LETTRE PREMIÈRE.

Monsieur,

Ami des hommes libres, vous vous intéresserez au sort de la Corse, que

vous aimez; le caractère de ses habitants l'appelait à la liberté; la

centralité de sa position, le nombre de ses ports et la fertilité du sol

l'appeloient à un grand commerce.--Pourquoi donc le peuple corse

n'a-t-il jamais été ni libre ni commerçant?--C'est qu'une fatalité

inexplicable a toujours armé ses voisins contre lui. Il a été la proie

de leur ambition, la victime de leur politique et de sa propre

opiniâtreté.... Vous l'avez vu prendre les armes, secouer l'atroce

gouvernement génois, recouvrer son indépendance, vivre un instant

heureux; mais, poursuivi par cette fatalité irrésistible, il tomba dans

le plus insupportable avilissement. Pendant vingt-quatre siècles, voilà

les scènes qui se renouvellent sans interruption: mêmes vicissitudes,

même infortune, mais aussi même courage, même résolution, même audace.

Les Romains ne purent se l'attacher qu'en se l'alliant; des essaims de

Barbares l'assaillirent; ils s'emparèrent de ses champs, incendièrent

ses maisons; mais il sacrifia son caractère de propriétaire à celui

d'homme: il erra pour vivre libre. S'il trembla devant l'hydre féodale,

ce fut seulement autant de temps qu'il lui en fallut pour la connoître

et pour la détruire. S'il baisa en esclave les chaînes de Rome, guidé

par le sentiment de la nature, il ne tarda pas à les briser; s'il courba

enfin la tête sous l'aristocratie ligurienne, si des forces

irrésistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de

Versailles, quarante ans d'une guerre opiniâtre étonnèrent l'Europe et

confondirent ses ennemis. Mais vous qui avez prédit à la Hollande sa

chute, à la France sa régénération, vous aviez promis aux Corses le

rétablissement de leur gouvernement, le terme de l'injuste domination

française. Votre prédiction se seroit accomplie lorsque cet intrépide

peuple, revenu de son étourdissement, se fut ressouvenu que la mort

n'est qu'un des états de l'âme, mais que l'esclavage en est

l'avilissement; elle se seroit accomplie... Inutiles recherches! Dans un

instant tout est changé. Du sein de la nation que gouvernoient nos

tyrans a jailli l'étincelle électrique: cette nation éclairée, puissante

et généreuse, s'est souvenue de ses droits et de sa force; elle a été

libre et a voulu que nous le fussions comme elle. Elle nous a ouvert son

sein: désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes;

il n'est plus de mer qui nous sépare.

Parmi les bizarreries de la révolution française, celle-ci n'est pas la

moindre. Ceux qui nous donnoient la mort comme à des rebelles sont

aujourd'hui nos protecteurs; ils sont animés par nos sentiments.--Homme!

homme! que tu es méprisable dans l'esclavage, que tu es grand lorsque

l'amour de la liberté t'enflamme! Alors tes préjugés se dissipent, ton

âme s'élève, ta raison reprend son empire... Régénéré, tu es vraiment le

roi de la nature.

A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes les nations! Est-ce

la Providence d'une intelligence supérieure, ou est-ce le hasard aveugle

qui dirige leur sort? Pardonne, ô Dieu! mais la tyrannie, l'oppression,

l'injustice, dévastent la terre, et la terre est ton ouvrage. Les

souffrances, les soucis sont le partage du juste, et le juste est ton

image! Ces amères réflexions sont écrites sur toutes les pages de

l'histoire de Corse car l'histoire de Corse n'est qu'une lutte

perpétuelle entre un petit peuple qui veut vivre libre et ses voisins

qui veulent l'opprimer; l'un se défend avec cette énergie qu'inspirent

la justice et l'amour de l'indépendance, les autres attaquent avec cette

perfection de tactique qui est le fruit des sciences et de l'expérience

des siècles; le premier a des montagnes pour dernier refuge, les seconds

ont leurs navires. Maîtres de la mer, ils interceptent les

communications et se retirent, reviennent ou varient leurs attaques à

leur gré. Ainsi la mer, qui, pour tous les autres peuples, fut la

première source des richesses et de la puissance, la mer qui éleva Tyr,

Carthage, Athènes, qui maintient encore l'Angleterre, la Hollande, la

France, au plus haut degré de splendeur et de puissance, fut la source

de l'infortune et de la misère de ma patrie; heureuse si la sublime

faculté de perfection eût été plus bornée dans l'homme! Il n'aurait pas

alors, dans la soif de son inquiétude et par le moyen de l'observation,

soumis à ses caprices le feu, l'eau et l'air; il aurait respecté les

barrières de la nature; des bras de mer immenses l'auraient étonné sans

lui donner l'idée de les franchir.

Nous eussions donc toujours ignoré qu'il existait un continent... Oh!

l'heureuse, l'heureuse ignorance!!!

Quel tableau offre l'histoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent

pour des querelles de famille, et qui s'entr'égorgent au nom du moteur

de l'univers; des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les

grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la

terreur. Dans cette, suite de scènes affligeantes, quel intérêt peut

prendre un lecteur éclairé? Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître,

les vieux s'arrêtent sur ce vengeur des nations; le tableau de

l'Amérique dévastée par des brigands forts de leur fer, inspire le

mépris de l'espèce humaine; mais on partage les travaux de Washington,

on jouit de ses triomphes on le suit à deux mille lieues; sa cause est

celle de l'humanité. Eh bien! l'histoire de Corse offre une foule de

tableaux de ce genre; si ces insulaires ne manqueront pas de fer, ils

manquèrent de marine pour profiter de leur victoire et se mettre à

l'abri d'une seconde attaque. Ainsi les années durent se passer en

combats. Un peuple fort de sa sobriété et de sa constance, et des

nations puissantes, riches du commerce de l'Europe, voilà les acteurs

qui figurent dans l'histoire de Corse.

Pénétré de l'utilité qu'elle pouvait avoir, de l'intérêt qu'elle

inspireroit, et convaincu de l'ignorance ou de la vénalité des écrivains

qui ont jusqu'ici travaillé sur nos annales, vous avez senti que

l'histoire de Corse manquoit à notre littérature. Votre amitié voulut me

croire capable de l'écrire. J'acceptai avec empressement un travail qui

flattoit mon amour pour ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée.

Je me réjouis d'avoir à dénoncer à l'opinion qui commençoit à se former

les tyrans subalternes qui la dévastoiont; je n'écoutai pas le cri de

mon impuissance... «Il s'agit moins ici de grands talents que d'un grand

courage, me dis-je, il faut une âme qui ne soit pas ébranlée par la

crainte des hommes puissants qu'il faudra démasquer. Eh bien! ajoutai-je

avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là.»

«La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du

lecteur. J'aurai à parler de M. Paoli, dont les sages institutions

assureront un instant notre bonheur, et nous firent concevoir de si

brillantes espérances. Il consacra le premier ces principes qui font le

fondement de la prospérité des peuples. On admirera ses ressources, sa

fermeté son éloquence; au milieu des guerres civiles et étrangères, il

fait face à tout. D'un bras ferme il pose les bases de la Constitution,

et fait trembler jusque dans Gênes nos tyrans. Bientôt trente mille

François, vomis sur nos côtes, renversent le trône de la liberté, le

noyant dans des flots de sang, nous font assister au spectacle d'un

peuple qui, dans son découragement, reçoit des fers. Tristes moments

pour le moraliste, pareils à celui qui fit dire à Brutus: _Vertu, ne

serais-tu qu'une chimère!..._ J'arriverai enfin à l'administration

françoise. Accablé sous le triple joug du militaire, du robin, du

maltôtier; étranger dans sa patrie, en proie à des aventuriers que le

François d'outre-mer refuseroit de reconnoitre, le Corse voit ses jours

flétris par l'avidité, par la fantaisie, par le soupçon et l'ignorance

de ceux qui, au nom du roi, disposent des forces publiques. Hélas!

comment cette nation éclairée ne seroit-elle pas touchée de notre état!

comment l'envie de réparer les maux qui nous sont faits en son nom ne

lui viendroit-elle pas!» C'étoit là le principal fruit que je voulais

tirer de mon ouvrage.

Plein de la flatteuse idée que je pouvais être utile aux miens, je

m'appliquais à recueillir les matériaux qui m'étoient indispensables;

mon travail se trouvoit même assez avancé, lorsque la Révolution vint

rendre au peuple corse sa liberté. Je cessai: je compris que mes talents

n'y étoient plus suffisants, et que, pour oser saisir le burin de

l'histoire, il falloit avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y avoit du

danger, il ne falloit que du courage; quand mon ouvrage pouvoit avoir un

objet immédiat d'utilité, je crus mes forces suffisantes; aujourd'hui je

laisse le soin d'écrire notre histoire à quelqu'un qui n'aurait pas eu

mon dévouement, mais qui aura peut-être plus de talents. Cependant, pour

ne pas perdre tout le fruit de quelques recherches et pour remplir en

quelque sorte la promesse que je vous avois faite, convaincu d'ailleurs

que je ne puis vous offrir rien qui soit plus conforme à vos principes

que les annales d'un peuple comme le mien, je vais vous les faire passer

rapidement sous les yeux. Entrant dans la belle saison, abrité par

l'arbre de la paix et par l'oranger, chaque regard me retrace la beauté

de ce climat, que la nature a orné de tous ses dons, mais que des

ennemis implacables ont dévasté et dépouillé.

Le gouvernement républicain florissoit jadis dans les plus beaux pays du

monde, il amenait un accroissement de population qui obligeoit à des

émigrations fréquentes. Les Lacédémoniens, les Lyguriens, les

Phéniciens, les Troyens envoyèrent des colonies en Corse.

PHOCÉENS.--Six siècles avant l'ère chrétienne, les Phocéens, peuple

d'Ionie, chassés de leur patrie, vinrent y bâtir la ville de Calaris.

Les Phocéens étoient venus solliciter un asile; ils prétendirent

cependant dominer: quoique plus instruits dans l'art militaire, ils n'y

purent réussir; les naturels du pays, secourus par les Etrusques, les

chassèrent.

Il est difficile de pénétrer dans des temps si éloignés. Il paroît

cependant que les Corses vivoient contents, libres et abandonnés à

eux-mêmes, divisés en petites républiques confédérées pour leur défense

commune. C'est pourtant dans cet intervalle que les écrivains placent la

domination carthaginoise; tous se répètent, sans qu'il soit possible de

pénétrer l'origine de cette opinion. Il est certain toutefois que la

Corse ne fut jamais soumise aux Carthaginois. On lit dans les anciens

historiens qu'ils ont asservi la Sardaigne; que les Corses, qui

occupoient douze bourgs sur les plus-hautes montagnes de cette île, leur

résistèrent: mais Pausanias et Ptolémée nous apprennent que ces Corses

étoient des descendants d'anciens proscrits à qui on avoit conservé le

nom de la patrie de leurs pères. Dans les actes par lesquels les Romains

et les Carthaginois ont limité leur navigation et leur commerce

respectifs, comme dans leurs traités de paix, il est toujours fait

mention de la Sardaigne et jamais de notre pile. Si, après la première

guerre punique. Carthage céda la Sardaigne, la Corse ne se ressentit

aucunement I de l'humiliation de Carthage, et resta toujours

indépendante et libre... Il y a cent raisons qui auroient pu empêcher

tant d'écrivains de se copier si servilement. C'est surtout en lisant

notre histoire qu'il faut être en garde contre les opinions le plus

universellement adoptées.

ROMAINS.--Les Romains, maîtres de l'Italie, vainqueurs de Carthage,

durent penser à la conquête de la Corse, qui néanmoins ne leur fut pas

aussi facile qu ils se l'étoient promis. Les Corses se défendirent avec

intrépidité, quatorze fois ils furent vaincus, et quatorze fois ils

reprirent les armes, et chassèrent leurs ennemis. C. Papirius,

réfléchissant sur la cause de cette obstination, leur offrit le titre

d'allié des Romains sur le pied des Latins, et l'on accepta cette

condition qui assuroit en partie la liberté... Rome ne put parvenir à se

concilier ces peuples qu'en les faisant participer à sa grandeur...

Depuis, quelques infractions aux traités irritèrent les Corses, qui

devinrent irréconciliables. En vain, le préteur C. Cicereus et le consul

M. Juventius Thalna ravagèrent la Corse. Leurs victoires furent aussi

éclatantes qu'inutiles. Douze mille patriotes morts ou traînés en

esclavage affaiblissent, sans le décourager, un peuple implacable dans

sa haine. Ou fut bientôt étonné à Rome d'être obligé, après de pareils

événements, d'envoyer des armées consulaires contre une nation qu'on

croyait non-seulement découragée, mais même détruite Et s'il fallut

enfin qu'elle se soumit aux vainqueurs du monde, elle ne le fit qu'après

avoir été l'objet de cinq triomphes... La Corse, dans son exaltation,

avoit préféré abandonner les plaines trop difficiles à défendre plutôt

que de se soumettre. Les Romains se les approprieront, et y établirent

des colonies qui ont servi de lien entre les deux peuples. Lorsque,

depuis, les triumvirs offriront au monde le hideux spectacle du crime

heureux, la Corse et la Sicile furent le refuge de Sextus Pompée. Je

vois avec plaisir ma patrie, à la honte de l'univers, servir d'asile aux

derniers restes de la liberté romaine, aux héritiers de Caton.

BARBARES.--Des peuplades nombreuses de Goths, de Vandales, de Lombards,

après avoir ravagé l'Italie, passèrent en Corse, plusieurs même s'y

établirent et y régnèrent longtemps. Leur gouvernement, aussi sanglant

que leurs excursions, sembloit n'avoir pour but que de détruire; la

plume refuse de s'arrêter à de pareilles horreurs.

Lorsque les Sarrasins furent battus par Charles Martel, ils débarquèrent

en Corse; furieux d'avoir été vaincus, ils assouvirent sur nos

malheureux habitants la rage forcenée qui les transportoit contre le nom

chrétien. Les prêtres massacrés au moment du sacrifice, les enfants

arrachés du sein maternel, écrasés contre des rochers, périssant

victimes d'un Dieu qu'ils ne pouvaient connoître; les femmes égorgées,

le pays incendié, furent les offrandes que ces hommes féroces vouèrent à

leur prophète. Effet terrible du fanatisme! il étouffe les lois sacrées

de l'humanité, rend les peuples sanguinaires, et finit par leur forger

des fers.

Fatigués de se trouver sans cesse en proie aux incursions des barbares

et d'espérer en vain des secours des princes voisins, les Corses,

quittant leurs habitations et errant dans les forêts les plus

impénétrables, sur les sommets les plus inaccessibles, traînèrent sans

espoir leur triste existence, lorsque, du fond de l'Italie, un homme

généreux y aborda avec mille ou douze cents de ses parents et de ses

vassaux.

UGO COLONNA.--Ugo, du sang des Colonna, fut le génie tutélaire qui, sous

la protection des papes, vint ranimer le courage des insulaires et

détruire l'empire mauresque. Les naturels du pays rentrèrent libres dans

leurs habitations; ils commenceront sans doute à goûter les fruits d'un

sage gouvernement, et désormais plus tranquilles, ils vivront

heureux!... Non... Ugo croit avoir le droit de s'ériger en despote en

conservant à la cour de Rome la suzeraineté. Les seigneurs qui l'avaient

accompagné s'approprièrent divers cantons: le régime féodal naquit de ce

partage, et voilà les Corses, échappés aux cruautés des Goths et des

Vandales, devenus victimes d'un système de gouvernement que ces barbares

avaient imaginé, système qui a nui plus à l'Europe que leurs armes.

Ainsi une reconnaissance exagérée pour les libérateurs, peut-être même

une admiration aveugle pour de riches étrangers, dompte cette fois ce

caractère inflexible.

Quiconque a médité sur l'histoire des nations est accoutumé sans doute

au spectacle du fort opprimant le faible, et à voir les différentes

sectes se haïr et s'égorger; mais l'horrible rapine que Rome exerçait à

cette époque est, je crois, le point extrême de l'abus de la religion.

Les papes, en vertu de leur suzeraineté, pour s'indemniser des secours

qu'ils avoient accordés, imposèrent, sous le titre de tribut temporel,

le cinquième des revenus, et sous le nom de tribut spirituel..... je

crains que l'on ne me taxe d'exagération, je serais tenté de développer

toutes les preuves..... oui, sous le titre de tribut spirituel, le père

commun des fidèles, le vicaire d'un Dieu-Homme, percevoit le dixième des

enfants que ses collecteurs prenoient âgés de cinq ans pour les

transporter dans les palais de Rome, briser les liens qui unissent les

pères aux enfants, la patrie aux citoyens, s'appelait une chose

spirituelle!... Quand les historiens ne présenteraient que ce trait, ils

offriraient une matière inépuisable aux méditations de l'homme sensé.

Celui qui vont affaiblir l'empire de la raison, qui essaie de substituer

aux sentiments infaillibles de la conscience le cri des préjugés est un

fourbe, il veut tromper!

Dans ces temps de malheur et d'avilissement naquit _Arrigo Il Bel

Messere_. Arrigo, descendant de _Ugo_,. respecté de ses peuples, craint

de ses vassaux, s'occupoit quelquefois de leur bonheur: quoique soumis à

la cour de Rome, plus encore par les préjugés qui dominaient alors en

Europe que par son serment, il obtint, après de longues négociations, la

suppression du tribut spirituel. Le fer d'un Sarde coupa le fil des

jours de ce prince. Arrigo ne laissant point de postérité, tous les

seigneurs se cantonnèrent dans leurs châteaux, et après s'être

longuement disputé l'empire, visèrent tous à l'indépendance. Les

peuples, également victimes des guerres que les seigneurs se faisoient

entre eux et leur administration, ne tardèrent pas à s'en lasser. Le

peuple corse au centre de l'Europe, a dû sans doute être opprimé par les

mêmes tyrans que les autres peuples, mais il a toujours été le premier à

donner l'éveil et à secouer le joug. Ainsi, dans le siècle où toute

l'Europe croupissoit sous le régime féodal, lui seul se fit un

gouvernement municipal, adopté depuis en Italie, et ensuite dans les

autres pays du continent.

GOUVERNEMENT MUNICIPAL.--La partie septentrionale de l'île fut la

première à recouvrer sa liberté; chaque village forma sa municipalité,

chaque pieve eut son podestat, et tous réunis nommèrent une régence ou

suprême magistrature, composée de douze membres.

Les papes, qui n'avoient pas abandonne leurs prétentions sur la Corse, y

envoyèrent des seigneurs de la maison de Massa sous prétexte diriger les

forces des communes contre les larrons avec plus d'intelligence. Ils les

accoutumoient ainsi à ne revoir des chefs de leurs mains: mais, en 1091

le pape Urbain second donna l'investiture de la Corse aux Pisans qui

maîtres de Boniface et très-puissants dans ces mers, se faisoient

estimer par leur sagesse.

Une partie de l'île était gouvernée en démocratie, avoit des lois, des

magistrats et des forces: la partie méridionale, excepté deux pièves,

étoit soumise aux seigneurs des maisons de Cinarca, Lira, Rocca, Druano.

Quelle était donc l'autorité de la république de Pise? Elle envoyoit

deux de ses principaux citoyens, qui percevoient une légère imposition;

leur principale fonction consistait à tacher de maintenir la paix parmi

les différents États qui composoient le royaume. Soit qu'il s'élève un

différend entre deux barons, soit qu'il s'en élève un entre un baron et

une commune, les deux magistrats, qui portoient le titre de _judice_

prononcoient. Le gouvernement des Pisans fut agréé en Corse; ils

n'ambitionnoient pas une extension d'autorité; la paix et la justice

furent l'objet de leurs soins; le tribut modique qu'ils percevoient, ils

l'employoient tout entier à des établissements publics. Le titre de

citoyen de Pise, qu'ils donnèrent aux Corses, avec la jouissance des

prérogatives qui s'y trouvoient attachés, acheva de consolider leur

prépondérance Ainsi, monsieur, s'écoulèrent dix-huit siècles, sans qu'au

milieu de tant de révolutions, le peuple corse ait jamais démenti son

caractère.

Des érudits italiens ont prétendu, dans ces derniers temps, que la

maison Colonna n'étoit jamais venue en Corse; ils ont fourni des prouves

qui ne m'ont point convaincu; je m'en tiens donc à l'assertion reçue, à

la tradition, à la conviction qu'en ont les Colonna de Rome, et à

l'autorité de tant d'historiens, dont plusieurs sont contemporains, aux

restes de quelques monuments, etc. Contentons-nous de discuter la

principale objection.

D'abord, disent-ils, on trouve qu'un Charles, roi de France a délivré la

Corse des Maures. Depuis, l'on voit un Bonifazio, marquis de Toscane,

chargé par l'empereur de défendre la Corse; c'est lui qui est si célèbre

par la fameuse descente en Afrique. Après sa mort, l'on voit son fils

Adalberto lui succéder et précéder Alberto second, dit le Riche, qui

meurt en 916; enfin Guido Lamberto succède à Alberto le Riche... Je

conviens de tous ces faits, mais je ne vois pas ce qu'ils ont

d'incompatible avec ce que nous avons dit des Colonna.

Les papes envoyèrent Ugo en Corse pour la délivrer. Les empereurs

étoient, ce me semble aussi, fort intéresses à ce que les barbares ne

s'y établissent pas; ils donnèrent donc commission au marquis de Toscane

de veiller sur la Corse, de la secourir si les barbares l'attaquaient,

et, en conséquence de cette commission, les marquis de Toscane prenoient

le titre de _tutor Corsicæ_. Cela est si vrai, que, depuis, lorsque les

communes eurent pris consistance, l'on voit une comtesse Mathilde,

marquise de Toscane, s'intituler _tutor Corsicæ_, cependant elle n'y

avoit certainement aucune autorité.

L'on relevé ensuite quelques erreurs de chronologie de Giovanni Della

Grossa, et l'on en déduit la fausseté du fait; cela n'est pas

conséquent; en vérité, il faut bien avoir la manie des systèmes pour ne

pas sentir que c'est bâtir sur le sable que d'en fabriquer sur de si

foibles fondements.

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Théâtres.

THÉÂTRE FRANÇAIS.--_Les Burgraves_, trilogie en vers., par M. Victor

Hugo: 1er acte, l'Aïeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu.

Voyez-vous ce noir château perché sur le sommet d'un roc, comme un nid

de vautour, armé de herses et de créneaux? C'est le château d'Heppenhef.

Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit à

ses pieds, dans ses abîmes profonds. Heppenhef appartient à une antique

race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible _Burg_, l'ont

occupé de père en fils, et de temps immémorial. Aujourd'hui, on y trouve

quatre générations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaïeul. Job

est le nom du grand ancêtre; Magnus vient après lui; après Magnus,

Hatto; après Hatto. Conrad: à eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment

un total d'à peu près deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des

seigneurs de la première jeunesse.

De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son

haubert, son coeur était d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas

plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son épée, et nul

étranger ne heurtait à son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place!

Magnus suivit de près l'exemple de son père; mais ce n'était déjà plus

le même bras ni la même âme; l'épée paternelle lui était pesante, et de

même que son corps pliait sous la vieille armure, de même sa conscience

commençait à chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la

mollesse et de la volupté.

Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dégénère et s'énerve,

et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore.

[Illustration: (Ligier, rôle de Frédéric Barberousse en mendiant.)]

Est-ce le cliquetis du fer et le _hurrah_ des combattants qui résonnent

maintenant sous les voûtes du château d'Hoppenhef? Non; mais le cri

aviné de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se

vident. Hatto y commande et y fait régner avec lui la violence et la

débauche; s'il s'arrache à ses journées d'ivresse et à ses nuits

enflammées, c'est pour s'élancer de son _Burg_ sur la campagne, comme un

oiseau de proie, pillant les moissons, dévastant les chaumières,

enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux

Job et le vieux Magnus, tristement retirés dans le sombre donjon, se

dérobent par la solitude à ce honteux spectacle de leur propre

décadence.

Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fête chez

monseigneur, et grand festin. Les éclats bachiques et les chansons des

joyeux convives s'échappent à travers les créneaux et courent dans l'air

en folles bouffées. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le

courage et l'honneur de tes pères dans ces coupes fumantes; le Rhin est

un fleuve fécond, et la grappe qui mûrit cette chaude liqueur sous sa

blonde écorce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent

livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le

châtiment dans cette impunité, la mort dans cette vie effrénée!

D'où vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce _Burg_

fatal où hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantôme?

Appartient-elle à la terre? Sort-elle du fond des noirs abîmes? Son

aspect est misérable et repoussant; elle est chargée d'ans et de rides,

et, sur son visage flétri, l'oeil découvre aisément la trace des longues

souffrances et des implacables ressentiments longuement accumulés.

Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime à expier? Poursuit-elle

quelque horrible vengeance? Un humble sac de pénitente l'enveloppe; un

carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chaîne d'esclave lui

sert de ceinture; au pied, elle traîne un anneau de fer.

C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en

jetant çà et là un regard sombre, là la misère affamée. Le tyran de ce

coté, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, réjouissez-vous, Burgraves, vous

n'avez pour ennemi qu'une femme;

Mais, ô princes, tremblez; cette femme est la haine!

Si vous demandez maintenant à l'un de ces serfs enchaînes qui errent sur

le préau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un éclair

sinistre? Une fille de Béelzébuth, répondra-t-il en se signant; une

damnée, une sorcière.--Guanhumara, en effet, possède la science

surhumaine; elle sait préparer les poisons redoutés qui causent un

trépas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent

sa proie à la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort.

Il y a au château d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert;

c'est un capitaine d'aventures,

Arrivé l'an passé, bien qu'encore novice,

Au château d'Heppenhef, pour y prendre service.

Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conformé aux exemples du

maître: il a fait l'amour. Otbert aime Régina, jeune comtesse suzeraine,

dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beauté, mais les fiefs

magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi,

Otbert est le rival du misérable et cruel Hatto, son rival mystérieux et

discret.

--Hélas! aimer Régina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave

mélodie qui finit, le beau jour qui s'éteint. Régina est atteinte d'un

mal mortel; chaque jour enlève une rose à sa jeunesse; chaque heure la

précipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas débile, appuyée sur

le bras d'Otbert, et jetant, à travers les fenêtres crénelées, un long

regard mélancolique dans le ciel azuré et sur les pampres jaunis par

l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renaîtront;--les

hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramènera;

. . . Mais, moi, je ne verrai

Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître.

Qui sauvera Régina? qui lui rendra la santé et la vie? comment relever

la tige de cette fleur languissante et penchée? Otbert s'adresse à la

toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait

d'ailleurs qu'une force secrète pousse cette femme au-devant d'Otbert et

la mêle à sa destinée. Enfant, elle l'a porté dans ses bras, et son oeil

a plongé dans le mystère de sa naissance; car Otbert est un fils du

hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche à arracher à Guanhumara le

nom de son père et de sa mère, Guanhumara, pâle et muette, se tient

immobile.

Aujourd'hui, elle vent bien sauver Régina, à l'aide d'un de ces sucs

puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour

rien; elle prêtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se

fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le

bourreau tue; il le tuera au jour, à l'heure où Guanhumara lui criera de

frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce marché

sanglant, il reçoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de

Régina.

La victime que Guanhumara réserve au poignard d'Otbert, la

connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto,

ou le fils d'Hatto, plus méchant encore que son père? Ni l'aïeul, ni le

fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une

sanglante aventure qui s'est passée au château d'Heppenhef: les

serviteurs sont bons à entendre, car ils dévoilent les maîtres.

Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait

alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le

Rhin. Là se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de

Donato. Donato et Fosco s'éprirent en même temps de la même femme.

Donato fut préféré:

Les amants se cachaient dans un caveau discret,

Dont l'entrée inconnue était leur doux secret.

C'est là qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie,

Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.

Un matin, des pâtres trouvèrent dans le torrent qui mugissait au pied de

la tour deux cadavres percés de coups de poignard; c'étaient Donato et

son écuyer. Fosco ne s'arrêta pas à ce double crime; après l'homicide,

il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste

fruit de cette lâcheté. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien

plus sombre encore: Donato était le frère de Fosco!

Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans

se sont accumulés sur sa tête, et les remords avec les années, mais les

remords du vieux Job ne suffisent pas à Guanhumara. Ne voyez-vous pas,

en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aimée de Donato; elle a à

venger son honneur à elle et la mort de son amant; terrible vengeance

qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son âme; une

vengeance si âgée doit être lasse d'attendre.

[Illustration: (Madame Mélingue, rôle de Guanhumara.)]

[Illustration: (Mademoiselle Denain, rôle de Régina.)]

Guanhumara n'est pas femme à se satisfaire simplement par des voies

vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la première

venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job,

Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, après

l'assassinat de Donato. En vérité, ce château d'Heppenhef est un rude

château; autrefois le frère y tua le frère, bientôt le père y tombera

peut-être sous le poignard du fils; château terrible, château féroce,

château maudit, où le fratricide et le parricide ont élu leur sanglant

domicile.

Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la

coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son

fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que

seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et

ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en

sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis

Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je

dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme,

un riche marchand, une bonne ville.

Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits;

Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe

d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent

avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent

l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste

et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui,

au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est

ceci? dit-il:

. . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit,

Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit;

La lueur des festins blesse leurs jeux sévères;

Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres!

Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les

remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages

paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes

hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale

philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons

heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux

blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:

Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre.

Va-t'en, chien!

s'écrient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois,

c'est Job lui-même qui prend la parole:

De mon temps, dans nos fêtes,

Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,

Autour d'un boeuf entier, porté sur un plat d'or,

S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte,

Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte

L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons

Éclataient; on voyait se lever les barons;

Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire,

S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire,

Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu,

En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu.

Qu'on fasse entrer l'étranger, ajoute-t-il, en s'adressant à un

archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'écrie Job d'une voix sonore, et

ce vieux lion

Les fait tous frissonner en dressant sa crinière.

Honneur au mendiant! Honneur à notre hôte!

Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi.

[Illustration: Théâtre-Français--Première représentation des Burgraves,

Trilogie par M. Victor Hugo.--Scène du deuxième acte: Barberousse se

fait reconnaître.]

[Illustration: (Geffroy, rôle d'Otbert.)]

C'était peu de ce Job qui s'est appelé Fosco, de ce père qui ne connaît

pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel père, ni de quelle mère

il est né; de cette Guanhumara qui cache son nom et médite dans l'ombre

de si terribles vengeances; c'était peu de ces élixirs, mystérieux

souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans

la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux

du fleuve et recueillis secrètement par des bergers; c'était peu de

toutes ces énigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reçu

au bruit des clairons vient encore ajouter un mystère de plus à tous les

mystères qui se disputent le château d'Heppenhef.

Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un

vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son

front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une

épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa

poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand

bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les

pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde

d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est

puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se

laisse pressentir.

Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères

de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand

empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des

peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie

aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre

vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se

soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons

bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée

du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir,

en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses

quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze

ans, le mystérieux inconnu.

Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui

gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces

rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison:

l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la

joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant,

il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez

quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma

promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce

soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y

serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que

Fosco?--Tu le sauras ce soir.»

Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son

ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en

voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi!

il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant

caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret

instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui:

Vois-tu, ma Régina, cette noble figure

Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né

Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné.

Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse.

Quel don du ciel!... J'allais à son berceau sans cesse

Même quand il dormait, je lui parlais souvent;

Car, quand on est très-vieux, on devient très enfant

Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde

Je te parle d'un temps... tu n'étais pas au monde.

Il bégayait déjà les mots dont on sourit;

Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit.

Il me connaissait bien! . . . . . . . . .

Je l'avais nommé George; un jour, pensée amère,

Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mère,

Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi!

Ou me te prit. . . . . . . . . .

Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il

pousse même la bonhomie jusqu'à favoriser l'enlèvement de Régina par

Otbert. S'il était le seul maître à Heppenhef, il les marierait; mais le

farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen

d'éviter sa fureur, c'est de fuir.

Mon donjon communique aux fossés du château;

J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .

Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez,

dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer

de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs _ad hoc_ et

ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui

n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job.

Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme

un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto

arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es

qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai

avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie:

J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête!

Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se

dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui

es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison

tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est

empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela!

Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier:

.... L'empereur met le pied sur vos tours,

Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.

Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils

pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton

insolence!

Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!

--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job,

en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave

élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se

prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses

hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté.

Alors Barberousse se penchant vers Job:

.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu

vas chaque nuit.

Nous avons vu _l'aïeul_, puis le _mendiant_, il nous reste le _caveau_.

Descendons-y, il est temps.

Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots

mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et

blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces

barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par

cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son

écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui

a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles

souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres.

Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa

conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous

les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère?

A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara;

oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job,

ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a

déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le

temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera

cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué

Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit

Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:

Tu vas le voir aussi;

C'est lui qui va venir te poignarder ici.

C'est Otbert!

Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne

l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne,

Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en

effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y

reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce

sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la

dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.

Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect

vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme

le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève

alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte

étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le

poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au

meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain

et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses

remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce

vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse,

autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour

expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de

l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils

légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de

surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de

frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.

Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il

pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il

faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne

doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment;

elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure,

dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:

.... Une fureur jalouse.

Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.

A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en

jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse

d'aujourd'hui.

Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une

exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons

purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le

style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le

drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition

des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le

temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de

l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait

naître parmi ses auditeurs.

Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a

amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude

réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour

l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle

emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé,

femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille

magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires

apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines

infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la

fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps

épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et

d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où

se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte

au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans

les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le

discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire

comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de

composition, voilà pour le fond des choses.

Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis

le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou

élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les

sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout

la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle,

elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à

l'âme. Dans _les Burgraves_, cette faculté descriptive se manifeste

abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que

_les Burgraves_ se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre

personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de

beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois

elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la

hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller

au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du

sublime et entre chez son voisin.

Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a

battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par

sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui

convenaient peu.

Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses

et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo.

Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a

donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de

violence sauvage qu'il demande.

On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore

deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon?

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Le curé médecin.

(Suite et fin.--Voyez p. 2.)

Un matin, j'étais enfermé avec _l'Imitation de Jésus-Christ_, quand

j'entendis frapper à ma porte: on ouvre, on entre; c'était la veuve qui

habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait déjà

frappé et attendri; pâle, maigre, on lisait la destruction sur son

visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les

regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on

ne pouvait retenir les siennes. «Que voulez-vous, chère madame?» lui

dis-je avec affection et en lui offrant un siège. Mais, elle, le

repoussant et se jetant à mes genoux avec des sanglots: «Sauvez-moi!

monsieur, s'écria-t-elle; vous êtes médecin, je l'ai lu sur cette carte;

vous êtes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!...» Je

veux l'interrompre; mais comment arrêter un malheureux qui parle de ses

maux? Et voilà la pauvre femme qui, moitié pleurant, moitié parlant, me

raconte qu'elle est malade depuis quatre années, qu'elle a deux enfants,

qu'elle a essayé de mille remèdes sans succès, qu'elle se sent dépérir,

et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit;

et là-dessus de se jeter à mes pieds de nouveau en s'écriant:

«Sauvez-moi!» Jugez de ma perplexité; j'étais ému, troublé par mille

sentiments contraires, par mille devoirs opposés. Accepter ce titre de

médecin, c'était mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte,

mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre côté,

lui avouer que je n'étais pas médecin, c'était livrer mon secret à une

foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-être; c'était

exposer ma vie; mais si je ne la détrompais pas, il fallait la soigner,

et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en médecine, pas

même celles que possèdent d'ordinaire tous les curés de village.

Allais-je donc me jouer avec ces mystères terribles de la maladie et de

la guérison, employer homicidement peut-être les secrets de la nature,

perdre cette femme enfin pour me sauver? Bouleversé par tant de

réflexions contraires, j'allais lui révéler tout, et je me levais déjà

pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage:

Taisez-vous! taisez-vous!... s'écria-t-elle en m'appliquant sa main sur

les lèvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne

m'accueillez pas, je le sens, le désespoir s'emparera de moi, sans

remède!... Le premier jour où vous êtes entré ici, le premier moment où

je vous ai vu, je me suis dit: Voilà celui qui me guérira! Ne me

repoussez pas! Je ne possède rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien,

c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'étais seule, je ne vous

supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes

roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauvée!... En disant

ces mots, elle baisa mes mains avec transport.

J'étais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle,

fatale de cette pauvre femme avait presque passé en moi. Comment pus-je

former cette pensée, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y

avait là autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie

de la mienne, et quand elle commença le récit de ses souffrances,

j'écoutai et je la laissai aller; j'obéissais à une voix irrésistible.

Le récit achevé, il fallut trouver un remède. Heureusement je me

rappelai une sorte de bourrache nommée vipérine; c'était une substance

innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en

ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai

à genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je

suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilité

de l'entreprise? Qu'était-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me

relevai, j'étais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi?

je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et

j'espérais.

Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu

en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était

ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses

souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec

ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me

raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire

que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui

remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand

seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse

sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les

restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire,

aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé

à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de

trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son

repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me

dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à

mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le

lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la

veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme

souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la

cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de

consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence

forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais

habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur

elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était

heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille

bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une

amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les

femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je

guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec

la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse

commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus

tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur.

--Combien vous dûtes être heureux!

--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure

me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa

guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de

santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand

médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables,

toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom.

Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait

plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire

médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et

je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon

amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est

possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de

singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant

d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la

bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en

aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de

la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la

bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache.

J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions...

Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était

une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais

pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une

situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si

j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les

clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y

monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades

tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je

me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse

inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom

de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des

faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort

comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé

aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades:

«Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te

défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce

médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il

s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais

vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il

m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de

quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre,

le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais.

Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles

vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois

personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier

nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:

DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?

PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des

pratiques.

DESNOUES.--Comment cela?

PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine,

il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le

marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi,

il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien

dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez

malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.»

DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin

de tout le monde.

PIERRE.--Juste.

LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six

écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine,

sans ça je n'en aurais jamais eu un sou.

DESNOUES.--Voyez-vous le madré!

PIERRE (avec résolution).--Eh bien! moi, ça m'est égal; il ne se mettra

pas à son aise comme ça avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien à

me payer.

DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde.

PIERRE.--A quoi donc?

DESNOUES.--C'est un taureau.

PIERRE.--Regarde mes bras!

DESNOUES.--C'est un sorcier.

PIERRE.--Tu crois à cela, toi?

DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans,

il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour

s'acquitter.

PIERRE.--Elle serait venue sans lui.

DESNOUES.--Et le père Ganille! Il avait demandé M. Aubry. M. Laroche va

le trouver... Ah! tu m'ôtes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voilà

ce que je t'envoie à ma place; tiens, voilà la paralysie, tiens, voilà

la pleurésie! Et le père Ganille est mort un mois après.

PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous êtes tous des poltrons. Il me

doit dix écus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me

paiera le surplus, ou nous verrons.

DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons?

PIERRE.--On s'entend.

DESNOUES.--Tiens, justement le voici.

PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien...

C'était en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familière et

cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et

frappant sur l'épaule du charron avec son énorme main: Le voilà donc

enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu.

PIERRE.--Je ne trouve pas cela.

M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis dérangé pour

venir boire avec toi le reste de ta pièce rouge... Allons, descends à la

cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles.

PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif.

L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843 · 第 13 / 47 题