NÉCESSITÉ D’ÊTRE BEAU

Sois beau. Sinon n’aime pas. Sans beauté, l’on peut être choisi; il

arrive aux plus jolies de préférer les plus laids; c’est une histoire

souvent renouvelée que celle de la femme de Joconde. Toi cependant, mon

élève, docile aux bons conseils, qui te fais enfin de l’amour l’idée

qu’il convient d’en avoir, défends-toi d’aimer si tu n’as pas reçu les

dons qui charment les yeux. Entends-moi bien. Je n’exige pas que tu

ressembles de tout point aux Immortels adolescents dont les lèvres sont

de pourpre et les cheveux de lumière; je t’autorise à être moins

agréable à regarder, quand tu te mets au bain, que les divins éphèbes

d’Hellas, baignant dans les flots verts, sous les lauriers roses, la

sveltesse neigeuse de leurs corps; il n’est pas indispensable que l’on

s’imagine voir, en l’apercevant, le frère cadet de Phœbus Apollon. Mais

si, vraiment, tu es laid, si la calvitie déshonore ton crâne, si tes

dents ont plutôt la couleur de l’amadou que celle de la nacre, si la

peau grise s’agrémente affreusement de verrues, si tu n’as pas même sous

les paupières cette flamme dont s’illumine et s’idéalise la face, si, en

un mot, tu es de ceux, hélas! qui sont nés pour l’épouvante ou le mépris

des regards, renonce aux délices des tendresses: et, quand même, dans

l’aberration de sa miséricorde, quelque femme se montrerait férue de ta

laideur, repousse avec fermeté le baiser dont tu n’es pas digne.

Une fois, il advint qu’une très belle jeune fille s’éprit d’un homme qui

était laid. Parce qu’il avait le cœur noble et l’esprit haut, parce que

son nom était de ceux que répète la foule, il la troublait et la

charmait. Elle vint à lui, tendre et tranquille, résolue; elle lui dit:

«Tous me désirent, c’est vous que je choisis».

Mais l’homme laid, qui était un homme prudent, se regarda dans le

miroir, et, bien qu’il adorât cette enfant plus fraîche que les fleurs,

il l’écarta d’un geste, mélancoliquement.

«Moi, t’aimer? moi, te prendre? De quel droit, à quel titre? L’amour

n’est digne de ce nom que s’il est l’échange, la mise en commun de deux

charmes qui se valent. Pas de vrai hymen sans l’égalité des apports. A

toi qui m’offres le sourire des roses, la blancheur des lys, la

gracilité délicate des jeunes arbrisseaux, je ne pourrais donner que de

l’ombre et de l’hiver. Je suis Gwinplaine, tu es Déa, mais tu n’es pas

aveugle. Ne réponds pas que ta dilection me transfigure, que tu me vois

pareil à ton rêve! Un jour, un jour prochain,--car il n’est pas

d’illusion éternelle,--tu me connaîtrais tel que je suis en effet; et,

alors, ce serait affreux; non seulement pour toi dont les regards

dessillés se détourneraient avec des larmes, qui songerais à tant

d’amoureux repoussés naguère, mais pour moi-même! pour moi qui

devinerais dans ton étreinte dénouée le recul de ton légitime déboire,

pour moi qui, tous les remords au cœur, détesterais dans tes tristes

yeux mon image d’autant plus hideuse que le miroir serait plus beau.

Chère affolée, va-t-en! Va-t-en, te dis-je, va vers celui qui te vaut,

donne ta jeunesse à sa jeunesse, ton sourire à son sourire, et ta grâce

à sa grâce. Rose blanche, épouse le lys, marie-toi, lueur, à la clarté;

il n’est pas de plus criminelle démence ni de plus féconde en prochaines

amertumes que l’union de la laideur avec la beauté. Je te tuerais ou me

tuerais, si je te voyais, demain, regarder un jeune homme qui passe,

beau comme toi! Et non seulement tu souffrirais de ta déception et de

mes colères, mais ceci t’arriverait, pauvre fille, que bientôt tu ne

serais plus jeune et ne serais plus jolie à cause de ma vieillesse et de

ma disgrâce. Mon baiser pâle flétrirait tes lèvres, mes ternes regards

éteindraient tes yeux, toute mon ombre serait sur toi; car ce n’est pas

impunément que la source la plus claire affronte le reflet d’un cyprès;

et j’en viendrais peut-être, pour mon désespoir et pour le tien, à haïr

en toi la laideur que je t’aurais donnée.

«Mais quand même tu resterais jeune et belle, quand même, dans ton

persistant enthousiasme, tu me verrais sans cesse tel que tu m’as

imaginé, sache que le bonheur me serait impossible, ô ma chère, dans tes

bras. Je t’aime, tu le sais; tu sais qu’à la seule pensée de ma bouche

sur ta bouche et de ton sein sur ma poitrine et de tes cheveux dénoués

sur mon front, le frisson du désir me secoue et me tord! Et cependant,

si tu défaisais pour moi ta chevelure, si tu te jetais sur mon cœur, si

tu me donnais tes lèvres, ce serait, je le sens, au lieu de bouffées

d’extase, tous les haut-le-cœur de la répulsion qui me monteraient à la

gorge. Malheureux que je suis! Tu serais là, mais j’y serais aussi. La

honte que j’ai de mon baiser m’avilirait le tien. Tu me toucherais, toi,

si exquise, mais je me sentirais te toucher, moi, abject! En vérité, il

est une chose extraordinaire, autant qu’elle est infâme: tous les jours,

on entend envier le bonheur d’un vieillard qui obtient en mariage une

belle vierge, ou de quelque financier imbécile, obèse, suant, le crâne

nu, qui achète des filles de théâtre. «En voilà un qui est heureux!» ou

«Il n’est pas à plaindre, celui-là!» et ces hommes eux-mêmes se

réjouissent d’épouser une adorable jeune fille, ou d’avoir acquis de

séduisantes créatures. Quoi! cela est possible? Ils sont contents, ou

ils croient l’être? Ils ne savent donc pas, ils ne comprennent donc pas,

l’un dans l’alcôve nuptiale, l’autre sur le sopha des boudoirs, que la

beauté, que la jeunesse de l’époux ou de l’amant est aussi indispensable

que celle de l’épouse ou de la maîtresse à cette intime fusion de deux

êtres qui est l’amour, et sans laquelle le plaisir même, ne fût-ce que

pour l’un des deux, ne saurait exister? Ils se couchent, repoussants,

dans le lit de la désirable femme, et ce qu’ils y apportent d’horreur ne

les empêche pas de goûter ce qu’elle y met de charme! Mais ils ne voient

donc pas, à côté de ces touffes blondes, leurs cheveux gris, leur sèche

poitrine velue tout près de cette fraîche gorge? la maigreur de leurs

jambes pareilles à de longs os ne déshonore pas à leurs propres yeux la

rondeur lisse des mollets de satin et des cuisses de neige? Ils croient

que le baiser n’est fait que d’une bouche, et leur haleine ne leur gâte

pas le parfum du souffle qu’ils aspirent? Il leur suffit que leur amie

soit belle! la pensée ne leur vient pas, dans leur brutal égoïsme, que

le désir s’augmente de la possibilité d’en inspirer, et que, pour aimer

pleinement, il faut, par une projection de soi dans celle qu’on possède,

pouvoir être, en elle, épris de soi-même. Ils sont pareils à un musicien

qui, chantant faux dans un duo, s’imaginerait que la perfection de

l’ensemble,--sans laquelle le charme de la musique s’évanouit,--ne

dépend que de l’autre voix, et qui, à n’écouter qu’elle, trouverait un

plaisir suffisant. Misérables et imbéciles! C’est de l’unisson de deux

convoitises également légitimes que peut naître la complète harmonie de

l’extase amoureuse. Voilà pourquoi je te dis de me fuir, jeune fille.

Voilà pourquoi je te chasserais si, dans ta tendresse qui s’abuse, tu

t’obstinais à m’offrir un bonheur que tu ne peux me donner, puisqu’il

dépend de moi autant que de toi. A cause du mépris que j’ai de ma propre

personne, la joie d’obtenir la tienne serait affreusement troublée. Au

dégoût de me donner je préfère la tristesse de ne point t’avoir. Et

jamais,--ô toi que je veux! ô toi qui me veux!--je ne consentirai à

l’hymen pour lequel je donnerais ma vie, à moins que tu ne sois quelque

toute puissante fée qui fasse, d’un regard ou d’un sourire, renaître les

jeunes cheveux en boucles sur la nudité des crânes et refleurir sur les

joues l’adolescence des roses.»

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 12 / 38 题