«Voyez-vous, disait souvent le vieux capitaine Fougerel en frappant sur
la table, vous ne savez pas, vous autres, ce que c’est que le drapeau.
Il faut avoir été soldat; il faut avoir passé la frontière et marché sur
des chemins qui ne sont plus ceux de France; il faut avoir été éloigné
du pays, sevré de toute parole de la langue qu’on a parlée depuis
l’enfance; il faut s’être dit, pendant les journées d’étapes et de
fatigue, que tout ce qui reste de la patrie absente, c’est ce lambeau de
soie aux trois couleurs françaises qui clapote, là-bas, au centre du
bataillon; il faut n’avoir eu, dans la fumée du combat, d’autre point de
ralliement que ce morceau d’étoffe déchirée pour comprendre, pour sentir
tout ce que renferme dans ses plis cette chose sacrée qu’on appelle le
drapeau. Le drapeau, mes pauvres amis, mais, sachez-le bien, c’est,
contenu dans un seul mot, rendu palpable dans un seul objet, tout ce qui
fut, tout ce qui est la vie de chacun de nous: le foyer où l’on naquit,
le coin de terre où l’on grandit, le premier sourire d’enfant, le
premier amour de jeune homme, la mère qui vous berce, le père qui
gronde, le premier ami, la première larme, les espoirs, les rêves, les
chimères, les souvenirs; c’est toutes ces joies à la fois, toutes
enfermées dans un mot, dans un nom, le plus beau de tous: la patrie.
Oui, je vous le dis, le drapeau, c’est tout cela; c’est l’honneur du
régiment, ses gloires et ses titres flamboyant en lettres d’or sur ses
couleurs fanées qui portent des noms de victoires; c’est comme la
conscience des braves gens qui marchent à la mort sous ses plis; c’est
le devoir dans ce qu’il a de plus sévère et de plus fier, représenté par
ce qu’il a de plus grand: une idée flottant dans un étendard. Aussi bien
étonnez-vous qu’on l’aime, ce drapeau parfois en haillons, et qu’on se
fasse, pour lui, trouer la poitrine ou broyer le crâne. Il semble que
tous les cœurs du régiment tiennent à sa hampe par des fils invisibles.
Le perdre, c’est la honte éternelle. Autant vaudrait souffleter un à un
ces milliers d’hommes que de leur arracher, d’un seul coup, leur
drapeau. Non, non, cent fois non, vous ne comprendrez jamais ce que peut
souffrir un homme qui sait que son drapeau est demeuré, comme une partie
intégrante du pays, aux mains de l’ennemi. C’est une idée fixe qui dès
lors le torture et le déchire: «Le drapeau est là-bas! ils l’ont pris;
ils le gardent!» Nuit et jour il y songe, il en rêve... Il en meurt
parfois. Qu’est-ce qu’un drapeau? me direz-vous; un symbole... Et
qu’importe qu’il figure, ici ou là, dans une revue ou une apothéose?
Symbole, soit; mais tant que l’espèce humaine aura besoin de se
rattacher à quelque croyance saine, mâle et vraie, il lui en faudra
encore, de ces symboles dont la vue seule remue en nous, jusqu’au
profond de l’être tous les généreux sentiments, tout ce qui nous porte
vers le dévouement, le sacrifice, l’abnégation et le devoir!»
Quand il avait ainsi parlé, le capitaine Fougerel retombait bientôt dans
un mutisme somnolent qui lui était habituel. C’était, d’ordinaire, un
homme triste, accablé, pensif, courbé par l’âge, il est vrai; et, dans
le petit café de Vernon où il venait chaque soir lire les journaux de
Paris en prenant son gloria, on n’entendait que rarement sa voix, et
dans les grandes occasions. Depuis de longues années, Fougerel avait
adopté le _Café de la Ville_, au coin de la ruelle qui longe l’église.
Il y venait après dîner, chaque soir, au même moment, s’asseyait
toujours à la même table, y demeurait le même nombre d’heures et se
retirait à la même minute pour regagner son logis, situé près de là,
dans la vieille rue Saint-Jacques. La table où il s’asseyait n’avait
jamais d’autre occupant que lui. Que si, avant l’arrivée de Fougerel, un
voyageur de commerce, nouveau venu à Vernon, ou un passant s’asseyait
dans le coin où l’ancien soldat se tenait d’habitude, le garçon de café
s’approchait doucement et, tout bas, disait:
«Il est impossible que vous restiez à cette table, monsieur: c’est la
_table des capitaines_.»
La «table des capitaines» était célèbre dans le _Café de la Ville_, et,
quoique Fougerel y vînt seul, elle avait gardé cette dénomination en
souvenir d’un autre soldat, le compagnon de Fougerel, qui, lui aussi, au
temps passé, s’asseyait chaque soir devant cette table de marbre. Vernon
les avait vus, pendant longtemps, toujours au même endroit, dans ce
café, roulant sous la paume de leurs mains les dominos qui rendaient,
sur le marbre, leur bruit d’osselets, ou faisant flamber au-dessus de
leur demi-tasse une couche légère d’eau-de-vie, et regardant, sans dire
un mot, cette flamme qui s’éteignait bientôt, sans force, comme s’éteint
un vieillard. Ils n’étaient ni grognons, quoique vieux, ni maussades;
mais ils ne se livraient et ne causaient point volontiers cependant.
Leurs propos, où revenaient si souvent les souvenirs d’autrefois, les
échos des journées de bataille, les visages d’amis maintenant disparus,
leur suffisaient. Leur amitié leur tenait lieu de tout au monde, et,
quoique peu fortunés et déjà atteints des maux de l’âge, ils se
trouvaient heureux.
Fougerel et Malapeyre, comme s’appelaient les deux capitaines, étaient
depuis longtemps de vieux amis. Ils s’étaient connus au même régiment de
ligne, et, presque en même temps, ils avaient passé dans le même
bataillon des grenadiers de la vieille garde impériale. Fougerel était
Normand, engagé volontaire, parti tout jeune du pays, Pressagny, un
petit village des environs de Vernon,--qui porte, on ne sait pourquoi,
le surnom de l’_Orgueilleux_,--et, se battant bravement, n’épargnant, en
campagne, ni son sang ni sa peine, il avait, à la pointe de la
baïonnette et de l’épée, conquis les épaulettes de capitaine. Malapeyre
avait fait de même, arrivant au même but par les mêmes chemins. Fils
d’un pêcheur de Lormont près de Bordeaux, comme Fougerel était né d’une
famille de fermiers normands, il avait voué sa vie à cette France que
Napoléon Ier lançait alors--éperonnant jusqu’au sang ce cheval de
bataille--dans toutes les aventures et dans toutes les guerres. Il avait
trouvé, au bout de cette existence de labeur, une épée de capitaine, la
croix d’honneur et une modeste pension de retraite, à peine de quoi
vivre; mais, toujours comme Fougerel, Malapeyre se souciait peu de vivre
ou de dormir. Côte à côte, ces braves gens avaient fait, en soldats
résolus, les dernières campagnes de l’Empire. Ils s’étaient battus à
Smolensk, à Leipzig, en Allemagne, en France, et, après le retour de
l’île d’Elbe, ils avaient versé leur sang à Waterloo, dans la partie
suprême de l’ambitieux aux abois. Chacun des deux capitaines avait fait
là tout ce que peut faire un homme pour ne point survivre. Blessés tous
deux, laissés pour morts, ils étaient tombés avec les derniers carrés,
leurs habits bleus entourés d’un monceau d’habits rouges. Puis, au
lendemain de leur convalescence, ils avaient trouvé un roi assis sur le
trône impérial qu’ils avaient si longtemps soutenu de leurs vaillantes
mains, le drapeau blanc flottant à la place du drapeau tricolore, des
uniformes nouveaux, une cocarde nouvelle, des Suisses qui nommaient les
soldats de Milhaud ou de Ney des «brigands de la Loire». Un rêve
écroulé.
Les deux amis se regardèrent alors en hochant la tête. A quarante ans,
en pleine vigueur, ils se réveillaient comme d’un songe et se trouvaient
licenciés, sans état, sans espoir, avec une maigre pension de retraite
qui leur payait avec avarice le prix de leurs blessures. Que faire? Et
quelle existence allaient mener dans cette France nouvelle ces deux
soldats devenus suspects, bonapartistes pour les uns, jacobins pour les
autres? Fougerel et Malapeyre se consolèrent en se disant que la royauté
des Bourbons ne pouvait durer, et qu’il suffisait d’attendre. Alors ils
cherchèrent, dans ce grand pays pour lequel ils avaient tant et si bien
combattu, un coin où se réfugier, où se reposer et patienter. Voilà
vingt ans qu’ils avaient quitté, l’un ses pommiers normands, l’autre ses
vignes bordelaises, vingt ans qu’ils menaient, à travers le monde, la
vie des chevaliers errants, toujours cheminant, jamais au repos,
vainqueurs et vaincus, entrant, musique en tête, dans les capitales
conquises, et disputant, le lendemain, au Cosaque ou au Prussien, la
terre de France toute trempée de sang français. Vingt ans de courses et
de combats. En vingt ans, les foyers se vident, et les vieux parents
disparaissent. Ni l’un ni l’autre des deux amis ne retrouva trace du
passé. A la place de la petite maison de Lormont où il était né,
Malapeyre rencontra une auberge nouvellement construite, qui servait de
relais à la diligence de Bordeaux.
Lorsqu’il demanda, à Pressagny, des nouvelles de ses parents, Fougerel
vit des gens qui interrogeaient leur mémoire et qui disaient:
«Oui, j’en ai entendu parler!... Ils ont quitté le pays pour s’établir à
Pacy, et ils y sont morts.»
C’était tout ce qui restait aux deux amis: des noms sur une pierre, dans
quelque cimetière de village. Aussi bien, se voyant inutiles et se
sentant tout seuls dans le monde, ils résolurent de continuer coude à
coude, comme des soldats dans le rang, le chemin de la vie. Ils ne se
quittèrent plus. Fougerel décida Malapeyre à habiter le pays normand,
et, choisissant leur logis dans cette calme et charmante petite ville de
Vernon, ils y associèrent leurs deux médiocrités fort peu dorées, et
parvinrent, habitués qu’ils étaient depuis longtemps aux privations, à
en faire une sorte d’aisance. C’était le repos absolu après l’absolue
agitation. Quelle vie différente que cette vie nouvelle! Les années
s’écoulaient en journées longues comme des veillées d’hiver, remplies
par les mêmes occupations, les mêmes causeries et les mêmes promenades.
La ville, avec ses rues pittoresques, où çà et là apparaît quelque
vestige du passé, est de celles où il fait bon de s’arrêter pour prendre
quelque repos. Tout y invite à une halte heureuse. La Seine coule
paisiblement sous le vieux pont de pierre. Des fumées saines, odorantes,
sortent des toits de Vernon et de Vernonnet, le village qui fait face à
la ville, sur la rive opposée du fleuve. De gais visages reposés se
montrent aux fenêtres des maisons grises. Point d’agitation, point de
fièvre. A peine quelques soldats du train, logés aux casernes,
frappent-ils d’un talon plus bruyant le pavé de la ville. Cette
population de rentiers, de vieux militaires retraités, d’amateurs de
jardins, vit doucement sous l’atmosphère normande.
«Je donnerais tous les cidres de l’Eure et de la vallée d’Auge pour deux
tonneaux de notre Médoc, disait parfois Malapeyre à Fougerel; mais
j’avoue qu’on vit à l’aise en Normandie et qu’on y vieillit avec
plaisir.»
Les joies des deux officiers n’étaient pourtant pas excessives, et
toutes leurs distractions consistaient à longer les boulevards, l’avenue
de la Maisonnette, jusqu’au bout de cette route bordée d’arbres qui
côtoie les charmilles du parc de Bizy, puis, continuant leur chemin, en
s’arrêtant parfois pour tracer sur le terrain quelque plan d’une
bataille que les deux amis discutaient, ils entraient dans la forêt et
ne s’arrêtaient que sous les arbres superbes des Valmeux. Ils revenaient
ensuite, toujours devisant, jusqu’à l’_Hôtel d’Évreux_, où ils prenaient
pension, et, saluant en entrant les convives, ils s’asseyaient à la
table d’hôte, et écoutaient plus qu’ils ne parlaient. Repliant leur
serviette, ils donnaient enfin un bonsoir collectif, se rendaient au
café et attendaient là, en jouant aux dominos, que le premier coup de
neuf heures se fît entendre à l’église. Aussitôt ils regagnaient leur
logis, et, après avoir pris leur bougeoir à terre, au bas de l’escalier,
ils échangeaient une poignée de main et montaient chacun dans sa
chambre, puis s’endormaient, rêvant aux conquêtes passées et aux
victoires évanouies.
Au lendemain de Waterloo, ils comptaient, encore une fois, que le
gouvernement des Bourbons ne serait que provisoire, et ils espéraient
bien, un jour ou l’autre, tirer encore l’épée qui demeurait accrochée à
leur chevet. Un vieux fond d’humeur républicaine leur laissait croire
que Louis XVIII ne régnerait pas longtemps. Cependant, les années
passaient; les deux capitaines se sentaient vieillir, et Charles X,
après avoir succédé à Louis XVIII, continuait de régner.
«Allons, disait parfois Fougerel, c’est fini, vois-tu, mon vieux
Malapeyre; nous ne commanderons plus aucune compagnie; il faut laisser
la place aux plus ingambes; les rhumatismes viennent!... Et puis on a
pris l’habitude de flâner: l’air de la caserne nous semblerait bien
lourd! Adieu les beaux espoirs, mon pauvre ami. Nous mourrons
capitaines, et rien que capitaines. Nous ne sommes plus bons à rien, le
proverbe le dit: _Vieux soldat, vieille bête!_»
Ils hésitèrent un moment, après 1830, à reprendre du service. Mais en
réalité ils s’étaient faits à cette existence placide, à leur coin
d’habitude, à la fillette souriante dont la tête brune apparaît entre
deux pots de géranium, à la dame du café qu’on salue et qui vous
respecte, à ces coups de chapeau des passants qui s’inclinent devant
«les capitaines», à cet intime repos, à cet humble bonheur de tous les
jours, à cette vie pénétrante, qui berce l’homme en quelque sorte et
endort son souci. Ils n’osèrent point quitter cela. Ils avaient dépassé
l’âge des aventures. Ne vivant que dans le temps d’autrefois, leurs
souvenirs leur suffisaient. Après une première fièvre pleine de ferveur
militaire, ils continuèrent donc au lendemain de Juillet à mener leur
vie paisible, et on les vit, toujours souriants, silencieux et
sympathiques, s’asseoir à table d’hôte, à l’_Hôtel d’Évreux_, et, dans
le _Café de la Ville_, à la «table des capitaines».
Habitués à passer presque toutes leurs journées en commun, décidés à
achever ensemble leur existence, ces deux soldats, ces deux amis,
différaient cependant sur plus d’un point physique et moral. Leur amitié
si vive et si durable vint peut-être même des contrastes de leur nature.
Fougerel, grand, maigre, sec, le visage légèrement pâle et la barbe
grise, était plus sévère, sans tomber dans la méchante humeur, que
Malapeyre, son compagnon. Celui-ci, la taille élevée, mais épaisse,
gros, sanguin, souriait et plaisantait plus volontiers. Mais, dans leurs
habitudes, la différence des tempéraments n’était pas très grande.
Fougerel avait une passion, le tabac, fumant sans cesse, le matin à sa
fenêtre, le jour en se promenant, le soir en lisant. Malapeyre avait un
péché mignon, le vin muscat ou les vins de la Péninsule. Il avait, sous
sa grosse moustache, des froncements de lèvres satisfaits lorsqu’il
venait de déguster un peu d’alicante ou de xérès. Fougerel lui
reprochait souvent en riant d’être «sensuel». Ce goût du capitaine pour
le vin fin n’allait d’ailleurs que jusqu’au caprice, et point jusqu’au
défaut; mais Malapeyre eût, certes, mal dîné, s’il ne se fût, avant le
repas, ouvert l’appétit avec du malaga, et si, au milieu du dîner, on ne
lui avait pas versé son verre de madère.
«Souvenir des campagnes d’Espagne et de Portugal,» disait-il en riant.
Fougerel n’osait blâmer Malapeyre de ces prodigalités, lui qui dépensait
ses économies en tabacs exotiques et en pipes extravagantes qu’il
suspendait par rang de taille, dans sa chambre, à un râtelier qu’il
appelait «son Musée».
On ne leur eût trouvé d’ailleurs, même en cherchant bien, aucun autre
péché caché. Vieux déjà, après avoir risqué cent fois de se faire tuer,
n’ayant jamais trouvé, dans leur jeunesse, six mois d’existence calme,
de ces heures pendant lesquelles on se dit qu’après tout l’homme est
fait pour aimer, être aimé, être père, vieillir en voyant grandir de
petits êtres qui seront des hommes; après avoir laissé un peu de leur
cœur ou de leur fantaisie, comme un peu de leur sang, aux buissons du
chemin, ils se retrouvaient sans enfants, sans autres ressouvenirs
d’amour que des amourettes de garnison, bien las, bien oubliés, bien
seuls dans leur refuge, et cependant heureux, calmes, sans désirs, sans
regrets, certains d’avoir accompli le devoir que tout homme doit
remplir. Ils étaient, disaient-ils, de ceux qui ont la patrie pour
famille et l’abnégation pour loi. Soldats, ils avaient agi en soldats,
et, contents du sacrifice, ils humaient joyeusement le soleil, se
répétant qu’ils avaient certes le droit de se reposer après une journée
bien remplie. Et ils demeuraient volontiers dans leur ombre, silencieux,
humbles, inconnus, épaves vénérables d’un grand naufrage.
D’ailleurs, un amour profond leur restait, une consolation suprême, de
celles qui peuvent emplir toute une vie.
Tombés à Waterloo, ils avaient clos du moins leur carrière par un acte
de dévouement superbe qui satisfaisait pleinement leur conscience de
soldats et de citoyens et faisait passer un éclair d’orgueil dans leurs
prunelles, lorsqu’ils y songeaient.
C’était un de leurs plus chers souvenirs. _Waterloo!_ A d’autres, ce nom
eût fait monter au front la rougeur de la honte. Eux, sous la colère
grondante qu’excitait l’écho de la sombre journée, retrouvaient l’amère
consolation de ceux qui font obscurément, mais stoïquement, leur devoir
dans l’obscure nuit d’une tempête.
* * * * *
Ce jour-là, le 18 juin 1815, alors que la fortune colossale de l’homme
qui avait tenu dans ses mains la France s’écroulait et se brisait comme
verre, dans le sauve-qui-peut de la débâcle, ces deux hommes, perdus
parmi la foule de l’armée vaincue, avaient jusqu’au dernier moment senti
battre en eux-mêmes le cœur de la patrie. Ils avaient assisté, le matin,
l’arme au bras, à cette première partie de la bataille qui fut une
victoire. L’armée anglaise, décimée, vit plusieurs fois se dresser
devant elle le spectre de la déroute. L’obstination de Wellington, le
_duc de fer_, la sauva. Elle permit aux soldats de Bülow et de Blücher
d’arriver sur le champ de bataille et de trouver les derniers Anglais
debout. Les grenadiers de la garde, suivant de loin les luttes
gigantesques qui se livraient sur le plateau de Mont-Saint-Jean,
écoutant le bruit de la fusillade qui venait d’Hougoumont, sur la
gauche, et la canonnade qui, vers la droite, faisait croire à l’arrivée
de Grouchy; les grenadiers attendaient l’heure où on les lancerait à
leur tour sur l’ennemi, pour achever la victoire, comme on venait de
lancer sur Mont-Saint-Jean la moyenne garde; les vieux soldats
impatients se disaient que la journée durait bien longtemps et se
demandaient comment Ney n’avait point déjà balayé les dragons de
Ponsomby, les «enfants rouges» de Wellington et les highlanders
d’Écosse. Tout à coup, vers la fin du jour, alors qu’on pouvait encore
croire gagnée cette rude et farouche bataille, l’arrivée soudaine de
Blücher, que Lobau ne pouvait plus contenir comme il avait arrêté Bülow,
cette irruption inattendue de troupes fraîches sur le terrain de la
lutte changea brusquement la fortune et mit le désordre dans les rangs
français. De toute cette armée compacte et solide, il ne restait
d’intacts que les grenadiers de la vieille garde. Les autres corps,
cruellement éprouvés depuis le matin, se trouvaient maintenant mêlés et
confondus. Fantassins, cavaliers, cuirassiers de Milhaud, voltigeurs,
lanciers de Ney, canonniers, grenadiers, tout roule, éperdu, comme un
flot humain, sous la dure pression des colonnes prussiennes débouchant
par Planchenoit. La garde alors se forme en carrés; la vieille garde
essaye d’opposer une résistance invincible aux soldats de Blücher et à
ces Anglais de Wellington qui descendent maintenant, en poussant leurs
hourras, du plateau où on les massacrait le matin. Impassibles,
baïonnette croisée, cloués au sol, les grenadiers de la vieille garde
attendent de pied ferme l’attaque suprême de l’ennemi; leurs carrés,
citadelles humaines, broyés par la mitraille, tournoient sous le feu,
s’écrasent sous les balles, se dispersent en laissant des monceaux de
cadavres pour marquer la place où ils ont combattu. Cinq sont détruits,
trois résistent encore! Les carrés que commandent les généraux Petit et
Poret de Morvan, attaqués à leur tour, tiennent fièrement sous les
boulets et les balles. Autour d’eux s’entassent les morts anglais et les
cadavres prussiens. Et là, parmi ces héros, combattaient les capitaines
Fougerel et Malapeyre, placés au centre, sabre en main, autour du
porte-drapeau. Pâles de fureur, ils jetaient à l’ennemi des injures
terribles, étouffées sous le fracas de la bataille. Une balle tout à
coup vint frapper au front l’officier, un nommé Crosnier, qui tenait le
drapeau tricolore. Un filet de sang coula du front troué de ce brave.
Blessé à mort, il se tenait debout, encore cramponné à la hampe du
drapeau. Puis, brusquement, ses doigts se détendirent, et il tomba de
toute sa hauteur, la face dans la boue sanglante.
«Fougerel, s’écria Malapeyre, Fougerel, à toi le drapeau!»
Fougerel saisit l’étendard échappé de la main du mourant et le brandit
avec une colère superbe, l’agitant au-dessus des bonnets à poil et
faisant claquer ses plis, dans cette atmosphère de fournaise, comme une
bravade à l’ennemi. Une balle vint fracasser l’aigle d’or et l’emporta,
et le capitaine sentit vibrer dans sa main le drapeau, qui semblait
frissonner comme un être blessé!
En ce moment, les Prussiens, avançant lentement, mais sûrement,
poussaient leurs masses sombres sur le carré, qui pliait. Déjà quelques
soldats effarés se détachaient du groupe héroïque et se mêlaient à la
cohue hurlante qui fuyait par la chaussée de Genappe.
Alors il sembla à Fougerel qu’il entendait un grand cri, à la fois
suppliant et impératif, un cri poussé par Malapeyre, et qui lui
ordonnait de sauver le drapeau. Ces deux hommes se regardèrent
instinctivement dans la fumée sombre.
Ce ne fut qu’un éclair. Ils se comprirent.
La partie était perdue. «Ils sont trop! ils sont trop!» disait
Malapeyre. Tout à l’heure les Prussiens allaient arracher aux soldats
mourants le drapeau des grenadiers de la garde. Il fallait le leur
dérober, le leur ravir; il fallait le détruire. Fougerel fit glisser à
terre la hampe qu’il tenait dressée, et, la brisant sur un canon, tandis
qu’ils arrachaient l’étoffe de soie:
«Enterre-le,» dit-il à son ami.
Il y avait à leurs pieds, parmi les cadavres, un écouvillon cassé;
Malapeyre s’en servit pour faire un trou assez profond dans la terre
détrempée, boueuse, et, quand il eut fini, recouvrant le drapeau, les
lambeaux de soie, d’une couche de terre rouge de sang, il trépigna sur
cette sorte de tombe; puis, quand il releva la tête vers Fougerel, il
entendit le capitaine qui lui disait avec un geste fier:
«Maintenant, vive la France! On peut mourir!»
Et tous deux, sous la mitraille épouvantable, parmi les cris de triomphe
insultants des vainqueurs, au milieu des plaintes sinistres ou des
menaces des vaincus, ces hommes froids, souriants, heureux d’avoir sauvé
le drapeau, jetaient comme une arme impuissante la hampe brisée à la
face des Prussiens, qui fusillaient maintenant le carré à bout portant.
Bientôt il n’allait plus rester sur le champ de bataille de Waterloo que
le dernier carré, que commandait Cambronne, et où Napoléon Ier voulut du
moins, lui, s’enfermer pour mourir. Les derniers combattants de la
grande armée allaient tomber, côte à côte, écrasés, mais invaincus.
Fougerel et Malapeyre furent laissés pour morts. Tous deux blessés,
l’ambulance les sépara longtemps; on les avait transportés dans des
fermes et soignés là, tant bien que mal. Les paysans qui les avaient
recueillis les avaient reçus à demi vêtus, les poches vidées par les
maraudeurs, et il leur fallut, une fois guéris, regagner le pays à pied,
étape par étape, plus semblables à des mendiants qu’à des soldats. Mais
quoi! ils se sentaient assez riches d’avoir enfoui, comme des avares, le
seul trésor qu’ils estimassent plus que tout au monde, car il
représentait l’honneur national, il portait les couleurs françaises et
leur semblait comme une image palpable de la patrie.
Lorsqu’ils se rappelaient cette journée terrible, ou plutôt l’heure
crépusculaire où, tout étant perdu, n’ayant plus autour d’eux que la
mort, ils avaient résisté jusqu’à la fin, le sang aux yeux, l’injure à
la bouche, la main crispée sur la garde d’une épée qu’ils eussent brisée
et non rendue; lorsqu’ils évoquaient cette dernière scène du drame dont
ils avaient été les acteurs, ces tas de morts aux formes bizarres, ce
ciel incendié, cette plaine immense, ce fourmillement à la fois rouge
des uniformes britanniques et noir des uniformes prussiens, cette ligne
de feu enveloppant ce carré d’hommes décidés à périr, puis ce drapeau
déchiré, cette hampe brisée, cet étendard disputé à l’ennemi et sauvé de
son atteinte; lorsqu’ils se disaient: «Nous avons fait cela,» Fougerel
et Malapeyre relevaient le front, se regardaient avec des yeux contents
et se tendaient la main, en se répétant: «Au moins, ils ne l’ont pas
pris, le drapeau des grenadiers de la garde!» Cette idée était la
consolation, ce fait d’armes la consécration de leur vie. Retraités,
inutiles, bons maintenant à faire des invalides, ils se disaient du
moins qu’eux seuls, d’un même élan, d’un même accord, avaient vengé
l’honneur du pays et celui du régiment. Aussi bien, lorsqu’ils causaient
de ce passé, les deux capitaines souriaient, Fougerel se frottait les
mains, et Malapeyre lui disait: «Allons, un verre de madère à la santé
du drapeau! Tu ne peux pas lui refuser ça!»
Ainsi vivaient humblement, doucement, apaisés et contents, ces hommes
qui avaient ouvert leurs veines pour faire de la pourpre à un despote,
et qui eussent voulu donner leur vie pour éviter une défaite à la
France.
* * * * *
Un soir qu’ils étaient assis à leur table accoutumée, Fougerel, fumant
sa pipe d’écume et écoutant le bruit des billes d’ivoire roulant sur le
billard, Malapeyre, qui lisait le journal venu de Paris, fit tout à coup
un mouvement sur sa chaise, poussa un cri étouffé, et laissa tomber sur
la table de marbre le journal qu’il tenait à la main. Au geste de son
ami, Fougerel avait regardé Malapeyre d’un air à la fois étonné et
inquiet. Malapeyre était livide; sa lèvre inférieure remuait
nerveusement sous sa moustache. Il avait l’air d’un homme qui étouffe.
«Eh bien! quoi? dit Fougerel; qu’as-tu donc?
--Ce que j’ai?» fit Malapeyre.
Il voulut parler: la voix s’arrêta dans sa gorge; il prit le journal
avec colère, et, désignant d’un doigt tremblant quelques lignes à
Fougerel, il ne prononça que ce seul mot:
«Lis!»
Fougerel hocha la tête, se disant que c’était sans doute encore un
compagnon du vieux temps qui venait de mourir,--et la seule
préoccupation du soldat était de savoir le nom de celui qui
partait,--lorsque, en regardant le passage des _faits divers_ que lui
signalait Malapeyre, il sentit lui courir sur la peau un frisson étrange
et plein de colère. Un flot de sang lui monta brusquement aux oreilles
et aux yeux. On lui eût donné un coup de crosse sur la nuque, il n’eût
pas été plus étourdi.
«Est-ce possible! dit-il d’un air effaré. Comment! comment!... Ils l’ont
eu?
--Lis,» répéta Malapeyre d’un ton sombre.
Fougerel relut, scanda un à un les mots imprimés. C’était un extrait de
la _Gazette de Berlin_, qui contenait ce qui suit: «On vient de réparer,
à la _Garnisons-Kirche_, à Potsdam, le tombeau du grand Frédéric.
Au-dessus du mausolée, on a disposé circulairement les drapeaux français
pris à Waterloo, et parmi lesquels se trouvent l’aigle des dragons de
l’impératrice, celle des voltigeurs et l’aigle du 1er régiment des
grenadiers de la garde.»
«Le drapeau! dit Fougerel en s’interrompant, ils ont le drapeau!
--Continue, répondit Malapeyre, qui regardait son ami avec des yeux
fixes.
--«Ce dernier étendard (le nôtre, dit Fougerel avec colère) avait été
ramassé sur le champ de bataille le 18 juin 1815. Ses défenseurs
l’avaient déchiré, puis littéralement enterré, et c’est le lendemain
seulement qu’on en a retrouvé les lambeaux en creusant, pour enfouir les
morts, les environs de la chaussée de Genappe. La princesse de Hohenlohe
a recousu, de ses propres mains, ce glorieux trophée, qui orne
maintenant le mausolée de Frédéric II.»
--Le drapeau, notre drapeau, répéta encore Fougerel, dont la colère
augmentait, ils l’ont trouvé, ils l’ont gardé! Ah! tonnerre! il valait
bien la peine de le disputer ainsi à ces sauvages! Ils l’ont pris!
Comment disent-ils? «_Il orne_ le mausolée de leur Frédéric!» Mille
dieux, mon pauvre Malapeyre, voilà une mauvaise journée!
--Très mauvaise,» répondit Malapeyre en se tordant la moustache.
Puis tous les deux, rêvant, absorbés, se turent et se mirent à songer.
Quel écroulement! quel réveil! Cette idée qu’ils avaient, dans l’immense
chute de la patrie, sauvé l’honneur du corps, enlevé à l’ennemi le droit
d’afficher la défaite du 1er grenadiers, c’était leur consolation depuis
vingt ans, leur joie intime, rendue chaque fois plus profonde par
l’éloignement, par cette brume des temps qui est comme l’auréole des
souvenirs. Ce suprême défi à la destinée et cette dernière lutte de deux
hommes de cœur avec la fortune, lorsqu’ils y songeaient, les rendaient
fiers. Dans la gloire du passé, ils ne voulaient pour eux que cette
gloriole, mais ils la voulaient. Ils se sentaient persuadés que leur
devoir n’avait pas été stérile, satisfaits d’avoir combattu jusqu’au
bout et, dans le désastre de l’armée et de la nation, sauvé ce débris:
un drapeau. Aussi bien les lignes traduites de la _Gazette de Berlin_
leur faisaient l’effet d’un coup de foudre. Elles anéantissaient, en une
seconde, l’échafaudage tout entier de leur bonheur calme et satisfait.
Il semblait à ces soldats rigides qu’on venait brusquement de les mettre
à l’ordre du jour, comme coupables de lâcheté. Cette mention du drapeau
captif leur paraissait la plus cruelle des injures personnelles. C’était
même plus qu’une injure, c’était le reproche sanglant de la patrie
humiliée à ceux qui la devaient défendre. «Ils ont le drapeau!» Cette
seule pensée tint muets tout le soir les deux capitaines, et il fallut,
pour qu’ils sortissent de leur torpeur assombrie, que le garçon de café
vînt leur dire:
«Il est dix heures, capitaines!»
Jamais on n’avait vu les capitaines demeurer si longtemps à leur table
habituelle.
Ils rentrèrent au logis, soucieux et sans mot dire. Seulement, avant de
se séparer, ils se serrèrent la main dans une étreinte nerveuse,
éloquente et prolongée comme un adieu. Puis ils se mirent au lit, mais
sans dormir; tous deux revoyaient, en fermant les yeux, les lignes
maudites de cet article qui tombait dans leur calme existence comme un
boulet sur un toit paisible.
Le lendemain, au réveil, les deux amis se saluèrent d’un bonjour triste,
Malapeyre soupirait; Fougerel, tout en se rendant à l’_Hôtel d’Évreux_,
frappait le pavé du bout de sa canne, comme s’il eût menacé un
adversaire absent. Il faisait beau. Dans leur promenade aux Valmeux, pas
un mot du drapeau ne fut dit entre eux. Ils ressemblaient à des parents
qui évitent de parler de l’enfant qu’ils ont perdu. Le soir, avant le
dîner, lorsque le garçon de café apporta à Malapeyre le verre de malaga
qu’il buvait d’habitude, le capitaine dit d’un ton brusque:
«Merci, je n’en prendrai pas.»
Et comme le garçon le regardait d’un air surpris: «Je n’en prendrai
plus,» fit Malapeyre doucement.
Fougerel laissa partir le garçon, aussi étonné que si le clocher de
l’église fût tombé tout à coup; puis, regardant Malapeyre en face:
«Tu prétendais, dit-il, que tu ne pouvais dîner sans ce que tu appelais
un apéritif?
--Oui, autrefois, répondit Malapeyre.
--Autrefois, c’était hier.
--Entre hier et aujourd’hui, il y a longtemps.
--C’est vrai,» dit Fougerel.
A table, Malapeyre refusa encore le vin qui faisait le «coup du milieu».
Toute la table fut ébahie. On se demandait si le capitaine n’était pas
malade. Il était pâle, à la vérité, et assez morne, comme Fougerel. En
quittant l’hôtel pour se rendre au café, Fougerel fredonnait, mais sans
y penser, un air de marche.
«Tu chantes ça sur un air de _De profundis_, fit Malapeyre.
--C’est que c’en est un aussi, répondit le capitaine. Il y a en moi
quelque chose de mort et qui vivait hier: une confiance, un espoir, une
joie... Tu sais quoi?
--Je le sais,» dit Malapeyre.
Le garçon du _Café de la Ville_ demeura stupéfait, ce soir-là, lorsque
les capitaines, apercevant les deux glorias qu’il apportait sur un
plateau de tôle, Fougerel dit, en éloignant les grosses tasses à filets
bleus et à contre-filets dédorés: «Je n’en prends pas,» et que Malapeyre
ajouta: «Ni moi. Remportez cela.»
«Faut-il laisser le carafon, au moins? demanda le garçon, en prenant par
le col le flacon d’eau-de-vie.
--Non, rien.»
Il y avait évidemment quelque chose de brisé dans la vie des deux
capitaines. Ce fut l’occasion de plus d’un propos, et les habitués du
café prétendirent, mais sans preuves, qu’après avoir engagé leur
demi-solde, ils l’avaient perdue dans de mauvais placements. Pauvres
gens! D’ailleurs, il faut le reconnaître, ces économies nouvelles
apportées dans leur manière de vivre ne nuisirent en rien à la
considération des vieux officiers. On n’en parlait à Vernon que pour
tuer le temps, comme on dit. Eux, à partir de ce moment, passèrent à peu
près, au _Café de la Ville_, du rôle de consommateurs à celui de
spectateurs, suivant les parties de billard, de dominos ou d’échecs, et
jugeant les coups.
Leur opinion faisait loi. Ils se plaisaient à retrouver, dans ces luttes
des échecs, les émotions affaiblies et comme les fantômes des batailles
d’autrefois. Des années s’écoulèrent ainsi. La sobriété des capitaines
était devenue excessive. Fougerel ne fumait plus; rarement et dans les
grands jours, il décrochait du râtelier une pipe et la bourrait,
aspirant lentement à sa fenêtre le parfum qui lui plaisait, puis il
suspendait de nouveau la pipe à sa place, comme une arme hors d’usage.
Quant à Malapeyre, sa tempérance était absolue. Il se fût contenté
volontiers de devenir et de rester un buveur d’eau.
Ce système soudain d’économie avait une cause, et chacun de ces deux
hommes devinait instinctivement le motif qui dictait la conduite de son
compagnon, mais aucun d’eux n’y faisait allusion, même en passant. Ils
avaient pris, en vivant dans une intimité si profonde, l’habitude des
mêmes soucis, des mêmes pensées. Ils se comprenaient parfois, sans dire
un mot, d’un geste ou d’un regard. La vie en commun et l’affection vraie
ont très souvent de ces résultats. La pensée se dédouble, ou plutôt les
deux pensées n’en font plus qu’une; la même âme habite deux corps.
Fougerel et Malapeyre ne soufflaient mot de leurs projets, mais chacun
d’eux les connaissait intimement et complètement, tout en sachant gré à
son ami de ne point chercher à en deviner le secret.
C’était comme une idée fixe, que ces deux hommes caressaient à l’envi
l’un de l’autre, une de ces idées qui absorbent tout dans une existence
et servent parfois à l’homme de prétexte pour vivre, une idée absolue,
comme toutes celles des chercheurs de mondes, une idée sublime et folle.
Chacun d’eux avait résolu, à part soi, d’aller, sans plus hésiter, quand
il le pourrait, à Potsdam, et, là, de déchirer, de reprendre, de brûler,
de voler, d’anéantir--Dieu sait comment!--le drapeau du 1er régiment des
grenadiers de la garde, offert en pâture aux regards des curieux.
Cette idée, peut-être impraticable et à coup sûr étrange, insensée,
avait germé dans le cerveau de ces deux soldats, à la même heure, depuis
le jour où ils avaient appris que ce drapeau, qu’ils croyaient sauvé par
leurs mains, servait de trophée à l’ennemi. Nulle puissance au monde
n’eût certes pu les détourner de cette entreprise, ou leur en démontrer
l’impossibilité. Il leur semblait que cette aventure était le devoir.
Leur conscience leur dictait cette consigne étroite, définitive. «A quoi
serait bon un soldat, pensaient les deux capitaines, s’il laissait ainsi
son drapeau à l’étranger?»
D’ailleurs, même au point de vue purement égoïste, l’entreprise devait
être tentée. Depuis qu’ils savaient que leur dévouement dernier, leur
sacrifice, leur suprême colère avaient été inutiles, ils étaient en
effet devenus sombres, à demi accablés, à demi irrités, dormant mal,
n’aimant plus les promenades d’autrefois, la causerie tranquille, la vie
apaisée de la petite ville, inquiets, au contraire, et mécontents comme
tous les Icares dont la réalité a durement brisé les ailes.
Une seule question les retenait en Normandie, la dure question d’argent:
cela coûtait cher, à cette époque, un voyage en Prusse, et les anciens
soldats n’étaient pas riches. Aussi c’était pourquoi, tous deux, sans
souffler mot, avaient doucement rogné sur leurs plaisirs, sur leurs
chères habitudes, les petites économies qui devaient leur permettre,
avec le temps, de payer le voyage en diligence, de Vernon à Paris, de
Paris à la frontière, et de la frontière à Potsdam. Des années se
passèrent ainsi, dans la poursuite de la même touchante et héroïque
chimère. Sou sur sou, comme tous les pauvres, les capitaines mirent de
côté le prix du voyage, et lorsque la somme fut complète, lorsqu’ils
demandèrent au receveur de leur changer leurs nombreuses petites pièces
de monnaie blanche pour quelques pièces d’or, lorsque, en comptant ses
saintes et modestes épargnes, chacun d’eux fut certain qu’il pouvait
maintenant tenter l’aventure, ce fut une journée de joie entre ces deux
vieux amis, et l’un à l’autre ils se révélèrent un secret déjà lointain
dont chacun savait d’avance le dernier mot.
«Je t’avais deviné, mon brave Malapeyre, dit Fougerel, mais je voulais
te laisser le bonheur de te croire seul à nourrir ton projet.
--Je t’avais deviné aussi, fit Malapeyre; mais tu avais l’air si heureux
lorsque je demandais pourquoi tu ne fumais plus et que tu me répondais:
«Parce que...»
--Hypocrite, qui disait qu’il n’aimait plus le vin de Madère!
--Certes non, je ne l’aime plus. Je n’aime plus que ce drapeau qu’il
faut reprendre. Je ne vis qu’en songeant à cela. On ne meurt point parce
qu’on devient sobre. Si j’avais eu la folie de dépenser dix sous à une
rasade, il me semble que le vin m’eût emporté le gosier. C’était de
l’argent que j’eusse volé à mon tiroir secret.
--Tu avais un tiroir! dit Fougerel en riant; moi, une tirelire!
--Et combien au fond?
--Neuf cents francs!
--Moi, treize cents!
--Crésus, s’écria Fougerel, tu as donc des économies cachées dans des
silos?
--Non, répondit Malapeyre, mais j’ai vendu le petit coupon de rente qui
dormait au fond du portefeuille. Cela m’a donné cinq cents francs tout
de suite!
--Allons, dit Fougerel, tu es un homme, vois-tu, vieux! Embrasse-moi!
--C’est bon tout de même de se comprendre, ajouta Malapeyre un moment
après. N’est-ce pas que tu ne pourrais pas vivre en _le_ sachant là-bas,
_lui_?
--Nous le rapporterons ici, Malapeyre.
--Quand partons-nous?
--Demain, si tu veux!
--Va pour demain. J’ai mon passeport tout prêt.
--Vois-tu, dit encore Fougerel, le voyage est long, la tâche est
difficile; d’autres la trouveraient peut-être ridicule; mais, il n’y a
pas à dire, si nous ne faisions pas cela, autant vaudrait avoir capitulé
tout de suite au temps jadis, et mourir bêtement ici, gras comme des
chanoines et sans souci de ce qui fait les hommes. Tu as raison, partons
vite. Il n’est jamais trop tôt pour se mettre en route, quand on a à
atteindre un pareil but!»
Avant de partir, ils mirent en ordre leur logis, repliant au fond des
armoires leurs vieux uniformes à demi rongés, et faisant un paquet de
leurs épaulettes. Fougerel avait gardé au fond d’un coffre ses
épaulettes de sergent, où les fils d’argent se mêlaient aux fils rouges,
ses épaulettes de lieutenant et ses épaulettes de capitaine. Il les
contemplait avec une émotion profonde, rattachant tant de souvenirs à
chacune de ces choses muettes, qui lui rappelait un devoir accompli, un
péril bravé, une victoire. C’était toute sa vie marquée par quatre
étapes. Il les plaça, avec la croix d’honneur de Malapeyre, dans une
boîte fermée à clé, et remettant la garde de tout cela à la vieille dame
qui leur louait leur logis:
«Si nous ne revenons pas, dit-il, vous vendrez tout, et vous donnerez
l’argent aux pauvres!
--Vous allez donc en guerre? demanda la vieille dame.
--A peu près,» répondit Fougerel.
* * * * *
Ils avaient bien le cœur serré, en quittant Vernon, où, depuis plus de
vingt ans, ils avaient pris l’habitude de vivre, mais les deux officiers
retrouvaient en ce moment quelque chose de l’ardeur qui les enflammait
autrefois, au début d’une campagne. Il leur semblait qu’un invincible
clairon sonnait la charge.
Lorsque la diligence partit, les pavés faisant sauter les vitres qui
rendaient, à chaque cahot, des bruits de fusillade, l’impression du
combat leur revenait soudain, et ils se grisaient comme de l’odeur de la
poudre.
C’est un dur voyage qu’ils entreprenaient, fatigant et pénible. Mais
l’idée fixe, maîtresse souveraine de leur pensée, qui les entraînait,
leur faisait paraître la route plus courte. On eût dit qu’à l’horizon,
comme un signe entraînant, irrésistible, se dressait le drapeau arboré
jadis sous le sifflement des balles. Une sorte de mot d’ordre leur
revenait sans cesse à l’oreille. Chaque tour de roue les rapprochait du
but fiévreusement désiré. Ils croyaient parfois faire un rêve. Il leur
semblait, tant et depuis si longtemps ils avaient appelé de leurs vœux
ce voyage, il leur semblait que cela n’était point vrai, qu’ils
n’étaient pas en chemin, qu’ils n’allaient pas trouver Berlin et Potsdam
au bout de la route.
«Sais-tu ce qui me fait peur? dit une nuit Malapeyre à Fougerel. C’est
que je crains de ne jamais arriver là-bas.
--Pourquoi? demanda Fougerel.
--Je ne sais pas,» répondit le capitaine en regardant les croupes
blanches des chevaux sur lesquelles sautaient les brides et les harnais
éclairés par la rouge lumière des lanternes de la diligence.
Ils avançaient pourtant; ils allaient bientôt se trouver en Belgique.
Ils avaient déjà dépassé Rocroi.
Ils éprouvaient maintenant une émotion vraie, profonde, en se disant
qu’ils allaient une fois encore quitter cette terre de France d’où ils
partaient jadis, à pied, tambour battant, pour aller tirer et recevoir
des coups de fusil à travers le monde.
Ils arrivèrent à Givet.
Ce n’était pas sans raison que, lassé par le voyage, Malapeyre était
vaguement attristé. Depuis Rocroi, il s’était senti pris d’un malaise
sourd qui devint profond, de douleurs de tête et de crampes. Il n’y
avait, dès le début, fait aucune attention.
«Ce n’est rien, disait-il; c’est une courbature.»
Fougerel pourtant le trouvait pâle, l’air accablé, avec une fièvre
bizarre dans les yeux.
«Souffres-tu donc beaucoup, Malapeyre? demandait-il d’un air inquiet.
--Pas du tout,» répondait le capitaine, qui mettait son orgueil à ne pas
souffrir.
Malapeyre était atteint cependant, et il perdait l’appétit; sa tête
était alourdie, son crâne serré par une migraine persistante, mais il
essayait de secouer tout cela lorsqu’il songeait qu’au bout du chemin
était Potsdam, et, à Potsdam, le drapeau. A Givet, pourtant, au moment
de passer la frontière belge, Malapeyre avait failli céder à la
lassitude, au malaise qui l’accablait. Assis sur une borne, tandis qu’on
attelait les chevaux à la diligence, il regardait au loin, vers la
Meuse, cette terre verte qui se découpait sur l’horizon, et qui était la
terre de Belgique.
«Derrière, se disait-il, est l’Allemagne, là-bas!»
Le soir venait. Sur la place, au loin, les soldats français battaient la
retraite avec un redoublement d’énergie, pour que le bruit de leurs
baguettes vînt frapper, sur l’autre rive, les oreilles étrangères. Il
faisait bon et beau. Dans l’air, du côté de la haute forteresse au ton
gris, des nuées de moucherons tourbillonnaient dans le crépuscule d’un
soir d’août. Et Malapeyre se disait avec une tristesse pénétrante qu’il
ne pouvait, malgré lui, surmonter:
«Encore quelques pas, et ce ne sera plus la France! Reverrai-je jamais
le pays?»
Fougerel tout à coup lui frappa sur l’épaule. La diligence était
attelée. Le conducteur appelait les voyageurs.
On partait.
En s’appuyant sur le marchepied, Malapeyre eut une sorte
d’étourdissement. Il se sentit faiblir. Mais, apercevant dans la
diligence un uniforme d’officier belge, il se raidit, par une sorte
d’amour-propre militaire, et pour n’avoir pas l’air de faiblir devant un
étranger.
Il avait beau faire cependant, le mal était le plus fort. A
Aix-la-Chapelle, Fougerel voulait que son ami prît quelque repos.
Malapeyre s’y refusa; mais, à Cologne, malgré l’énergie, la ferme
volonté de Malapeyre, qui persistait à continuer la route, il fallut
s’arrêter. Le malaise s’aggravait et devenait maladie. Fougerel était
désespéré: il était certain que Malapeyre dissimulait une partie de ses
souffrances et se trouvait plus durement frappé qu’il ne voulait le
laisser paraître. Une sorte de pressentiment douloureux s’emparait de
lui. Aux premiers pas faits dans Cologne, il éprouva une façon
d’accablement moral, comme s’il devinait que dans ce voyage suprême son
ami n’irait pas plus loin.
«Puisque tu le veux, dit Malapeyre, demeurons ici. Tu as peut-être
raison. Deux jours de repos et deux bonnes nuits suffiront à effacer
toute trace de cette bête de fatigue! Mauviette, va! Ah! l’on n’a plus
vingt ans!»
Ils cherchèrent à travers les rues un hôtel; Malapeyre s’appuyait sur le
bras de Fougerel, et, en marchant, il frissonnait, secoué par la fièvre.
Des guides se présentèrent, qui conduisirent les deux soldats dans un
hôtel de second ordre, portant sur son enseigne en fer-blanc ces mots:
_Kœlnischer Gasthof_. Il était situé dans une de ces petites rues,
tristes le jour, bruyantes le soir, qui avoisinent le Rhin. Fougerel
demanda une chambre à deux lits. L’hôtelier et les servantes de l’hôtel
le regardèrent d’un air placide. Personne ne le comprenait. Cependant,
on le fit monter au premier étage, on ouvrit devant lui la porte d’une
chambre où se dessinaient, derrière des rideaux de percale jaune, deux
lits de merisier. Il fit signe que le logis lui convenait. La nuit était
tombée; Fougerel mangea un peu de venaison, but un verre d’Affenthaler,
et Malapeyre se coucha sans rien prendre.
«Demain, disait-il, après un bon sommeil, je serai mieux!»
Il voulut se lever le lendemain, vers dix heures. A peine debout, la
tête lui tourna; il dit tout haut:
«Qu’ai-je donc?»
Et Fougerel accourut pour le soutenir au moment où il allait tomber. Une
fois remis sur l’oreiller, Malapeyre se sentit mieux. Un sourire triste
releva sa moustache, et il dit à Fougerel:
«Voilà un voyage niaisement interrompu. Pardonne-moi, au moins, mon
vieil ami!»
Fougerel haussa les épaules en souriant et affecta de rassurer son
compagnon par de confiantes paroles; mais, dans son for intérieur, il se
sentait véritablement navré. Jamais il n’avait vu Malapeyre se courber
ainsi sous la maladie. Robuste, courageux, bravant le mal, le vieux
soldat mettait une sorte de coquetterie à demeurer toujours en santé. Il
se moquait, ayant bravé les biscaïens, des fièvres, qu’il appelait des
_bobos_. Pour terrasser un être trempé comme le capitaine, il fallait
une affection grave, un mal puissant. Le pauvre Fougerel avait,
d’ailleurs, les superstitions des soldats. Ces hommes, habitués à la
mort, ont leurs faiblesses aussi: le héros tient de l’enfant. Ils sont
anxieux ou rassurés selon que le premier obus ou le premier boulet leur
siffle à l’oreille droite ou à l’oreille gauche. Fougerel se reprochait
maintenant d’avoir dit à son hôtesse de Vernon: «Si nous ne revenons
pas!» Il lui semblait que cette parole suffisait pour qu’un des deux, en
effet, ne revînt plus.
Sa première préoccupation, en voyant Malapeyre décidément alité, fut de
trouver un médecin. Il eût refusé pour lui tous les soins, prétendant
que la médecine est la pire des maladies; mais, pour son ami, il
devenait croyant. Ce fut d’abord toute une affaire pour découvrir ce
docteur. Personne, dans l’hôtel, n’entendait un mot de français;
Fougerel se heurtait à des Allemands qui le regardaient en ouvrant de
larges bouches et de grands yeux. Alors, il s’emportait, et peut-être
les autres mettaient-ils une véritable malice à ne le point comprendre.
Le vieux soldat se sentait perdu dans cette ville, où il n’avait ni un
ami ni un compagnon--personne--pour secourir avec lui le malheureux. Il
lui prenait des colères sans raison; il avait envie de repartir,
d’emporter Malapeyre, de regagner Givet, de rentrer en France. Jamais la
patrie ne lui avait semblé si chère, si attirante, si profondément
bénie. La terre allemande lui brûlait les pieds.
Il parvint cependant à découvrir un médecin. C’était un vieux petit
docteur fort savant, assez égoïste, n’aimant ni ne détestant les
Français, dont il connaissait la langue, et tout entier à ses
expériences. Il alla visiter Malapeyre, qui, en le voyant, bondit sur
son lit et dit:
«Qui vient là?... Je ne suis pas malade!
--Voyons, fit tout bas Fougerel, laisse-toi faire; plus tôt tu seras
guéri, plus tôt nous arriverons à Potsdam... au drapeau.»
Ce mot: le drapeau, faisait sur Malapeyre des miracles. Il lui avait
donné l’énergie de continuer, quoique malade, sa route de Givet à Namur,
puis à Aix-la-Chapelle et à Cologne; il lui donna la patience de tendre
le pouls au docteur, de se laisser examiner et ausculter. Le médecin ne
disait mot. Pas un muscle de son visage ne remuait. Après avoir
considéré le malade, il lui dit _merci_, prit à part Fougerel et lui
annonça que le cas était excessivement grave.
«C’est un accès de fièvre bizarre; le cerveau est congestionné. Il
faudrait beaucoup de soins.
--J’en aurai,» dit Fougerel.
Il ne quitta plus dès lors le chevet de Malapeyre. Il demeurait dans la
chambre, lisait ou, à la fenêtre, regardait passer avec colère des
détachements de soldats prussiens, cuirassiers lourds, fantassins
automatiques, dont Fougerel n’entendait jamais le pas sur le pavé sans
éprouver une colère sourde. Et comme Malapeyre lui demandait alors
quelquefois:
«Qu’est-ce que cela? quel est ce bruit?
--Ça? répondait-il, ne fais pas attention... Des maçons qui passent!»
Rien n’était plus touchant, d’ailleurs, ni plus triste que ces deux
hommes, perdus dans une ville allemande, l’un mourant, incapable de
bouger, l’autre incapable de se faire comprendre, et jetés ainsi, tombés
dans une auberge où nul ne les savait au monde, où personne ne
s’inquiétait de leur sort.
Que de fois Fougerel, qui, songeur, repassait au chevet de son ami tous
les souvenirs de sa vie; que de fois Malapeyre aussi, dans les rêves
bizarres de sa fièvre, puis dans ses apaisements lucides, se disaient
avec douleur que rien ne vaut le coin de terre où l’on est connu, aimé,
où le chien familier court après vos pas, où les fleurs mêmes semblent
vous reconnaître, le coin de terre qui est plus encore que _la patrie_,
qui est le foyer dans la patrie!... Comme ils se sentaient seuls,
isolés, dans cette ville où tout leur était étranger, les mœurs, les
voix, les visages, où la langue de leur enfance était une langue
inconnue! et de quelle mélancolie amère ils étaient intimement pénétrés,
lorsque le soir venait et que parfois l’écho funèbre des tambours
prussiens, battant la retraite, leur parvenait, au lieu du gai clairon
et du leste tambour français!
L’état de Malapeyre s’aggravait de jour en jour; la fièvre n’était plus
seulement menaçante, mais dévorante. Le pauvre homme avait désespérément
maigri. Ses yeux brillaient d’un éclat de mauvais augure dans son visage
si ouvert auparavant, maintenant creusé, méconnaissable. Malade, il
avait toujours soif et trempait ses lèvres avec une avidité bestiale
dans la tasse d’orangeade que lui tendait Fougerel. Très souvent il
parlait avec une volubilité inquiétante, disant des mots bizarres,
racontant des batailles que Fougerel ne connaissait pas. C’était le
délire. Puis à ces fébriles accès succédaient des torpeurs profondes,
des atonies comateuses, des sommeils qui faisaient peur. Combien de
fois, regardant cette figure mâle, si franche et si française, ce profil
amaigri de soldat assoupi par la fièvre, ce crâne chauve où l’on eût
retrouvé la trace d’un coup de sabre, cette tête endormie qu’éclairait
faiblement une lampe, Fougerel, en suivant sur la joue du malade la
trace cruelle de la fièvre, sentit lentement une larme couler sur sa
joue jusqu’à sa moustache, tandis qu’un soupir, gros comme un sanglot,
soulevait sa poitrine!
«Pauvre vieux, murmurait alors Fougerel, étais-tu donc né pour mourir
ici?»
Parfois encore, le soir, tandis que Fougerel demeurait ainsi, aux côtés
du malade, on entendait passer, dans la rue, quelque bande bruyante
d’étudiants qui chantaient à pleine voix des chants de guerre. Il
semblait à Fougerel que ces chansons bachiques, jetées au vent après un
repas arrosé de bière, l’insultaient.
Il croyait souvent entendre, parmi ces mots allemands, ce nom belge:
Waterloo. Le capitaine alors serrait les poings ou fredonnait en
lui-même quelque refrain du pays, pour ne pas entendre, pour étouffer à
son oreille les échos de la rue allemande.
* * * * *
Une nuit, Fougerel veillait. Malapeyre s’était endormi, après une
journée de crise. Fougerel avait pris son repas à ses côtés, allumé la
lampe, ouvert un livre français acheté la veille, et là, durant trois
heures, Malapeyre n’avait point bougé. Il était une heure du matin
environ. Fougerel, à la fenêtre, regardait à travers les vitres les
silhouettes curieuses des vieilles maisons qui se dressaient devant lui,
se découpant avec leurs toits élevés sur un ciel d’un bleu pâle, criblé
d’étoiles, lorsque, en entendant un bruit vers le lit du malade, il se
retourna. Malapeyre s’était mis sur son séant, et, le bras gauche appuyé
sur l’oreiller, soutenant le poids de son corps, il étendait devant lui
son bras droit, qui sortait, maigre et nu, de sa manche de chemise. Les
yeux du capitaine étaient hagards et comme effrayés. Il ne disait rien,
mais il désignait quelque objet, quelque vision, contre la muraille.
«Fougerel... Pierre, Pierre!... disait-il. Ote cela!... ôte cela! Je
t’en prie! Je ne veux pas, je ne veux pas voir cela!»
Fougerel s’était approché. Il prit Malapeyre par les épaules, forçant le
malade à le regarder dans les prunelles, et, doucement:
«Voyons, dit-il, qu’as-tu? que veux-tu?
--Que tu enlèves cela!... C’est ce qui me tue,» dit Malapeyre en
montrant du doigt deux gravures encadrées de bois jaune et suspendues à
la muraille.
Ces gravures, Fougerel les avait aperçues déjà, mais sans les examiner
de près, sans se rendre compte du sujet qu’elles représentaient.
C’étaient deux reproductions de tableaux célèbres en Allemagne, l’une
montrant la fin de la bataille de Leipzig, l’autre la poursuite de
l’armée française vaincue, après Waterloo, par la cavalerie prussienne.
Des deux côtés, même spectacle: des grenadiers prussiens, avec leurs
schakos bas surmontés de pompons énormes, éventraient ici des fantassins
français, tandis que là des hussards de la mort sabraient furieusement
des grenadiers de la garde et leur enlevaient leurs aigles.
«Ote cela! répétait Malapeyre; ôte cela! Ce n’est pas vrai, ils n’ont
pas pris le drapeau, ils ne l’ont pas pris! Tu l’as enterré, tu sais
bien!... Enterré... Je te dis qu’ils ne l’ont pas pris!... Ote ces
images, ôte-les; elles mentent, Fougerel, tu sais bien qu’elles
mentent!»
L’état de Malapeyre était une sorte de délire terrible; un moment, il se
leva, droit sur son lit, montrant ses jambes amaigries aux nerfs tendus
comme des cordes, et il voulut lui-même arracher ces tableaux insultants
de la muraille. Il retomba, brisé, au milieu de son accès de rage, et
demeura étendu de toute sa longueur sur son lit. Fougerel le couvrit,
l’enveloppa avec des soins de mère. Puis il alla dans un coin de la
chambre prendre une chaise pour atteindre les cadres où le mourant
aurait pu lire ces noms sinistres: _Leipzig. Mont-Saint-Jean!_
Au moment où il s’approchait encore du lit, son regard rencontra le
regard de Malapeyre, mais non plus menaçant cette fois, ni en quelque
sorte fiévreux, mais calme, triste, presque attendri. Le délire avait
cessé brusquement, faisant place à cet apaisement affaibli, comme
tomberait un voile. Fougerel recula et se sentit troublé: il lui
semblait que dans les yeux tout à l’heure enflammés de Malapeyre
brillait maintenant une larme. Le moribond sortit alors de dessous sa
couverture sa main maigre et la tendit à son vieil ami:
«Que tu es bon! dit-il d’une voix pénible, lente et grave; que tu es
bon, mon pauvre Fougerel! Te voilà garde-malade, à présent. Console-toi,
ajouta le moribond après un soupir, tu n’as pas longtemps à faire ce
métier. C’est fini. Je sens que c’est fini.
--Es-tu fou? dit le capitaine. Ah! c’est bien intelligent ce que tu dis
là! Je t’en fais mon compliment.
--Sans doute, reprit Malapeyre, c’est peut-être triste; mais c’est vrai.
Je te rends malheureux en te faussant compagnie; ce n’est point ma
faute. Ah! Fougerel, si je regrette quelqu’un au monde, mon brave et bon
Fougerel, tu peux bien dire que c’est toi!
--Tu n’as rien à regretter; tu n’es pas mort, sacrebleu, et avant dix
jours tu seras à Potsdam. Entends-tu, Potsdam?
--Oui, oui, répondit Malapeyre en hochant la tête. Je sais bien, c’est
la terre promise, mais on n’y entre pas comme on veut. Je sens que je
n’irai pas plus loin, mon pauvre ami... Tu sais que j’ai déjà failli
mourir une fois dans ce pays-ci, à l’hôpital de Mayence, blessé, à demi
perdu, en 1813. Il paraît que ma destinée était de rester en Allemagne.
Ce qui me navre, ce qui me torture, Fougerel, c’est de tomber comme ça,
en route, bêtement, sans avoir fait ce que tu sais... Toi, c’est bien,
tu es heureux. Tu iras là-bas. Je t’envie cette joie-là. C’eût été bon
de revoir le chiffon, de leur reprendre le drapeau qu’ils ont volé... Si
je pouvais marcher, j’irais, fût-ce sur les genoux. Du moins, vieux, ne
manque pas de faire ce que je vais te demander. Écoute! tu as beau te
faire illusion ou essayer de m’en conter, je m’en vais. A nos âges, des
patraques comme nous sont tuées par un coup de vent, après avoir résisté
aux coups de sabre. Eh bien, quand ce sera fini, Fougerel, quand tu ne
m’auras plus là, continue ta route seul; fais ce que nous voulions faire
à nous deux. Arrache-le, ce drapeau du 1er grenadiers, et rapporte-le en
France, et quand tu l’auras pris, quand il sera à toi, quand il sera à
nous, alors reviens de ce côté, va vers le coin de terre où tu m’auras
couché, et, frappant du pied, mon vieux camarade, à l’endroit où je
dormirai, dis-moi seulement ces mots: «Le drapeau est repris,
Malapeyre!» Et je te jure bien que je t’entendrai!»
Le vieux soldat avait lentement prononcé ces paroles, qui, dans le
silence de la nuit, retentirent déjà comme des accents d’outre-tombe.
Fougerel, qui ne se sentait point facilement ému d’ordinaire, eut comme
un frisson le long du corps. Mais lorsque Malapeyre lui dit, après un
court silence:
«Tu me le promets, n’est-ce pas?»
Il se redressa, regarda son ami bien en face, et lui tendant sa large
main:
«Je te le jure!» répondit-il.
Le survivant recevait, grave et résolu, la consigne que dictait le
moribond.
La nuit fut longue encore. Malapeyre s’affaiblissait de plus en plus. La
fièvre des derniers jours avait décidément cessé, mais en laissant ce
pauvre corps en proie à la prostration la plus grande. Le capitaine
était à bout de forces. Il n’y avait plus de vivant en lui que ses deux
yeux noirs, qui brillaient d’un feu étrange; ses lèvres pâles
tremblaient, et le mal avait en quelques jours émacié ce visage robuste,
creusant d’un doigt cruel les tempes et les joues, et faisant saillir
les pommettes. Parfois, lorsque Malapeyre, accablé, fermait enfin les
yeux, et qu’il demeurait ainsi étendu, la bouche ouverte et les
paupières closes, Fougerel se demandait avec effroi s’il était mort, et,
s’approchant alors, il se penchait pour écouter la respiration du
malade; mais, au mouvement de son ami, le capitaine rouvrait les yeux et
fixait sur lui ses prunelles ardentes, tandis que ses lèvres essayaient
de sourire.
Le matin, vers l’aube, Malapeyre fut pris tout à coup d’un frisson
singulier. Il porta la main à sa gorge et, d’un ton bas, demanda à
boire, puis, comme Fougerel lui tendait, du bout de la cuiller, une
potion, ses dents mordirent durement le métal, et il repoussa avec un
geste sec le bras de son ami. D’un mouvement saccadé, il s’était
redressé encore une fois, et désignant toujours les images appendues au
mur: «Non, non, dit-il d’une voix rauque... C’est faux!... Ils sont
trop!... Le drapeau...» Il répéta encore, avec un accent à la fois plein
de menace et de déchirement ce mot, le dernier qui vint à ses lèvres:
_Le drapeau!_ et il retomba, raide, les yeux fixes, sur l’oreiller.
Fougerel lui avait pris la main; il la sentit se contracter, se serrer,
et, le regard abaissé sur ce mort, le capitaine demeura debout, laissant
couler silencieusement ses larmes et sentant les doigts de Malapeyre se
glacer entre les siens.
Le jour entrait, furtif et pâle, dans cette chambre, où la lampe jetait
maintenant des lueurs intermittentes et mourait à son tour. Un rayon
blafard se posait sur le visage mâle et fier de Malapeyre, et rendait
ses orbites plus caves, ses joues plus creuses. Fougerel en avait bien
vu, des morts et des mourants, dans ses années de guerre; il avait vu
tomber, ensanglantés, et demeurer immobiles, dans leurs poses étranges
de foudroyés, bien des compagnons, bien des amis; mais, cette fois, ce
n’était pas seulement un frère d’armes qui tombait: c’était sa propre
existence qui se dédoublait et se déchirait. Qu’il était seul
maintenant, noyé, perdu dans l’immense foule! La mort lui prenait la
moitié de son être. Il restait là, cloué au parquet, regardant à travers
ses larmes ce soldat mort, dont l’agonie, sur ce lit allemand, avait eu
pour témoins les images des deux défaites: Leipzig et Waterloo!
Fougerel demeura ainsi, absorbé longtemps. Deux ou trois petits coups
secs, frappés sur la porte, le tirèrent de son atonie. Il répondit
machinalement:
«Entrez.»
C’était le docteur, le petit docteur, froid, impassible, qui doucement
demanda:
«Eh bien?
--Voyez,» répondit Fougerel en lui montrant le mort.
Le médecin fit simplement un _ah!_ sans étonnement, et après avoir
considéré un moment le cadavre:
«Eh bien, monsieur, dit-il, n’ayant pu le sauver, je me mets du moins
tout à votre disposition pour vous faciliter les détails, toujours
ennuyeux, et surtout pour un étranger, de l’inhumation.»
Fougerel éprouva tout d’abord, devant ce calme et cette indifférence,
une colère sourde, et il se demanda s’il n’allait point précipiter le
petit homme par la fenêtre; mais il songea qu’après tout le médecin
n’avait aucune raison de s’émouvoir et qu’il faisait, au contraire, ce
qu’il pouvait pour être aimable. Alors il remercia, et, machinalement,
il suivit le docteur à travers les bureaux, les agences où devaient être
reçues les déclarations.
Fougerel, déjà irrité par son séjour en Allemagne, était rendu plus
nerveux par cette mort soudaine et cet implacable malheur. Il allait et
venait dans les rues de Cologne comme un aveugle, ne voyant et
n’entendant rien, suivant sa pensée avec une persistance douloureuse.
La souffrance qu’il éprouvait de la perte de son ami se trouvait doublée
par cette mort en pays étranger, Fougerel eût dit volontiers en pays
ennemi. «Il y a, sur le sol natal, des endroits bénis où la fin
semblerait plus douce. On s’y endort, on meurt chez soi,» songeait
Fougerel. Il avait eu l’idée de ramener le corps de Malapeyre au pays;
mais, outre que c’était long, difficile, et que Potsdam attendait,
l’éternelle question d’argent était là! «Après tout, se disait le
capitaine, le vieil ami ne sera pas le seul. Tant d’autres pauvres
diables sont morts avant lui, sur cette rive... autrefois... et
dites-moi pourquoi.»
* * * * *
Il passa toute sa journée à courir dans cette ville inconnue.
Le petit docteur l’avait quitté, lui ayant donné tous les renseignements
désirables; mais Fougerel avait oublié vite, et, dans le dédale des
ruelles et des couloirs, il lui fallut se débattre, chercher, demander,
s’irriter, pour obtenir qu’on lui permît de donner une tombe à son ami.
Il souffrait, le malheureux, à se voir ainsi forcé de parlementer avec
des employés au ton rogue, avec des Prussiens à l’air railleur. Il se
sentait secoué par d’âpres colères, bientôt refoulées; il n’entendait
rien à ces noms qu’on lui dictait; il éprouvait l’immense souffrance de
l’isolement, décuplée, cette fois, par une des plus profondes douleurs
qu’il eût ressenties de sa vie. Le soir, brisé, las, pâle et défait, il
rentra à son hôtel, qu’il eut de la peine à retrouver. Les gens de la
maison le reçurent cette fois avec une politesse affectueuse. Il y avait
tant de désolation sur ses traits que son rude visage en devenait
imposant et beau. Il mangea du bout des dents, salua ses hôtes et monta
à sa chambre. Du bas de l’escalier, une des servantes lui demanda s’il
fallait faire un lit pour lui dans une autre chambre:
«Non, dit-il, merci. Je veillerai.»
On avait jeté sur le corps de Malapeyre ce drap blanc des morts dont les
plis rigides prennent des aspects de marbre. Un peu d’eau bénite était
sur une table, auprès du cadavre. Fougerel regarda ce lit mortuaire et
soupira. Puis il s’assit. Il prit un livre et ne put lire. Alors il
demeura là, rêvant, les yeux rivés à ce suaire, et la pensée amèrement
emportée vers les souvenirs d’autrefois, les nuits de bivouac, les
journées de bataille, et les longues et chères promenades aussi, les
paisibles soirées de Vernon. Que de temps passé! que tout cela était
loin! Quelle succession d’amertumes que la vie! Mais, à travers ces
pensées, une idée impérieuse revenait et se refaisait sans cesse sa
place. Fougerel entendait encore et toujours la suprême parole du mort,
et, au milieu du bourdonnement et du tintement que causaient la fatigue
et l’espèce de vide de son cerveau, il lui semblait entendre répéter
souvent ce mot: Le drapeau!
Fougerel, accablé, s’assoupit un peu vers le matin. Lorsqu’il s’éveilla,
les porteurs de la bière et les ensevelisseurs arrivèrent. Le capitaine
demeura là, voulut être présent durant les apprêts lugubres. Lorsqu’il
vit son ami couché dans le cercueil comme un chevalier dans une armure,
il souleva un coin du suaire, et, se penchant sur ce front de soldat,
ridé, chauve et marqué d’un coup de sabre, il y posa ses lèvres,
dernière accolade du frère d’armes au frère d’armes. Puis, jusqu’à la
fin, il resta debout et l’air résolu.
* * * * *
Ce jour-là, le ciel, voilé depuis la veille, était devenu pluvieux. De
petites gouttes d’une sorte de bruine froide tombaient, délayant la boue
dans les rues. On put voir, traversant Cologne pour se rendre au delà du
Hahnenthor, sur la route d’Aix-la-Chapelle, vers le cimetière, le triste
convoi d’un inconnu derrière lequel, seul, la tête découverte, marchait
un homme en cheveux blancs.
Le capitaine Fougerel ne prêtait aucune attention à ce qui se passait
autour de lui; il marchait, invinciblement attiré par cette bière qu’on
portait devant lui; cependant il remarqua que les passants ne se
découvraient pas devant le mort comme en France.
«On ne te salue guère, mon pauvre Malapeyre, pensait-il. Dans notre
petite ville de Vernon, tu aurais eu le piquet de troupiers pour faire
escorte à ton ruban de la Légion d’honneur! Après tout, je suis là, mon
vieil ami, et cela te suffit, je gage!»
Les passants devenaient sérieux à regarder cet homme qui marchait ainsi,
inconnu de tous, sous la pluie, à travers les rues encombrées, et ils
murmuraient tout bas:
«Un Français!»
Au coin du cimetière, dans un angle paisible, loin des tombes
monumentales, à côté d’humbles _tumuli_ couverts de lierre et de fleurs,
le capitaine fut placé, tandis que Fougerel, mordant avec douleur sa
lèvre inférieure, ne pensait déjà qu’à ce jour prochain où il
reviendrait, là, à cet endroit même, tenir le serment fait au mort et
lui dire:
«Malapeyre, le drapeau est repris!»
Lorsque tout fut achevé, Fougerel demeura encore un moment devant la
tombe fermée.
«Mon pauvre Malapeyre, dit-il tout haut, mon vieux camarade!... Allons,
ajouta-t-il avec un geste assuré, à bientôt!»
Et il regagna le logis où il avait laissé une partie de sa vie.
* * * * *
En rentrant dans la chambre mortuaire, il la trouva immense, glacée. Ses
pas dans cette vaste salle lui semblaient résonner comme sous des
arceaux. En regardant le lit, maintenant recouvert d’une banale
couverture de percale à fleurs en attendant un voyageur nouveau, ses
yeux rencontrèrent les deux gravures dont la vue avait irrité
cruellement le pauvre Malapeyre.
Cette fois, Fougerel atteignit les cadres insultants et, d’un coup de
talon, les brisa au milieu de la chambre; puis, heureux, avec des yeux
pleins de larmes, il trépigna dessus avec une amère joie.
Le lendemain, il les fit mettre sur la carte.
L’aubergiste, flegmatique, ne laissa échapper aucune marque
d’étonnement. Il ajouta, en le doublant, au total de la note, le prix
des gravures.
Fougerel repartit aussitôt. Il avait hâte, en agissant, en recherchant
le mouvement et la lutte, de secouer la tristesse profonde qui s’était
emparée de lui.
Lorsque, au détour de la route, Fougerel vit disparaître, derrière un
pli de terrain, la haute masse du _Dom_ inachevé, il ne put s’empêcher
d’éprouver ce serrement de cœur qui vous saisit lorsqu’on laisse
derrière soi un coin de terre adoré.
Il avait regardé longtemps l’entassement des maisons, les flèches des
églises, les ponts immenses jetés sur le vieux Rhin, et, dans ce tas de
logis inconnus, de pierres et de rues, il cherchait toujours à deviner
l’emplacement silencieux où dormait Malapeyre.
Cologne s’effaça au loin. Il répétait machinalement:
«Cologne! venir mourir à Cologne!»
Et cette ville étrangère lui paraissait à la fois haïssable et amie, car
elle lui prenait--mais lui gardait aussi--la moitié de son cœur.
* * * * *
Puissance de l’idée fixe, de la volonté, de l’acharnement à un devoir!
Fougerel, à mesure que la petite diligence, étouffante et cahotée, qui
l’emportait vers la Prusse, avançait, Fougerel ne songeait plus qu’à
l’œuvre insensée qu’il voulait tenter, et il lui semblait que Malapeyre
était toujours à ses côtés pour lui dicter sans cesse le mot d’ordre.
Arrivé à Berlin, Fougerel se sentit pris de colère, devant cette
capitale à l’aspect de caserne, pleine de soldats corrects et
d’officiers insolents, ville de résidence de caporaux et de courtisans.
Dès le premier jour, il prit des informations pour savoir comment on
pouvait aller à Potsdam. On lui indiqua l’heure à laquelle partait la
diligence, et le lieu où il pourrait la prendre. Un interprète débattit
pour lui avec le cocher le prix voulu, aller et retour. Fougerel ne se
souciait plus de converser avec des Allemands; il éprouvait une sorte de
rage à entamer ces dialogues, où il ne se faisait point comprendre. Le
lendemain matin, rasé de frais, ganté, sanglé comme un jour de revue (et
c’était un jour de bataille), le capitaine Fougerel partit pour Potsdam,
où il allait se trouver enfin dans quelques heures.
Il avait la fièvre; il fredonnait en lui-même un refrain d’autrefois; il
avait l’impatience de l’homme qui touche à la minute décisive de sa vie.
Il pensait à Malapeyre aussi; il regrettait jusqu’au profond de l’âme
qu’il ne fût point là, à ses côtés.
«Pauvre ami, c’eût été sa grande joie!»
Car il ne doutait pas, chose singulière, que le drapeau du régiment ne
fût bientôt à lui. C’est un privilège de l’extase qu’elle rend tangible
une impossibilité.
Il ne se demandait même point comment il ferait pour atteindre le
drapeau, pour l’arracher à l’ennemi, pour l’emporter. Il était certain
que le drapeau lui appartiendrait. Il le sentait déjà, pour ainsi dire,
entre ses mains, et la soie frissonnait par avance sous ses baisers.
Il éprouva pourtant une émotion profonde et grave lorsque, la voiture
s’arrêtant, le conducteur jeta ce nom:
«Potsdam!»
Potsdam? C’était donc là!
Il ne savait de toute la langue allemande que le nom de l’église où se
trouve, dans cette ville solennelle et régulière, ornée d’arcades, de
palais, de statues, le tombeau de Frédéric le Grand, la
_Garnisons-Kirche_. Un passant la lui indiqua du doigt.
La _Garnisons-Kirche_, à Potsdam, nue et grise, comme toute église
protestante, n’aurait rien de remarquable à coup sûr, si elle ne
contenait le tombeau du grand Frédéric. C’est un temple froid et clair,
avec des bancs et des galeries de bois, des murs sans ornement, des
verrières sans couleur. Quelque chose comme une église de campagne. Le
cercueil du roi emplit, semble-t-il, ce lieu sans grandeur. Il est de
plain-pied avec le visiteur, ce tombeau devant lequel s’arrêta le
vainqueur d’Iéna, pensif et satisfait. Au milieu de l’église, dans un
caveau factice en forme de chapelle, le tombeau, d’aspect noir, en
étain, sans ornements, apparaît, faisant face au cercueil paternel, à
travers la grille de fer qui le sépare de l’église et de l’accès du
public. Jadis figuraient là l’épée et les décorations de Frédéric le
Grand. Napoléon, en 1806, les fit emporter. Et comme un des siens lui
conseillait de mettre à son côté l’épée du grand Frédéric: «Imbécile!
répondit l’empereur, blessé dans sa vanité. A quoi bon? J’ai la mienne!»
La Prusse a fait à son roi des trophées de nos drapeaux. Deux trophées
d’étendards captifs ornent la chaire ou chapelle de marbre qui surmonte
le sépulcre royal.
Au-dessus de cette chapelle, une sorte de galerie s’élève, dominant le
tombeau; on y parvient à droite et à gauche par un escalier, et, arrivé
à la galerie, on aperçoit alors au-dessous de son regard les dalles
noires et blanches de l’église, la grille qui s’ouvre sur le caveau du
roi, les deux faisceaux de drapeaux français, de ces drapeaux de la
Grande Armée, aux couleurs fanées, aux franges déchirées par les balles,
et qui pendent, carrés, à leurs hampes bleuâtres. Les plis poudreux de
ces drapeaux des grandes guerres arrivaient alors jusqu’à la portée de
la main des visiteurs. Depuis quelques années, une sorte de balustrade
en sépare davantage le public. En se penchant sur la galerie, on
pourrait cependant encore toucher cette soie déchirée, déchiquetée dans
le combat, et qui répand comme une odeur de salpêtre et de poussière.
Ces trophées des victoires de Blücher étendent ainsi leur ombre sur le
sommeil du roi philosophe. Les petits-neveux du vainqueur de Rosbach
témoignent de leur haine contre les vainqueurs d’Iéna.
Tout cœur français se sentirait durement frappé à la vue de ces
drapeaux, arrachés aux mains crispées des morts de Waterloo. En entrant
dans la _Garnisons-Kirche_, Fougerel, pâle, contenant, sous une froideur
feinte, l’émotion la plus profonde qu’il eût ressentie de sa vie, avança
lentement, les veines glacées, et tout d’abord ses yeux s’arrêtèrent sur
le tableau des médaillés de 1813 morts à Potsdam, invalides de la guerre
de l’indépendance allemande, dont on encadre les médailles en souvenir
de leurs hauts faits. Le capitaine regarda cela, s’avança ensuite
jusqu’à la grille de la chapelle, puis il s’arrêta brusquement.
Au-dessus de lui, là, dans la lumière presque insultante d’un rayon de
soleil, il avait vu enfin des drapeaux tricolores, des drapeaux
français, avec leurs lettres d’or et leurs inscriptions. Un coup de
couteau ne lui eût pas fait plus de mal. Il se sentit pris d’une rage
profonde en les regardant, ces drapeaux, noircis et funèbres comme des
crêpes de deuil. Il lui fallut demeurer un moment immobile, tant son
émotion était grande. Le sang lui montait au front et battait à ses
tempes. Puis le capitaine revint à lui, et il passa sur son crâne, qui
brûlait, sur ses yeux gros de larmes, sa main tremblante, lorsqu’un
vieillard presque gigantesque, maigre, sec, la moustache rude, coiffé
d’une casquette à cocarde noire et blanche et portant une longue capote
grise de sous-officier, s’approcha, et, après l’avoir un moment
considéré, lui dit d’une voix gutturale:
«Monsieur est Français? Monsieur veut visiter?
--Oui,» répondit alors Fougerel en secouant son émotion terrible.
Le gardien fit quelques pas vers la chapelle, l’ouvrit, alluma une
chandelle, puis s’arrêtant brusquement devant le tombeau, sur lequel
tombait la lumière, et, prenant instinctivement la pose correcte et
machinale du soldat prussien à l’exercice, il commença d’un ton de
litanie _l’explication_ qu’il donnait, depuis bien des années, aux
visiteurs. Il détailla les hauts faits du roi de Prusse, le récit de ses
combats; puis, désignant les trophées suspendus au dehors, il entama
machinalement le récit de la bataille de Waterloo, où les drapeaux
français avaient été conquis; mais au moment où il prononçait ce nom de
défaite:
«Inutile, interrompit Fougerel, je sais... j’y étais...
--Ah!» fit le sous-officier en demeurant immobile.
Il se fit un silence glacial entre ces deux hommes. Le capitaine, l’œil
fixe, ne disait mot. Tout à coup le Prussien, au bout d’un moment,
demanda tout bas à Fougerel:
«Quel régiment?
--1er grenadiers de la garde. Dernier carré!
--Ah! dit encore le Prussien, c’est mon régiment qui vous a chargés...
--Quel régiment?
--Hussards noirs!»
Le capitaine ne répliqua pas, mais il redressa sa haute taille, et,
regardant le gigantesque sous-officier droit dans les yeux, il fit
vibrer dans l’éclair de ses prunelles toute sa rage concentrée, toute sa
fureur passée, toute sa douleur présente; et, devant l’électricité
farouche de ce regard, le gardien baissa lentement ses paupières sur ses
yeux d’un bleu gris et froid.
C’était comme une flamme de la lutte ancienne, qui brillait et
incendiait encore, montrant la profondeur sinistre de la haine amassée
entre ces combattants d’autrefois, maintenant vieillis, cassés, courbés
par l’âge. Après trente ans, la patriotique colère, la rage de la mêlée
subsistaient dans toute leur fièvre ardente. Fougerel, raide, superbe,
fit d’un pied assuré deux pas en avant.
«De là-haut,--dit froidement le gardien en relevant un peu la tête et en
montrant la galerie, puis l’escalier qui y conduisait,--on voit mieux
les drapeaux.»
A ce moment même, la porte de la _Garnisons-Kirche_ s’ouvrait et se
refermait avec bruit. C’était une famille de touristes anglais qui y
entrait en parlant très haut. Le sous-officier, avec cette avidité de
valet qu’ont la plupart de ses compagnons d’armes, quitta un moment le
capitaine pour aller recevoir les visiteurs, dont il attendait sans
doute un pourboire plus considérable, et Fougerel en profita pour sortir
de la crypte, et gravir aussitôt les marches qui conduisaient au premier
étage. Son cœur sautait sous son habit boutonné. Une fois arrivé sur
cette sorte de terrasse, le capitaine, en se penchant, eut comme un
éblouissement. Là, près de lui, là, les aigles, dans la lumière,
faisaient étinceler encore leur or poudreux; les inscriptions glorieuses
éclataient sur les drapeaux déchirés; là, à portée de sa main, courbés
en éventail devant le tombeau du roi prussien, les étendards de la
vieille garde semblaient couchés comme des courtisans qui saluent un
maître. Quelle âpre et violente douleur! les revoir en ce lieu, captifs,
offerts à la curiosité banale ou à l’ironie des foules! Quelle fièvre
aussi, quel immense rêve! les sentir si près, les voir près de soi, les
toucher!
Le sang de Fougerel battait horriblement, et une sorte d’angoisse lui
serrait la gorge et le faisait vaciller sur ses jambes.
Il avait envie de s’élancer sur ces trophées et de les jeter bas, d’un
coup violent, inouï, et de se précipiter avec eux dans le vide, les
tenant embrassés, lorsque tout à coup, justement sur celui des drapeaux
qui se trouvait le plus rapproché de la balustrade où il s’accoudait, le
capitaine aperçut, luisant encore, le chiffre de son régiment, ce
chiffre 1 des grenadiers.
Il le revit, ce lambeau superbe pour lequel il avait joué et voulu
donner sa vie; il le reconnut encore à cette hampe brisée, dont une
balle avait emporté l’aigle, alors que le capitaine l’agitait dans la
fumée. Le drapeau! c’était le drapeau du régiment, le drapeau lacéré,
déchiqueté, ramassé sur les corps étendus, et recousu, pour la plus
grande gloire de la Prusse, par les jolies mains d’une princesse
allemande.
«Malapeyre! Malapeyre!» murmura instinctivement Fougerel.
Il se sentait poussé par un sublime vertige; il se pencha sur la
balustrade, atteignit de sa main droite fiévreusement étendue le drapeau
dont la soie vieillie caressa ses doigts comme une peau de femme, et, le
prenant alors à pleine main, d’un coup violent, tirant à lui l’étoffe
sacrée, il l’arracha, la déchira rapidement, l’attira vers lui, la baisa
avec une joie débordante, puis brusquement, comme s’il venait de
commettre un forfait, il serra d’un geste prompt ce lambeau tricolore
sur sa poitrine, boutonnant en hâte sa redingote, et se redressant tout
à coup, tandis que là-bas, dans l’église, le sous-officier-gardien
disait en anglais aux nouveaux visiteurs:
«Approchez, s’il vous plaît; le tombeau est au milieu.»
Fougerel, pareil en ce moment à un prêtre croyant qui vient de recevoir
l’hostie, descendait déjà les marches qu’il avait gravies tout à
l’heure, et, ému jusqu’aux os, étouffant son immense joie, il ne
songeait qu’à regagner la porte de l’église et la rue.
Au bas de l’escalier, devant la grille du tombeau, il se heurta contre
le gardien, qui le regardait, l’air obséquieux, la main tendue. Fougerel
lui donna au hasard, sans le regarder, une pièce de monnaie (le gardien
dit depuis que c’était un louis d’or); puis, brusquement, le capitaine
alla droit devant lui jusqu’à la porte extérieure. Il étouffait. L’air
du dehors le frappa en plein visage, frais et bon. Fougerel ôta son
chapeau et se mit à marcher tout droit, à travers la place, d’un pas
rapide, ne songeant plus à la voiture qui l’avait amené, ne pensant à
rien qu’à fuir, qu’à emporter, à cacher, à dérober sa conquête. L’idée
qu’il avait volé quoi que ce fût ne lui venait pas: il n’avait que la
joie du soldat qui a emporté une position d’assaut, et qui se retrouve
sain et sauf, après la victoire. Ce drapeau sur la poitrine lui causait
une chaleur réchauffante. Le capitaine rayonnait, et cependant son cœur
battait à coups précipités. Le carillon de la _Garnisons-Kirche_ se
mettait justement à jouer en sautillant un air guilleret, heureux, un
air français. Fougerel l’entendait. Il lui semblait que le carillon
joyeux célébrait son triomphe. Il avançait à grands pas, comme à la
charge. Ces rues droites de Potsdam, tirées au cordeau, semblables à
celles de Versailles, lui paraissaient interminables. D’ailleurs, il ne
voyait rien, il avait devant les yeux comme un voile. Il allait. Un
contentement vaste, profond, absolu, l’inondait d’une joie qu’il n’avait
jamais ressentie, joie de fiancé enlevant sa fiancée, joie de poète
touchant à son rêve, joie de fou embrassant sa chimère, ou plutôt joie
plus profonde et plus grave, la joie faite de volonté du soldat qui
vient, en dépit de tout obstacle, d’accomplir son devoir et de gagner la
bataille.
Tout à coup, derrière lui, Fougerel entendit une clameur, un bruit de
voix, des cris, le choc de talons lourds sur le pavé, et, livide, en se
retournant, il aperçut un groupe d’hommes qui, du bout de la rue,
couraient vers lui en criant. La seule pensée de Fougerel fut celle-ci:
«_Il_ est perdu!»
Il ne songeait qu’au drapeau; il s’oubliait lui-même. Presque en même
temps, la pensée lui vint de jeter au hasard dans quelque puits ou
quelque trou, n’importe où, le drapeau qu’il avait enlevé. Il lui avait
semblé, en venant, traverser une rivière. C’est la Havel, qui arrose
Sans-Souci. Où se trouvait-elle? Il eût, en roulant l’étendard autour
d’une pierre, jeté ces lambeaux au courant de l’eau. Cette idée lui
venait, tandis que, hâtant le pas pour fuir, il entendait les cris se
rapprocher et redoubler. En courant, il se trouva brusquement devant le
petit canal qui traverse la ville. Il se crut sauvé, ou du moins il crut
sauvée l’étoffe tricolore qu’il avait conquise. Il s’arrêta court,
chercha du regard un caillou, un objet quelconque, et, glissant sa main
sous son vêtement, il y sentit la soie frissonnante, lorsque tout à
coup, débouchant de l’angle d’une rue transversale, rouges, essoufflés,
trois ou quatre sous-officiers prussiens, sortant de la caserne qui est
proche, se précipitèrent sur le capitaine en hurlant des menaces.
Fougerel dégagea ses mains et, faisant quelques pas en arrière, s’adossa
aussitôt à la muraille d’une maison: là, blême et menaçant, les yeux
embrasés sous ses rudes sourcils, la moustache hérissée, les poings
fermés, le grand vieillard attendit l’attaque des soldats, qui
reculaient devant son regard.
«Vous ne l’aurez pas, disait-il; lâches! vous ne l’aurez pas!»
Mais déjà la foule grossissait autour du Français. Le gigantesque
gardien de la _Garnisons-Kirche_ accourait, ameutant les passants,
criant: _A mort!_ et montrant son poing osseux au capitaine, dont
l’attitude menaçante demeurait pareille à une statue. Les injures, les
cris, les hurlements se croisaient autour de Fougerel; pourtant on
n’attaquait pas encore, lorsque le sous-officier géant poussa par les
épaules les soldats qui se trouvaient devant lui, et les jeta
littéralement sur le capitaine. Alors, décidé à se laisser déchirer,
assommer par ces furieux, Fougerel disputa sa vie et ce qui était plus
que sa vie--le drapeau--aux soldats, dont les poings le prirent au cou,
dont les souliers le frappèrent aux jambes. Il serrait contre sa
poitrine le drapeau que d’autres mains tentaient de lui reprendre. Les
doigts crispés sur cette étoffe sainte, il sentait les ongles des
assaillants lui labourer la chair:
«Lâches, criait-il encore, vous ne l’aurez pas! vous ne l’aurez pas!»
Les soldats le poussaient furieusement contre la muraille.
«A coups de sabre!» cria le sous-officier.
L’un d’eux dégaîna, et Fougerel sentit la lame de fer lui tomber sur la
joue. D’autres le prenaient par les jambes et le renversaient. Cette
meute l’eût mis en lambeaux sans remords.
«Misérables!» cria le capitaine dont le sang coulait...
Il murmura encore quelques mots: «Malapeyre! mon pauvre Malapeyre! le
drapeau...» et s’évanouit, perdant son sang.
Blessé à la tête, les soldats voulaient l’achever. L’arrivée d’un
officier le sauva. On le porta à l’hôpital ou plutôt à l’infirmerie
d’une prison. Quand il revint à lui, ce fut pour répondre aux questions
que lui posèrent des juges instructeurs. D’abord il ne voulut pas se
soumettre à l’interrogatoire; il disait:
«Laissez-moi, fusillez-moi; je ne vous connais pas!»
Puis il se décida à dire pourquoi il avait arraché le drapeau:
«J’avais juré de le reprendre.»
Il ne donna plus, dès lors, d’autre raison. Lorsqu’il fut guéri, on le
mit au cachot. Il y resta six mois, pendant qu’on instruisait son
procès. L’affaire avait fait grand bruit; les _mangeurs de Français_,
comme s’appelaient alors les imitateurs de l’écrivain Menzel, en
tiraient un parti considérable dans les gazettes. Fougerel, lui, ne
sortait plus de son mutisme sombre. A la fin, l’ambassadeur de France
intervint dans ce débat et laissa entendre que les six mois de prison
préventive suffiraient bien à punir le capitaine. Il obtint que Fougerel
serait mis en liberté, ce qui fit, à cette époque, accuser de faiblesse
le gouvernement prussien. Lorsqu’on lui annonça ce résultat, Fougerel ne
laissa paraître aucune joie. Il dit seulement:
«C’est bien.»
Une escorte de gendarmes prussiens le reconduisit jusqu’à la frontière.
Il demanda à Cologne, la permission de s’arrêter une journée, une
après-midi, une heure, afin d’aller au cimetière.
On lui refusa cette faveur.
Et, lui, hochant la tête:
«Après tout, se dit-il, cela vaut peut-être mieux. Qu’irais-je dire à
Malapeyre? Je n’ai pas tenu parole!»
A la frontière belge, il fut libre, mais sans éprouver aucun sentiment
heureux en recouvrant cette liberté. Il lui semblait maintenant que sa
vie était finie, manquée, usée, inutile. Jamais, même après les
désastres de son âge mûr, il ne s’était senti aussi profondément vaincu
et humilié! Lorsqu’il revit, à Givet, l’endroit où s’était assis
Malapeyre, déjà malade, ce soir d’août où les moucherons volaient dans
l’air, Fougerel sentit un sanglot lui monter à la gorge, et il pleura.
«Oui, dit-il tout haut, pleure, va; maintenant, tu n’as plus que cela à
faire!»
* * * * *
Il revint à Vernon, et il éprouva une douleur profonde, mais
silencieuse, en retrouvant dans la petite ville toutes choses en leur
coin habituel, les mêmes gens, les mêmes pavés, tout, excepté l’ami qui
lui rendait, en ce coin de France, la vie aimable et occupée. Comme ce
petit logis de la vieille rue Saint-Jacques, plein de souvenirs de vingt
années, où chaque objet rappelait le souvenir de Malapeyre, sembla
triste et immense à Fougerel! Il lui fallut conter à la vieille dame la
mort de son ami. Elle écoutait, levait la main au ciel, disait:
«Pauvre monsieur!»
Quand Fougerel eut fini, elle lui demanda doucement d’où lui venait sur
la joue droite cette cicatrice qu’elle ne lui connaissait pas.
«Oh! rien, répondit Fougerel. Un post-scriptum au passé, voilà tout.»
A partir de ce jour, il reprit peu à peu l’habitude d’aller comme jadis
dîner à l’_Hôtel d’Évreux_ et fumer sa pipe au _Café de la Ville_. On
lui réservait toujours sa table, la _table des capitaines_. On le
saluait, on le choyait. Il parlait peu et se promenait volontiers seul
sur l’avenue de la Maisonnette, ou il allait jusqu’aux Valmeux, ainsi
qu’autrefois avec son ami. Tout en marchant, on l’entendait parfois se
parler comme à lui-même ou à un être imaginaire auquel il disait de
temps à autre:
«Que veux-tu? j’ai fait ce que j’ai pu. Il ne faut pas m’en vouloir.»
Souvent, à l’hôtel, il demandait, pendant son repas, un peu de malaga.
«Une larme,» disait-il.
Et il le buvait doucement en souvenir de l’ami mort. Puis il rentrait au
logis, dépliait les vieux papiers laissés par Malapeyre, les relisait,
hochait la tête ou encore regardait les épaulettes du capitaine, sa
croix d’honneur et la capote portée à Waterloo, et s’occupant à
rechercher dans le drap usé la trace de la balle qui avait blessé son
ami:
«Voilà, disait-il. Oui! En pleine poitrine. Et après avoir supporté ça,
mourir d’une fièvre en voyage. Parodie que la vie!»
Il vieillissait ainsi, de plus en plus triste, courbé. Les années
passaient. Les petites filles que Fougerel avaient vues autrefois jouer
à la corde dans le Bassin-Vert étaient devenues maintenant des femmes,
des mères de famille, presque des grand’mères, dont les enfants jouaient
aussi, à leur tour, sur le Bassin-Vert. Les petits garçons auxquels il
apprenait en riant l’exercice étaient officiers, négociants,
sous-préfets. La vieille dame qui louait le logis de la rue
Saint-Jacques était morte. Tout changeait, grandissait, se modifiait;
une génération arrivait, d’autres partaient, et le vieux capitaine
Fougerel, ridé, cassé, se traînant sur sa canne, allait toujours à la
_table des capitaines_, donnant en passant son coup d’œil aux joueurs
d’échecs ou de billard.
Il était maintenant plus qu’octogénaire, et le chagrin en avait fait un
vieillard presque en enfance.
On l’entendait radoter et marmotter tout seul:
«Il ne faut pas m’en vouloir... Nous nous serions défendus à deux, voilà
tout! Mais à Potsdam, comme à Waterloo, ils étaient trop, va, vieux!»
D’autres fois, il demeurait pendant les beaux jours, assis sur un banc,
au soleil, le long des _Avenues_, le regard plongé dans une
contemplation muette, ses yeux fatigués regardant devant lui sans voir,
et sa main traçant machinalement sur le sable quelque plan de combat. En
passant devant lui, les enfants marchaient à pas étouffés, mettaient
leurs doigts sur leurs lèvres roses, et les plus raisonnables disaient
aux plus petits:
«Taisons-nous! c’est le capitaine Fougerel qui dort.»
Souvent aussi, le vieillard sortait de cette somnolence et de cette
sorte de torpeur. C’était dans ses beaux jours et lorsqu’il consentait à
parler. Alors sa figure ridée, mais encore mâle, s’animait et de sa voix
grave et forte il donnait aux nouveaux le mot d’ordre des anciens:
«Sachez vous dévouer, vous autres! Soyez généreux, quittes à être dupes.
Soyez patriotes, quittes à être chauvins, comme les plaisantins disent.
Aimez ce qui est beau, servez ce qui est bien. Ayez une foi, un drapeau,
et mourez pour lui. Cela vaut mieux que de vivre sans lui.»
Puis il retombait dans son rêve.
Un soir du mois de juillet 1870,--il n’y a pas dix ans, et il y a dix
siècles,--le capitaine Fougerel était allé machinalement, comme
d’habitude, à la gare de Vernon, où, avec le train de Paris, arrivent
chaque soir les nouvelles du jour. Non pas que le vieillard s’inquiétât
beaucoup des nouvelles, mais c’était une promenade.
Il y était allé, courbé sur sa canne, traînant le pied, toussant et
fatigué.
On le saluait en chemin, et il avait peine à rendre son salut.
En arrivant à la gare, il vit une foule compacte, il entendit un bruit
inaccoutumé; il remarqua que les regards des gens brillaient, que les
gestes étaient saccadés et les mains fiévreuses.
Il demanda ce que c’était.
«Ce que c’est, capitaine?... C’est la guerre!
--La guerre? dit le vieillard en dressant l’oreille.
--La guerre avec la Prusse!... La guerre est déclarée!»
* * * * *
Le capitaine Fougerel s’appuya, pour ne point tomber, à la grille qui
borde la voie; puis, blanc comme un linge, il se redressa brusquement,
et, levant en l’air sa canne dont maintenant il n’avait plus besoin pour
se soutenir, il poussa d’une voix forte un grand cri:
«_Vive la France!_»
On vit alors le vieux soldat, tout à l’heure brisé, courbé, débile,
retrouver une énergie suprême et marcher presque rapidement vers la
ville, en faisant tournoyer son bâton de vieillesse entre ses doigts
ridés.
Il parlait tout haut, et d’une voix ferme:
«Malapeyre! mon vieux Malapeyre, disait-il, le drapeau, eh bien! le
drapeau, nous allons le reprendre enfin cette fois!»
Pendant le repas, à l’_Hôtel d’Évreux_, le vieux soldat, pris d’une
fièvre généreuse, rayonnait.
Il fit apporter du malaga pour toute la table, et l’on but bravement à
l’armée qui partait, aux victoires futures. Quant à la défaite, qui y
songeait alors?
Comment! un gendarme allemand passerait, flegmatique et lourd, à travers
une campagne française marquée du fer de son cheval et lugubrement
trouée de croix mortuaires? Était-ce possible?
«A la victoire des nouveaux!» répétait Fougerel, dont la voix ardente
vibrait comme un clairon.
Puis, après la soirée au café, prenant son chapeau et l’enfonçant d’un
coup sec sur son front, le capitaine rentra en son logis, répétant tout
haut dans les rues désertes:
«Le drapeau, ils nous le rapporteront, entends-tu, Malapeyre?»
Et le vieux soldat s’endormit sur ce rêve.
Le lendemain, la ville de Vernon apprenait, avec une émotion profonde,
que le vieux capitaine Fougerel avait été trouvé, le matin, dans son
lit, frappé d’une attaque d’apoplexie.
Le vieillard était mort le sourire aux lèvres.
* * * * *
Depuis ce temps, personne ne s’assied, là-bas, à la _table des
capitaines_.
Paris, 1873-1878.