LE DIVIN MENSONGE

Jeune homme, as-tu seulement cette puissance indispensable, sans

laquelle ne saurait naître en aucun cas ni subsister le vrai amour: la

puissance de l’imperturbable et continu mensonge?

Car l’Amant, même quand il adore, ne doit jamais être sincère; qui ne

sait pas mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais plus loin: ne peut

pas être aimé.

Écoute, enfant.

Ne penses-tu pas qu’il est chimérique d’espérer la tendresse entière

d’une femme--la seule qui vaille la peine d’être ambitionnée, si l’on ne

réunit toutes les qualités dont son imagination avait paré d’avance,

bien longtemps avant de le connaître, celui qui devait venir? Si tu n’es

pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi au dédain de la

bien-aimée, ou, pis encore,--dans le cas où un mauvais hasard t’aurait

permis de triompher d’elle,--à un abandon plein de réticence et

d’arrière-pensée. Ne pas charmer totalement, esprit, cœur et sens, celle

que l’on tient entre ses bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer. Donc

il importerait que tu fusses de tout point semblable à l’amoureux

imaginé, que tu fusses, pour chaque femme tour à tour, son idéal

lui-même. Cela est-il possible? non. Tu peux ressembler, plus qu’un

autre à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il soit, je t’en

défie. De là l’obligation de paraître ce que tu n’es pas; de là la

nécessité d’une perpétuelle imposture. Mentir sans trêve et de toute

façon, mentir par la parole, par le geste, par le regard, mentir dans

l’aveu, mentir dans l’étreinte; produire toujours--grâce à une

prestigieuse maîtrise de soi-même--non pas l’homme que tu es mais

l’homme que tu devrais être; te métamorphoser physiquement même, par un

effort de volonté qui réussit à modifier les traits du visage ou par des

moyens plus matériels, au point d’avoir le front mélancolique d’un

Werther si tu portes la face réjouie d’un Roger Bontemps, au point

d’avoir les moustaches noires quoique tu les aies rousses; user, enfin,

de toutes les ruses, de tous les masques, de tous les déguisements pour

que ta maîtresse, en Toi, ne trouve que Lui, tel est ton premier et ton

plus inévitable devoir! Qu’un seul instant, dans un élan de désir, dans

la pâmoison du délice,--ou dans la façon de soulever le rideau de la

fenêtre pour regarder le temps qu’il fait,--se révèle le moindre je ne

sais quoi de ton être réel, et tout est fini: tu n’es plus aimé. Certes,

cette comédie de tous les instants exige un comédien extraordinaire;

c’est une gêne cruelle que cette incessante simulation. Mais quoi!

exprimer le contraire de la pensée, telle est la fonction le plus

habituelle de la parole; pour s’enrichir, pour se pousser dans le monde,

pour conquérir l’estime, l’homme le plus loyal consent à des

stratagèmes, à des faussetés; et l’on hésiterait à mentir pour obtenir

cet incomparable enchantement: la bouche d’une femme baisant sur votre

bouche son désir réalisé? On a, avec sa conscience, des accommodements

pour ne point froisser, dans le monde, les gens qu’on y rencontre et

l’on serait moins «poli» dans le boudoir que dans le salon? On ne laisse

pas entrer un visiteur sans avoir, après un coup d’œil à la glace, noué

la cordelière de sa robe de chambre, assuré le nœud de sa cravate, et on

laisserait voir son cœur, son âme, ses sens, en déshabillé? A ce

proverbe: «On ne se gêne pas avec ses amis», on ajouterait cet autre

proverbe plus absurde: «On ne se gêne pas avec ses maîtresses?» Il y a

l’étiquette des cours, il n’y aurait pas l’étiquette des alcôves; ce

qu’on fait pour les rois, on ne le ferait pas pour les femmes! Erreur

impardonnable des personnes qui aiment à se mettre à leur aise. Quant à

prétendre que le mensonge dans l’intimité amoureuse a quelque chose de

répréhensible, c’est la vaine excuse de ces paresseux incapables

d’effort. Le vrai crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes, serait de

ne pas tromper celle qu’on aime. Celui-là est un coupable, en même temps

qu’un imbécile, qui, au lieu du faux qui l’enivre, lui offre le vrai qui

l’écœure; et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai, mentirai,

mentirai, pour qu’Elle m’écoute, heureuse, pour qu’Elle s’approche de

mes hypocrites lèvres avec un sourire qui va devenir un baiser!

Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer le mensonge sans intervalle

ni lassitude; il faut encore que, tout en feignant de ne point s’en

rendre compte, il l’approuve et le respecte chez sa maîtresse. Vous

mentez aussi, bien-aimées; et comme vous avez raison! Pour vous rendre

pareilles à celles que nous avons rêvées, pour nous épargner l’amertume

des déceptions, vous feignez délicieusement, toujours. Avec vos baisers

qui se font tels que nous les voulons et vos lèvres qui demandent au

fard la rougeur qui nous plaît; avec vos regards où vous nous offrez une

âme qui n’est pas la vôtre et vos yeux que le khol fait plus

amoureusement mourants; avec vos bras roses de veloutine qui mesurent

l’ardeur de l’enlacement à notre désir d’étreinte; avec votre sein qui

se gonfle à propos et votre cœur qui bat fort quand il convient; avec

tout votre charme fait d’adorables artifices, vous nous permettez de

connaître la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées, ô clémentes

trompeuses! Il serait un brutal et un sot,--un casseur de son

jouet,--l’homme qui, dans l’inepte curiosité du vrai, dérangerait les

tendres calculs de votre fausseté, vous forcerait à vous montrer telles

que vous êtes, ferait irruption dans le mystère de vos chères

supercheries, et de votre cabinet de toilette. Il y avait une fois un

Amant qui adorait sa maîtresse à cause des merveilleux cheveux blonds

qui la coiffaient d’un casque d’or. Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait

pas; qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes mixtures, il

l’avait deviné tout de suite; mais ce qu’il savait, ne voulant pas s’en

souvenir, il l’oubliait; et c’était avec une infinie ivresse qu’il

maniait, baisait, mordait les boucles de flamme crespelée. Elle mourut,

hélas, la chère blonde, après une courte maladie, pendant un voyage de

l’Amant; le jour où il revint, elle était couchée sans vie sur le lit où

tant de fois il l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de larmes, la

gorge gonflée de sanglots, il se précipita vers la chambre à présent

terrible. Mais, malgré son douloureux désir de baiser une dernière fois

le front de son amie, il ne poussa pas la porte; il se pouvait que,

malade, elle eût laissé ses cheveux reprendre leur couleur naturelle; il

n’entra qu’une heure après, quand, sur son ordre, des femmes qui étaient

là eurent teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix, il n’aurait voulu

voir celle qu’il avait tant aimée, celle dont le souvenir

l’accompagnerait toujours, différente de ce qu’elle avait daigné être

pour lui, ni surtout lui faire l’injure de confondre le blond mensonge

auquel elle avait dû la joie de le rendre si heureux.

L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour · 第 6 / 38 题