MARTON, MONDOR.
MARTON, fesant des révérences.
Monsieur me demande?
MONDOR.
Oui, mon enfant.
MARTON, s'approchant, et saluant encore.
Que veut Monsieur?
MONDOR.
D'abord, que tu laisses de côté l'étiquette qui m'ennuie, et
que tu me répondes avec franchise: t'en sens-tu capable?
MARTON.
La question est captieuse.
MONDOR.
Tu dois la trouver naturelle, si tu aimes ta maîtresse.
MARTON.
Autant que vous.
MONDOR.
C'est beaucoup dire; mais venons au fait: où est Hortense?
MARTON.
Dans son appartement.
MONDOR.
Qu'y fait-elle?
MARTON.
Elle attend la fin d'une horrible migraine...
MONDOR, à part.
Ahi, ahi, ahi.
MARTON.
Que la nouvelle de votre retour a presque entièrement
dissipée.
MONDOR.
Serait-elle devenue sujette aux migraines? Je l'ai toujours
connue raisonnable.
MARTON.
L'un n'exclut pas l'autre, Monsieur. Une migraine est
quelquefois le fruit de longues et profondes réflexions.
MONDOR.
Et peut-être a-t-elle aujourd'hui ample matière à réfléchir?
MARTON.
Ses réflexions me sont étrangères, Monsieur, ses incommodités
me sont connues; parce que je dois ignorer les premières, et
que mon devoir est de soulager les secondes.
MONDOR.
Tu as de l'esprit, Marton.
MARTON.
Vous êtes bien bon, Monsieur.
MONDOR.
Tu veux me voir venir, jouer avec moi de finesse; je vais te
forcer à répondre catégoriquement: je compte épouser ta
maîtresse.
MARTON.
Elle a pris son parti là-dessus.
MONDOR.
Ah! elle a pris son parti là-dessus: pour une fille
d'esprit, l'expression est un peu hasardée .
MARTON.
Selon la civilité, cela se peut; selon la vérité, il n'en est
pas de plus exactement littérale.
MONDOR.
C'est-à-dire que ta maîtresse n'a pas d'amour pour moi.
MARTON.
Je ne crois pas, Monsieur.
MONDOR.
Cependant elle m'épouse.
MARTON.
Qu'est-ce que cela prouve? Avec de la vertu et de l'amitié,
on doit remplir les voeux de l'époux le plus exigeant.
MONDOR.
Fort bien, je ne dois prétendre qu'à de l'amitié dirigée par
la vertu.
MARTON.
Que de maris voudraient pouvoir compter sur ce que vous
rejetez si dédaigneusement!
MONDOR.
J'aurais tort de me montrer aussi difficile qu'un jeune homme
de vingt ans. A mon âge, on ne fait plus la loi, on la reçoit
; et comme tu dis, un mari est trop heureux que sa femme ait
pour lui de l'amitié, pourvu toutefois qu'elle n'ait d'amour
pour personne.
MARTON.
Oh! à ce égard-là, Monsieur...
MONDOR.
A cet égard-là?...
MARTON.
Je ne sais rien, Monsieur, absolument rien.
MONDOR.
En vérité?
MARTON.
D'honneur.
MONDOR, tirant une bourse.
Marton?
MARTON.
Monsieur?
MONDOR.
Vois-tu cette bourse?
MARTON.
Oui, Monsieur.
MONDOR.
Elle est à toi si tu veux...
MARTON.
Si je veux vous tourmenter et mentir.
MONDOR.
Tu ne sais rien?
MARTON.
Rien du tout.
MONDOR.
En ce cas, je garde ma bourse.
MARTON, avec humeur.
Vous avez raison, Monsieur, on est si souvent trompé par ceux
qu'on a bien payés, qu'il est naturel de se défier même de
ceux qui disent la vérité.
MONDOR.
Ah! Marton est piquée.
MARTON.
Piquée pour un peu d'or! Vous me connaissez mal.
MONDOR.
Ah! tu n'aimes pas l'argent? Si cependant je te donnais ma
bourse?
MARTON.
Je la prendrais, Monsieur.
MONDOR.
C'est bien honnête.
MARTON.
Mais aussi tranquillement que je vous ai vu la remettre dans
votre poche.
MONDOR.
Eh bien! prends, c'est le présent de noces.
MARTON.
Et si par hasard la noce n'a pas lieu?
MONDOR.
En ce cas-là j'aurai donné sans condition. (_A part_.) Dumont a
raison: elle est fine! Je gagnerai davantage à m'expliquer
avec la maîtresse.
MARTON.
Monsieur se parle à lui-même?
MONDOR.
Je dis que j'ai la plus grande envie de voir ta maîtresse.
MARTON.
Vous n'attendrez pas long-tems, Monsieur, la voici.