PREMIER ÉPISODE

CHAPITRE PREMIER

UN CAPITAINE DES BOIS

_«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo

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zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»_

L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre

assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques

instants pensif, après l'avoir attentivement relu.

Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas

même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des

années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces

hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre.

Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies?

Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces

langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes:

ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils

présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur

ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le

coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme

de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux

tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances

de la plus haute gravité.

L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple

capitaine des bois.

Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato»,

les agents employés à la recherche des nègres marrons.

C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées

anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de

quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore

avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées.

Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits

naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir,

et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que

la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer.

En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,--

il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des

capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons

d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation

générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà

les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour

n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel

tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un

seul esclave parmi ses dix millions d'habitants.

En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à

disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les

bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient

sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les

profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des

bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement

composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime,

il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne

devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très

probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu

recommandable milice des «capitães do mato».

Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un

Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un

blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction

que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait

voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant

dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où

la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les

mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce

n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité

personnelle.

En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil.

Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques

jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se

développe le cours du Haut-Amazone.

Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur

qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient

pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une

santé de fer.

De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la

démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des

tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus

sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec,

des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas

encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt

se contracter sous l'influence des passions mauvaises.

Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois.

Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il

portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur

ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige

d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce

costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce

qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient

la poitrine.

Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident

qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où

il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de

ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs.

Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement,

un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de

chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était

muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à

la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les

forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à

craindre.

En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier

fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel

ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois

du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En

effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri

prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement

comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les

branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale,

serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;--

ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de

laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la

fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne

peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par

l'éclat de ses beuglements.

Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la

voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un

arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute

ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de

grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de

l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des

bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier

document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à

chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le

sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui,

et alors il souriait d'un mauvais sourire.

Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases

que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt

péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs:

«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement

écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il

ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de

vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!»

Et regardant le document d'un oeil avide:

«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette

dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son

prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle

donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de

s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le

nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens

véritable échapperait encore!»

Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement.

«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait

cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au

Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne

rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document

m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines

de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à

réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!»

Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se

refermaient déjà sur des rouleaux d'or.

Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours.

«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas

les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de

l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir

quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors,

comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en

montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le

toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!»

Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile:

«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il

saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et

lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les

lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux,

de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah!

mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce

document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je

trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache

depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il

faisait ma fortune!»

Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après

l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre,

qui lui servait aussi de porte-monnaie.

En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet

étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût

passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies

d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis

de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars

vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le

double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus,

et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme

ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très

embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise.

Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir

abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il

exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin

de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire

péruvien.

À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses

pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour

son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa

nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de

bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il

achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour

l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin.

Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le

couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le

replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho,

crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de

lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était

étendu.

C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher!

Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la

bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge

aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui

portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de

deux milles.

Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se

guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil

au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter

l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune

ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et

quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le

lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un

fourré, en pleine forêt.

Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de

confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la

matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir

se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le

mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur

l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le

sommeil.

Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans

s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il

avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte

liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie

surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la

fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion.

Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il

portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue

généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus

particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone.

C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc

doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le

capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé,

croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia.

Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita

la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu

près vide.

«À renouveler!» dit-il simplement.

Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac

âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet

antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la

vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des

solanées.

Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier

choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès

n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il

battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse,

connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains

hyménoptères, et il alluma sa pipe.

À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui

échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans

une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil.

CHAPITRE DEUXIÈME

VOLEUR ET VOLÉ

Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se

fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers,

comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant

certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde

contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de

l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais

ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put

arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été

aperçu.

Ce n'était point un homme, c'était un «guariba».

De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du

Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à

poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur

face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original.

D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du

«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche

le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se

signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble

aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a

pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution.

En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse

pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette

situation et hors d'état de se défendre.

Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de

grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient

faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol

qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la

forêt.

Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il

jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa

queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est

pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des

quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont

véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal

possède une parfaite faculté de préhension.

Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton,

qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme

redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir

l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur

l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança

donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas

de lui.

Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents

acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une

façon peu rassurante pour le capitaine des bois.

Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba

des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières

d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard

lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains

animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont

reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en

réserve contre les coureurs des bois.

En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il

convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il

appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un

Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi

pour le plaisir de le manger.

Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à

intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier

que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à

dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à

détruire un de ses ennemis naturels.

Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba

commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement,

retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son

attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un

seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé,

et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait

plus qu'à un fil.

En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de

l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du

dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper.

Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans

le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa

fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie.

Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper

l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe,

avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement

distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des

idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa

l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses

yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter.

Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner

les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta.

Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à

sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne

cherchèrent point à l'entamer.

Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une

nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec

un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit

bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour

jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa

main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une

branche sèche.

À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens

toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil

à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt

debout.

En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire.

«Un guariba!» s'écria-t-il.

Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit

en état de défense.

Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant

un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide

gambade, il se glissa sous les arbres.

«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans

plus de cérémonie!»

Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas

et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le

narguer, il aperçut son précieux étui.

«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque

fait pis! Il m'a volé!»

La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas

pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est

l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte,

irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances.

«Mille diables!» s'écria-t-il.

Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui,

Torrès s'élança à la poursuite du guariba.

Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce

n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les

branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté

aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais

Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa

houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir

l'en frapper.

Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint

que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le

malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc

d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à

s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre

chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença

dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois

disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à

ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat.

«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à

bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière

brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement

des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à

t'empoigner!...»

Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec

une nouvelle ardeur!

Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun

résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment,

sans ce document, pourrait-il battre monnaie?

La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du

pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que

par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui.

Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre

haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses

broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le

guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses

racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il

buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à

moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre.

Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut

obligé de s'arrêter.

«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à

travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je

l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes

jambes pourront me porter, et nous verrons!...»

Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait

cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût

loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout

mouvement à Torrès.

Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois

racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de

temps en temps tinter l'étui à son oreille.

Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais

sans lui faire grand mal à cette distance.

Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à

poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre,

cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette

réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement

vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était

désespérant.

Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait

venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait

embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse

forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles

des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir.

Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et,

finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il

allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui,

quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à

tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il

se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort.

Il se releva donc.

Le guariba se releva aussi.

Il fit quelques pas en avant.

Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de

s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied

d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont

si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone.

Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un

clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux

premières branches étendues horizontalement à quarante pieds

au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point

où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un

jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants.

Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en

cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main.

Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de

manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était

vide!

Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers

l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus

défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper

aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait

d'abandonner pour un autre.

Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille!

Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le

guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait

impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de

métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un

Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire

de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un

homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de

plus cruelle sous cette latitude équatoriale.

Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de

tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine.

Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de

racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il

donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait

plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui

ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un

mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une

autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas

demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui

lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et

tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour

se mouvoir.

Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et

revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre.

Oui! un bruit de voix humaines.

On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté

le capitaine des bois.

Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré.

En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au

moins à qui il pouvait avoir affaire.

Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque

tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu.

Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba

lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès.

«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est

arrivée à propos!»

Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré,

lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres.

C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir,

chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse,

serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À

leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils

étaient de sang portugais.

Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication

espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue

portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces

forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès.

Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance

oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été

frappé d'une balle en pleine tête.

En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte

de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les

chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et

autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux

dans ces forêts.

Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et

il continua de courir vers le corps du singe.

Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction,

avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de

quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès.

Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit.

«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord

de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant

animal, un grand service!»

Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui

leur valait ces remerciements.

Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation.

«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité,

vous avez tué un voleur!

Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux,

c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas

moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.»

Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le

guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore

crispée.

«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur?

--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et

ne put retenir un énorme soupir de soulagement.

«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui

vient de m'être rendu?

--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne,

répondit le jeune homme.

--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est

toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito.

--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que

j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à

monsieur...?

Benito Garral», répondit Manoel.

Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour

ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le

jeune homme ajouta obligeamment:

«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles

d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...?

Torrès, répondit l'aventurier.

--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez

hospitalièrement reçu.

--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par

cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je

crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident

que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut

que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte

descendre jusqu'au Para...

--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que

nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père

et toute sa famille auront pris le même chemin que vous.

--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la

frontière brésilienne?...

--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du

moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?»

Manoel fit un signe de tête affirmatif.

«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que

nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon

regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie

néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.»

Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son

salut et reprirent le chemin de la ferme.

Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut

perdus de vue:

«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il

la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage,

Joam Garral!»

Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant

vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le

plus court, disparut dans l'épaisse forêt.

CHAPITRE TROISIÈME

LA FAMILLE GARRAL

Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de

l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans

cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon,

et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à

cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne.

Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces

agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent

dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce

siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique

population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez

loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se

tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont

dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La

race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent

contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et,

aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à

laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois

familles de métis.

Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de

chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le

village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une

esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du

fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il

se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi

cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la

hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes

variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de

lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de

palmiers de la plus élégante espèce.

À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à

modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient

à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux

envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple

chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un

chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce

village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se

réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la

Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église.

Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au

village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du

Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant

le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement

où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable.

C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux

jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois.

Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de

cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette

ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays,

cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la

bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et

c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait

riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau,

tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la

séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des

bestiaux.

C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant

l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par

le propriétaire de la fazenda.

Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle

d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment

fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve.

Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille

race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa

mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon

travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait

défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il

possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il

se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son

commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne

prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais

étaient-elles quelque peu embarrassées.

Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors

vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il

était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources.

Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la

forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda

pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La

mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait

touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour

quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie

entière.

Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la

ferme d'Iquitos.

Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans

fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier,

en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la

permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,--

malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il

voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait

un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque

fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait

dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme

sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à

fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en

mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier.

Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer

tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un

bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par

jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le

favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la

paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals

qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois

seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle

que le jeune homme devait la désirer.

Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra

résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes

ses forces.

Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires

se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone,

s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam

Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à

grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à

l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure

charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi

cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores,

des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un

réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de

lianes capricieuses.

Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes

arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où

demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des

noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de

roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison

forestière.

Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes,

offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut

une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où

un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent

d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des

bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques

«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des

parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre

exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement

des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse,

du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral

à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus

riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction

imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires

du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour.

Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce

qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son

mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son

exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait

son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre

eux deux.

Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui

reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à

lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle

l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté

insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille,

soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander

en mariage.

Un grave incident hâta la solution.

Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement

blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à

la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son

côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en

lui faisant jurer de la prendre pour femme.

«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que

si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré!

Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur,

sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous

dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont

vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!»

Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas

d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite.

Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous

deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort

de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union.

Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral

devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de

tous ceux qui composaient le personnel de la ferme.

La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces

deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son

mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une

fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais,

devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de

Joam et Yaquita.

La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda.

Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature

des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère,

l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle

été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem?

Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus

privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement

formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui

réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la

fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle

situation à venir.

Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison

qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la

donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche

fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait

d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence

vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge

de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la

direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une

éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien

dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui

fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne

lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui

s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces

vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit

se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne

du nom d'homme.

Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait

fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un

négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que

Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne

tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux

inséparables compagnons.

Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait

plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait

laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études

furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût

passionné pour cette noble profession, et son intention était

d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait

attiré.

À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito,

Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était

venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait

l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à

la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui

seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita

comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en

faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près

de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un

lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur.

En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début

de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans.

Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa

sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute

de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses

cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière,

grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain.

L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens

était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le

caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en

lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La

netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne

devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de

sa personne.

Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel

tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme

un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu

vaincre.

Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les

conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas

l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être

heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer

cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif

de constante préoccupation pour sa femme.

Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où

ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su

résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu

durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type

portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si

naturellement à la dignité de l'âme.

Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de

toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux.

Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique,

tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus

sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito,

après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda,

d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle;

d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé,

chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes

du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne

pénétrera pas tous les secrets.

Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille,

brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur

l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle

rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son

frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous.

À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes

serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander

à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»!

Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu

sans quelque partialité.

Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui

manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux

personnel de la fazenda.

Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de

soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave

par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la

nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la

fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était

passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du

fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à

Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle

n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve

de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au

service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui

en coulait devant ses yeux.

Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y

avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille,

et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une

de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une

grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs

maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était

permis dans la maison.

Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens,

au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la

fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres

encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam

Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En

ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du

Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec

douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu

chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les

plantations étrangères.

CHAPITRE QUATRIÈME

HÉSITATIONS

Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille

répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils

étaient vraiment dignes l'un de l'autre.

Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments

qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert

à Benito.

«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu

as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir!

Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir

te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!»

Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à

apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le

coeur des deux jeunes gens.

Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en

convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais

d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se

pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis

contente!» était sorti de son coeur.

La réponse précédait presque la question: elle était claire.

Benito n'en demanda pas davantage.

Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet

d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas

aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage,

ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien

être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce

mariage serait célébré.

En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du

village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et

Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha,

qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque,

comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait

avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient

à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de

l'état civil n'avait été chargé d'établir.

Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le

mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le

concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était

sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet.

«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais

consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous

marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se

transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans

être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi

sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous

conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt

la mienne! Nous approuvez-vous?»

À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de

Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère

assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce

projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam

Garral.

Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans

la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari.

Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande

salle de l'habitation.

Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un

divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue,

vint se placer près de lui.

Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa

fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha

ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux

d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et

appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter

la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse

question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était

arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un

jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement

entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam

envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au

littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir,

après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée

ne semblait lui être venue de l'accompagner.

Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de

la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que

l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie,

il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard.

Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral

n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille

en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et

pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont

Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois

fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle

avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour

quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de

tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux

reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas

heureux ici?» répondait-il.

Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont

l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas

insister.

Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire

valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de

conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son

mari.

Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel

Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si

légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à

elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de

son enfant, et comment ne le partagerait-il pas?

Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix

caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude

travailleur:

«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons

ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous

le sommes, nos enfants et moi.

De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam.

Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union

ils trouveront le bonheur...»

Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir

pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés

ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme.

«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle.

Minha?... se marier?... murmurait Joam.

Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque

objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu

pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille?

Oui!... Et depuis un an!...

Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de

sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable

impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu,

ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta

pensif en la regardant.

Yaquita lui prit la main.

«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la

pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à

notre fille toutes les conditions du bonheur?

Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant,

Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand

se ferait-il? ... Prochainement?

--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam.

--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?»

Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question

qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une

hésitation bien compréhensible.

«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien!

J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une

proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois

déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille

et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que

nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux

qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire

notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela

pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont

réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est

pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant

distraire quelques semaines de tes travaux!»

Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir

dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse.

Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari:

c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce

qu'elle avait à dire.

«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus

dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va

nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura

causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si

prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner

jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que

nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer

auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que

Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se

marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta

mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!»

Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement

qu'il ne put réprimer.

«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito

et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à

descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du

littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation

serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je

pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde

mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais

moins étrangère aux actes de sa vie!»

Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la

regarda longuement, sans rien répondre encore.

Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire

une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait

devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses

affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques

semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son

intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la

fazenda! Et cependant il hésitait toujours!

Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et

elle la serrait plus tendrement.

«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de

céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens

de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus

cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près

de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce

bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que

nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos.

Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la

situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec

les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où

doit s'écouler la plus grande partie de son existence!»

Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans

ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir

avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation

contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme

sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat

secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se

reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas,

elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui

coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus

jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison

de ce refus inexplicable.

Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était

allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter

un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde,

où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt

ans.

Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait

pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de

s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont

cessé.

«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est

nécessaire! Quand veux-tu que nous partions?

Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour

moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui

vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur.

En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la

porte de l'habitation.

Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil,

presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre.

«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons

tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une

parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille.

«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se

célèbre le mariage?

--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la

fixerons à Bélem!

--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha,

comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous

allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son

parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!»

Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol,

s'adressant à son frère et à Manoel:

«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres,

toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin

magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout

voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!»

CHAPITRE CINQUIÈME

L'AMAZONE

«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain

Benito à Manoel Valdez.

Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite

méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces

molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes,

allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan

Atlantique.

«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus

considérable! répondit Manoel.

--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une

grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de

la côte, fait encore dériver les navires!

--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente

degrés en latitude!

--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins

de vingt-cinq degrés!

--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette

vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui

s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la

déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon!

--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille

tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents,

venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents

sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne

sont que de simples ruisseaux!

--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots,

fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles

seules la monnaie d'un royaume!

--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des

lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la

Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis!

--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas

dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de

mètres cubes d'eau à l'heure!

--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques,

et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique,

comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par

son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique!

--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île,

Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de

tour!...

--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en

soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une

«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets

des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la

brise!

--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que

les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille

kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison!

--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et

sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers

tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza,

de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à

l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne

nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable

fût complet!

--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique

qui soit au monde!»

Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de

l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet

Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des

chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur,

la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise,

française, hollandaise et brésilienne!

Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les

lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du

globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations.

Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance!

L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur,

la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité.

Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît

au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et

qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième

et douzième degrés de latitude sud.

À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des

montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le

véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du

Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais

repoussée.

À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le

nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se

dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important

tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires

colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt

Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais

francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio

Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou

Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve

encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de

Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû

aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont

les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il

existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio

Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve.

Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un

magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune

sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu

rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux.

Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il

oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon

intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels

il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa

source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt,

il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours.

Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand

nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le

Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le

Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le

Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission

de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré

qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à

deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux

peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux

cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite

enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir

promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de

Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se

termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de

nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est

d'Arica.

Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos.

En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits

des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les

contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens

allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de

l'Amazone.

Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays

du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés

au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une

qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le

Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi

qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone

coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique

méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents

généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de

hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine,

mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine

tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques

peuvent librement parcourir.

Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue

insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le

centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un

souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une

évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne

s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle

rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et

même des plus délicieux».

Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu

constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de

vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais

au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une

moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés

seulement.

Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que

le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées

de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles.

La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible

aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique.

Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles

l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui

est déjà l'un des plus beaux de la terre.

Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone

ne soit pas connu!

Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères

Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve

en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après

dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit

merveilleux, il atteignait son embouchure.

En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone

jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues.

En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à

l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des

Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son

confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31

juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite

de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de

fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--,

visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait

devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des

résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était

établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque

certain qu'il communiquait avec l'Orénoque.

Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient

les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon

jusqu'au rio Napo.

Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité

en lui-même et dans tous ses principaux affluents.

En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le

lieutenant français commandant la _Boulonnaise_, le Brésilien

Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop

fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à

1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et

enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve,

remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des

principaux tributaires.

Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement

brésilien est celui-ci:

Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière

entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de

l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et,

afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil

traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les

voies fluviales dans le bassin de l'Amazone.

Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement

installés, qui correspondent directement avec Liverpool,

desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres

remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le

Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou

et de la Bolivie.

On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans

tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde.

Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès

ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races

indigènes.

Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà

disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le

Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas

l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et

les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit

nombre, dans les forêts du Japura!

Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y

a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du

Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des

débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le

Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des

anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les

bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et

d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations

différentes.

C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race

anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant

les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique.

Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la

colonisation française.

Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de

communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le

voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois,

surtout dans les conditions où il allait se faire.

De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis

regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds:

«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu

le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court!

--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque

Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!»

CHAPITRE SIXIÈME

TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE

La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet

sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes.

Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de

quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être

accompagnés d'une partie du personnel de la ferme.

Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam

Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À

partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut

un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du

voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive

satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral

réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il

était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva

l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante

atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes.

Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ

allaient être bien remplies.

Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de

l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à

vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve

et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait

que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent,

les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements

littoraux.

Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un

tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant,

lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze

rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de

marchandises; des «égariteas», grossièrement construites,

largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un

toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur

laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de

radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et

supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à

l'Indien et à sa famille.

Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille

de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre

transport de gens et d'objets de commerce.

Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas»,

jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de

voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues

pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas»,

mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un

roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles

carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire

par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut

d'un gaillard d'avant.

Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du

moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé

à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de

marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu

importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai.

Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait

rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le

jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et

pour cause.

Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de

transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener

un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve

dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité.

Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui

se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce

qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs,

dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases.

L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son

exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont,

pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du

Sud-Amérique.

Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois,

riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très

propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie,

de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices

considérables.

En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits

des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que

ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral,

jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il

un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers,

poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous

la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du

fleuve et la direction des courants.

En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait

les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il

comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire

commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le

commencement de juin était l'époque favorable pour le départ,

puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin,

allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre.

Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car

le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il

s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt,

située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un

angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,--

tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à

laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot.

Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre

embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas

accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa

famille, son personnel et sa cargaison.

«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains,

lorsqu'elle avait connu le projet de son père.

--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous

atteindrons Bélem sans danger ni fatigue!

--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts

de la rive, ajouta Benito.

--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne

conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus

rapide pour descendre l'Amazone?»

Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du

jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir

alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda.

«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et

prête à dériver.

--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage»,

répondit l'intendant.

Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et

de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai,

firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens,

peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en

voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence,

tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais

il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur

les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de

l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt

ne devait pas même laisser un vide appréciable.

L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de

Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des

broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui

l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient

armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut

s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames,

un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds,

solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes

manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le

sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et

ouvert de larges trouées au plus profond des futaies.

Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la

ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de

cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se

montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur

tour.

Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient

d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en

agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les

fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être

consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt

condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et

avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il

n'avait peut-être jamais caressé.

Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque

ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là, poussaient,

comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces

palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à

leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là, des

châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix

tricornes; là, des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des

«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui

s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce

roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le

fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là, des bombax au

tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces

magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi

des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres

voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où

sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un

violet clair, est spécialement demandé pour les constructions

navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus

particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si

serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de

combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des

«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces

vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des

«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux

naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se

rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de

leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la

tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les

plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc

neigeux.

Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres

qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait

pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral

n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt

que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau

de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les

jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la

limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les

troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où

seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps

prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles.

Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et

de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté,

ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de

caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs,

d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la

riche plantation forestière.

La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous

les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de

flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de

l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada

qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des

équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant.

Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue,

viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines

de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique.

Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était

entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le

lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée

d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du

radeau.

Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de

départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût

s'en aller de là où l'on se trouvait si bien.

«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait

sans cesse Yaquita.

Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait

invariablement Cybèle.

De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les

concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles

d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les

mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune

mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle

était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu

gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci

d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle

était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la

séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question.

Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux

qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de

ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme

il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve.

Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre

l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure,

et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait

l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le

partage fut très inégal, et cela se comprend.

CHAPITRE SEPTIÈME

EN SUIVANT UNE LIANE

Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de

prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère

s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui

adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion

dans la campagne.

Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les

accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite

de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda.

C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui

sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en

chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir

après le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel,--

et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa

maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de

deux à trois lieues n'était pas pour effrayer.

Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux.

D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il

ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De

l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le

personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre.

Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers

onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux

jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent

des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous

s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme,

et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils

atteignirent la rive droite de l'Amazone.

L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères

arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds,

d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert

aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale.

«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous

faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger

dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et

vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison!

--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins

maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda

d'Iquitos, et, là-bas comme ici...

--Ah çà! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes

pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez

pour quelques heures que vous êtes fiancés!...

--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel.

--Cependant, si Minha te l'ordonne!

--Minha ne me l'ordonnera pas!

--Qui sait? dit Lina en riant.

--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel.

Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est

rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas

fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son

ami!...

--Par exemple! s'écria Benito.

--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la

jeune mulâtresse en battant des mains.

--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la

jeune fille, qui se rencontrent, se saluent...

--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha.

--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune

fille du plus grand sérieux.

--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère

voulût bien le présenter...

--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise

idée que j'ai eue là!... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant

qu'il vous plaira! Soyez-le toujours!

--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que

les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant

de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue.

«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!»

cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras.

Mais Minha n'était pas pressée.

«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu

voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas

gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te

demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et

même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en

personne, d'oublier...

--D'oublier?...

--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère!

--Quoi! tu me défends?...

--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces

perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui

volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour

le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si

quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit!

--Mais... fit Benito.

--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons,

nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous!

--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en

regardant son ami Manoel.

--Je le crois bien! répondit le jeune homme.

--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour

que tu enrages! En route!»

Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous

ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du

soleil d'arriver jusqu'au sol.

Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de

l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant

d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a

pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En

outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y

avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles

de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les

nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect

général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette

singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes

parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel

un indigène n'aurait pu se méprendre.

La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à

travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant,

le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin,

lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en

fuite des milliers d'oiseaux.

Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé,

qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus

beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets

verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels

de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs

variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues

en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent

emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé,

bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des

«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un

assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan

déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou

piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points

pourpres. C'était l'enchantement des yeux.

Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime

des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato»,

l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait

fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il

s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans

les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige,

l'effroi de toute la gent ailée des forêts.

Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il

n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des

provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille

plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants

de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il

n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez

d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements,

pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute

espèce.

Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille.

En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La

vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante

ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de

singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et

là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois.

En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble

plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au

développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou

plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur

sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein

même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère.

Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des

cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt

sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de

cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux

ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à

reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines,

longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles

«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une

armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou

pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres

vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la

nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements

multicolores!

«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille.

--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito,

et voilà comment tu parles de tes richesses!

--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de

louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de

la main de Dieu et appartiennent à tout le monde!

--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est

poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces

beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras,

adieu la poésie!

--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille.

--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.»

Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son

frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une

véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et

il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups.

En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez

larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de

l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles

allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de

dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les

grands volatiles qu'ils escortent.

«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en

remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il

venait instinctivement d'épauler.

--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de

grands destructeurs de serpents.

--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce

qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils

vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il

faudrait tout respecter!»

Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude

épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs

rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et,

certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur

fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café

au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés

des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des

lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à

test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre

des édentés.

Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un

véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux

qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants,

déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses

affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur

rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à

celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui

est un morceau de roi!

Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais,

fidèle à son serment, il le laissait au repos.

Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup

partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un

«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut

être considéré comme un coup de maître dans les annales

cynégétiques.

Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus

que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars,

indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du

Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près.

«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très

bien, mais se promener sans but...

Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir,

c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de

l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est

de leur dire un dernier adieu!

La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone · 第 5 / 12 题