompez», et s’en alla chez elle, ni trop lentement ni trop
vite, l’air résolu et froid, comme les autres soirs.
Cependant elle s’éprit d’un jeune homme aussi pauvre qu’elle, employé
dans une maison de gros, qui venait tous les lundis apporter des étoffes
à l’atelier de la rue du Quatre-Septembre. La première fois qu’en
dépliant une pièce de surah il lui frôla la main du bout des doigts,
elle se sentit devenir toute rouge; elle comprit que c’en était fait,
qu’elle n’était plus libre, qu’elle aimait. D’abord, il se borna à la
regarder timidement, à lui faire signe de prendre, sous une pile de
soie, une lettre qu’il venait de glisser là; puis, un soir, il osa venir
l’attendre à la porte de l’atelier comme le «monsieur» riche du mois
dernier. Elle n’hésita point, elle lui prit le bras. Elle avait reconnu
depuis beaucoup de jours,--ne pensant qu’à lui seul, ne dormant plus,
ayant toujours sur la peau des mains la brûlure des pressions
furtives,--qu’elle résisterait en vain à cet amour grandissant. Pourquoi
eût-elle résisté, d’ailleurs? Pas riches tous les deux, travaillant tous
les deux,--elle dix-huit ans, lui vingt-trois,--ils pouvaient s’épouser.
Ils eurent des jours heureux; ils ne dissimulaient pas leur bonheur.
«Quel est donc ce jeune homme qui vous accompagne?--C’est mon fiancé.»
Et ils ne tarderaient pas à être mariés; dès qu’il aurait une place un
peu meilleure, ils se mettraient en ménage. L’heure qu’ils passaient
ensemble, après l’atelier,--elle marchait à tout petits pas,
maintenant,--était une heure de délice. Rien qu’à se serrer contre lui,
elle s’alanguissait d’une ivresse infinie. La moindre parole qu’il lui
disait était une coulée douce qui lui descendait dans les veines; et,
comme cette honnête fille était une fille franche, point mijaurée,
toujours prête à s’avouer, elle ne se cachait pas de trouver le temps
bien long, qui les séparait de la noce; s’attardant sur le pas de sa
porte pour lui parler bas, encore, triste et dépitée aussi de rentrer
seule. Une fois, dans sa chambre, comme elle allait se mettre au lit,
elle entendit un bruit de pas sur les carreaux du couloir; la porte
s’ouvrit brusquement; et il tomba aux pieds d’Aimée Henriot, en
demandant pardon. «C’était très mal, ce qu’il faisait! mais il n’avait
pu résister à sa passion, à ses désirs exaspérés enfin par une intimité
délicieuse et cruelle!» En s’écriant ainsi, il la prenait par la taille,
la serrait contre lui, à peine résistante. Que pouvait-elle craindre?
n’allaient-ils pas se marier? Où serait le mal si elle lui permettait
d’être son amant, puisqu’il allait être son mari? N’était-elle pas sûre
de l’amour profond, éternel, qu’elle avait inspiré? Elle l’écoutait,
tremblante; elle se sentait devenir folle. Car elle l’adorait! tout,
elle eût tout donné, pour ne pas repousser ces chères caresses qui lui
baisaient les mains, qui lui baisaient les bras, allaient lui baiser la
bouche. Être sa maîtresse, ah! quel délice! Tout son cœur, tous ses sens
voulaient impétueusement l’étreinte. Cependant, elle se dressa, très
pâle, l’honnête fille, montra la porte d’un geste qui ne veut pas être
désobéi, ne permit pas à son fiancé de s’excuser, le força de sortir,
ferma la porte, resta seule. Et désormais elle ne consentit plus à lui
parler; même, en sortant de l’atelier, elle feignait de ne pas le voir,
debout, dans l’encoignure d’une porte cochère. Elle l’aimait, elle
l’aimait toujours! elle l’aimait peut-être davantage, avec le souvenir
de l’ivresse inachevée. Mais elle était de celles qui ne sauraient
pardonner l’approche d’une atteinte à leur vertu parfaite; et celui qui
avait voulu être son amant ne serait pas son mari.
Aujourd’hui, avec des frisons roux sur les yeux et une gorge qui sort
d’un corsage de laitière,--belle encore et plus jolie,--elle danse tous
les quadrilles et s’assied sur tous les genoux à Bullier, à l’Eden, à
l’Elysée-Montmartre; et si quelqu’un, entre deux bocks, lui demande
comment elle en est venue là:
--Ah! j’ai été joliment bête tout de même. J’étais sage, on peut le
dire, comme pas une. Puis voilà qu’un jour Clémentine, une petite de
l’atelier, qui ne valait pas cher, m’a emmenée à la fête de Chatou, avec
des amis à elle. Moi, je n’y entendais pas malice. Clémentine m’avait
dit: «En tout bien tout honneur.» On m’a fait jouer aux tourniquets,
monter sur les chevaux de bois. J’étais tout étonnée, je n’avais pas
l’habitude. Les amis de Clémentine disaient des choses que je ne
comprenais pas. Un surtout, roux, très maigre, pas beau, et qui avait
l’air bête; je peux dire qu’il me déplaisait, celui-là! Aussi, je
voulais m’en aller. Crac! on a manqué le train. Il a fallu coucher à
l’auberge. C’est ça qui m’a perdue. Ah! par exemple, comment ça s’est
fait, c’est ce que je n’ai jamais compris. A cause du lit qui était là,
et des autres dans la chambre à côté, et du grand roux qui me poussait
en me pinçant. Huit jours après, il m’a lâchée, et, comme je n’osais
plus retourner à l’atelier, je suis allée au bal. Dire pourtant que
j’aurais pu être entretenue par un monsieur qui avait un portefeuille
plein de billets de banque, et que j’ai flanqué à la porte un garçon
pour qui je me serais fait couper en petits morceaux!»