Donc, jeune homme, cela est vrai, tu as pris cette résolution terrible?
Dès l’adolescence, tu prétends vouer ta vie aux implacables devoirs de
l’amour? Ainsi que d’autres veulent être médecins, avocats, banquiers,
toi, tu veux être Amant? Sache que tu m’épouvantes. Car, être Amant, ce
n’est point, comme l’imaginent certains esprits superficiels, avoir une
maîtresse, deux maîtresses, trois maîtresses, les aimer plus ou moins,
l’une après l’autre, ou toutes ensemble, selon les occasions, selon le
temps qu’on a, sans nuire à ses autres affaires; ce n’est pas être
épris, enfant, d’une petite cousine plus fraîche que les violettes du
bois propice aux premiers rendez-vous, s’affoler à vingt ans d’une
impitoyable mondaine, convoiter, plus tard, les belles complaisantes
dont les corsages très pleins se dégrafent si vite; arriver, plus tard
encore, à considérer d’un œil paternellement infâme le mollet des
fillettes qui sautent à la corde; ce n’est pas, en un mot, obéir à la
loi commune de l’instinct viril, instinct qui implique, chez la plupart
des hommes aux mêmes époques, les mêmes emportements, les mêmes
évolutions. Non! le mortel digne d’être appelé Amant est celui qui, à
tout âge, à toute heure, en toute rencontre,--sans que jamais aucune
catastrophe puisse interrompre sa fonction,--se montre capable de
désirer, d’adorer, de posséder toutes les belles femmes que le divin
hasard place à la portée de ses lèvres, accomplit en effet, dans un
absolu mépris du reste des choses humaines, ce dont il est capable, et,
se diversifiant non pas selon les mutations de son être personnel mais
selon la variété des natures féminines, sait être pour chacune de ces
maîtresses l’amoureux même que chacune d’elles a rêvé. As-tu bien
réfléchi, jeune homme, aux obligations que t’impose cette façon de
concevoir le rôle de l’Amant? Il va sans dire que tu es opulent et plein
de bravoure, car celui qui s’aviserait d’aimer même une pauvresse sans
avoir la possibilité de la faire plus riche que la favorite d’un radjah,
ou d’aimer même une prostituée sans se connaître assez de courage pour
réduire au silence tous ceux qui se vanteraient de lui avoir baisé le
bout des doigts, ne serait en vérité qu’un pleutre indigne de tout
conseil. Tu es donc, c’est convenu, le plus riche, le plus valeureux des
hommes. Quelles difficultés redoutables et sans nombre, cependant, tu
rencontreras à chaque baiser! Tu souris; tu réponds que tu as interrogé
ton cœur, sondé tes reins; tu affirmes que tu te sens à la hauteur de la
tâche que tu assumes. Je voudrais te croire afin de t’admirer! J’ai
groupé dans ce livre quelques conseils qui te permettront peut-être
d’affronter sans trop de désavantage notre ennemie adorable, la femme.
Je n’ose te promettre la victoire; je t’aurai du moins armé pour le
combat.