LA DIVINE ILLUSION

Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie: il est indispensable que tu te

mentes à toi-même.

Sans l’illusion, nul ne saurait aimer; et vraiment, elle est divine,

puisqu’elle nous donne le seul bonheur qui légitime la haine du tombeau.

Qui donc détesterait la mort si ne fleurissait parfois, parmi les

tristesses de la vie, comme une églantine dans les noires broussailles,

la rose miraculeuse du baiser? Ceux qui pensent que le dieu Amour est

aveugle parce qu’il porte un bandeau sur les yeux se trompent

probablement; aveugle, non, je l’accorde; comment pourrait-il, enveloppé

d’ombre, admirer et convoiter la bouche et le sein des femmes? Il

regarde, il le voit, puisqu’il désire. Seulement le bandeau qui lui

voile les prunelles, sans les obscurcir,--étoffe tramée d’espoir, de

désir et de rêve, dont les modistes se souvinrent quand elles

inventèrent le tulle-illusion,--est fait de telle sorte qu’à travers lui

toutes les choses dont s’éprennent le cœur et les sens apparaissent

transformées et embellies. Malheur à toi, jeune homme, qui te destines à

la fonction redoutable d’aimer, si tu ne portes pas ou si jamais tu

arraches le bandeau symbolique du jeune dieu Eros!

Car le vrai est épouvantable; quiconque étudie sa joie au microscope

sent l’écœurement lui monter aux lèvres. Quoi! sachant les traîtrises

qui grouillent comme des nœuds de vipères sous la gorge adorée de la

femme; connaissant la duplicité de son sourire, de son regard, de sa

caresse, et que ses serments sont pareils à tout ce qui dure peu; ayant

démêlé ce qu’il y a de bassesse dans ses élans, d’instinct dans sa

passion; sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même, tu enlacerais sans

mépris ton éternelle ennemie, ta sœur? Tâche d’ignorer, ignore, ignore à

jamais tout ce qui se dérobe sous les éblouissements de la forme, crains

la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur, si tu ne veux pas exécrer

et maudire l’heure sacrée du premier rendez-vous, si tu ne veux pas

confondre dans ton souvenir, avec le sopha des mauvais lieux, l’auguste

lit nuptial! Je sais un homme qui un jour, fut un sage. Celle dont il

était le reconnaissant époux, à qui, pendant dix années, il avait dû

toutes les pures félicités, se mourait, sans souffrance, dans l’agonie

des saintes; un prêtre, près du chevet, prêtait l’oreille à la

confession de la moribonde. Lui cependant, le mari bientôt veuf, il se

tenait dans la chambre voisine, sanglotant contre le bois de la porte.

Il recula tout à coup, à cause d’une voix faible qui parlait. Il recula,

et il s’enfuit; car il ne voulait pas entendre les aveux de la

confession suprême! Il était certain que sa femme avait une âme d’ange,

qu’elle dirait seulement des péchés pareils à ceux d’une nonne ingénue;

il savait la vertu parfaite de cette épouse chrétienne; il ne se pouvait

pas que jamais, en aucun cas, elle eût été coupable! Il s’éloigna

pourtant plein de prudence; et il eut cette consolation, dans sa douleur

bénie, de garder intacte au fond de son souvenir la vision de sa chère

compagne, de verser des larmes sans amertume sur les lys pâles de la

tombe où elle dort, immaculée comme eux.

Crains aussi, crains surtout la nudité des corps, si tu ne sais pas la

parer de ton rêve ou la voir à travers la splendeur idéalisante du

bandeau. O laideurs des plus belles! Ombres des plus rayonnantes!

Souillures des plus chastes! Macules des plus impollues! Que tu es

imparfaite, ô beauté humaine, même en la perfection! et toujours une

tare, que tu caches en vain, désespère l’adoration de tes dévots. Oui,

la tare, la tare originelle, toujours te déshonore. Si les Vénus

descendaient de leurs piédestaux pour vivre notre vie, elles

cesseraient, sur l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air terrestre,

d’être la sublime allégresse de nos yeux, et, devenues femmes, elles

seraient semblables par quelque point, les déesses, à la louve immonde

des bois. Parenté abominable de la vierge et de la bête, hymen horrible,

dans la vivante chair, de l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme

enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui aspire à la volupté sans

rancœur, n’aurait pas le droit de maudire, dans un juste blasphème,

l’impitoyable nature créatrice qui bafoue notre besoin de paradis?

Puisque vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue, puisque vous ne me

permettez le ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je dois aimer

n’est-il pas entièrement beau, pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur

par l’impureté de la source où il me faut boire? Je ne suis pas, je ne

veux pas être le chien dont la narine s’enfle ravie par un parfum

d’ordure et qui se goberge à humer les vomissements du carrefour; je le

suis cependant. Dieu cruel! comme vous vous jouez de l’âme que vous avez

mise en nous, et comme vous la torturez, cette affamée d’ambroisie, en

la forçant à se rassasier de boue! Puisque vous n’avez pas voulu qu’il

nous fût possible de satisfaire pleinement nos aspirations hautaines, il

ne fallait pas les mettre en nous; avec le seul instinct, qui ne

discerne pas, qui ne discute pas, nous aurions vécu tranquilles,

contents, béats d’être repus. Mais nous avons des sens qui pensent et

qui rêvent! De sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils rougissent

d’éprouver, quelques-uns d’entre nous sont semblables à ce pâle

adolescent mélancolique qui montrait les poings au ciel en criant:

«Pourquoi la bouche qui baise est-elle la bouche qui mange?» à ce roi

appelé le Roi Vierge, qui, détestant le ventre qui enfante et le sein

qui allaite, a fui pour jamais dans la solitude de ses songes la beauté

de la femme, adorable et abjecte.

Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique. Mais, plutôt, par la

toute-puissance de l’illusion, recrée la création imparfaite. Sois

l’émule triomphant de Dieu; refais, de ta pensée, la femme qu’il ne tira

que de ton corps. Ose nier la réalité jamais égale à ta chimère, sache

n’y pas croire, et la transfigurer, par ta foi dans ton propre idéal,

par la volonté de ton désir. Dis à l’évidence: Tu mens! Substitue, à la

vérité, ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai que les lèvres des

vierges aient de vils emplois, que le flanc des jeunes femmes

s’élargisse, ni que leur sein se ride; contemple, avec une assurance

têtue, ces fleurs jamais fanées, cette neige toujours pure! Oui, les

yeux des bien-aimées sont de petits firmaments où se lèvent toutes les

étoiles, et les larmes y sont comme des rayons, condensés en perles, qui

luisent délicieusement. C’est d’or solaire que sont faites en effet les

chevelures, mieux odorantes, sans qu’aucune pommade y mette son

mensonge, qu’une touffe de fleurs des bois. Les ongles roses, pour être

roses, n’ont pas besoin d’être teints d’un fard léger, ni d’être

blanchies de poudre de riz, les épaules, pour être blanches. Proclame

qu’il n’existe jamais de corsets, ni de tournures, et parviens à en être

persuadé! Refuse de croire que ta maîtresse doit demeurer toute une

heure dans un bain où des fioles furent vidées, pour avoir la peau plus

douce que les ivoires, plus aromate que l’encens des lys; et sois

certain que l’eau de la baignoire fut parfumée par le corps de la

baigneuse. Convaincu de toutes les métaphores, sache, enfin, voir en

celle que tu as choisie,--fleurs, lueurs, odeurs,--tous les

enchantements de la terre et du ciel; divinise ta triste sœur terrestre.

A ce prix, à ce prix seulement, tu pourras, déconcertant les desseins

féroces du créateur, connaître l’ineffable ivresse de l’amour sans

nausée. Mais si tu veux que ta joie ne soit point avilie à l’instant

précisément de son exaltation suprême, exerce surtout ta puissance

d’illusion sur le plus obscur des mystères, sur celui qu’il faut

d’autant plus rapprocher de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur la

fugitive minute qui serait infâme si elle n’était divine. Force la fange

à devenir l’azur! Hélas! les deux animaux que vous êtes, elle et toi,

n’ont qu’une ressource: se croire des dieux. «_Rosa mystica! Rosa

mystica!_» s’écrie le poète qui trompe son écœurement par l’extase; et,

dans les chansons que chantent les pâtres sur les monts et les petites

bergères des plaines, l’âme populaire, ingénue et douce, qu’épouvante

aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console par la feintise d’y

voir la cueillette d’une rose.

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 8 / 38 题